Part 35
Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu'on allait exiger que les _Guêpes_ fussent timbrées, c'est-à-dire que mes pauvres petits livres seraient condamnés à l'avenir à être salis d'un grand vilain cachet noir qu'il me faudrait payer douze centimes par exemplaire, moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer à marcher, malgré son déficit de huit cent trente-neuf millions.
Voyez un peu ce qu'allait devenir le gouvernement, si je n'avais pas eu, il y a un an et demi, l'idée de faire paraître _les Guêpes_!
[GU] J'ai chargé mon ami B... d'examiner la question.
Si la loi ne me condamne pas au timbre,--je ne me laisserai pas timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procès qu'il faudra.
Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;--seulement je ferai d'abord à M. le directeur des domaines,--puis, à son refus, aux tribunaux, la question que voici:
Le timbre a-t-il pour but d'assurer le payement d'un impôt--ou de salir les livres?
Si l'on me répond que le timbre a pour but de salir les livres, le but est rempli, je n'ai rien à dire.--Voyez par avance, sur votre journal, le joli effet que produit ce pâté noir, et représentez-vous celui qu'il produirait sur une page des _Guêpes_, qu'il couvrirait tout entière.
Et il me faudra deux timbres par numéro; alors je laisserai cette page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc: _page salie par le fisc_.
Si on me dit que le timbre n'a pour but que de marquer les exemplaires qui ont payé l'impôt, pour ne pas le leur demander deux fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,--je demanderai quelle nécessité il y a que le timbre soit un gros cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la grande feuille d'un journal, ne serait pas proportionné au format d'un livre; pourquoi on n'aurait pas un peu plus d'égard pour un livre imprimé sur de beau papier, et qui doit rester pour former collection, que pour un journal qui n'a que six heures à vivre?
Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j'aie fait imprimer le volume des _Guêpes_ le 1er novembre 1839! où en serait-il aujourd'hui?
Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance de ceci de m'accorder immédiatement la part d'estime à laquelle a droit, en France, un homme qui, d'un moment à l'autre, va se trouver repris de justice.
[GU] DES FORTIFICATIONS.--Saint-Simon, qui avait été lié avec Vauban et qui est un historien plus fort que M. Thiers;--Saint-Simon, édité comme M. Thiers par le libraire Paulin;--Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres la convocation des états généraux et la banqueroute de l'État, Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que rêvait le roi.
Napoléon n'y a pas pensé en dix ans de règne.
La fortification d'une capitale est un moyen désespéré, un spécifique d'empirique,--un de ces remèdes de bonne femme que les médecins permettent d'essayer quand tous les autres ont échoué et quand leur malade est condamné.
Mais il se joue une comédie--qui pourrait avoir pour titre le mot de Brid' oison:
De qui se moque-t-on ici?
Aujourd'hui, les gens qui se sont élevés avec le plus de véhémence contre les forts détachés,--les gardes nationaux qui ont le plus crié contre lesdits forts,--les journaux qui ont fait les plus longs discours contre l'_embastillement_ de Paris,--qui dénonçaient chaque pelletée de terre remuée,--avec appel à l'insurrection,
Tout le monde est devenu partisan des fortifications.
Par exemple, écoutez-les tous,--ils n'ont qu'une raison, qu'un but:--c'est la crainte d'une invasion.
Le roi craint une invasion.
Le parti radical craint une invasion.
Le parti de M. Thiers craint une invasion.
Certains hommes de finance craignent une invasion.
Les légitimistes eux-mêmes craignent une invasion.
Or, en réalité, aucun d'eux ne s'en soucie le moins du monde.
Le roi tient, à un degré incroyable, à ses forts;--il sait l'influence des synonymes.--On peut en France ne jamais changer les choses, pourvu qu'on change les noms.--L'_odieuse conscription_ ne fait plus murmurer personne depuis qu'elle s'appelle _recrutement_.--La _gendarmerie_, si détestée, a le plus grand succès sous le nom de _garde municipale_.--Louis-Philippe, lui-même, n'est qu'un synonyme,--ou plutôt un changement de nom.--Les _forts détachés_ ont fait pousser à la France entière un cri d'indignation;--l'_enceinte continue_ est fort approuvée. Si ce synonyme-là n'avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en portefeuille, qu'il aurait essayés successivement;--on peut gouverner la France avec des synonymes.
Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de grandes idées de tyrannie à ses fortifications,--qu'il y attache bien plutôt des idées de bâtisse.
Les partis opposés au gouvernement demandent les fortifications.--Comme Napoléon disait à un de ses généraux qui se plaignait de manquer de canons: «L'ennemi en a, il faut les lui prendre.»
Les partis savent très-bien que Paris sera toujours le quartier général de la révolution,--et qu'en cas d'événement il faut être maître de Paris.--Les partis sont enchantés que Louis-Philippe fasse des fortifications.
[GU] Je voudrais pouvoir vous dire, à propos de la nouvelle année et du nouveau ministère,--ce que Virgile disait à propos de la naissance du fils de Pollion,--qui devait amener tant de bonheur et tant de prodiges.
_Molli paulatim flavescet campus arista,_ _Incultisque rubens pendebit sentibus uva_ _Et duræ quercus sudabunt roscida mella_, etc., etc.
* * * * *
On verra sans travail les blés jaunir la plaine, Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré, Et des chênes noueux couler un miel doré.
* * * * *
On supprime à jamais la garde citoyenne. La vertu reparaît, et, vides, les prisons Dans leurs humides murs n'ont que des champignons. Les journaux en français écrivent leurs colonnes: Le printemps, en janvier, devançant le soleil, Pare son front joyeux de ses vertes couronnes, Et les tièdes zéphyrs, annonçant son réveil, Balancent des lilas la fleur nouvelle éclose. Les moutons épargnant à l'homme un dur travail, Se font un vrai plaisir de naître teints en rose[B], Et paissent dans les champs tout cuits et tout à l'ail. Chacun, depuis hier, prix d'une longue attente, Possède, en propre, au moins vingt mille francs de rente; Lassés d'être valets de toute une maison, Les portiers ont des gens pour tirer le cordon. On ne demande plus l'aumône qu'en voiture. Près de la Halle au blé on a vu qui fumait Dans un large ruisseau du chocolat parfait. Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pâture[C]; Tout est renouvelé, tout est heureux, content, Et, jusqu'aux députés, tout est mis décemment.
[B] _Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos_.
[C] Je ne suis pas bien sûr que ce vers, que je traduis par respect pour Virgile, et que je traduis de mémoire,--_Leves... pascentur in æthere cervi_,--soit précisément dans l'églogue sur la naissance de Pollion,--car, à vrai dire, je ne comprends pas bien quel bonheur cela pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs paître dans l'air,--et je serais tenté de croire que ce vers signifie que Virgile promet un _cerf-volant_ au fils de Pollion, né de la veille.
[GU] RETOUR DE NAPOLÉON.--A l'égard de MM. les députés surtout, il n'en est rien, et on a été choqué de leur tenue à la fête funèbre de l'empereur Napoléon.--Plusieurs personnes même--se demandaient si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite à la Chambre,--on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu'ils rendraient après la séance et qui cacheraient les défroques variées dont ils se plaisent à affliger les regards. C'est ce que fait l'administration des pompes funèbres pour les proches parents des morts qui n'ont pas de costume convenable.--C'est propre, c'est décent,--et cela rendrait à nos députés, à nos représentants, un peu de la considération publique qui leur est si nécessaire.
Je ne parlerai pas de tous les vers auxquels cette fête impériale a servi de prétexte.--Il y a de belles strophes et de belles pensées dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.--Ceux de M. Casimir Delavigne ont été reconnus les plus mauvais de tous;--et en lisant la strophe qui se termine ainsi:
La France reconnut sa face respectée, Même par le ver du tombeau,
On a regretté généralement que les vers de M. Delavigne n'aient pas pris exemple sur ce ver mieux appris.
[GU] Le _Constitutionnel_ a fait un article ainsi intitulé:
CONSÉQUENCES DÉSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L'EMPEREUR NAPOLÉON.
Le _Constitutionnel_ est depuis longtemps célèbre par l'indépendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire et brise le joug de la logique.--On se rappelle cette phrase fameuse:--«_C'est avec une plume_ TREMPÉE DANS NOTRE CŒURT _que nous écrivons ces lignes_, etc.»
Et ces métaphores:--«_L'horizon politique se couvre de nuages, que ne pourra peut-être pas renverser l'égide du pouvoir qui tient d'une main mal affermie le gouvernail du char de l'État_.»
