Part 36
[GU] Quelques personnes ont crié par les rues,--mais ce sont toujours les mêmes qui crient, n'importe quoi, et qui criaient: _A bas Guizot!_--et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils criaient, il y a deux ou trois ans: _A bas les forts détachés!_
[GU] Une impression surtout m'a dominé pendant que, de ma chambre fermée, j'entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression, la voici:
«Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,--de M. Soult, soldat de l'empereur, et d'une foule d'autres;--mais je suis sûr qu'ils n'égalent pas ceux qu'ils eussent ressentis si l'empereur s'était levé vivant de son cercueil et avait dit: «Me voici.»
[GU] Décidément, à l'Académie,--le parti de MM. _Étienne et compagnie_, le parti _Joconde_, est vaincu.--M. _Hugo_ sera élu ainsi que M. _de Saint-Aulaire_.
Ils auront pour compétiteurs: MM. _Ancelot_, _Affre_, _Guyon_, etc.
M. _Bonjour_ se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu'il s'agira du troisième fauteuil vacant.
Il n'y aura probablement que trente-deux votants,--mais beaucoup de tours de scrutin,--parce qu'il faudra dix-sept voix pour l'élection,--et que ceux d'entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur quatorze.
[GU] M. Sébastiani veut, dit-on,--se présenter à l'Académie, parce que le maréchal de Richelieu en était.
[GU] La réception de M. Molé avait réuni toutes les femmes du grand monde--et tout ce qu'il y a d'élégant à Paris.--M. Molé a prononcé un discours très-pâle, auquel Me Dupin a répondu par un discours très-grossier, qui a fait dire au prince de C...:--«Il a mis ses souliers ferrés dans sa bouche.»
[GU] Il est d'usage de faire une sorte de répétition avant la séance publique,--et de soumettre les deux discours à une sorte de censure.--Me Dupin avait dissimulé les grosses choses du sien,--en le lisant très-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge d'hypothèque.--A la séance, l'avocat a reparu, et il a fait ressortir les énormités dissimulées.
[GU] M. Royer-Collard a grommelé tout le temps qu'a duré le discours, et il a dit à la fin: «Mais, c'est un carnage!»
Sur la fin, Me Dupin a cru de bon goût, devant l'ambassadeur d'Angleterre, de parler de l'expulsion des Anglais du territoire français par Charles VII.--Il y a eu trois salves d'applaudissements, comme à Franconi.--Il y avait là une foule de Françaises fort disposées à jouer les _Agnès Sorel_,--sous prétexte de _Jeanne d'Arc_.
[GU] Cette séance de l'Académie avait ceci de remarquable, que M. Dupin, qui n'est nullement un homme littéraire, répondait à M. Molé, qui ne l'est pas davantage, et qui faisait l'éloge de M. de Quelen, qui l'était moins que les deux autres.
[GU] En même temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus mécontents,--dont la scandaleuse fortune n'est pas encore au niveau de leur ambition et de l'idée toute personnelle qu'ils se sont faite de leur mérite,--je ne sais qui,--dans le journal le _National_, gourmandait avec beaucoup de verve et d'esprit une autre classe de ces parvenus de juillet, et les appelait _raffinés de boutique et talons rouges de comptoir_.
C'est dans cette seconde classe que s'était, pour le moment, placé Me Dupin,--qui _travaille_ tour à tour dans les deux genres.
Il a fait l'éloge de l'illustration de la famille,--et s'est bichonné lui-même, arrangé, poudré et attifé en ancêtre pour ses descendants.
[GU] Il a audacieusement professé cette doctrine qu'un bon citoyen ne doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,--et que c'est à elles surtout qu'il doit la fidélité qu'il jure au gouvernement. C'était la paraphrase de ce mot célèbre du maréchal Soult: «_On ne m'arrachera mon traitement qu'avec la vie_.»
