Part 34
Membre de la Chambre des députés,--vice-président de la Chambre,--membre du conseil général du département,--commandant de la Légion d'honneur,--colonel de la 2e légion de la garde nationale,--et qui danse généralement les premières contredanses avec les filles et les brus du roi.
M. Ganneron est _mécontent_.
M. Ganneron qui a gagné cent mille livres de rente _aux arts utiles de la paix_ (commerce de chandelles en gros, demi-gros et détail), M. Ganneron demande la guerre.
M. Ganneron qui, sous le ministère Perrier, en 1831, fut l'auteur de l'ordre du jour motivé qui sanctionna l'inaction politique de la France pour l'infortunée Pologne.
M. Ganneron est prêt aujourd'hui à ouvrir le gouffre de la guerre universelle--pour les limites de la Syrie.
[GU] A une des dernières représentations de l'Opéra,--le duc d'Aumale, qui, dit-on, est un jeune homme très-spirituel, parlait et riait très-haut dans la loge du prince royal.--On a fait entendre du parterre un _chut_ énergique.--Les princes ne se sont pas retirés et ont eu le bon goût de baisser la voix.
Ceci pourrait servir quelquefois d'exemple à d'autres loges.
[GU] La littérature fait assaut de croix et de décorations.--M. Dumas en a quinze.--M. E. Sue, chevalier de la Légion d'honneur, comme tout le monde,--a dernièrement,--à une grande chasse, chez le prince de Wagram, je crois, fait exhibition d'un cordon de Gustave Wasa.
M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose très-spirituelle et des vers très-magnifiques. Il y avait, certes, là plus qu'un prétexte à lui donner la croix d'honneur, qu'on a donnée sans prétexte à tant d'autres.--On a exigé, assure-t-on sérieusement, qu'il fît une grande ode sur le baptême du comte de Paris, et qu'il coupât ses cheveux qu'il portait très-longs.--J'ai vu l'ode et les cheveux coupés.
[GU] M. Eugène Sue a imaginé un moyen singulier de raconter dans la meilleure société les histoires les plus scabreuses et les mots les plus risqués;--il met le tout sur le compte de M. Affre, l'archevêque de Paris,--qui, grâce à cette plaisanterie, commence à passer pour un homme très-spirituel, mais un peu léger.--Je ne vois aucun moyen d'imprimer l'opinion de M. Affre sur le procès Lafarge.
[GU] Une des conséquences tristes de la Révolution de juillet,--après celle de n'avoir pas de conséquences,--est l'émigration des magnifiques ramiers qui depuis si longtemps habitaient le faîte des marronniers des Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d'opales.--Ils ont été remplacés par d'affreuses corneilles,--dont les croassements inspirent des pensées lugubres.
Sæpè sinistra cavâ prædixit ab ilice cornix.
[GU] Je ne me lasserai pas de dénoncer aux Parisiens, destructeurs des rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gémissent sans presque s'en apercevoir. Grâce à l'incurie de la police et à la mansuétude des bourgeois de Paris,--il arrivera bientôt que les chemins de fer, qui ne sont déjà plus un moyen d'aller plus vite à Saint-Germain ou à Versailles, seront cause qu'on n'ira plus du tout dans ces deux villes.--Plusieurs personnes ont eu à se plaindre de la grossièreté des employés du chemin de Versailles.--L'autre a gardé trois jours à Paris un paquet qu'on attendait à Saint-Germain. Il n'y a certes pas besoin de chemins de fer pour mettre trois jours à faire cinq lieues, attendu que les messageries feraient cent soixante lieues dans le même espace de temps.
[GU] Les épiciers, si longtemps conspués et honnis comme type du bourgeois crédule, vont rentrer dans leur obscurité;--ils viennent d'être dépassés par _MM. les marchands fourreurs de la capitale_ et par _MM. les fabricants de rubans_ de la ville de Saint-Étienne.
Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reçurent une lettre ainsi conçue:
«M*** est invité à se rendre _tel_ jour, à _telle_ heure, rue L..., nº..., pour affaire qui le concerne.
