Part 37
FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d'être de mon avis.
LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.
M. SORIN. Vive l'empereur!
M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.
FERNAND. J'en étais sûr.
M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.
LE VIEUX SOLDAT. Voyons.
M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?
FERNAND. Je vous répète, monsieur, que Napoléon n'a jamais été vaincu.
TOUS. Napoléon n'a jamais été vaincu!
M. SORIN. Vive l'empereur!
TOUS. Vive l'empereur!
M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes d'accord.
FERNAND. Non, monsieur.
TOUS. Non, non, non!
Ce qui ne laisse pas que d'être encore assez singulier,--c'est que c'est presque immédiatement après son discours en faveur de la paix qu'il a été décidé que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique à la place du maréchal Valée. De quoi toute l'armée sera enchantée.
[GU] CORRESPONDANCE.--Un monsieur m'envoie de Liége une lettre de papier blanc: sa plaisanterie consiste à me faire payer vingt sous de port.
Un autre m'envoie de Mulhouse une lettre écrite.--Celui-ci est furieux.--J'ai dit que ce monsieur _avait parlé dans un banquet_ trop longtemps au gré des convives et il me répond:
«Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices dénonciations de basse police,--dénoncez-la elle-même,--comme ne sachant plus rémunérer les plus lâches turpitudes.»
Le monsieur a demandé par écrit à un journal l'insertion de sa lettre:--le journal a cru devoir refuser.--Moi, je rends à ce monsieur le petit service auquel il semble tenir beaucoup.
Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne s'envoient pas par la poste:--on vient soi-même (port payé), on les apporte et on reçoit tout de suite la réponse.
Décidément c'est une triste invention que l'écriture, l'ubiquité qu'elle donne aux personnes.--Si ce monsieur ne savait pas à peu près écrire,--il serait simplement bête à Mulhouse;--tandis que, par sa lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.
Beaucoup de personnes m'envoient des renseignements dont je leur sais très-bon gré, et dont je ne fais pas usage.--Je ne puis, en accueillant des notes anonymes et sans garantie, m'exposer à me rendre l'écho d'une calomnie ou d'une étourderie.
Je reçois chaque mois pour cent cinquante francs d'injures anonymes.--Je trouve cela décidément un luxe au-dessus de mes moyens. J'ai résolu de mettre à l'avenir ces braves gens à l'amende du port de leur lettre, et je ne recevrai plus que les lettres affranchies.
Février 1841.
Nouveau canard.--L'auteur des _Guêpes_ est mort.--Les Parisiens à la Bastille.--Scènes de haut comique.--Les fortifications.--M. Thiers.--M. Dufaure.--M. Barrot.--Influence des synonymes.--Les soldats de lettres.--Le lieutenant général Ganneron.--Tous ces messieurs sont prévus par Molière.--Chodruc-Duclos.--Alcide Tousez.--Madame Deshoulières.--M. de Lamartine.--M. Garnier-Pagès.--Les fortifications et les fraises.--Ceux qui se battront.--Ceux qui ne se battront pas.--Invasion des avocats.--Les hauts barons du mètre.--Les gentilshommes et les vilains hommes.--Cassandre aux Cassandres.--La tour de Babel.--Avénement de messeigneurs les marchands bonnetiers.--Le bal de l'ancienne liste civile.--Costume exact de mesdames Martin (du Nord), Lebœuf et Barthe.--Costume de MM. Gentil,--de Rambuteau,--Gouin,--Roger (du Nord), etc., et autres talons rouges.--Mehemet-Ali.--Le bal au profit des inondés de Lyon.--On apporte de la neige rue Laffitte.--M. Batta.--M. Artot.--Relations de madame Chevet et d'un employé de la liste civile.--M. de Lamartine et les nouvelles mesures.--La protection de madame Adélaïde.--Les lettres du roi.--M. A. Karr bâtonné par la livrée de M. Thiers.--Envoi à S. M. Louis-Philippe.