Il a fait l'éloge du _courage civil_.--M. de Pongerville a dit: «C'est pour faire croire aux départements qu'il est civil et brave.»
[GU] On parle de M. Empis, qui se présenterait lors de l'élection au troisième fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.
Voici le répertoire avoué de M. Empis:
_Bothwell_, drame en cinq actes, en prose, Théâtre-Français, 1824.
L'_Agiotage ou le Métier à la mode_, comédie en société avec Picard, Théâtre-Français, 1826.
_Lambert Simnel ou le Mannequin politique_, en société avec Picard: comédie en cinq actes, Théâtre-Français, 1827.
La _Mère et la Fille_, comédie en cinq actes, en société avec M. Mazères; octobre 1830, Second-Théâtre-Français.
La _Dame et la Demoiselle_, comédie en quatre actes, en société avec M. Mazères, 1830; Second-Théâtre-Français.
_Sapho_, opéra en trois actes, en société avec M. H. C., musique de Reicha; Grand-Opéra, 1827.
_Un changement de ministère_, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1831.
_Une Liaison_, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1834.
_Lord Novard_, comédie en cinq actes; Théâtre-Français, 1836. (Seul cette fois et seul à l'avenir.)
_Julie ou la Séparation_, cinq actes en prose; Théâtre-Français, 1837. (Toujours seul, n'ayant d'autre collaborateur que la liste civile.)
_Un jeune Ménage_, comédie en cinq actes et en prose; Théâtre-Français, 1838 (toujours seul).--Tout cela est imprimé en deux volumes, dont l'exhibition permanente est, dit-on, imposée à la montre vitrée de Barba. Pourquoi _imposée?_ Pourquoi _Barba?_ Parce que, dit-on toujours, Barba est _locataire de la liste civile_, et, en cette qualité, sous la dépendance de M. Empis.
RÉPERTOIRE NON AVOUÉ.
_Vendôme en Espagne_,--opéra donné en décembre 1823,--en société avec M. Mennechet, lecteur du roi.
Cet opéra a été fait à l'occasion de la campagne du Trocadero et du duc d'Angoulême.
[GU] HISTOIRE DES PIÈCES DE M. EMPIS.--M. Empis, en sortant du lycée impérial, entra dans une étude de notaire ou d'avoué d'où il sortit pour aider de son expérience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne, secrétaires généraux de la liste civile.
[GU] A propos, dans le volume de décembre, j'ai parlé de M. de Senonne, qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont je reparlerai.
[GU] Les théâtres royaux relevaient alors de cette administration, ou plutôt de ce ministère; conséquence: _Bothwell_, 1824; l'_Agiotage_, 1826; _Lambert Simnel_, 1827; _Sapho_, opéra, 1827; et l'opéra désavoué de _Vendôme en Espagne_, 1823.
Peu de temps après, le duc d'Aumont, plus connu sous le nom de duque d'Aumont, arriva à la liste civile.--A la demande de madame la baronne M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour construite.--Elle coûta cinq millions, et on la vendit peu de temps après deux millions cinq cent mille francs à M. Boursault.
Le maréchal Lauriston remplaça le duc d'Aumont,--et on joua encore un peu M. Empis, fort protégé par mademoiselle L***.
On le joua moins sous M. Sosthènes de la Rochefoucauld.
Surviennent les trois journées.
Il est nommé, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur des domaines de la liste civile.
Laissé de côté d'abord, puis nommé ensuite par M. de Montalivet,--paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M. Mazères.--Mais Picard meurt, et M. Mazères est préfet,--et cependant M. Empis a toujours en portefeuille l'intention de toucher des droits d'auteur.
Le Théâtre-Français obéré ne peut payer les loyers à son propriétaire, S. M. Louis-Philippe.--M. Empis, directeur des domaines de la liste civile, accorde un délai et fait jouer _Une Liaison_, cinq actes, 1834.--Deux années se passent; le Théâtre-Français doit cent cinquante mille francs au roi; mais on accorde un nouveau délai, et on joue _Lord Novard_; même manœuvre en 1837; _Julie ou la Séparation_.--En 1838, _Un jeune Ménage_ est représenté, et le Théâtre-Français doit au roi deux cent vingt-cinq mille francs.
