Part 40
Une fois installé, il se rappela qu'il avait un frère qu'il avait laissé à Paris dix ans auparavant, et dont jamais, depuis, il n'avait reçu de nouvelles.--Il se transporta chez M. le préfet de police, lui fit part de sa pieuse inquiétude en le priant de faire faire toutes les recherches nécessaires pour le découvrir.--Il donna sa propre adresse, rue du Bac. Deux mois après,--comme il allait se mettre à table pour dîner, un homme se présenta, qui annonça avoir à lui parler de la part de M. Delessert;--il le fit passer dans le salon, et l'étranger lui dit:
--Le M. Penckel sur lequel vous avez demandé des renseignements est retrouvé.
--Grand Dieu!--où est-il?--menez-moi près de lui.
--Je ne le sais pas,--je ne peux vous conduire que chez M. le préfet, qui vous attend.
--Où est-il?
M. Penckel--descend sans chapeau,--prend un cabriolet qui passait,--abandonne le messager dans la rue, et arrive, pâle d'émotion, à la rue de Jérusalem.--Il demande à parler à M. le préfet.--M. le préfet dîne,--il attend, ses pensées se pressaient tumultueusement dans sa tête,--il allait revoir son frère.
Réjouis-toi,--honnête Penckel, tu sauras plus tard qu'à la fin de la vie les gens que tu aimes t'auront causé plus de chagrins, et de plus profonds, que tes ennemis.--Il est introduit.
--Monsieur, lui dit M. Delessert,--le M. Penckel dont vous êtes inquiet est retrouvé, du moins à peu près.
--Où est-il?
--Je ne le sais pas précisément, mais on est sur sa trace, et on ne peut tarder à connaître son adresse.--Voici ce qu'à force de soins, de recherches et de peines, la police a découvert.--Ce M. Penckel est Allemand.
--Je le sais.
--Il a été en Russie.
--Vraiment!
--Puis en Italie.
--Pas possible!
--Où il s'est marié.--De là, il est rentré en France, et il a logé rue du Helder, nº... C'est là qu'on a perdu ses traces, on ne sait plus où il est allé et on l'a perdu de vue.
--Eh bien! monsieur le préfet, je puis compléter vos renseignements.
--Comment cela?
--De la rue du Helder, M. Penckel est allé demeurer rue du Bac.
--Ah!
--Numéro...
--Vraiment?
--Et, aujourd'hui même,--comme il allait se mettre à table,--on est venu le chercher de votre part,--il est accouru sans chapeau,--et il est devant vous, où il admire votre profonde sagacité.
--Monsieur...
--Monsieur,--ce M. Penckel dont vous me parlez, sur lequel vous avez découvert tant de choses,--et dont vous avez perdu la trace rue du Helder,--c'est moi;--celui sur lequel je vous avais demandé des renseignements, c'est mon frère, Ludwig Penckel.--Vos gens se sont trompés.
[GU] Il y avait à la Salpêtrière un garçon de salle appelé François.
Un jour, à l'heure du dîner, on appelle François.
On cherche François; pas de François;--c'était lui qui servait à table;--grand embarras.--Cependant on se passera de lui.
On sert le potage.
Les malades le trouvent excellent.
La marmite de la Salpêtrière est grande comme une chambre.--On met et on retire la viande avec un croc pendu à une poulie.
Le potage mangé, on descend le croc et on retire le bœuf.
--Ah ça! s'écrie un des domestiques, j'ai vu ce bouilli-là quelque part.
--C'est étonnant, dit un autre, comme il ressemble à François.
--Mais il a la veste de François!
--Mais c'est François!
C'était François qui, las de l'existence, s'était jeté dans la marmite.--On ne l'a pas mangé.
[GU] L'homme commence par l'enfance et finit par l'enfance;--mais ces deux états de faiblesse sont séparés par un long intervalle, un intervalle de vie, de force, d'action, de puissance. Le gouvernement représentatif, lui, a réuni ses deux enfances en une seule: enfance de faiblesse et enfance de décrépitude;--enfance qui suit le néant et enfance qui le précède.--Le gouvernement représentatif, semblable aux enfants morts sans baptême, ne tardera que quelques années à s'en aller dans les limbes;--enfant ridé et décrépit, enfant mort de vieillesse avant d'avoir vécu.
