Part 39
[GU] Je remarquais dernièrement au bal de la liste civile jusqu'où peut conduire le funeste avantage d'avoir un signe dans le dos.--J'ai vu une femme qui a dû avoir à soutenir une grande lutte entre la modestie, que je lui suppose, et l'irrésistible besoin de montrer un signe qui relevait d'une manière invincible la blancheur de sa peau.--Le signe était fort bas.
[GU] M. Auguis, baron de la rue de la Huchette, a annoncé qu'il renonçait à exercer le droit de jambage dans ses domaines.
[GU] Les nommés Victor Hugo,--Ch. Delaunay,--A. de Vigny,--Théophile Gautier,--et A. de Musset,--vilains, taillables et corvéables à merci,--ont, dit-on, refusé d'aller battre la nuit les fossés qui entourent le château de M. Jacques Lefebvre, trésorier de l'épargne, comte de Onze pour cent, afin d'empêcher les grenouilles de crier.--M. le lieutenant criminel a mis quelques exempts à la poursuite de ces manants.
[GU] Parisiens, mes amis--et vous mes bonnes gens de la province, qui aviez, je suppose, envoyé vos députés à Paris pour tout autre chose;--les affaires vont ainsi parce que la pièce est tombée face,--il arrivera une autre fois qu'elle tombera pile,--et vous m'en donnerez de bonnes nouvelles.
Je n'ai pas besoin d'apprendre au roi Louis-Philippe qu'à dater du vote de la Chambre des députés sur les fortifications de Paris, il n'est plus roi constitutionnel,--à moins que ce ne soit tout à fait son bon plaisir.
Mars 1841.
L'auteur au Havre.--La ville en belle humeur.--Popularité de M. Fulchiron.--Ressemblance dudit avec Racine.--La Chambre des pairs.--Le duc d'Orléans.--Le roi et M. Pasquier.--M. Bourgogne et madame Trubert.--Les femmes _gênées_ dans leurs corsets par la _liberté_ de la presse.--M. Sauzet invente un mot.--M. Mermilliod en imagine un autre.--Les masques.--Lord Seymour.--Mésaventure du préfet de police.--Histoire de François.--Sur les dîners.--La liste civile fait tout ce qui concerne l'état des autres.--A M. le comte de Montalivet.--Le roi jardinier et maraîcher.--Plaintes de ses confrères.--Les _Guêpes_ n'ont pas de couleur.--Un poëme épique.--Un bienfaiteur à bon marché.--Une croix d'honneur.--La propriété littéraire--Une prétention nouvelle du peuple français.--M. Lacordaire et mademoiselle Georges.--Les princes et les sergents de ville.--Une anecdote du général Clary.--M. Taschereau.--M. Molé.--M. Mounier.--M. de la Riboissière.--M. Tirlet.--M. Ancelot.--M. de Chateaubriand.
[GU] MARS.--J'arrive du Havre,--jamais je n'ai vu une ville en aussi belle humeur.--M. Breton, du _Journal du Havre_, avait, dans un article fort bien fait, dénoncé à la ville un discours prononcé à la Chambre des députés par M. Fulchiron,--et la ville riait à perdre haleine.
J'allai sur la jetée, on parlait de M. Fulchiron, et on riait.
--M. Fulchiron a découvert les vents _alisés_, disait Corbière, enveloppé dans son manteau brun.
--Il a bien découvert _le_ mousson,--répondait le capitaine Lefort.
--Ce que nous appelons _la_ mousson?...
--Précisément,--à moins cependant que ce ne soit toute autre chose, car son mousson à lui _mène_ DIRECTEMENTN _aux îles de la Sonde_,--ce que ne fait nullement _la_ mousson,--attendu qu'elle ne règne pas par là--et qu'on n'arrive aux îles de la Sonde qu'en courant des bordées.
--Il ajoute que cela se fait _sans aucune peine_.
--On voudrait l'y voir.
--Il assure qu'_il n'y a qu'à tendre les voiles et à marcher devant soi_.
--Certainement,--disait M. Baron,--c'est juste comme pour jouer de la flûte; il n'y a qu'à souffler dedans et à remuer les doigts.
--Venez-vous dîner?
--Je ne mangerai pas, j'ai réellement trop ri.