Mais le directeur de l'époque, M. Vedel, éprouve le besoin d'un acte administratif qui triomphe des récriminations des sociétaires contre lui, et qui le maintienne dans son poste.--On parle de la possibilité d'obtenir du roi la remise entière de l'énorme arriéré, s'élevant à trois cent cinquante-deux mille francs.--Par hasard, à cette époque, un traité secret est passé entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci exige que quatre pièces de son répertoire, la _Mère et la Fille_, _la Dame et la Demoiselle_, _Lord Novard_ et _Julie ou la Séparation_, seront remontées et jouées un certain nombre de fois chaque mois, et qu'à chaque infraction au traité les droits d'auteur seront payés comme si les pièces avaient été jouées.--M. Vedel est renversé en 1840.--Mais le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et réduit le loyer de vingt-cinq mille francs.--M. Buloz, en qualité de commissaire royal et de directeur de deux revues, s'empare de l'autorité, et se croit assez fort pour braver M. Empis; on le ménage toutefois, et l'on attend que le roi ait consenti à se charger de la restauration de la salle, dont la dépense s'est élevée à quarante-trois mille francs. Alors M. Buloz donne un libre cours à son ingratitude.--Le traité est mis de côté, ainsi que le répertoire Empis, le lendemain du succès du _Verre d'eau_.--Mais M. Empis invoque son traité, et un commandement survient, il y a moins d'un mois, pour que le Théâtre-Français ait à lui payer une somme de quinze à dix-huit cents francs pour son répertoire.
Quelques personnes se plaisent à faire des rapprochements fâcheux pour M. Empis entre les dates de la représentation de ses pièces et les services qu'il a pu rendre au Théâtre-Français.
Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment en sa faveur.--Presque tous sont une satire contre les intrigues.--Il faut renoncer à juger un auteur par ses écrits, si les services rendus par M. Empis au Théâtre-Français ne sont pas parfaitement désintéressés.
[GU] M. Thiers a été nommé rapporteur pour l'affaire des fortifications, par la négligence de M. de Lamartine, qui est arrivé trop tard.--Ah! monsieur, c'était bon, quand vous étiez poëte, d'oublier les heures et de les laisser insoucieusement vous échapper.
Le même jour, M. Thiers a été nommé, à l'Institut, membre de la classe des sciences MORALES et _politiques_.--Or, M. Mignet dispose du plus grand nombre des voix.--M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donné sa voix à l'_unanimité_.
Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de _morale_,--n'est autre que d'abuser les gens de bonne foi au moyen d'un jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entré là pour ses vertus, ce qui répondrait bien avantageusement à M. Desmousseaux de Givré, et ferait croire que, si on pense généralement que M. Dosne est beau-père de M. Thiers, c'est un bruit que ses ennemis font courir.
M. L... dit, en parlant de cette élection de M. Thiers: «Je serai enchanté de le voir vice-président de la vertu.»
[GU] Dans _la Favorite_, représentée sur le théâtre de l'Opéra,--il y a encore une église,--il y en a maintenant dans tous les opéras.--Ce qui doit écarter naturellement deux sortes de personnes,--d'abord les personnes pieuses, qui n'aiment pas qu'on permette à des acteurs de semblables représentations; et celles qui, n'allant pas à la messe, ne veulent pas non plus la trouver sur des planches, où elles viennent chercher autre chose.
Les premiers aiment mieux aller à la messe;--les seconds préfèrent le bal Musard.
Mais tout se mêle, tout se confond dans un étrange tohu-bohu.--Si l'Opéra, à certains jours, a l'air d'une église,--nous avons l'église de Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l'air d'une salle de spectacle ou de bal, et qu'on a justement appelée une église Musard.