[GU] C'est singulier comme l'habitude nous rend indifférents pour les choses les plus révoltantes, à un tel degré que nous ne les voyons pas, quoique tous les jours elles se passent sous nos yeux.
Ainsi, une petite bourgeoise qui a de l'ordre et qui tient bien sa maison, quelque jolie, mignonne et dégoûtée qu'elle puisse être,--envoie le matin sa cuisinière à une de ces morgues où les bouchers étendent des cadavres d'animaux--sans que cela attriste ni dégoûte les passants.
Puis, vers six heures, on se met à table,--et la maîtresse du logis,--bourgeoise--ou non,--supposez-la, si vous voulez, la plus élégante et la plus belle,--la plus éthérée et la plus diaphane,--dissèque et fouille successivement divers cadavres, s'efforçant de se rappeler de quel morceau du corps mort aime à se repaître tel ou tel convive.
Celui-ci veut que le cadavre soit encore saignant;
Cet autre le préfère un peu plus cuit;
Elle engage son voisin à manger l'œil du veau,--ou telle autre partie du cadavre qui passe pour plus délicate et plus recherchée.
Voici un homme qui n'a plus faim;--mais il mange encore.--C'est si amusant de faire tenir dans son estomac le plus de cadavre possible!--D'ailleurs, quelques-uns se font gloire d'être gros mangeurs,--et c'est leur position dans le monde.
Et puis, on a mêlé à tous ces corps morts des ingrédients qui en hâtent la décomposition dans l'estomac et permettent d'en entasser davantage.--Entre les animaux qui mange de la chair,--l'homme est le seul qui en mange pour son plaisir, c'est-à-dire au delà de sa faim.
De telle sorte qu'il m'est arrivé plus d'une fois--de voir à mes yeux se métamorphoser tout à coup la femme la plus gracieuse, donnant à dîner,--en une goule partageant un cadavre à une volée de corbeaux affamés.
Il est vrai qu'on a ajouté à tout cela l'usage dégoûtant de se rincer la bouche à table,--sordide propreté dont, pour ma part, j'ai soin de m'abstenir.
[GU] A propos de dîner, il faut encore remarquer que beaucoup de gens, en invitant, songent beaucoup moins à être agréables aux gens qu'ils reçoivent qu'à les écraser par l'opulence de leur maison,--beaucoup plus à les étonner qu'à les nourrir.--C'est dans ces maisons surtout qu'on mange des primeurs,--c'est-à-dire des légumes qui ont besoin d'être étiquetés pour qu'on ne les prenne pas au goût pour une seule et même herbe sans saveur. Beaucoup de personnes, en vous donnant des pois verts à certaines époques, n'ont évidemment d'autre intention que de vous _montrer_ des pois _chers_.
[GU] J'ai déjà, à plusieurs reprises, donné à M. le comte de Montalivet la preuve d'estime de lui dénoncer à lui-même les abus qui se commettent dans son administration.
Je viens aujourd'hui lui apprendre qu'on fait du roi de France un jardinier et un fruitier,--et que les autres jardiniers et les autres fruitiers, ses confrères, se plaignent amèrement de lui.
Il y a à Versailles,--au château,--un potager fort beau et fort bien cultivé par le jardinier Grison. Ce potager produit beaucoup au delà de la consommation du château, surtout en fruits et en légumes de primeurs;--vous croyez peut-être que le surplus est consacré à des présents.
Nullement,--on le vend à beaux deniers comptants à divers fruitiers de Paris.
Et, comme ceux qui vendent les produits de Versailles les ont pour rien, ils les donnent aux marchands à un prix auquel les producteurs industriels ne peuvent abaisser les leurs.
Pour vous montrer que je suis bien instruit, nous allons procéder par exemples.
EXEMPLE:--Il n'y a qu'un seul jardinier qui _fasse_ des haricots verts de primeur,--c'est un nommé Gauthier qui demeure au Petit-Montrouge.
Cette année, au 20 février, on n'avait encore vendu que deux fois des haricots verts à Paris.
Les premiers par le roi,--les seconds par M. de Rothschild, qui a un jardin à Boulogne,--à Maillez, fruitier, marché Saint-Honoré.