Signé V...»
Les fourreurs furent émus;--ils crurent, les uns, qu'il s'agissait de quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,--les autres, qu'il était question d'une fourniture importante;--ils s'y rendirent tous;--la plupart même devancèrent l'heure indiquée; mais on fut sourd à toutes leurs questions:--Attendez;--quand la séance sera commencée; quand tout le monde sera arrivé, etc.
Enfin, quand on pensa qu'il y avait assez de fourreurs comme cela,--M. le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.
J'ai longtemps hésité si je vous raconterais ici son discours à la manière de Tite-Live,--c'est-à-dire en reproduisant toutes ses paroles;--mais la crainte de manquer d'exactitude m'a fait adopter la manière de Tacite, qui, après tout, en vaut bien une autre.
«M. V... était fort indécis, et il avait rassemblé MM. les fourreurs pour s'éclairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en France,--que dis-je? en Europe,--que dis-je? dans le monde entier,--grâce à l'immense extension qu'a prise son journal,--il était au moment de porter ses arrêts souverains, et de décider ce qu'on porterait et ce qu'on ne porterait pas cet hiver,--ce qu'on donnerait et ce qu'on ne donnerait pas en cadeaux à l'époque du premier de l'an.
»Ainsi, il avait eu à se plaindre de la guipure,--et il avait supprimé la guipure;--il défiait qu'on trouvât de la guipure sur les épaules d'une femme un peu bien.
»Il ne leur cachait pas qu'il n'était pas trop partisan des fourrures,--que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les fourrures; mais qu'il avait réfléchi que plusieurs fourreurs étaient de bons pères de famille et d'estimables négociants,--qu'il s'était senti incertain,--que peut-être il manque à un devoir envers ses belles et illustres abonnées, mais qu'il n'a pu prendre sur lui de les ruiner tous d'un trait de plume; que s'il n'aime pas les fourrures, il se sent touché de compassion pour les fourreurs.
»Qu'il avait été lui-même effrayé de sa puissance en songeant que d'une seule ligne,--en écrivant: _On ne portera plus de fourrures_,--il réduisait à la mendicité une foule de familles intéressantes, etc., etc.;--car, l'arrêt porté,--il ne se vendrait plus en France un poil de fourrures;--enfin, qu'il les avait réunis pour voir avec eux s'il n'y aurait pas moyen de les sauver.»
Les fourreurs furent atterrés;--M. V..., lui-même, laissa tomber sa tête dans ses deux mains et se mit à méditer profondément. Tout d'un coup il releva le front; son regard était inspiré: «Messieurs,--dit-il,--vous êtes sauvés;--la fourrure peut n'être pas abolie.--Cotisez-vous, donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.»
Les fourreurs--réfléchirent,--se consultèrent et donnèrent vingt mille francs.
Quelque temps auparavant, M. V... était allé à Saint-Etienne, et il avait dit aux fabricants de rubans--que, sans trop savoir pourquoi, il s'était surpris à ne plus aimer du tout les rubans,--qu'il n'en pouvait plus voir un seul,--que probablement il n'en laisserait pas porter de tout l'hiver.--Cependant il s'était laissé toucher par le désespoir des fabricants de rubans de Saint-Etienne,--et il avait consenti à accepter d'eux une quinzaine de mille francs pour la grâce des rubans.
[GU] Il y a grande rumeur au Théâtre-Français.--_Par ordre supérieur_, M. Buloz doit faire passer la subvention que reçoit mademoiselle Mars,--qui se retire,--sur la tête de mademoiselle Rachel.
[GU] J'ai à remercier M. P... J..., qui, à propos de la réponse que j'ai faite le mois dernier à la brochure du sieur Bouchereau, m'a écrit pour me rappeler deux vers de Martial:
Versiculos in me narratur scribere Cinna; Non scribit cujus carmina nemo legit.