FÉVRIER.--Voici ce qu'on lit dans le journal la _Presse_:
«On a envoyé à tous les rédacteurs de journaux une lettre contenant à peu près ces mots: «J'ai la douleur de vous apprendre que M. Alphonse Karr a été tué ce matin en duel. M. M..., son adversaire, a immédiatement quitté Paris.» Cette fausse lettre _anonyme_ était signée du nom d'un des amis de M. Karr, ce qui lui donnait une triste probabilité. La sinistre nouvelle s'est répandue dans tout Paris avant que M. Karr ait eu le temps de rassurer sa famille. Connaissez-vous rien de plus affreux que cette mystification? Avec de pareilles plaisanteries, on peut tuer une mère, une sœur ou toute autre femme dévouée. Mais est-ce une plaisanterie? M. Karr le croit. Il y a, dit-il, des gens qui aiment à rire. Quelques-uns prétendent que c'est une méchanceté; cela ne serait pas une excuse; les plus fins disent: «C'est une rêverie de poltron.» Mais que ce soit une plaisanterie, une méchanceté ou un doux rêve, tout le monde est d'accord pour s'écrier: «C'est une infamie!» En vérité, la gaieté française fait des progrès effrayants.
«Vicomte CH. DELAUNAY.»
Il faut réellement que le monsieur qui a pris la peine d'écrire vingt lettres aux journaux ait le rire difficile et soit peu chatouilleux pour ne pouvoir se contenter des bouffonneries de tous genres dont nous régalent les hommes sérieux de ce temps-ci.
Les directeurs des différents journaux,--à l'exception d'un seul, je crois,--ont pris la peine d'envoyer chez moi aux informations et n'ont pas inséré la lettre.--Tous mes amis, cependant, ayant appris la nouvelle dans les théâtres et dans le monde,--sont venus demander s'il était vrai que je fusse mort, et, ayant appris que je n'étais que sorti,--se sont en allés en disant: «Ah! tant mieux!» Ce qui m'a fait, malgré moi, penser au jour où la chose sera vraie et où les mêmes amis se le feront confirmer et diront: «Ah! tant pis!»
Après quoi tout sera fini.
[GU] O monsieur!--mon bon monsieur,--vous qui êtes si gai,--que vous avez donc dû vous amuser quand cette idée si plaisante vous est venue: tiens, je vais écrire aux journaux qu'Alphonse Karr est mort,--hi, hi, hi!--Que cela sera donc drôle!--que je suis donc amusant!--mon Dieu! que j'ai donc d'esprit!--mort,--tué,--un cadavre.--Oh! c'est trop bouffon;--cela fait mal de rire comme cela.--Un corbillard!--oh! la, la, les côtes!--Un enterrement!--il faut que je me roule par terre,--je m'amuse trop.
Mon bon monsieur, vous que je suis plus près peut-être de deviner que vous n'en avez envie,--permettez-moi de vous dédier ce présent petit volume,--et devons montrer certaines choses qui auraient pu vous inspirer quelque gaieté,--sans cependant vous distraire aussi agréablement qu'en me faisant passer pour mort.
Nous commencerons, monsieur, s'il vous plaît, par les scènes de haut comique,--de comique sérieux.
Je l'ai dit le mois dernier,--l'_étranger_, dont on parle tant à la Chambre et dans les journaux,--n'est pas la cause, mais le prétexte des fortifications.
Le roi voulait avoir ses forts détachés.--J'avais cru d'abord que ce n'était que pour les bâtir,--mais j'hésite dans cette pensée depuis que j'ai vu le gouvernement essayer d'éviter ou d'ajourner l'enceinte continue.
M. Thiers comprenait que, si la loi ne passait pas,--la Chambre ne pouvait se dispenser de le mettre en accusation--pour avoir commencé les travaux sans son assentiment. Le parti radical,--dont toute la puissance est à Paris, a voulu pouvoir gagner la partie en un seul coup de dé, en un seul coup de main.
Beaucoup de gens ont cédé à l'envie de prendre sans danger des airs belliqueux.
[GU] M. Dufaure, qui a prononcé un discours très-remarquable contre le projet de loi, disait le lendemain:--«Je ne recommencerai pas,--ce pauvre roi, cela lui a fait réellement trop de peine.»
[GU] La gauche et M. Barrot,--qui, il y a trois ans, jetaient de si beaux cris--contre l'_embastillement de Paris_,--ont soutenu les _fortifications_.--Je le répète,--on gouverne la France avec des synonymes.--Vous changez--_gendarmerie_ en _garde municipale_,--_conscription_ en _recrutement_,--_Charles X_ en _Louis-Philippe_,--_embastiller_ en _fortifier_,--et tout le monde est content.