Aujourd'hui Gauthier, qui, avec moins de ressources que ses deux rivaux, arrive cependant presque en même temps qu'eux,--est obligé, pour rentrer dans ses frais, de vendre ses haricots vingt ou vingt-quatre francs la livre,--tandis que ses concurrents, le roi de France et M. de Rothschild, les donnent à meilleur marché.
L'année dernière,--Gauthier, plutôt que de donner ses haricots à vil prix, a mieux aimé en faire des présents.
C'est agir royalement.
AUTRE EXEMPLE:--L'an dernier, à Trianon, pour un dîner qui devait avoir lieu, on avait demandé trente ananas au potager de Versailles;--le dîner n'eut pas lieu, et le lendemain les ananas étaient vendus à Bailli, glacier, rue Neuve-des-Petits-Champs,--à un prix auquel ne peuvent les céder les producteurs, auxquels chaque ananas coûte de huit à quinze francs.
Autrefois, les cultivateurs de Versailles obtenaient la permission de faire prendre dans la forêt de la terre de bruyère, nécessaire à leur travail, qui y est fort bonne;--mais la liste civile a pris le parti de la réserver pour le potager de Versailles et pour les pépinières de Trianon,--tandis que les jardiniers marchands sont obligés de la tirer de Palaiseau et de Saint-Léger, c'est-à-dire de quatre à cinq lieues de là.
Les jardiniers ont un si grand besoin de feuilles d'arbres ramassées et de mousse, qu'ils les payent, l'hiver, huit ou neuf francs par voiture. Il y a quelques années, les pépiniéristes ont fait une pétition pour demander la réforme de quelques abus, et on leur a supprimé la permission de ramasser des feuilles,--permission qui, du reste, leur a été rendue depuis.
Je sais bien,--monsieur le comte,--qu'Abdalonyme était jardinier avant d'être roi,--et que Dioclétien le fut après avoir été maître du monde;
Mais je ne vois aucun prince qui ait cumulé ces deux professions de roi et de maraîcher, et qui les ait exercées simultanément.
J'en excepterais un duc de Pirmasentz, ville de soixante-dix-huit maisons, dont j'ai raconté l'histoire dans un livre appelé _Einerley_, et qui cultivait des œillets,--mais celui-là ne les vendait pas.
Croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit bien utile à la gloire du roi Louis-Philippe qu'il soit le premier à donner ce spectacle?
Voici ce que me rapporte une guêpe, qui a passé les barrières et qui est allée du côté de Versailles _pour voir si le printemps s'avance_.
[GU] On lit dans un journal, sous la rubrique de Calais: «L'éclipse de lune a été la cause _bien involontaire_ de l'échouement d'un de nos bateaux pêcheurs.»
[GU] Voici des choses un peu fortes que me dit une guêpe nouvellement enrôlée dans mes escadrons.--Si quelqu'un avait des preuves à me donner contre les assertions de ma nouvelle recrue,--je les accepterais et les enregistrerais avec plaisir,--ainsi que je le fais et le ferai toujours chaque fois qu'on me démontre ou me démontrera que j'ai été ou que j'aurai été mal informé.
Le maréchal Soult nous a appris entre autres choses, dans la séance du 22 janvier, qu'il avait gagné la bataille de Marengo tout en défendant Gênes.
Cette victoire, si opiniâtrément disputée par les Autrichiens au premier consul Bonaparte, ne lui est pas moins vivement contestée par les Français.
Du vivant de l'Empereur, certaines gens prétendaient que c'était le général Desaix qui avait gagné la bataille. Le fait est qu'il y fut tué.
Sous la Restauration, feu le duc de Valmy passait pour avoir gagné la bataille par une certaine charge de cavalerie.
Voici maintenant M. le maréchal Soult qui nous apprend qu'à lui seul est dû l'honneur de cette victoire, de même que celle d'Austerlitz.
Il y a trois ans, M. le maréchal Clauzel, dans ses _Explications_, apprit à toute la France qu'il avait gouverné Raguse et couvert de belles routes toute la côte dalmate. Il se vantait, en outre, d'avoir amené son _corps d'armée_ à l'Empereur sur le champ de bataille de Wagram.
Vérification faite, il se trouva que tout ce que ledit maréchal Clauzel croyait avoir fait appartenait en propre au maréchal Marmont, duc de Raguse, sous les ordres duquel M. Clauzel était alors employé.