[GU] Je vous assure, monsieur, que je suis fort indifférent sur ces choses, quand elles n'attaquent pas mon honneur,--et que je me garderais bien de répondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaçantes,--voire même aux brochures,--ce qui ne m'empêche pas plus de suivre tranquillement ma route--que les coassements et le _brekekekoax_ des grenouilles dans leurs marais, quand je me promène au coucher du soleil,--ce que j'avouerai même ne pas m'être désagréable.
Je remercie également M. E... F... de ses jolis vers.
Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l'obligeance de me prier de ne pas le confondre avec M. E. Bouchereau.--Je n'avais pas attendu sa lettre pour cela.
A propos de M. Bouchereau, il m'a envoyé son adresse, et je lui ai envoyé deux amis.
--Pardon, messieurs, a-t-il dit à mes amis, M. Karr est-il blond?
--Il ne s'agit pas de cela, monsieur.
--Beaucoup, au contraire, messieurs: c'est que, s'il est blond, je suis prêt à me couper la gorge avec lui;--mais, s'il est brun, je lui fais de très-humbles excuses.--Ma brochure est faite contre un petit blond qui m'a dit être M. Karr.
--M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume où il demande l'adresse de vos oreilles.
--Alors, messieurs, j'irai lui offrir mes excuses.
Et M. Bouchereau est venu m'apporter des explications écrites qui rempliraient deux volumes des _Guêpes_,--à quoi il a bien voulu ajouter qu'il n'avait aucune preuve de ce qu'il avait écrit à mon endroit,--ni aucune raison d'en croire un mot,--me priant d'agréer ses excuses, ce que j'ai fait le plus sérieusement qu'il m'a été possible.
M. Bouchereau se nomme André Éloi et est fondateur d'une société ayant pour but le soulagement des clercs d'huissier dans la détresse.
[GU] La reine Amélie a été un peu scandalisée de ce que, dans la composition de la maison de la reine d'Espagne, il n'y a aucune femme.
Il n'est peut-être rien de plus triste que de voir ces tristes familles divisées et séparées--comme les graines d'une même plante.
Connaissez-vous, au fond de mon jardin, Près d'un acacia, sur le bord du chemin, Certaine giroflée, amis, qui se couronne, Lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune? Un suave parfum la dénonce de loin: Lorsque arrive l'été,--lorsque sèche le foin, Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces, Et la graine mûrit dans de noirâtres gousses, Jusqu'au jour où le vent, le premier vent d'hiver, Qui fait tourbillonner le feuillage dans l'air, Emporte et sème au loin, dans diverses contrées, Les graines au hasard en tombant séparées. L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère; Une autre sur un roc, ou bien dans la poussière, Vient sécher et mourir.
Dans les fentes du mur de l'église gothique, Petit encensoir d'or, au parfum balsamique, L'une trouve à fleurir.
L'autre sur un donjon, au travers de la grille, Secouant son parfum, se balance et scintille, Et dit au prisonnier:
Qu'il est encor des champs, des fleurs et du feuillage, Du soleil et de l'air,--et puis dans le nuage Un Dieu qu'on peut prier.
M. Dosne, receveur général à deux cent mille francs par an,--sans compter l'argent de poche gagné à la Bourse,--est furieux contre le roi.--Dernièrement, au club de la Banque,--au cercle Montmartre,--il s'est laissé aller à des paroles des plus aigres.--Un financier un peu plus lettré que le receveur général, se tournant vers les généraux R... et C..., l'a arrêté par la simple citation d'un vers de Gilbert, adressé aux athées du XVIIIe siècle, qui vivaient des biens de l'Église:
Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.
[GU] On a joué au Palais-Royal une pièce intitulée les _Guêpes_.
[GU] LES INONDATIONS.--Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine pour nous donner la guerre,--le ciel déchaînait de son côté un autre fléau sur une partie de la France.
Les fleuves et les rivières sortirent de leur lit avec fureur et portèrent partout la terreur, la dévastation et la mort.--Le Rhône et la Saône se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,--entraînant les maisons par centaines,--les ponts, les hommes et les troupeaux.