Je descendis sur les quais;--des calfats qui travaillaient à la coque d'un navire--parlaient et riaient à la fois.--Je m'approchai d'eux,--et ils disaient:
--Dites donc, M. Fulchiron qui dit à la Chambre des députés--que, _pour aller à Pondichéry, il faut_ SORTIRI _des vents réguliers et entrer dans les vents variables_.
--Comme si les enfants ne savaient pas qu'il faut, au contraire, _entrer_ dans les vents réguliers et _sortir_ des vents variables.
Et les calfats riaient aux éclats.
Le lendemain,--j'avais passé du Havre à Honfleur, et j'étais à _Trouville_.--C'était la marée basse,--et les filles pêchaient aux _équilles_, les pieds et les jambes nus sortant de leurs jupons courts.
Il y en avait une brune fort belle qui disait à une autre:
--M. Fulchiron a dit qu'il fallait _deux ou trois fois plus de temps pour aller à Pondichéry que pour aller à Java_.
--Deux traversées égales.
Et les filles riaient à se faire mal.
Il y avait au bord des enfants qui jouaient dans une flaque d'eau qu'avait laissée la mer en se retirant.--Ils avaient fabriqué un navire avec une petite planche;--le mât était une grosse allumette et la voile une feuille de chou.--L'un d'eux dirigea mal le vaisseau, car il resta en panne au milieu de la mare. «Il faut, disait l'_armateur_ au pilote maladroit, que tu sois bien _Fulchiron_.»
[GU] Racine, qui faisait des tragédies comme M. Fulchiron,--a commis également,--autre point de ressemblance,--une faute du même genre quand il a fait dire à Mithridate:
Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
«Oui, certes, j'en doute,» s'écria un spectateur.
Il est fâcheux que M. Fulchiron ne réserve pas ces choses-là pour ses tragédies.
[GU] Le duc d'Orléans et le roi se donnent un soin extraordinaire pour entraîner le vote des pairs en faveur des fortifications.--M. Pasquier, qui a le bon esprit d'y être fort résolument opposé, a passé deux heures avec Sa Majesté. Le soir, M. Pasquier disait: «J'ai longtemps causé avec le roi;--j'espère l'avoir ébranlé.»
Le roi, de son côté, disait: «J'ai eu avec M. Pasquier une longue conversation; je crois l'avoir ébranlé.»
[GU] Le lendemain, le roi a dit: «Si cependant mes arguments n'ont pas produit sur M. Pasquier plus d'effet que les siens sur moi,--il doit être bien affermi dans son opinion.»
Au moment où j'écris ces lignes,--je ne sais pas encore ce qu'il adviendra des fortifications à la Chambre des pairs,--je crains bien qu'il n'arrive précisément ce que j'ai annoncé le mois dernier;--cependant les hommes les plus considérables de la Chambre sont tout à fait contraires au projet;--il restera toujours ceci de fort honorable pour eux, que le parti qu'ils prennent les prive à la fois de la faveur et de la popularité.
En effet, d'ordinaire, en France,--il suffit de déplaire à la cour pour mériter les amours du public;--mais dans cette circonstance, unique peut-être dans l'histoire,--le gouvernement et l'opposition sont d'accord pour forger une arme dont chacun espère se servir pour écraser l'autre, pour piper des dés avec lesquels chacun espère tricher l'autre.
Certes, si les pairs voulaient se donner le libertinage de se mettre mal avec la cour--pour laquelle on leur reproche tant de complaisances, il leur était facile de choisir une occasion dans laquelle cet accès d'opposition leur attirât la bienveillance publique;--mais, en prenant celle-ci, ils mécontentent tout le monde,--et on ne peut attribuer leur résistance qu'à une opinion fondée sur le bon sens.
[GU] Dans l'_Auberge des Adrets_, Serres, auquel les gendarmes demandent sa profession, répond: «Ma femme prend des enfants en sevrage.»--M. Bourgogne, si on lui adressait une semblable question, répondrait: «Ma femme fait des corsets.»
Voici un bienfait incontestable de la presse. Madame Bourgogne fait des corsets;--madame Trubert n'est pas contente d'un corset que madame Bourgogne a fait pour sa fille;--M. Bourgogne fait imprimer une brochure qu'il répand dans Paris--avec ce titre:
Lettre adressée à madame Trubert, rue Miroménil, 29, par M. Bourgogne, rue Hauteville, 28.
_Paris,--typographie de Firmin Didot frères,--imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56.--1841._
Ce n'est plus le temps aujourd'hui où on pouvait impunément, abusant d'un odieux privilége, ne pas prendre chez une marchande de corsets un corset que l'on ne trouvait pas fait à son goût;--le peuple a reconquis ses droits;--le marchand de corsets, grâce à la presse, appelle, de votre refus de prendre son corset, à la France, à l'Europe, au monde entier;--honneur donc à M. Bourgogne!--il a accompli un devoir--sans se laisser arrêter par cette futile objection, que la liberté de la presse menace de s'engraisser du carnage qu'elle fait des autres libertés;--que bientôt elle sera seule;--et qu'enfin la liberté de la presse semble un peu ici restreindre celle qu'on aime à trouver dans son corset,--et la liberté de choisir ses fournisseurs.
J'ai pris tant de plaisir à lire la brochure de M. Bourgogne, que je veux faire participer mes lecteurs à ma satisfaction, et en même temps contribuer à donner à cette œuvre de courage une publicité dont son auteur doit être désireux.
[GU] LETTRE ADRESSÉE A MADAME TRUBERT PAR MONSIEUR BOURGOGNE.--Madame, en me présentant chez vous, lundi dernier, j'espérais que vous voudriez bien m'entendre, afin de juger avec connaissance de cause une affaire _grave_, puisque les rapports mensongers et malveillants qu'on a pu vous faire pourraient compromettre la réputation de notre maison. N'ayant pas été reçu, j'ai l'honneur de vous écrire.
Je vais, madame, vous dire l'exacte vérité: _J'ai tout entendu_; ce que mademoiselle Marie pourra confirmer.
Lorsque ces dames vinrent la première fois, mademoiselle Trubert aînée, en entrant dans le salon, commença par dire: «Nos corsets vont bien, madame Bourgogne;» la gouvernante ajouta: «Quant à celui de la petite, il va comme un _cochon_.»
N'attendant pas qu'une dame considérable, qui se trouvait dans le salon, eût fini de lui faire ses observations, elle répéta: «Il va comme un _cochon_.»
Lorsque cette dame fut partie, madame Bourgogne demanda à voir le corset sur mademoiselle, à quoi ces dames répondirent avec un peu d'aigreur qu'elles étaient beaucoup trop pressées, qu'elles reviendraient mercredi ou jeudi.
Ainsi, on est venu _seulement_ avec l'intention d'humilier madame Bourgogne devant le monde, sachant qu'à cette heure on en trouve toujours.
Elle fit observer à la gouvernante que ce mot inconvenant la blessait, qu'elle lui renvoyait ce mauvais compliment. (_Comme qui dirait: Vous en êtes un autre._) Mademoiselle Trubert aînée dit alors: «Mais voilà comme nous parlons à tous nos fournisseurs.--Tant qu'il vous plaira, mademoiselle, moi, je ne le souffrirai pas.» (_Dignité,--leçon donnée à propos._)
La seconde fois, lorsque la gouvernante vint avec mademoiselle Marie, pour faire voir le corset, il y avait encore des dames qui faisaient à madame Bourgogne de sincères compliments (_douce consolation pour une artiste méconnue_), et qui avaient la bonté de rire aux éclats avec elle (_bonté touchante en effet_); ce qui augmenta sans doute son impatience, car, sachant ce qui s'était passé, j'entrai dans le salon pour arranger le feu, afin de l'observer. Je la vis assise derrière la porte du boudoir, à l'endroit le plus sombre, feignant de lire un journal de modes; mais, à ses mouvements convulsifs, elle me parut fort agitée.
Lorsque ces dames furent sorties, madame Bourgogne l'engagea, ainsi que mademoiselle Marie, à entrer dans le boudoir, en la saluant humblement, sans recevoir aucun signe de politesse. Elle la salua une seconde fois, auquel salut elle répondit par un bonjour bien sec. Le corset étant mis, madame Bourgogne demanda si madame Trubert l'avait vu sur mademoiselle. «Pourquoi me demandez-vous cela? reprit la gouvernante d'un ton hautain.--Parce que ce corset n'est qu'un peu aisé dans toute sa longueur, ce qui convient aux jeunes personnes, et que je ne trouve pas qu'il aille comme vous avez dit[D].» Alors, sa fureur commença. «Je n'ai pas dit cela, vous en avez menti! c'est mademoiselle Trubert qui l'a dit, et vous devriez me faire vos excuses. Je représente ici madame Trubert; voyez votre corset, et taisez-vous; je vous défends de causer avec moi, vous ignorez qui je suis, je ne veux pas vous répondre.» Madame Bourgogne fit alors la même question à mademoiselle Marie; mais, en anglais, elle lui défendit de répondre. Sans doute, mademoiselle Trubert aînée, par bonté pour sa gouvernante, à voulu prendre ce mot sur elle; mais j'affirme que c'est elle qui l'a dit et répété plusieurs fois.
[D] On se rappelle comment avait dit la gouvernante.--On doit remarquer ici la délicatesse avec laquelle madame Bourgogne évite de répéter le mot.
«Comment! dit alors madame Bourgogne, vous niez ce fait, ayant vu les paroles sortir de votre bouche! D'ordinaire, une personne qui s'estime soutient ce qu'elle a dit. (_Haute moralité._) Quoi qu'il en soit, je ne souffrirai pas qu'on me parle sur ce ton. Je reçois des personnes de distinction, qui toujours sont polies envers moi, et jamais une gouvernante ne m'en imposera.»
Alors sa fureur augmenta; levant la main sur madame Bourgogne... (Je vis ce mouvement à travers le rideau.)
(_Pardon,--que faisait M. Bourgogne derrière le rideau d'une pièce où on essaye des corsets?_)
...Disant avec une exaspération violente: «Taisez-vous, ou sinon! Je vous l'ordonne, taisez-vous! Vous êtes une bête! Je vous méprise profondément; vous ignorez qui je suis; vous aurez de mes nouvelles: il vous en coûtera cher. Taisez-vous!»
Il fut impossible à madame Bourgogne de se taire (_aveu naïf_); elle répliqua vigoureusement et sur le même ton; alors, le scandale fut au comble. (_Cela devait être gentil._)
Voulant mettre un terme à un pareil train, je frappai à la porte et lui imposai silence. (Lui, pourquoi pas leur, puisque ces dames parlaient du même ton?)
Elle se calma peu à peu, mais en répétant dans ses dents: «Je vous méprise, vous aurez de mes nouvelles, vous ne savez pas à qui vous parlez...»
Lorsqu'elle sortit, elle ferma la dernière porte avec fracas, et criant sur le palier de toute la force de ses poumons: «Je vous méprise _tous, tous_, je vous méprise;» elle parlait avec tant de véhémence, que les voisins se mirent aux fenêtres.
Voilà, madame, à peu près comme cette scène de désordre se passa.
S'il n'en eût rien résulté, j'aurais dédaigné la conduite et les emportements de cette furibonde; mais elle a agi contre l'honneur et l'intérêt de notre maison: je dois les défendre.
Le soir même, ses menaces furent suivies d'effets; vous écrivîtes, madame, que vous ne prendriez pas le corset que mademoiselle Marie avait laissé à corriger, de vous renvoyer _de suite_, sans y toucher, le corset que vous veniez de donner à blanchir et réparer, et de vous envoyer votre mémoire, ne voulant plus avoir aucun rapport avec madame Bourgogne.
Le lendemain, madame Damaison, femme du notaire, et sa demoiselle vinrent, courroucées, demander leur facture en disant: «Nous avons passé hier la soirée chez madame Trubert, et, au salon, nous avons appris de belles choses sur votre compte.
«Vous ne saviez donc pas à qui vous répondiez de la sorte? c'était à la comtesse***, de la famille de la branche aînée des Bourbons... (_Ce n'est pas la branche cadette qui ferait des choses pareilles; aussi M. Bourgogne doit-il se féliciter d'avoir jonché Paris de son cadavre en 1830, comme tout le monde, pour l'expulsion de ladite branche_); que madame Trubert considère et chérit depuis douze ans. Vous avez cru parler à une femme de chambre: cela vous fera un tort immense; nous et toutes nos connaissances ne mettrons plus jamais les pieds chez vous.»
Madame Bourgogne répondit qu'elle n'avait offensé personne; qu'au contraire on l'avait insultée chez elle, qu'elle ignorait que la gouvernante fût comtesse (_concession légère, il est vrai, et corrigée par le reste de phrase,--mais concession cependant aux préjugés autocratiques, qui m'étonne de la part de madame Bourgogne_), qu'en tout cas madame la comtesse s'était grandement oubliée.
En remettant la facture à madame Damaison, je lui dis: «Quel que soit le titre de cette femme (_très-bien_), elle n'avait pas le droit de venir faire du scandale dans une maison honorable.» A ce mot _honorable_, madame Damaison hocha la tête et regarda sa fille en souriant de pitié.
Je ne sais où la comtesse-gouvernante (_sarcasme_) a puisé ses renseignements, mais, assurément, elle a été mal informée; ce ne peut être qu'une machination d'intrigants qui, jaloux de la prospérité de notre maison, et dans l'intention de la déprécier, ont fait agir cette méchante dame: car, de la manière dont elle a osé parler, il semblerait que madame Bourgogne est de la plus vile extraction, que sa vie est immorale et honteuse; bien que madame Bourgogne n'ait pas de titres de noblesse en parchemin (_autre sarcasme_), elle n'est pas non plus de basse naissance. (_Elle n'était pas née pour faire des corsets._)
Je me trouve ici obligé, à regret, de dire un mot sur son origine et sa vie tout entière. (_Modestie honorable._)
Sa mère, Dorothée Young, était d'une des meilleures familles de Mayence, fille du célèbre statuaire Young, dont les ouvrages sont considérés aujourd'hui comme des chefs-d'œuvre. Elle épousa, malgré l'aveu de son père (_mépris des préjugés dans le sang_), François Krempel, honnête artiste attaché à la chapelle du prince de Metternich; le mariage fut signé du prince; le père, irrité, déshérita sa fille. M. Krempel, sans fortune, n'eut que son talent pour soutenir et élever sa famille. Il était, à Coblentz, voisin et ami intime de M. Weskery, qui est encore aujourd'hui à Paris premier secrétaire à l'ambassade de Prusse. Par suite, les Français envahirent l'Allemagne; le prince quitta le pays. (_Était-ce bien une raison suffisante d'envahir l'Allemagne, et les Français n'ont-ils pas agi un peu légèrement?_)
Kunégonde Krempel, aujourd'hui madame Bourgogne, naquit (_remarquez tout ce qu'il y a d'aristocratique dans ce prétérit_) au château de Coblentz; la comtesse Kunégonde, parente du prince, voulut qu'elle fût tenue en son nom sur les fonts de baptême.
Elle perdit sa mère à l'âge de neuf ans; son père la mit en pension, et vint à Paris, où le comte sénateur Saur le fit entrer à la chapelle de Napoléon, pour la contre-basse; il entra aussi premier pour cet instrument au théâtre des Variétés (_première contre-basse aux Variétés!_), était compositeur et professeur de plusieurs instruments.
Il est mort chez lui (_chez lui!_) en 1833, rue de Rochechouart, 7 (_de sorte que moi, je me trouve voisin de M. Krempel, comme M. Krempel était voisin de M. Weskery_) âgé de quatre-vingt-trois ans, après vingt-trois ans de service à son théâtre (_au théâtre des Variétés comme première contre-basse_), qu'il ne quitta qu'à la mort.
En 1813, M. Krempel, étant remarié en secondes noces, fit venir sa fille à Paris; mais elle ne put sympathiser avec sa belle-mère (_indépendance de caractère_); elle préféra se placer, persuadée que, ayant reçu les principes de morale et de vertu de sa mère, elle pourrait se conserver dans toutes les positions. (_Belle pensée!_)
Ne sachant pas un mot de français, elle entra d'abord chez une maréchale, duchesse allemande; et plus tard dans d'autres honorables maisons que je pourrais citer.
Le 10 janvier 1820, je l'épousai (_juste récompense!_) à la mairie du deuxième arrondissement; la cérémonie eut lieu le même jour à Saint-Vincent-de-Paul. Étant moi-même sans fortune (_aveu plein de noblesse_), sa position ne fut pas améliorée (_conséquence rigoureuse_); elle se résigna, fit des économies, espérant un avenir meilleur.
En 1827, elle commença son établissement; là, de nouvelles peines l'attendaient. Elle éprouva des difficultés et des embarras de toute nature, que sa religion (_l'application de la religion à la fabrication des corsets est une découverte de ce siècle_), son courage surnaturel et son grand amour du travail lui firent surmonter.
Ce n'est que depuis 1832 que sa maison prend chaque année une extension croissante; elle est aujourd'hui une des plus fortes de son genre.
Étant arrivée, après tant d'années de tribulations, à former une maison _honorable_, je puis le dire hautement, peut-elle, de sang-froid, laisser un libre cours à la calomnie? Parce qu'elle n'a pu supporter les impertinences d'une gouvernante, verrait-elle ternir une réputation si bien acquise?
Ce n'est pas possible.
Ainsi donc, madame, j'ai l'honneur de vous prévenir que si une seule de ces dames venait encore lui parler de cette affaire, que pour son honneur la comtesse-gouvernante aurait dû taire, je distribue cette lettre à toute sa clientèle, qui se compose en grande partie de la haute société.
VICTOR BOURGOGNE.
Il faut croire que quelqu'une de ces dames a encore parlé de cette affaire à madame Bourgogne, car M. Bourgogne a rendu sa lettre publique. Comme on pourrait croire que j'invente la lettre et M. Bourgogne, la lettre restera déposée pendant trois jours au bureau du journal, rue Neuve-Vivienne, 46.
[GU] M. Sauzet, président à la Chambre des députés,--a dit: «L'honorable membre consent-il au _retirement_ de son amendement?»
[GU] M. Mermilliod, avocat et député, a dit: «Le _réclamataire_.»
[GU] Le dimanche gras,--je me suis trouvé pris dans la file des voitures qui couvraient le boulevard;--tout Paris était là pour voir les masques,--sans songer qu'il faudrait que quelqu'un se décidât à être masqué.--C'est le contraire du gouvernement représentatif, où tout le monde veut jouer les rôles, et où personne ne veut être spectateur.
Comme tout le monde regarde les masques, il s'ensuit naturellement qu'il n'y a pas de masques,--et les bonnes gens disent: «Ce n'est pas étonnant: _le commerce va si mal à présent!_»
Disons en passant que jamais on n'a vu une époque où on ait dit: _Le commerce va si bien!_
Il faut remarquer, au contraire, que jamais on ne s'est tant déguisé qu'aujourd'hui.--Autrefois on ne se déguisait que pendant les _trois jours gras_.--Aujourd'hui, trois fois par semaine, pendant deux mois, dix bals masqués sont encombrés chacun de plus de masques chaque jour qu'il n'y en a jamais eu à aucune époque sur le boulevard.
Je suis curieux de savoir pendant combien de temps on ira voir le jour, sur le boulevard,--les masques qui sont la nuit dans les théâtres,--et pendant combien de temps on s'étonnera de ne pas les voir où ils ne sont pas.
[GU] Par une bizarrerie assez ridicule,--l'autorité a fait ce jour-là traverser Paris à quinze canons, avec des artilleurs à cheval,--la mèche à la main.--On s'est obstiné à prendre le tout pour des masques,--et plusieurs personnes du peuple ont dit: «C'est lord Seymour.»
Ce pauvre lord,--qui n'a à se reprocher aucune manifestation en ce genre, est victime d'un préjugé populaire, qui s'obstine depuis dix ans--à lui attribuer toutes les mascarades, à le reconnaître dans toutes les extravagances,--à lui mettre sur le dos tous les verres qu'on casse,--tous les cochers qu'on rosse,--toutes les vieilles femmes qu'on écrase.
[GU] Faute de masques, les gamins ont pris le parti de se réjouir de toutes les figures un peu singulières qui circulaient sur le boulevard.--Plusieurs promeneurs, non déguisés, se sont vus, à leur grande surprise, déclarés masques,--et, comme tels, poursuivis de huées et de cris joyeux.
[GU] Il y a quelques mois, arriva à Paris un M. Penckel;--c'est un Allemand qui a voyagé longtemps en Russie, et qui s'est ensuite marié en Italie.
Il descendit d'abord rue du Helder, nº..., jusqu'à ce qu'on lui eût préparé un logement, après quoi il s'en alla demeurer au faubourg Saint-Germain.