Pendant quinze ans le maréchal Macdonald s'est laissé appeler par tous les journaux _vainqueur de Raab_.
Cette bourde a été reproduite dernièrement par M. Ph. de Ségur dans un éloge qu'il a prononcé en Chambre des pairs.
Le fait est que la bataille de Raab a été gagnée par le prince Eugène Beauharnais, qui commandait l'armée d'Italie; à la vérité, le maréchal Macdonald, alors général de division, servait sous les ordres de ce prince, mais il n'assista même pas à cette bataille, étant avec sa division à une journée en arrière.
Toutes ces choses pourraient bien devenir de l'histoire si la critique contemporaine n'y met bon ordre. Celui de nos maréchaux qui vivra le plus longtemps finirait par avoir gagné, à lui tout seul, toutes les batailles de la Révolution et de l'Empire.
[GU] Nous avons déjà parlé des avantages incontestables que procurent au pays les fréquents changements de ministère dont nous jouissons depuis quelques années. A peine les administrations et les institutions ont-elles commencé à recevoir une impulsion dans une ligne quelconque,--qu'un autre ministère vient changer la direction pour une autre, qui sera encore changée avant qu'on ait atteint aucun but.
Il y a encore d'autres agréments attachés à ce système, agréments qu'il n'est peut-être pas mauvais de dévoiler. Les ministres sortants--ressemblent à ces marins--dans une scène fort bien décrite par M. Sue,--qui, après dîner, s'amusent à jeter, par les fenêtres, la vaisselle et les meubles. On pourrait encore les comparer à ces marchandes de salade de la halle, qui, chassées à une certaine heure par les sergents de ville,--offrent, à un vil prix, le reste de leur marchandise.
Au moment du départ, toutes les complaisances, toutes les amitiés, tous les dévouements, sont admis à une grande curée de tout ce qui reste à la disposition des ministres: les croix, les emplois, l'argent, sont distribués à la manière des comestibles aux anciennes fêtes publiques.--Pendant que le ministre s'en va,--on l'arrête sur l'escalier, dans la cour,--à la porte du ministère,--il est encore un peu ministre: on lui fait signer, signer, signer. Tout cela se fait avec tant de confusion, qu'il est arrivé quelquefois, par hasard, et sans mauvaise intention, que l'on ait commis quelque mesure utile, que l'on se soit laissé aller à décerner une récompense méritée. Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier.
Il est un reproche qu'on me fait fréquemment.--Je reçois une lettre ce matin qui est la soixantième, contenant à peu près les mêmes choses; je réponds aux soixante lettres et aux soixante reproches à la fois: Pourquoi n'avez-vous pas de couleur?
Il faut que j'explique ce qu'on appelle,--en journalisme,--avoir une couleur. Quand vous voulez avoir une couleur,--je vous fais grâce des nuances,--vous annoncez que vous êtes pour ou contre le pouvoir.
Si vous êtes pour le pouvoir, de ce moment vous êtes enchanté de tout ce qu'il fait et de tout ce qu'il fera; s'il pleut, vous en rendez grâce à sa haute sagacité, à sa paternelle prudence. Si le pouvoir dit: «Comment vous portez-vous?» vous citez le mot charmant; les cheveux de M. Bugeaud vous paraissent blond cendré; M. Fulchiron est un poëte distingué. Le pouvoir ferait guillotiner la moitié de la nation, brûler les moissons, rôtir les enfants, que vous n'en feriez pas moins l'éloge de son inépuisable bonté.--Si vous êtes dans l'opposition, tout ministre est un voleur, un traître. Le roi ne peut se promener dans son jardin sans que vous vous croyiez obligé de crier à la tyrannie et à l'arbitraire. A tout homme qui éprouve des contrariétés de la part de la police vous êtes obligé de tresser des couronnes. Le gouvernement répandrait l'abondance, la paix, l'union, dans toute la France, que ce n'en serait pas moins pour vous un gouvernement absurde, ennemi du pays, et qui pèserait sur la France.
[GU] Ne pas avoir de couleur, c'est ne suivre de règle que le sens commun, c'est blâmer le mal, louer le bien, rire du ridicule, quel qu'en soit l'auteur; c'est garder entre tous les partis du bon sens, de la bonne foi, du jugement et de l'esprit.