C'est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et de toutes les filles entretenues du quartier.--Aussi y rencontre-t-on une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.
C'est probablement à cause que cette église n'est pas très-bien composée--qu'on y met beaucoup de sergents de ville en uniforme,--probablement pour empêcher les danses inconvenantes.--On annonce un grand bal à Notre-Dame de Paris.
A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes municipaux, etc.,--qui sont chargés de réprimer, dans les établissements publics,--les cachuchas populaires et les fandangos exagérés,--ne peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?--Dernièrement, un homme arrêté par eux pour un semblable délit, développait, devant la sixième chambre, des théories embarrassantes.
--_Nous avons_, disait-il,
Le cancan gracieux,--la saint-simonienne,--le demi-cancan,--le cancan,--le cancan et demi,--et la chahut;--cette dernière danse est la seule prohibée. Je dansais le cancan gracieux.
Ne serait-il pas opportun d'ouvrir, en faveur de MM. les sergents de ville et les gardes municipaux, une école spéciale de danses _bizarres_,--où on leur apprendrait à discerner parfaitement les caractères particuliers de ces danses qui en ont trop.
[GU] Dans le monde, quand un homme a invité à danser une femme qui ne peut accepter à cause d'une invitation antérieure, il s'adresse à une autre, et me paraît faire une impertinence aux deux femmes. A la première, cela veut dire: «Je m'adressais à vous par hasard, sans choix, sans préférence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec une autre.»--A la seconde: «Je vous prends faute de mieux; si la femme que j'ai invitée d'abord eût été libre, je n'aurais jamais pensé à vous; elle est plus jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous.»
Quelques-uns, pour éviter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils ont fait choix n'est pas libre;--mais il peut alors arriver que l'on passe la nuit sans danser, quelque envie que l'on en ait.
Voici ce qu'on fait dans plusieurs villes du Midi:--chaque homme, en entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,--et, quand il va engager une femme à danser,--au lieu de cette formule peu variée:
«Madame veut-elle me faire l'honneur de danser avec moi?» il offre la fleur,--qu'elle garde à sa ceinture jusqu'à ce qu'elle ait dansé la contredanse promise;--puis, la contredanse finie, elle lui rend le bouquet, qu'il va offrir à une autre.--Par ce moyen, on ne s'expose pas à inviter une femme déjà engagée,--puisque chaque femme qui n'a pas de fleur est libre et attend un danseur.
[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu'il aime à faire travailler en public.--Dernièrement, l'enfant s'arrêta subitement au milieu d'une brillante improvisation.
--Eh bien! va donc.
--Mais, papa... c'est que... je ne me rappelle pas.
[GU] Voici un mot de la reine Christine à Espartero,--quelques personnes le connaissent,--mais celles-là l'entendront deux fois: il est digne de Corneille.
«Je t'ai fait duc de la Victoire,--marquis de ***,--comte de ***;--mais jamais je n'ai pu te faire gentilhomme.»
[GU] On parlait de l'opéra nouveau de M. A. Adam,--la _Rose de Péronne_.
C'est un auteur charmant,--il est bien populaire. «Oh! cela est vrai, dit une femme,--il est bien populaire--et même un peu commun; c'est le Paul de Kock de la musique.»
[GU] M. Sauzet préside assez mal à la Chambre des députés et dit sans cesse: «J'invite la Chambre à se taire.»--On a fait ainsi le résumé de ses fonctions:
«M. Sauzet invite la Chambre à se taire toute la semaine et à dîner le dimanche.»
[GU] Une femme disait à un artiste dans l'atelier duquel elle voyait un grand nombre de statuettes de femmes nues d'une grande beauté:--«On a tort d'avoir de semblables objets sous les yeux,--on se gâte l'imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne sont pas dans la nature.»