[GU] La plupart des Parisiens sont enchantés du vote de la loi.--Ils ont démoli la Bastille, où on ne pouvait guère les mettre que les uns après les autres;--aujourd'hui,--on bâtit autour de Paris, à leurs frais, une immense bastille,--où on les met tous avec leurs maisons, leurs enfants, leurs femmes, etc., et ils sont ravis.--Il y a progrès.
[GU] Comment, monsieur, ne vous amusiez-vous pas beaucoup à voir tous ces militaires de plume,--ces soldats de lettres:--le connétable Thiers,--le maréchal Chambolle,--le lieutenant général Ganneron,--le général de division Gouin,--le capitaine Rémusat,--le colonel Duvergier de Hauranne,--le lieutenant Léon Faucher, parler tour à tour ou tous à la fois--de courtines et d'ouvrages avancés,--de bouches à feu, de demi-lunes et de _lunes tout entières_;--ces messieurs ne vous semblaient-ils pas autant de Mascarilles prévus par Molière?
N'avez-vous pas beaucoup ri de leur escrime de citation, de ces grands noms d'une autre époque transformés en pions--que l'on avançait de part et d'autre:
Vauban--dit oui.
Bousmar--dit non.
Napoléon,--Lamarque,--Thucydide,--Carnot;--et chacun venant apporter les opinions les moins applicables à la question qu'il avait trouvées le matin dans des livres ouverts pour la première fois;
Puis les noms s'épuisant, à Napoléon on répondit par Chicard,--à Vauban par Chodruc-Duclos,--ou par Arnal,--ou par Alcide Tousez,--ou par madame Deshoulières,--ou par Jean Racine,--ou par la Contemporaine,--ou par la _Cuisinière bourgeoise_;--puis--on opposait Napoléon à Napoléon lui-même:--il a dit oui un jour et non un autre.--Vauban à Vauban:--il a d'abord été pour les fortifications, puis il a changé d'avis.
Et, comme personne ne voulait paraître moins érudit que les autres,--chacun apportait sa liste de noms,--sa kyrielle de mots qu'il ne comprenait pas,--et il ne s'est levé personne pour dire:
Il serait possible que ceux qui pensaient d'une façon en ce temps-là fussent d'une opinion contraire aujourd'hui que les choses sont changées.--Il faut même le croire dans l'intérêt de leur renommée et de leur bon sens; car la France d'aujourd'hui,--ce n'est pas la France de leur temps,--car Paris n'est pas leur Paris, nos passions ne sont pas leurs passions;--car nous ne sommes pas aujourd'hui à une époque guerrière, et la meilleure preuve en est que l'on laisse MM. les avocats parler de guerre et de fortifications--sans qu'il s'élève dans toute la France un immense éclat de rire et de huées universelles.
[GU] Vous n'avez pas ri à vous tordre, monsieur, de M. Gouin-Vauban,--de M. Piscatory-Follard? Vous ne vous êtes pas roulé par terre dans des convulsions de gaieté en voyant M. Polybe-Thiers raconter à M. Soult le siége de Gênes, et n'être pas arrêté par le vieux maréchal, qui lui disait en vain: «Mais j'y étais, monsieur;--mais c'est moi qui l'ai fait, ce siége, avec Masséna;--mais j'y ai eu la cuisse cassée,--monsieur.»
[GU] Ah! monsieur,--cela était cependant bien plus réjouissant que de me faire passer pour mort.
[GU] M. de Lamartine a été courageux et éloquent.--M. Dufaure a été vrai et raisonnable. (Voir plus haut ses remords.)--M. Garnier-Pagès a été non-seulement spirituel et sensé, mais il s'est intrépidement séparé de son parti.
[GU] Et on n'a pas compris que Paris devient un château fort du moyen âge,--et que la province est supprimée,--que sur un coup de main,--appelé émeute quand cela ne réussit pas, et glorieuse révolution quand cela réussit,--la France entière, selon le vainqueur, sera livrée aux jésuites ou à la guillotine.
[GU] On n'a pas compris que la France entière, désintéressée dans la question, pourrait être traversée pacifiquement par une armée ennemie qui payerait ses vivres.
[GU] Paris sans fortifications--peut être pris, mais est impossible à garder.