Cela se passait en 1837,--à l'époque où l'avocat Michel (de Bourges) disait à la Chambre des députés:--«_Il est temps, messieurs, de sortir de l'_OCÉAN INEXTRICABLE _où nous nous trouvons_.»
Métaphore qui équivaut à celle qui peindrait--_un écheveau de fil en fureur_.
[GU] Il y avait trois tombes possibles pour Napoléon:--Sainte-Hélène, d'abord, pour les poëtes, fin si grande, si poétique, d'une si grande histoire;--calvaire où l'homme s'était fait dieu.
Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,--la colonne de la place Vendôme,--tombeau élevé par la grande armée à son général avec les canons ennemis.
Puis enfin, pour l'empereur lui-même et pour sa dernière volonté, _Saint-Denis_, où il avait demandé à être enterré,--et où j'ai vu dans mon enfance les portes de bronze qu'il avait fait faire lui-même pour fermer son caveau.
Mais, au moyen d'un jeu de mots,--on a traduit littéralement: _Je veux être inhumé aux bords de la Seine_,--et on a mis l'empereur aux Invalides. Il est heureux qu'on ne l'ait pas mis à la pompe à feu.
[GU] Le sort est un grand poëte comique--qui se donne parfois à lui-même de singulières représentations aux dépens des vanités humaines.--Il s'était amusé à réunir au pouvoir une foule de gens qui avaient trahi l'empereur en son temps, et qui l'avaient passablement maltraité par leurs actes et par leurs écrits.
Le maréchal Soult, un de ces hommes qu'il avait inventés, soldats intrépides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans sa main puissante.
Soldats sous Alexandre, et Rien après sa mort.
M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.
[GU] Du reste,--on vendait dans les rues de petites brochures,--dont le titre était ainsi crié peu correctement:
_Description du char et de ceux qui l'ont trahi_.
[GU] Pour moi, me rappelant qu'il y avait, dans ce peuple si empressé à aller au-devant de l'empereur mort,--bien des gens encore qui, en 1815,--il y a vingt-cinq ans,--ont accompagné son départ d'insultes et de menaces de mort, je me suis senti profondément attristé,--j'ai songé à ce qu'on appelle la gloire,--seul prix des corvées que s'imposent les héros et les grands hommes; j'ai songé à la mobilité des passions du peuple,--qui se réjouit avec un égal enthousiasme,--du retour de l'empereur, parce que c'est un spectacle,--et de son départ, parce que c'est du tapage, et je suis resté seul dans ma chambre,--seul dans ma maison,--seul dans ma rue,--à me rappeler les grandes actions et les grandes douleurs de l'empereur Napoléon,
Et à regarder ce que sont les hommes qui se prétendent _sérieux_,--et qui me disent d'un air protecteur: _Quand deviendrez-vous sérieux_?--Parce que je suis libre, indépendant, rêveur et insouciant.
Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour avoir, après de longs travaux, le droit d'attacher d'un nœud à la boutonnière de leur habit un ruban d'un certain rouge. Arrivés à ce succès, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts: il ne faut pas s'arrêter en si beau chemin.--Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit,--dût-il vous en coûter un bras ou une jambe,--quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre ruban!--On n'épargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un jour, vous obtenez cette flatteuse récompense.
Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n'ont qu'un nœud!
On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment où on n'avait qu'un nœud; le moment où, si vous aviez eu l'audace de faire une rosette à votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l'armée entière, eussent été occupées à punir votre forfait.--On se dit: Et moi aussi, cependant, il y a eu un temps où je n'avais qu'un simple nœud!»
Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n'osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules--à l'égal de l'envie qu'aurait une femme d'un bracelet d'étoiles,--c'est... je n'ose le dire... c'est... ô comble du bonheur! ô gloire! ô grandeur! c'est de nouer le cordon autour du cou;--mais n'en parlons pas, c'est impossible...
Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous favorisent, si vous n'êtes pas trop scrupuleux sur certains points,
Un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu'il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière, de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les femmes se couvrent, à leur gré, de rubans de toutes couleurs, en nœuds, en rosettes, en ceintures:--voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave,--car cela les rend jolies.
[GU] Le prince de Joinville, chargé d'aller chercher à Sainte-Hélène et de ramener en France les restes de Napoléon, a accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de dignité;--ayant appris en mer la rupture des relations entre la France et l'Angleterre, et craignant d'être attaqué, il s'était disposé au combat et avait annoncé qu'il ne se rendrait pas et se ferait couler.