[GU] J'admets peu, d'ordinaire, les prétextes vertueux que prennent les femmes du monde pour paraître sur un théâtre quelconque,--et je n'ai qu'une médiocre indulgence pour les exhibitions d'épaules faites au bénéfice du premier fléau venu.
Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite cette année.--Je suis arrêté par mon admiration pour la princesse Czartoriska.--Cette respectable femme n'a d'autres occupations, d'autres plaisirs, que de soulager la détresse de ses compatriotes.--Son année entière se passe à préparer cette vente.--Elle fait des visites,--encourage les dames patronnesses,--console les malheureux, et trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fées.--Il y a d'elle, cette année, deux paravents d'une grande beauté.
La comtesse Lehon était la plus charmante marchande qu'on pût voir.--Elle avait pour associées et pour rivales une foule de femmes d'une grande beauté.--Madame Hugo, qu'on oublie d'appeler vicomtesse, parce que c'est assez pour elle d'être madame Hugo;--madame de Radepont,--madame Friant,--lady Dorsay,--madame de Rémusat.--On remarquait aussi mademoiselle Dangeville, célèbre par son ascension au Mont-Blanc.
La vente a été très-productive.
Les Russes ont affecté d'acheter beaucoup et de payer très-cher,--ce qui a été jugé de fort bon goût.
[GU] J'ai reçu de M. Ganneron, l'ex-épicier millionnaire mécontent, mon colonel, une circulaire relative aux inondés de Lyon.--C'est plus français par les sentiments que par le style.--Exemple:
«Paris, 1er décembre.
«_Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc._»
[GU] J'ai dénoncé la précipitation des journaux, qui, le lendemain de sa naissance, avaient déjà montré peu d'indulgence pour le second fils du duc d'Orléans.
M. Séguier, premier président de la cour royale,--a fait du nouveau-né un éloge qui n'est pas moins plaisant;--il l'a félicité de s'être hâté de naître.
[GU]--Mon cher, disait l'autre jour un officier de la garde, nationale à un officier de l'armée,--depuis combien de temps êtes-vous lieutenant-colonel?
--De 1832.
--Oh! alors, je suis plus ancien que vous.
[GU] On demande où commencent et où finissent maintenant les annonces des journaux.--De la quatrième page elles ont passé à la troisième, où elles sont déguisées sous le titre de réclame.--De la troisième elles ont sauté à la seconde, au feuilleton.--Quelques personnes ne s'en aperçoivent pas; d'autres, au contraire, croient que tout est annoncé.--Les journaux les plus hurleurs de vertus--ne se font aucun scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de n'importe quoi--en ne négligeant rien pour faire croire à leurs lecteurs que les annonces payées à tant la ligne sont le résultat de l'examen et l'expression de la pensée du rédacteur.
Si un journal vous trompe sur une chose à acheter, ce qui amène une perte d'argent,--quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose à penser,--ce qui n'amènerait qu'une erreur?
Quand l'annonce avait une place et une forme communes, on savait à peu près ce que cela voulait dire;--mais, depuis que tout cela est changé,--et que le marchand fait parler le journaliste lui-même, et lui fait dire: _Nous ne saurions trop recommander_, etc.,--j'avoue que je ne comprends pas bien comment on peut croire à la bonne foi politique de carrés de papier complices volontaires de tant de tromperies commerciales.
[GU] Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient d'être licenciée sur un rapport de M. Duchâtel.
Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme punition.
Je crois entendre le pouvoir,--comme Dieu au jugement dernier, ayant les justes à sa droite, et les méchants à sa gauche,--dire aux premiers:
--Vous, messieurs,--ou plutôt, excellents citoyens,--ou plutôt, chers camarades;--vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui passez, avec plaisir, des nuits à garder une guérite, ou à vous promener bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,--votre conduite mérite des éloges, les voilà; et des récompenses, les voici:
Vous doublerez votre service,--vous multiplierez les patrouilles,--vous perdrez plus de temps,--vous aurez le double de rhumatismes,--vous userez le double d'habillements et d'objets tricolores,--je vous accorde ces faveurs dont (_se retournant à gauche_) vos misérables camarades se sont rendus indignes,--aussi je les condamne à dormir tranquilles, tandis que vous veillerez sur eux.