Il tomba plus de pluie en sept jours qu'il n'en était tombé dans les sept mois précédents.--Plusieurs départements furent inondés,--six cents maisons furent détruites dans le seul arrondissement de Trévoux.--La Charente, la Loire, la Dordogne, la Nièvre,--franchirent leurs rives;--c'était un nouveau déluge,--et les vengeances célestes ne furent arrêtées que par le souvenir de l'inutilité du premier.
A la nouvelle de ces désastres, le roi envoya cent mille francs,--c'est une grosse somme,--c'est une offrande convenable.--Mais quelle belle occasion perdue! Combien il eût été beau de voir le roi de France faire un grand sacrifice,--vendre une de ses nombreuses propriétés pour en envoyer le produit aux inondés.
Il s'est laissé dépasser en générosité par M. de L..., député, qui a emprunté pour envoyer mille francs.
Pendant ce temps, pour MM. Thiers,--Gouin, etc.,--pour MM. Soult, Guizot, etc.,--il n'y avait qu'une affaire importante, c'était _les limites de l'Égypte_.--Je me trompe, il y en avait une autre encore plus importante, c'était de savoir qui serait ministre.
L'opposition radicale demandait la réforme électorale.
C'est un peu trop, ô Fontanarose, abuser du _spécifique unique qui guérit les maux passés, futurs, présents_.
Le parti conservateur a ici l'avantage.--MM. Hartmann, Paturle, Fulchiron, etc., ont envoyé de grosses sommes.
J'ai cherché en vain dans les listes de souscription: je n'ai pas vu que M. Thiers, enfant du Rhône, ait cru devoir apporter son offrande.--Serait-il jaloux du fléau?--Si je me suis trompé, je prie ses amis de me le faire savoir.
Au plus fort de l'inondation,--un homme est arrivé à Lyon,--en sabots et en blouse, conduisant, le fouet à la main, plusieurs charrettes chargées de pain et d'autres vivres,--qu'il mena à la mairie. «Monsieur le maire, dit-il, je suis maire aussi,--mais de la petite commune de Saint-Christophe.--Voilà tout ce que nous avons pu faire pour le moment.--Je reviendrai.»
Il y avait tant de grandeur dans cette simplicité, que les assistants furent émus.
Je le crois bien,--moi, je pleure en vous le racontant.
Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: «Ce n'est pas moi qui ai eu l'idée, c'est mon adjoint.» Puis il s'en retourna.
O monsieur le maire de Saint-Christophe!--Bon homme, brave homme, que vous êtes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd'hui,--vous êtes le seul qui m'ait parlé au cœur.--Monsieur le maire de Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous êtes plus grand que tous ces grands hommes de réclame,--tous ces illustres bavards,--ces illustres voleurs,--qui se mêlent de nos affaires, ou plutôt qui mêlent nos affaires.--Monsieur le maire de Saint-Christophe, avec votre blouse et vos sabots,--conduisant vos charrettes,--vous ne savez pas--de combien vous dépassez le roi Louis-Philippe envoyant ses mauvais cent mille francs.
O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!--J'ai des amis à Lyon, je les prie de me l'envoyer,--cela me gêne de ne pas le savoir.--Je ne suis pas voyageur,--mais j'irais bien à Lyon pour vous serrer la main, monsieur.--J'admire peu,--monsieur:--c'est que je garde ma vénération pour les choses grandes,--pour les choses vraies,--pour les hommes simples comme vous.
Janvier 1841.