Mais Paris fortifié au prix de la fortune publique,--Paris attaqué ne tiendra pas une semaine; on l'a dit: «_que les fraises manquent pendant trois jours--et Paris ouvrira ses portes_.»
[GU] Les hommes qui se battront à Paris sont des hommes qui n'y possèdent rien,--c'est-à-dire le peuple et les ouvriers;--mais les propriétaires,--vous croyez qu'ils exposeront leurs maisons,--et les propriétaires sont à la Chambre,--et ils sont les maîtres de faire une capitulation,--attendez seulement la première bombe qui descendra par la cheminée se mêler aux légumes du pot-au-feu,--et Paris pris,--l'ennemi le gardera au moyen des fortifications.
[GU] Parisiens, mes bons Parisiens,--on vous a persuadé--qu'il fallait vous faire une chemise d'amiante pour le cas où votre maison brûlerait, au lieu de vous conseiller d'éteindre le feu, je le veux bien.--Je sais bien que j'attaque l'opinion de la majorité,--que je n'ai de mon côté que les gens d'esprit et de bon sens, c'est-à-dire le petit nombre;--je sais bien qu'on va encore m'écrire des lettres anonymes injurieuses et menaçantes;--mais, voyez-vous, en vérité, je vous le dis,--il viendra un jour--où personne ne voudra avoir été partisan des fortifications,--où la Chambre qui les a votées en tirera quelque sobriquet fâcheux.
[GU] Depuis que M. Thiers a le projet d'écrire l'histoire de Napoléon--et qu'il a écrit son nom sur les bottes de la statue de bronze de la place Vendôme, il s'identifie avec le personnage d'une façon extraordinaire,--chaque fois que, dans la discussion des fortifications, on a parlé de l'empereur,--et Dieu sait si on en a assez parlé!--il a demandé la parole comme pour un fait personnel.
[GU] Un matin,--en lisant le compte rendu de la séance de la Chambre des députés, dans un journal partisan des fortifications--j'ai espéré qu'il était arrivé des forts détachés comme autrefois de la tour de Babel, et que nous en étions délivrés,--voici ce que disait le journal partisan des forts:
«L'agitation et les sentiments produits par ce discours se manifestent librement lorsque M. Soult est descendu de la tribune. M. Odilon Barrot essaye en vain de parler; le tumulte couvre sa voix. M. Billault court à la tribune; l'assemblée est hors d'état de rien entendre. Bientôt tous les membres quittent leurs places et descendent dans l'enceinte. Les ministres restent dans une solitude complète et dont ils paraissent effrayés. La séance reste suspendue.»
Cette chance de salut a manqué.
[GU] Tout en fortifiant Paris,--on a cependant, par un amendement, à peu près établi que la capitale ne serait pas classée dans les villes fortifiées.--C'est une critique assez heureuse de l'opération,--et, si M. _Lherbette_ l'a faite exprès, je l'en félicite sincèrement.
Cela rappelle un peu l'histoire de ce monsieur qui, ne trouvant pas son parapluie, écrivit à un ami chez lequel il croyait l'avoir laissé;--puis tout à coup, avisant qu'il l'avait serré,--cacheta cependant sa lettre après y avoir ajouté un _post-scriptum_:
«Mon cher ami, fais-moi le plaisir de chercher mon parapluie que je crois avoir laissé chez toi.
M***.»
«P. S. Ne t'occupe pas de mon parapluie, il est retrouvé.»
[GU] Paris non fortifié,--c'est le roi des échecs;--quand il est _mat_, la partie est perdue;--mais on ne le prend pas et on recommence.
[GU] Paris non fortifié, c'est une ville de rendez-vous pour le monde entier; c'est la capitale du plaisir, de l'esprit et de la pensée.
C'est là où viennent se reposer les rois exilés par les peuples, et les peuples destitués par les rois;--c'est là que de toutes parts on vient étaler ses joies et cacher ses misères.--Paris, c'est la grande Canongate du monde entier.
[GU] L'ennemi! mais, Parisiens, mes bons amis,--il est au milieu de vous;--l'invasion, mais elle est faite;--votre ville! mais elle est prise,--par les brouillons, par les bavards, par les ambitieux de bas étage, par les avocats parvenus et les fabricants de chandelles enrichis et mécontents.