[GU] En général,--la cérémonie, d'après ce que j'ai lu dans les journaux,--ressemblait beaucoup trop aux représentations du Cirque-Olympique.--On ne s'en étonnera pas quand j'aurai dit que le soin en avait été confié à M. Cavé et à trois autres vaudevillistes de ses amis.
J'ai déjà eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui sont devenus des hommes d'État,--
Tombés de chute en chute aux affaires publiques.
M. de Rémusat, qui était ministre il y a un mois;--M. Etienne, qui est pair de France et qui a fait le _Pacha de Suresnes_;--feu M. Salverte, député de Paris;--M. Duvergier de Hauranne, député;--M. Empis, directeur des domaines;--M. Mazère, préfet, etc., etc.--Le pouvoir, en France, aujourd'hui, sert de retraite aux vaudevillistes invalides.
M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, est auteur d'un vaudeville intitulé: _Vivent la joie et les pommes de terre_!
Il est surtout connu comme auteur, en société avec M. Duvergier de Hauranne, d'une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont le nom, emprunté à la _perfide Albion_,--ne peut guère se dire et ne peut pas s'imprimer.--
[GU] La cérémonie du retour de Napoléon a été funeste au gouvernement de Juillet.--M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout préparé pour recevoir dignement à son passage, sous son pont,--un assez vilain pont, du reste,--les bateaux qui rapportaient l'empereur.--Les bateaux ont passé trop vite,--les préparatifs de M. le maire ont été perdus; quelques habitants de la commune ont plaisanté, et M. Gabrie, exaspéré, a écrit au préfet de Seine-et-Oise une longue lettre pleine d'une amertume bouffonne, qui se termine ainsi:
«Depuis dix ans, monsieur le préfet, nous avons traversé bien des jours d'inquiétude, et toujours je vous ai dit: «Je réponds de ma population; elle est dévouée au roi et à la Révolution.» Aujourd'hui, tout est rompu: il y a irritation profonde contre le gouvernement de _la peur partout et toujours_; il y a mépris évident pour celui de la dignité duquel on a fait si bon marché; je ne puis plus dire: «Je réponds.»
Dans cette position, je crois devoir vous adresser ma démission.
GABRIE.»
M. Gabrie n'a pas voulu renoncer à l'encens que reçoit des journaux quiconque est en opposition avec le gouvernement,--à tort comme à raison,--et il a envoyé son épître à diverses feuilles, qui n'ont pas manqué de trouver que _ce sont là de nobles sentiments qui honorent un citoyen et flétrissent un gouvernement pusillanime_.
Pour nous, il nous est impossible d'y voir autre chose qu'un mélange du Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:--«Je donne ma démission; le gouvernement s'arrangera comme il pourra.»
Jusqu'ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,--ou plutôt la population de ce bon M. Gabrie.--Il paraît que c'est une nation bien terrible, et que, sans l'intervention de M. Gabrie,--elle eût depuis longtemps mis Paris à la raison.--M. Gabrie ne répond plus de rien.--La commune de Meulan va-t-elle se borner à se déclarer ville libre et indépendante, ou viendra-t-elle assiéger la capitale? C'est le premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications, et, peu partisan, jusqu'ici, des forts détachés et de l'enceinte continue, entre lesquels je n'ai pas vu une grande différence, je me propose d'examiner, avant d'en reparler, si l'état d'irritation où se trouve la commune de Meulan ne les rend pas nécessaires aujourd'hui que M. Gabrie ne répond plus d'arrêter ses indomptables administrés.
Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux éloges que vous avez reçus de plusieurs estimables carrés de papier, et je vous rappellerai les exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins volontairement renoncé au pouvoir.
Croyez-moi, les humains, que j'ai trop su connaître, Ne valent pas, monsieur, qu'on daigne être leur maître.
Sylla abdiqua la dictature;--Christine de Suède vint demeurer à Fontainebleau, etc.;--Denys, roi de Syracuse, se fit maître d'école;--Dioclétien quitta l'empire du monde pour se faire jardinier à Salone.
Aujourd'hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe où vous avait attaché l'amour de votre pays,--vous rentrez dans les douceurs de la vie privée, d'autant plus agréablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagné près de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,--grâce à une circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit changer de mains presque toutes les propriétés de votre commune,--ce qui fait que vous n'avez besoin de vous faire ni jardinier, ni maître d'école,--de quoi je vous félicite sincèrement.
[GU] Tout cela, en général, a eu un air de comédie, ou plutôt de mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.
Il fallait que le ministère Soult acquittât la promesse du ministère Thiers.
Cela avait parfaitement l'air, en effet, de quelque chose dont on s'acquitte.--On voulait en finir avec l'empereur.
On avait annoncé à tous les entrepreneurs que la cérémonie aurait lieu même si les préparatifs n'étaient pas terminés.
Un fourgon, tendu en velours, avait été envoyé en poste à Rouen et a suivi le bateau pas à pas,--prêt, au moindre obstacle causé,--soit par les glaces,--soit par une avarie au bateau,--à prendre le cercueil et à l'apporter au galop.
[GU] Le char, construit par le charpentier Belu, a été fait, pour ne pas durer,--comme un décor de théâtre.
On conserve au garde-meuble le char funèbre du duc de Berry et celui de Louis XVIII.--Celui de l'empereur a été démoli;--aussi l'avait-on simplement _doré en cuivre_.--Le 15, à cinq heures du matin, la dorure n'était pas terminée.
La colonne de Courbevoie n'a été achevée que cinq jours après la cérémonie.
[GU] Les chevaux,--appartenant à l'administration des pompes funèbres, quoique au nombre de seize,--ont eu beaucoup de peine à mettre la lourde machine en train.--A la montée de Neuilly,--on a craint un moment qu'ils ne restassent en route.
[GU] L'invention du cheval de bataille était du mélodrame ridicule dès l'instant qu'il n'existait plus de cheval qui eût été monté par Napoléon.--Aussi s'enquit-on d'abord d'un vrai cheval de bataille.
On en connaissait trois.
Un à M***, écuyer qui devait le conduire par la bride, mais--il était depuis trois mois empaillé au Jardin des Plantes.
Un autre à M. le duc de Vicence,--c'était un cheval bai du Melleraut,--qui avait été donné à madame de Vicence par l'impératrice Marie-Louise, dont elle était dame d'honneur;--mais il était mort huit mois auparavant, à l'âge de trente-cinq ans,--après une vieillesse entourée des plus grands soins.
Un troisième à Vire, en Normandie,--appartenant à un fermier;--mais, lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l'a monté.--De quoi le cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,--était mort,--peut-être aussi de honte d'être monté par un simple roi.
[GU] On s'adressa alors au manége de M. Kousmann, qui avait offert de prêter,--_pour rien_,--un cheval blanc assez joli,--appelé Aboukir,--et qui passe pour fils d'un des chevaux de Napoléon.
Mais cette intention ne fut pas exécutée,--et les pompes funèbres, livrées à leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetières.--On le laissa un peu se reposer,--on lui fit les crins,--on lui cira les sabots,--puis on _le_ revêtit d'un équipage ayant réellement appartenu à l'empereur, et qui est conservé aux Menus-Plaisirs.
[GU] Le lendemain de la cérémonie,--quatre Anglais, dont un peintre, se présentèrent à l'administration des pompes funèbres,--et demandèrent à voir le cheval de bataille de l'empereur Napoléon.
Le cheval, rentré dans la vie privée, était sorti pour affaires.--Attelé avec un autre,--il conduisait au cimetière de l'Ouest une vierge sexagénaire qui prenait par là pour aller chercher au ciel la récompense de sa vieille vertu.
On répondit aux étrangers que le cheval, fatigué et peut-être ému de la cérémonie de la veille, ne recevait pas ce jour-là;--mais qu'ils pouvaient revenir le lendemain.
Le lendemain, on le leur montra, tout enveloppé de flanelle.--Ils le dessinèrent de côté, de face,--par derrière, de trois quarts,--de toutes les manières possibles,--puis ils partirent pour Londres,--où ils vont faire un ouvrage sur les funérailles de l'empereur,--où figurera le cheval de bataille.
[GU] On a permis à M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire annoncer dans certains journaux qu'il s'était rendu acquéreur des caparaçons des chevaux du char,--lesquels caparaçons reparaîtront sur son théâtre.--Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout à fait l'effet d'une indignité.