[GU] Grande nouvelle: les journaux nous annoncent que nous avons _enfin_ un _poëme épique_, la divine épopée.--Il paraît que c'est une chose fort agréable et fort utile que d'avoir un poëme épique,--car dans tous les temps on a agité cette question: «Avons-nous un poëme épique?» Tous les vingt ans--il en paraît un nouveau,--et on dit alors: «La France n'avait pas de poëme épique.»
Si un poëme épique se compose de quelques milliers de vers très-ennuyeux, nous avions la _Henriade_ de Voltaire, dont la France--ce me semble--aurait pu se contenter.
J'ai toujours entendu dire que la _Henriade_ est un poëme épique;--un poëme épique est une chose dont on est fier, mais qu'on ne lit pas.
Je ne trouve pas que le peuple français,--en cette circonstance,--montre un enthousiasme suffisamment frénétique.
On a cependant fait beaucoup d'annonces pour apprendre audit peuple français l'événement qui devait le combler de joie.
Mais--entends donc,--peuple français, entends donc--la _bonne nouvelle_.--Peuple français, tu as un poëme épique;--la nature non plus ne se met guère en harmonie avec la circonstance,--l'hiver recommence,--les sureaux et les chèvrefeuilles, qui étaient tombés dans le piége que leur tendaient quelques rayons de soleil, ont vu sécher leurs premières feuilles déjà sorties,--absolument comme si nous n'avions pas de poëme épique;--mais qu'est-ce que cela te fait,--peuple français?--tu as un poëme épique;--du reste, c'était le vrai moment d'en avoir un.
[GU] On s'occupe beaucoup à la Chambre et dans les journaux de la loi sur la propriété littéraire.--On a déjà prononcé beaucoup de discours, on a écrit de longues pages, et nous ne sommes pas au bout. Il y a quelques années déjà,--au milieu d'une discussion sur le même sujet,--j'avais proposé une loi, qui a été jugée, en ce temps-là, par les meilleurs esprits, si simple, si raisonnable, qu'on n'y a pas trouvé la moindre objection. Ce projet de loi, le voici,--j'ai lu tout ce qu'on a dit, tout ce qu'on a écrit sur la question; il répond à tout:
ARTICLE UNIQUE. _La propriété littéraire est une propriété_.
Et cette propriété, une fois reconnue, rentrerait dans toutes les lois et ordonnances relatives à la propriété en général. Cela est simple,--cela est facile à trouver,--ce qui n'empêche pas que cela ne sera pas pris en la moindre considération.
[GU] On a frappé de ridicule l'ancien amour romanesque,--qui attendait cinq ans un regard,--cinq autres années un ruban,--cinq autres années un baiser sur la main, et n'arrivait à recevoir le prix de son douloureux martyre que lorsque ce prix était considérablement avarié et décrépit.--Cependant l'amour ressemble beaucoup à un jardin au bout duquel on arriverait en trois pas, si le chemin à faire n'était prolongé en une foule de petites allées tournant capricieusement, fleuries et embaumées.
La nature avait donné à l'homme sa femelle, comme à tous les animaux,--c'est l'homme qui a inventé la femme,--et c'est sa meilleure invention.
En ce temps-là, les romans et les romances ne vous peignaient que des Amadis ténébreux et des Galaors mélancoliques--_chantant leur martyre dans leur délire_, etc.
Aujourd'hui on a changé cela comme bien d'autres choses; les romans et les romances ne représentent plus que des femmes méprisées,--se roulant, se tordant aux genoux d'un homme,--ce qui est assez laid.
[GU] La même manie de changement qui a fait mettre sur les adresses le numéro avant la rue,--a amené quelque chose de plus grave et de plus satisfaisant pour la vanité des gens;--autrefois, quand on perdait un parent,--la formule des lettres de faire part était celle-ci:
«Nous avons l'honneur de vous faire part de la perte de M..., etc.»
Puis, au bas de la lettre, en caractères plus petits, on ajoutait: «De la part de M. et de M...»
Il est évident que le mort jouait le premier rôle et que les parents, simples comparses,--n'avaient que le petit plaisir collectif et indirect d'étaler les titres et les décorations de leur mort. Cela ne pouvait durer ainsi, et on a changé la formule; on écrit aujourd'hui: «M..., chevalier de... de... et de...; M. le président de..., madame la marquise de..., etc.;» puis, quand il n'y a plus ni noms, ni titres, on ajoute au bas: «Ont l'honneur de vous faire part de la mort de...»