[GU] Invasion plus cruelle mille fois que celle de l'étranger,--car l'étranger respecterait Paris,--Paris, où il vient s'amuser,--Paris, son rêve et son Eldorado,--Paris, qui appartient au monde et auquel le monde appartient.
[GU] Parisiens,--Parisiens,--vous me rappelez les Troyens introduisant dans leur ville le cheval de bois,--cette horrible machine,--_machina feta armis_,--pleine d'armes ennemies,--et moi,--semblable à Laocoon,--je lance ma javeline contre le cheval de Troie, et je m'écrie:
O miseri! quæ tanta insania, cives? ..................
Mais je suis la Cassandre de Troie,--et je parle à des Cassandres.
Aut hoc inclusi ligno occultantur Achivi, Aut hæc in nostros fabricata est machina muros, Aut aliquis latet error.......
[GU] Les grands peuples libres se sont défendus avec des murailles de poitrines et de bras.--Les peuples fatigués ou déchus se cachent derrière des murailles.
[GU] N'avez-vous pas ri,--mon cher monsieur, quand vous avez vu que juste à l'instant où l'on votait une loi ruineuse, honteuse et ridicule pour préserver Paris des horreurs de l'ennemi et notamment de la _perfide Albion_, les membres des deux Chambres anglaises--parlaient avec affectation de leur estime et de leur sympathie pour la France,--et prononçaient à l'envi des paroles de paix et d'amitié,--comme pour rendre la chose plus drôle et y ajouter encore un peu de comique, s'il était possible.
Provisoirement,--il faut jeter les yeux sur les ravages que va faire autour de Paris le génie militaire,--et se demander--si une invasion de Tartares et de Cosaques causerait une pareille désolation.
TRACÉ DES FORTIFICATIONS.--Le tracé du rempart bastionné à élever à l'entour de Paris restant comme le génie l'a tracé, et la zone de servitudes étant fixée à deux cent dix mètres, ainsi qu'on l'annonce, voici, d'après le _Journal du Commerce_, la liste exacte des bois, plantations, maisons, usines, à raser:
1. Une partie du village du Point-du-Jour, sur la route de Sèvres;
2. Près de la moitié du bois de Boulogne, car la zone actuelle a à peine cinquante mètres devant le fossé;
3. Toute la porte Maillot, au bois de Boulogne;
4. Tout le quartier d'Orléans ou de la Mairie, à Neuilly et aux Thernes;
5. Une bonne partie du parc royal de Neuilly;
6. Plusieurs usines et maisons particulières situées au levant de la route de la Révolte;
7. Tout le village situé entre les Batignolles et Clichy, sur la route de la Révolte;
8. Plus de quarante maisons, bâtiments, auberges et usines sur la route de Saint-Denis à la Chapelle;
9. Une partie de la Petite-Villette;
10. Presque tout le village des Prés-Saint-Gervais, qui se trouve à la gueule du canon du rempart couronnant les hauteurs de Belleville à l'ouest;
11. Une partie du village de Pantin;
12. Toutes les maisons de la rue qui conduit de la place des Communes de Belleville à Romainville;
13. Toutes les plantations des lieux dits les Bruyères et la Justice;
14. Une partie du village de Bagnolet;
15. Plus de la moitié du village de Saint-Mandé;
16. Plus de cinquante maisons de maraîchers dans la vallée de Féchamp;
17. Le parc et le château de Bercy tout entiers;
18. Une partie du village de la Maison-Blanche, sur la route de Fontainebleau;
19. Une partie de Gentilly;
20. Presque tout le Petit-Montrouge;
21. Enfin plus de deux cents maisons, usines et manufactures, à Vanvres, Clamart, Vaugirard, Issy, Grenelle et Beaugrenelle.
Quant aux arbres à abattre, aux jardins à détruire, aux clôtures à renverser, aux carrières à fermer, le nombre en est énorme.
Toutes les voies de petite communication se trouveront interceptées; les embarras et la gêne qui en résulteront sont incalculables.
Puis enfin il faudra jeter des ponts-levis, masqués par des ouvrages avancés, sur toutes les grandes routes.