(_Se retournant à droite_.) Plaignez-les,--car, tandis que vous bivaquez dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au pillage,--ils dorment et ronflent honteusement chez eux,--dans leurs lits,--ou ils dansent ignominieusement au bal,--plaignez-les,--et instruisez-vous, par ce funeste exemple,--à ne pas dévier de la ligne du devoir.
Une des premières gardes nationales qui aient été licenciées est celle de Clamecy, patrie de l'avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les _flotteurs_.
Un seul garde national, commandé par le chef de bataillon, deux capitaines, un sergent-major et un sergent, était accouru en foule à la voix de l'autorité, et s'était empressé d'opposer ses rangs à la fureur des factions, et, fredonnant lui-même la _Parisienne_, faute de musique, il ébranlait ses colonnes pour marcher au-devant de l'émeute, lorsque les divers officiers, n'ayant pas été d'accord sur la marche à tenir, et ayant tous donné simultanément des ordres différents, il n'avait plus su auquel entendre, s'était commandé volte-face et était retourné chez lui.
Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les récalcitrants des environs se sont réfugiés dans cette heureuse ville;--les loyers y sont hors de prix;--les maisons regorgent,--on bivaque dans les rues;--des familles entières se logent dans les armoires.
[GU] A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement que ses députés n'avaient jusqu'ici étudié l'histoire du pays que dans les vaudevilles joués par Lepeintre aîné et dans les lithographies de Charlet.
Le général Bugeaud,--espèce de paysan du Danube qui dit souvent de fort bonnes choses,--mais dont _les immortels ne conduisent pas assez la langue_, relativement au charme et à la facilité de l'élocution, le général Bugeaud, parlant contre la prétention de faire la guerre à toute l'Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:
«Pendant les guerres de la Révolution, les armées rassemblées contre nous ne s'élevaient pas à plus de cent cinquante mille hommes. C'était le système de guerre partiel, de cordon, comme on l'appelait; ce système donna du temps à la Révolution. On eut le temps d'avoir une armée. Les commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fûmes battus.»
--Comment vaincus!--Comment battus!--s'écria-t-on aussitôt de toutes parts dans la Chambre,--mais c'est une infamie,--mais c'est une trahison.--A l'ordre!--A l'ordre!
Et de longs murmures interrompirent l'_orateur_.
Les écrivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,--on ne peut rien inventer d'un peu divertissant que quelque grand homme ne s'empresse de mettre la chose en action sérieusement sur une plus haute scène politique, et vous perdez le bénéfice de votre invention.
Voici un fragment d'une bouffonnerie que j'ai écrite il y a plus d'un an:
HORTENSE _à Fernand_. Vous êtes méchant!
FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d'amuser. Il doit m'amuser à ma guise, et il m'amusera.
Ici on parla du prix de l'orge, d'un arrêté de M. le maire, qui fut attaqué par les uns et défendu par les autres; cela allait bien mieux sous l'empereur; un vieux soldat porta la santé de l'empereur; on raconta plusieurs anecdotes.
HORTENSE _à Fernand_. M. Quantin va placer son calembour sur l'empereur.
FERNAND. Tenez-vous à l'entendre?
HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?
FERNAND. C'est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.
HORTENSE. Je l'ai entendu une trentaine de fois.
FERNAND. Alors, c'est bien.
M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?
FERNAND. Monsieur, Napoléon n'a jamais été vaincu.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo!
UN AUTRE. Bien répondu!
M. QUANTIN. Cependant l'histoire est là.
FERNAND. Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que j'avance.
M. QUANTIN. Oh! oh! oh!
FERNAND. L'empereur n'a jamais été vaincu: il a été trahi.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!