Ce qui me paraît peu décent;--mais de ce temps-ci tout le monde veut tellement paraître, qu'on est jaloux de l'attention posthume qu'usurpe le pauvre mort.
J'ai sous les yeux un exemple curieux de ce nouvel usage. Il s'agit de la mort de M. le baron Bl*** de B***, mort à Versailles.--Eh bien! si, averti par l'encadrement noir de la lettre, vous voulez savoir lequel de vos amis vous avez à regretter, il faut lire d'abord dix-sept noms suivis chacun de deux à trois lignes de titres et de décorations en petit texte, avant d'arriver au nom du mort, que rien ne sépare des noms de ses parents, afin qu'il soit impossible de le lire sans avoir préalablement lu les autres. Mais il s'est glissé dans cette lettre une singulière erreur:--on a confondu l'ancienne et la nouvelle formule, et on s'y est considérablement embrouillé.
Dans l'ancienne formule--on mettait: «De la part de MM. tels et tels, de mesdames telles et telles,--ses frère,--cousin,--neveu,--nièce, etc.»
Dans la nouvelle,--on doit mettre: «MM. et mesdames tels et telles vous font part de la mort de M. Bl***de B***, leur frère, cousin, oncle, etc.»
Dans la lettre de faire part de M. Bl*** de B***, on a confondu les deux formules,--et on dit: «MM. et mesdames tels et telles vous font part de la mort de M. Bl*** de Bl***,--leur père, beau-père, etc.,--nièce et petite nièce.»
De telle sorte que ce vieillard de quatre-vingt-trois ans se trouve, dans la lettre qui annonce sa mort, être la nièce et la petite-nièce de mesdemoiselles trois et quatre étoiles.
[GU] Je viens de lire dans un journal que feu M. de Quélen, l'archevêque de Paris,--s'était adjoint--je ne sais plus quel prélat,--pour l'aider à supporter le _fardeau de l'épiscopat_.--Cela me rappelle que je vois de temps à autre dans d'autres feuilles et j'entends dire à la tribune--le _poids_ des affaires publiques,--le faix de la royauté,--etc., etc.
Ces phrases étaient bonnes à la rigueur et pouvaient espérer des dupes quand il était d'usage de couvrir son ambition et son avidité d'un manteau d'amour du bien public et de désintéressement;--mais elles sont bien ridicules aujourd'hui--que l'on joue les plus vilains jeux, cartes sur table.
[GU] UN BIENFAITEUR A BON MARCHÉ.--Un homme fort riche se délasse des travaux qu'il ne fait guère à la Chambre et de ceux qu'il fait faire à son argent--par des amours cachées; modeste, il n'a pas la prétention d'être aimé tout à fait pour ses avantages extérieurs. Il ne peut pas, comme César, donner un royaume à la femme qu'il aime;--il n'a pas de royaume, et, s'il en avait un, il ne le donnerait pas,--il le prêterait plutôt à quinze pour cent.
La belle, un de ces jours derniers,--était en conversation avec un rival heureux de son bienfaiteur--lorsque tout à coup la sonnette se fait entendre.
--C'est lui!
M. de *** se trouble.
--N'aie pas peur, mon ami,--je l'aurai bientôt renvoyé: j'ai un moyen.
On cache l'ami dans un cabinet.--Le bienfaiteur arrive:
--J'ai sonné bien longtemps,--dit-il.
--J'étais occupée à mettre en ordre des mémoires;--je dois à tout le monde,--vous êtes un horrible avare,--vous ne me donnez rien,--je suis dans la misère.
--Mais, ma bonne...
--J'attends des fournisseurs,--des créanciers.
--Mais...
--Tenez, allez-vous-en,--je ne peux pas supporter votre présence.--Allez-vous-en,--vous reviendrez demain.
Le bienfaiteur s'en va.--En sortant--il laisse clandestinement sur la cheminée un billet de mille francs. La belle ne s'en aperçoit pas et le reconduit--pour être plus certaine de son départ.
M. de ***, qui a vu le geste,--sort de sa cachette,--voit le billet de mille francs et le met dans sa poche.