[GU] Donc, par un vote de la Chambre des députés,--Paris est détruit.--Il faut créer un autre Paris morne,--ennuyeux, ennuyé;--tu l'as voulu,--Georges Dandin;--ce n'est pas cependant que ceux qui le demandaient avec le plus de ferveur y tinssent en réalité beaucoup; non, il faut crier pour ou contre quelque chose;--l'enthousiasme avec lequel on crie n'a pas de rapport à la chose pour laquelle ou contre laquelle on crie;--pour crier,--tout est bon pour prétexte. Vous rappelez-vous,--il y a deux mois à peine,--l'indignation, les cris, les lithographies,--les plâtres--pour Mehemet-Ali,--qui allait être abandonné par la France;--le jour où son affaire a été décidée, vous auriez cru que les cris allaient redoubler?--pas du tout; on n'y pensait plus.--Mehemet-Ali,--qu'est-ce que Mehemet-Ali?--Ah! oui,--un vieux,--un Égyptien.--Oh! bien, oui; mais il s'agit des fortifications.
Parmi les choses que l'on fait croire aux Français,--il faut compter celle-ci: qu'ils ont un gouvernement constitutionnel composé de trois pouvoirs égaux.
Il serait curieux de savoir quel est le pouvoir qu'exerce la Chambre des pairs;--elle n'a pas encore voté la loi des fortifications, et il n'est personne qui ne la considère comme parfaitement établie.
[GU] Cependant, messieurs les pairs, vous qui comptez parmi vous la plupart des grandes illustrations du pays,--ce serait là pour vous l'occasion d'un beau réveil.
Ce serait une grande et belle chose,--qu'un vote à une immense majorité, qui dirait:
«Halte-là, messieurs les avocats parvenus,--messieurs les marchands de bas retirés,--messieurs les épiciers enrichis;--nous, les derniers gentilshommes;--nous, les descendants des héros qui ont rendu la France glorieuse et triomphante;--nous, les restes de la vieille noblesse française;--vous avez assez ruiné, dévasté et avili ce pauvre pays,--nous vous défendons d'aller plus loin.»
[GU] _N. B._ Deux ou trois pairs feront des discours spirituels contre le projet de loi;--après quoi la Chambre votera pour le projet de loi.
[GU] La France est jouée--à pile ou face entre les talons rouges du comptoir et les tribuns de l'estaminet. La pièce tombe face.
[GU] Et ici, avec le vote de la Chambre, commence
LE RÈGNE PROVISOIRE _des talons rouges du comptoir_,--Qui, au moyen des fortifications, se font hauts barons et seigneurs féodaux.
[GU] M. Casimir Delavigne a eu l'honneur de faire hier la _révérence_ au roi; on a remarqué, comme costume de bon goût, son habit de taffetas céladon, et ses bas de soie de couleur de rose;--il aurait bien voulu _monter dans les carrosses du roi_,--mais il n'a pu faire _ses preuves_, quoiqu'il se pique de bonne maison; mais sa famille était de robe et n'a jamais été dans les grandes charges.
[GU] On a hier promené par la ville, en grande procession, le _chef de saint Jean-Baptiste_, pour empêcher les vignes de geler par le froid qui a repris.
[GU] MM. T. de R.,--R. de G.,--et Eug. B., les deux premiers jeunes gentilshommes _appartenant à monseigneur le Dauphin_, et le dernier _de plume_, sont sortis hier d'un cabaret de la place de la Bourse, après le couvre-feu, et un peu _jolis garçons_; arrêtés par le _guet_, ils ont battu l'_exempt_ et ses _archers_;--M. le _lieutenant_ civil en a été informé et veut, dit-on, porter l'affaire au parlement.
[GU] On assure que la petite***, de l'Opéra, plus connue sous le nom de Fifille, qui a été à M. le duc de***, et qui a passé depuis au comte de***, va entrer _en religion_.
[GU] M. Alphonse Karr, _gazetier_, qui s'est permis de réciter dans quelques _ruelles_ une épigramme contre monseigneur Thiers, grand connétable de France, a été rudement _bâtonné_ par sa _livrée_.--Il a chargé M. Léon Gatayes d'_appeler_ M. Thiers, mais MM. les _maréchaux_--ont décidé que M. Karr, n'étant pas d'épée, n'avait aucun droit à une réparation de ce genre.
[GU] M. Roussin vient d'être nommé général des galères de Sa Majesté.