Sur Paris.--La neige et le préfet de police.--Il manque vingt-neuf mille deux cent cinquante tombereaux.--Deux classes de portiers.--Le timbre et les _Guêpes_.--Le gouvernement sauvé par lesdits insectes.--M. Thiers et M. Humann.--M. le directeur du Timbre.--Une question des fortifications.--Saint-Simon et M. Thiers.--Vauban, Napoléon et Louis XIV.--Les forts détachés et l'enceinte continue.--Retour de l'empereur.--Le ver du tombeau et les vers de M. Delavigne.--Indépendance du _Constitutionnel_.--Un écheveau de fil en fureur.--Napoléon à la pompe à feu.--Le maréchal Soult.--M. Guizot.--M. Villemain.--La gloire.--Les hommes sérieux.--M. de Montholon.--Le prince de Joinville et lady ***.--M. Cavé.--Vivent la joie et les pommes de terre!--Les vaudevillistes invalides.--M. de Rémusat.--M. Étienne.--M. Salverte.--M. Duvergier de Hauranne.--M. Empis.--M. Mazère.--De M. Gabrie, maire de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.--Le charpentier.--_Doré_ en cuivre.--Le cheval de bataille.--M.***.--M. le duc de Vicence.--Le roi Louis-Philippe a un cheval de l'empereur tué sous lui.--M. Kausmann.--Aboukir.--M. le général Saint-Michel.--Le cheval blanc et les vieilles filles.--Quatre Anglais.--M. Dejean.--L'Académie.--Le parti Joconde.--M. de Saint-Aulaire.--M. Ancelot.--M. Bonjour veut triompher en fuyant.--Chances du maréchal Sébastiani.--Réception de M. Molé.--M. Dupin, ancêtre.--Mot du prince de L***.--Mot de M. Royer-Collard.--M. de Quelen.--Le _National_.--Mot de M. de Pongerville.--Histoire des ouvrages de M. Empis.--Le dogue d'un mort.--MM. Baude et Audry de Puyraveau.--M. de Montalivet.--Le roi considéré comme propriétaire.--M. Vedel.--M. Buloz.--Un vice-président de la vertu.--La Favorite.--Un bal à Notre-Dame.--École de danses inconvenantes.--M. D*** et le pape.--M. Adam.--M. Sauzet.--J. J.--Les receveurs de Rouen.--La princesse Czartoriska.--Madame Lebon.--Madame Hugo.--Madame Friand.--Madame de Remy et mademoiselle Dangeville.--Madame de Radepont.--Lettre de M. Ganneron.--M. Albert, député de la Charente.--M. Séguier.--Les vertus privées.--La garde nationale de Carcassonne.--Le général Bugeaud.--Correspondance.--Fureurs d'un monsieur de Mulhouse.
[GU] JANVIER.--SUR PARIS.--Pendant un froid de trois semaines, Paris, couvert de glace, a été le théâtre d'une foule de sinistres accidents, après quoi le dégel est arrivé, et Paris est devenu un horrible cloaque, où les hommes marchent dans une boue noire jusqu'à la cheville.
--On a souvent reproché au préfet de police son incroyable incurie; mais le préfet de police ne s'occupe que de politique, et répond que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente mille tombereaux, tandis qu'il n'en possède, en réalité, que sept cent cinquante.
--A quoi on répond au préfet de police--qu'à Londres on n'a jamais vu une rue sale, parce qu'on n'attend pas, pour enlever les immondices, qu'il y en ait trente mille tombereaux,--parce qu'il y a dans les rues des cantonniers qui les balayent perpétuellement, etc.
On répond encore au préfet de police qu'il ne suffit pas de faire afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et balayeront le devant de leurs portes;
--Qu'il faut encore veiller à l'exécution desdites ordonnances et l'exiger.--
En effet, les portiers se divisent en deux classes:
PREMIÈRE CLASSE: _Portiers libéraux, ne tenant aucun compte des ordonnances de police_.
DEUXIÈME CLASSE: _Portiers juste milieu, exécutant lesdites ordonnances de la manière que voici_:
Les portiers des numéros pairs poussent leurs ordures, neiges, glaces, etc., de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros impairs;
Les portiers des numéros impairs poussent leurs glaces, neiges et ordures, de l'autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros pairs.
Après quoi chacun _a fait son devoir_.
Les portiers amis du pouvoir ont balayé conformément aux ordonnances de M. Delessert.
[GU] M. Delessert, impatienté des réclamations de ses administrés, a imaginé ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s'en venger en même temps:
Sur la fin de la gelée, il place dans quelques rues, près des trottoirs, quelques comparses armés de pioches, qui vous font jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos vêtements.
Au dégel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou six brigades, qui, au nombre de cent, sont chargées d'encombrer une rue, de l'obstruer, d'accrocher les voitures et de rendre le passage impossible.
Alors le bourgeois se dit: «J'accusais à tort ce bon M. Delessert.--Qu'est-ce que je disais donc? qu'on n'enlevait pas la neige?--Les rues sont pleines de tombereaux.»
[GU] Puis le dégel arrive tout à fait, et les piétons finissent par enlever peu à peu la boue après leurs pantalons, et Paris est nettoyé--par ses habitants eux-mêmes, sans qu'ils s'en doutent.
Il est vrai de dire que, pour faire exécuter ses ordonnances, M. Delessert aurait beaucoup plus à faire qu'un magistrat anglais;--mais, quelques difficultés qu'il y rencontre, il doit les surmonter.
En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, où tout le monde contribue à la fabrication des lois,--comme électeur ou comme membre d'une des deux Chambres,--chacun respecte les lois et en protége l'exécution.--Un _policeman_ qui inviterait un citoyen à se conformer à une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la rébellion, trouverait immédiatement l'appui de tous les passants.
En France, c'est le contraire: qu'un homme ait un différend avec la police ou la gendarmerie, le peuple se déclare pour lui, sans même demander d'abord si c'est un voleur ou un assassin.
Un soldat a besoin du baptême du feu,--du baptême du sang;--un citoyen, pour être populaire, a besoin du baptême de la police correctionnelle.
Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est immédiatement, dans son quartier, réputé espion et mouchard.
Que la police sépare un champ en deux parties égales, et écrive d'un côté:
_Défense d'entrer ici_.
Cela aura précisément le résultat qu'aurait une défense d'entrer de l'autre côté... qui serait exécutée.
Une croix de bois pend du haut d'une maison d'où les couvreurs _font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison_.--On vous défend de passer de ce côté de la rue; l'autre côté devient désert par le soin qu'ont tous les passants de désobéir à la défense.
Les marchands du côté où il est permis de passer se plaignent de ne plus vendre, et écrivent à M. Delessert pour le prier de ramener le public sur le trottoir en lui défendant d'y passer.
Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune exagération;--il y en a d'autres qui ne remarquent pas cela, parce qu'ils ne remarquent rien.--Semblables aux hommes dont parle l'Écriture: «_Ils ont des yeux et ils ne voient pas_.» Semblables aux hannetons, qui, faisant partie intégrante de l'histoire naturelle, ne savent pas l'histoire naturelle pour cela.
Ce qui donne aux Parisiens,--et, je crois, aux Français en général, l'aspect fâcheux que voici:
Ou haïssant tellement le gouvernement sous lequel ils _gémissent_, qu'ils s'opposent de tout leur pouvoir à l'exécution de toutes ses vues, quelque utile qu'en puisse être la réalisation; c'est le peuple le plus lâche du monde de ne pas le renverser tout à fait;
Ou c'est un peuple d'écoliers se plaisant à faire _endêver_ ses pédagogues.
[GU] LE TIMBRE ET LES GUÊPES.--Le 7 décembre 1840,--M. Humann, ministre des finances, a présenté à la Chambre la carte à payer de l'orgie présidée par M. Thiers.
D'où il résulte que les dépenses prévues, pour 1841, excéderont les recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.
Ceci n'a pas laissé que de produire quelque impression sur les esprits. Le gouvernement qui succède au gouvernement de M. Thiers s'est senti réduit aux expédients,--et il n'a trouvé des ressources, pour suppléer aux huit cent trente-neuf millions de déficit, que dans les _Guêpes_.
[GU] Et voici comment:
Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,--on les a reçus à la poste,--on en a perçu le port sans la moindre observation: