Part 32
Quelques personnes et quelques journaux ont approuvé l'action de M. Bergeron:--je dirai à mon tour que, si M. de Girardin avait en ce moment, d'un coup de pistolet, cassé la tête de M. Bergeron,--il aurait été fort difficile de le blâmer; je suis sûr que M. Bergeron, lui-même, est de mon avis.--Seulement, je n'aime pas beaucoup l'intervention du parquet dans une semblable affaire.
[GU] Il y a un marchand d'objets de curiosité,--nommé Capet,--rue Notre-Dame-des-Victoires, 42;--c'est une des nombreuses souricières où je suis attiré quelquefois par mon amour des sculptures de bois.--C'est chez lui que Darmès a acheté sa carabine;--en la marchandant,--il la retourna longtemps dans ses mains,--et dit: «Je ne sais pas trop ce que je ferai de cela.--Ah!... ça pourra toujours me servir pour tuer un bédouin.»
[GU] Je l'ai dit souvent,--les Parisiens,--si prompts à protester contre la tyrannie des rois,--subissent de la meilleure grâce celle des cochers de fiacre;--d'autre part, les agents de l'autorité ne pensent qu'aux émeutes, complots, attentats, etc., et ne donnent aucun soin à la sûreté et aux droits des citoyens.--Le 6 novembre,--je prends à l'heure un petit fiacre à un cheval;--pendant que je déjeune, je le prête à un ami pour faire une course;--le cocher refuse de marcher;--je le conduis chez un commissaire situé rue de _Grammont_, nº 9.
Le commissaire pérore;--le cocher raconte des histoires.--Je fais observer à ces deux messieurs que c'est à l'_heure_ que j'écoute leurs harangues. Le commissaire donne tort au cocher,--mais ne prend aucune note contre lui.--Le cocher est donc récompensé de sa mauvaise foi par une demi-heure que j'ai à lui payer en sus pour la course chez le commissaire, le séjour--et le retour.
Je le quitte,--je veux le payer au tarif;--trente-cinq sous l'heure.
--Nullement, c'est quarante-cinq sous!
--Pourquoi?
--Parce que j'ai un numéro rouge.
--Mais votre voiture est détestable, il y pleut par vos glaces brisées,--votre cheval ne marche pas.
--J'ai un numéro rouge.
Le commissaire m'écoute--et me dit:
--_Il a un numéro rouge._
C'est fort agréable d'être conduit par un numéro rouge;--mais c'est peut-être un peu cher de payer ce plaisir dix sous de plus par heure.--Je dénonce au préfet de police, et le cocher sous le numéro 773, et le commissaire sous le nº 9 de la rue de Grammont.
[GU] Nous avons perdu M. Éliçabide,--il avait formé un recours en grâce; mais il a été établi qu'il avait, avant son crime, secoué un tapis par la fenêtre:--la clémence royale a dû s'arrêter devant un semblable précédent.
[GU] Les journaux de M. Thiers, qui avaient, pendant que leur patron était aux affaires, fait précéder le nom du roi de S.M.,--ont supprimé ces deux lettres depuis que le petit grand homme n'est plus ministre: cela apprendra au roi;--le voilà déchu de deux consonnes.
[GU] Le peuple crie à la fois pour la _guerre_--et contre les préparatifs de la guerre.--Je l'ai dit, c'est toujours du tapage, et rien de plus.
[GU] Le besoin de parler tient aujourd'hui une grande place dans toutes les affaires et dans tous les intérêts.
A Colmar,--dans un banquet, un M. Lagrange a voulu faire un discours.--Après qu'on l'a eu laissé patauger quelque temps,--on l'a prié de cesser et de ne pas interrompre plus longtemps le festin: «Messieurs,--a-t-il dit,--_j'ai payé six francs, j'ai le droit de parler_.»--Et il a parlé.
Les convives,--alors,--ont emporté, l'un un morceau de jambon,--l'autre les biscuits,--l'autre les poires,--et se sont retirés.
[GU] Un monsieur E. Bouchereau a fait contre moi une brochure remplie de grotesques injures;--un de mes amis, qui s'était chargé de m'amener M. Bouchereau, n'a pu réussir à le trouver jusqu'ici; il se livre à de nouvelles recherches.
La chose est en vers.
J'ai tenu toujours mes lecteurs au courant des différentes découvertes faites à mon sujet par d'honnêtes anonymes;--on a découvert tour à tour que j'étais vendu au roi Louis-Philippe,--puis à M. Thiers, puis,--que j'étais un mouchard.--Selon M. Bouchereau,--tous ces gens-là se sont trompés;--la vérité est que je suis vendu à M. Bert...,--probablement Bertin, le directeur du _Journal des Débats_.
Voici quelques-uns des vers de M. Bouchereau.
Voici d'abord son opinion sur mes romans:
L'artiste impartial voulut le parcourir; Mais son chef devint lourd, puisqu'il semblait être ivre. Bref, dégoûts et dédains lui fermèrent un livre Qui le faisait dormir.
Opinion du même M. E. Bouchereau sur les _Guêpes_:
Oui, tel est _cet auteur_; il veut piquer les gens, Mais il renverse tout. Il fait les _guêpes biches_; Il connaît leur instinct, il les met en bourriches, En dépit du bon sens.
Opinion du même M. Bouchereau--sur ma fortune et ma moralité:
Mais il n'a pas d'argent! Comment s'en procurer? Bah! il en trouvera, c'est chose assez facile, Dût-il vendre sa plume au premier imbécile Qui voudra l'acheter. --Ce moyen est honteux!--Lecteur qui dis cela, Connais donc bien l'auteur: pour un doigt de champagne Il fera de son mieux l'histoire de l'Espagne, Puis apostasiera. Il marchait en avant, on vint à sa rencontre; Il sait qu'on le recherche, à Bert.. il se montre; Bert.. veut l'acheter.
Me voici auteur d'une histoire d'Espagne,--apostat,--ivrogne,--et devenu la chose de M. Bert...--Ceci est complet,--on me connaît maintenant.
Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s'excuser de ne m'avoir pas dévoilé plus tôt;--mais son excuse est dans un bon sentiment,--j'étais pauvre.
Il savait que jadis la dure pauvreté Avait marqué sur lui ses pratiques austères; Il savait qu'avant lui tels existaient ses pères; Il n'a rien raconté.
_Lui_,--c'est moi;--_il_, c'est _M. E. Bouchereau_.
Il savait tout cela; mais devant le malheur Il se tut, et songeant qu'un roman, dans sa vie, Amènerait l'aisance, il devint son Messie Et ne fut pas censeur.
Excellent M. Bouchereau! il m'a permis de faire un roman.--Il paraît même qu'il a à se reprocher d'en avoir dit du bien;--Dieu vous le rende, monsieur E. Bouchereau!
Mais aujourd'hui l'aisance a chassé le besoin.
Aujourd'hui que je suis vendu à tout le monde, au roi,--à M. Thiers,--à M. Bert...;--aujourd'hui l'indulgence de M. E. Bouchereau est à bout,--et il me fait connaître.--Aussi, c'est ma faute: pourquoi ne me suis-je pas contenté d'avoir fait un roman?--j'avais bien besoin d'en faire d'autres;--et puis ces maudits petits livres!
En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier: L'auteur est un méchant, sa brochure est inique.
Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,--vous qui me connaissez si bien, vous à qui je ne peux rien cacher,--perspicace monsieur E. Bouchereau,--cette fois vous vous trompez,--je ne dis pas un mot de cela;--je vous trouve beaucoup plus bête que méchant,--et votre brochure me paraît assez drôle.
Cependant, mon bon monsieur Bouchereau,--comme à la rigueur on peut être un imbécile et ne pas être un lâche,--je vous prierai, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, de me faire parvenir l'adresse de vos oreilles.
Il y a de bonnes gens qui crient à tue-tête: «Moi, je ne me vendrais pas à l'or du pouvoir!»--des gens qui,--aussitôt qu'on ne partage pas les idées saugrenues qu'ils prennent je ne sais où,--vous déclarent corrompu et vendu.
Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de désintéressement pour conserver ainsi leur indépendance,--et que le gouvernement est sans cesse à leur porte pour les supplier d'accepter cinquante mille livres de rente,--une voiture à panneaux œil de corbeau--et des chevaux alezan brûlé.
Pour moi, j'avouerai humblement que je ne puis me rendre compte à moi-même de la brutalité de ma vertu à cet endroit, attendu qu'elle n'a jamais été attaquée jusqu'ici.
Mais,--mes braves gens,--je veux bien vous avouer toutes choses: je suis subventionné, il est vrai,--je le nierais en vain;--cela d'ailleurs est facile à voir,--je n'ai pas de chevaux, mais j'ai des pigeons blancs; j'avais un paletot neuf il n'y a pas plus de trois mois.--Après cet aveu, je n'hésite pas à vous dénoncer mes corrupteurs:--tenez, en voici un qui passe,--c'est un étudiant avec un habit noir blanchi aux coudes et aux coutures; il monte ses cinq étages--en fumant son cigare;--il vient d'acheter un de mes petits volumes.
Eh! bon Dieu, en voici un autre:--celui-là c'est une femme: la voyez-vous à la fenêtre de sa mansarde,--ses cheveux blonds se mêlent au feuillage bruni des cobéas,--elle lit un de mes romans.
Mais j'en rencontre partout de ces corrupteurs qui me subventionnent:--j'en ai dans les salons et dans les ateliers.--Il y a quelque temps,--comme je courais les bois avec un de mes amis, nous avons trouvé un volume des _Guêpes_ chez un garde-chasse,--dans une hutte au milieu d'une forêt.--Ce brave homme me fait un revenu de trois francs par an.
Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,--qui m'empêcherait d'ajouter quelques pages d'annonces à mes petits livres, comme font les journaux et les revues?--qui m'empêcherait de me faire, par ce moyen, un revenu de cinq à six mille francs?--personne et rien au monde,--sinon que je suis un poëte et ne suis pas un homme d'argent.
[GU] En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappelé l'époque de ma vie à laquelle il faisait allusion.
Moi pauvre! je n'ai jamais été si heureux, je n'ai jamais été si riche qu'à cette époque où je dînais souvent avec un morceau de pain et un verre d'eau.--Moi pauvre! mais il y avait des jours,--seulement quand j'avais vu s'entr'ouvrir le rideau d'une certaine fenêtre, où j'évitais de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.--Moi pauvre! j'ouvre des notes que j'écrivais tous les soirs,--et voici ce que j'y trouve.--Voyez si j'étais pauvre et si j'étais malheureux:
Août 182.....
Je me suis levé de bonne heure. Le soleil se levait dans de tièdes vapeurs; ses rayons obliques scintillaient à travers les haies comme des paillettes d'or, et il semblait que le soleil me disait: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que je purifie l'air que tu vas respirer; c'est pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de l'herbe; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»
_Une fauvette à tête noire sur un châtaignier chanta et dit_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi, aujourd'hui, que sont nos concerts; c'est une grande fête que le premier sentiment d'amour qui se glisse au cœur; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»
_Une campanule dans l'herbe_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que j'ouvre, ce matin, mes corolles de saphir, c'est pour réjouir tes yeux que les pâquerettes étoilent la prairie de leur petit disque d'or et de leurs rayons d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
_La clématite_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi que j'embaume l'air de mes parfums pénétrants, c'est vers toi que je tourne mes petits encensoirs d'argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
_Le châtaignier_: «Je te salue, Alphonse; j'étends sur toi mes larges éventails verts; il y a cent ans qu'on m'a planté, cent ans que je résiste aux vents pour t'abriter aujourd'hui contre les âpres baisers du soleil. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
_Le vent dans les feuilles_: «Je te salue, Alphonse; c'est pour toi aujourd'hui que seront mes plus suaves et plus mystérieuses harmonies, pour toi qui seul les comprendras. Pour les autres, je ferai crier aigrement une girouette, mais, pour toi, je te dirai les plus doux secrets de l'amour, et j'enlèverai la poussière du chemin par où tu dois aller la voir, je t'apporterai l'air qu'elle chante en pensant à toi. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
[GU] On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.
Décembre 1840.
Rançon et retour des _Guêpes_.--Le cheval Ibrahim.--Un mot de M. Vivien.--Mot de M. Pelet (de la Lozère).--M. Griel.--M. Dosne considéré comme péripatéticien.--La mare d'Auteuil.--Comment se fait le discours du roi.--Un mot de M. Énouf.--Les échecs.--Un mot de M. Lherbette.--M. Barrot.--M. Guizot.--M. de Rémusat.--M. Jaubert.--Les vaudevilles de M. Duvergier de Hauranne.--Deux lanternes.--Le roi et M. de Cormenin.--Naissance du duc de Chartres.--M. de Chateaubriand.--La reine Christine.--Le général d'Houdetot.--Bureau de l'esprit public.--M. Malacq et mademoiselle Rachel.--M. Lerminier et M. Villemain.--Une guêpe de la Malouine.--M. A. Dumas.--Forts non détachés.--Mot de M. Barrot revendiqué par les _Guêpes_.--M. Cochelet.--M. Drovetti.--M. Marochetti.--Une messe d'occasion.--_Obolum Belisario_.--MM. Hugo,--de Saint-Aulaire,--Berryer,--Casimir Bonjour.--M. Legrand (de l'Oise).--M. Jourdan.--Un logogriphe de M. Delessert.--Dénonciation contre les conservateurs du musée.--M. Ganneron mécontent.--M. E. Sue et monseigneur Affre.--Les fourreurs de Paris et les marchands de rubans de Saint-Étienne.--M. Bouchereau paraît.--Les inondations.--Le maire de Saint-Christophe.
DÉCEMBRE.--D'après le jugement dont je vous ai parlé,--on allait vendre le _titre_ des _Guêpes_ aux enchères publiques.--Mes pauvres guêpes, qu'allaient-elles devenir? Qu'en aurait-on fait?--Elles, si libres, si indépendantes,--à quel parti, à quel valet de parti allaient-elles appartenir?--Au service de quelle sottise allaient-elles se mettre?--Au profit de quelle friponnerie allaient-elles combattre?
Je me suis ému,--et, pour leur rançon, j'ai donné tout mon argent.
[GU] J'ai racheté ça titre que j'avais créé, qui m'appartenait selon l'équité,--mais non selon la justice.
Revenez donc à moi,--Astarté,--Grimalkin,--Moloch,--j'ai pour vous recevoir de beaux camélias--et des tussilages, des héliotropes d'hiver parfumés. Revenez, mes pauvres prisonnières; revenez, mes enfants, mon escadron ailé, mon bel escadron d'or,--revenez à moi.
Nous allons recommencer notre guerre contre l'avidité et contre la sottise. En avant!
J'ai raconté dans les _Guêpes_--comment M. Thiers avait acquis de M. Leroy--un petit cheval que M. Leroy prête d'ordinaire à un enfant que l'on appelle familièrement _Tata_.--Les journaux se sont emparés des faits, et, au lieu de dire le cheval de _Tata_, ont dit le cheval _Tata_.--Le cheval s'appelle _Ibrahim_.--Depuis que M. Thiers a été _mis à pieds_, il paraît qu'il a rendu _Ibrahim_ à M. Ernest Leroy,--que j'ai aperçu dessus l'autre jour. Ibrahim a beaucoup gagné depuis qu'il n'est plus aux affaires.
[GU] M. Vivien a dit spirituellement, en quittant l'hôtel du ministère pour retourner chez lui: «C'est égal, j'aurai toujours appris ce qu'il faut se donner de peine pour être un mauvais ministre.»
Pendant que M. _Pelet de la Lozère_ était ministre des finances,--il faisait le relevé de ses comptes avec M. _Griel_,--et il était très-mécontent de certaines énormités.--M. Griel lui dit: «Mais c'est M. le président du conseil qui les a ordonnées _pour l'État._
--On voit bien, dit M. Pelet, que M. le président n'y met pas du sien.»
[GU] Docile à nos conseils, M. Dosne, que M. L..., un de ses collègues à la Banque, appelle le beau-père du gouvernement, est venu immédiatement jouer la hausse à la Bourse sur la démission de son gendre.
Ce grand philosophe continue ses promenades au passage des Panoramas, de une heure à quatre heures; une demi-heure avant l'ouverture des cours et une demi-heure après.
On s'obstine à demander ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse.
[GU] A un journaliste très-spirituel--on demandait s'il pensait réellement ce qu'il avait dit au sujet d'une pièce de théâtre. «Le public,--répondit-il,--a besoin qu'on lui donne _une_ opinion;--on me donne, à moi, cinq cents francs par mois pour donner une opinion sur les pièces nouvelles.--J'en donne _une_, mais ce n'est pas la mienne;--la mienne, ce serait plus cher.»
[GU] Sous prétexte de guerre possible avec l'_étranger_,--on en fait une certaine et acharnée à nos propriétés et à nos plaisirs.--Le bois de Boulogne est saccagé;--cet endroit délicieux qu'on appelle la mare d'Auteuil est livré aux ouvriers du génie.--On a abattu les plus beaux arbres et on entasse des mœllons.
[GU] Il est bon, pour édifier nos lecteurs sur la majesté de la royauté constitutionnelle, de bien leur dire ce que c'est que le discours du roi,--que l'on appelle, dans l'argot de ce temps-ci, discours du Trône,--ou discours de la Couronne.
Ce discours est fait par les ministres--_constitutionnellement_, le roi ne doit prendre aucune part à sa rédaction;--il l'apprend par cœur et le lit à la Chambre à peu près comme un enfant récite une fable. Dans le plus grand nombre de cas, on peut, il est vrai, supposer que le roi, qui choisit ses ministres,--n'a à répéter que l'expression de sa propre pensée;--cependant la majorité peut forcer le choix du roi, et il lui faut alors dire des choses dont il ne pense pas un mot, et dont il pense précisément le contraire.
Le discours du roi a été fait par les ministres, dont deux sont membres de l'Académie française.--Il est impossible de rien voir de plus plat, de plus nul,--de plus mal écrit--que ce discours.
Si ce n'est pourtant l'_adresse_ en réponse au discours, qui est encore bien plus plate, bien plus nulle et bien plus mal écrite.--Il y avait dans la rédaction de l'adresse trois académiciens.
Dans la nomination de la commission de l'adresse, on a remarqué que M. de Lamartine a obtenu une voix; M. de Salvandy, trois; M. Dupin, six.--C'est-à-dire que le nombre des suffrages est en raison inverse du talent littéraire de chacun des concurrents.
D'ordinaire les sots importants et les sottises sérieuses ont soin de se bien habiller, sachant bien que c'est le seul mérite qu'il leur soit permis d'atteindre.--Je n'ai jamais vu de sottises plus mal vêtues que celles du discours et celles de l'adresse.
[GU] Il y a des gens qui ont un procédé facile pour paraître bien informés, c'est la contradiction; ces gens-là ont dit que l'adresse si hautement revendiquée par Me Dupin avait été faite par le roi, qui se vengeait de ne pouvoir parler lui-même--en se donnant le plaisir de se répondre.--On a été jusqu'à préciser le nombre des couverts de vermeil qui auraient été donnés par le roi à Me Dupin--pour récompenser sa complaisance.--Ces bruits, qui n'ont aucun fondement, n'en ont pas moins pour cela trouvé de l'écho. Me Dupin, dans son adresse, donne au roi plusieurs conseils fort utiles, tels que de _s'entourer de conseillers fidèles et éclairés_.--Cela me rappelle ce conseiller municipal qui pendant une longue sécheresse--interrompit une délibération--demanda la parole et dit: «Il serait bien à désirer qu'il vînt de la pluie.»--Après quoi il conseille à Louis-Philippe de se fier à _son étoile_, c'est-à-dire de s'en rapporter à la _Providence_, qui est le nom chrétien, le nom de baptême du hasard.--Ce qui n'a pas paru d'une politique bien transcendante.
[GU] Pendant que je parle de Me Dupin, il me revient sur lui que, tandis qu'il était président de la Chambre des députés, il eut l'idée _bien naturelle_ de faire augmenter les appointements de la présidence.--Ces appointements se payaient par mois; or la cession ne dure pas toute l'année.--C'est pourquoi Me Dupin demanda à être payé par an; il n'osa pas assister à la séance de la Chambre où cette augmentation fut votée; un de ses amis alla aussitôt lui apprendre le résultat de la délibération. «Réjouissez-vous, lui dit-il, l'augmentation est votée.
--Mais,--dit l'avocat,--mais comment cela est-il formulé?
--De la façon la plus simple du monde, _le traitement du président de la Chambre_.
--Comment, le traitement!
--Certainement, le traitement.
--Je suis perdu.
--Vous m'effrayez, que voulez-vous dire?
--Que je ne puis cumuler mon traitement de président de la Chambre des députés avec mon traitement de procureur général.--Il faudra opter.»
Cependant M. Dupin, après quelques instants d'abattement, se rassura,--sortit,--courut, fit des visites et obtint que dans le rapport de la séance on substituât le mot _indemnité_ au mot traitement,--ce qui lui permit de garder le tout.
Comme on plaisantait Me Dupin sur l'_étoile du roi_,--il répondit: «Vous ririez bien plus si j'avais parlé de _sa fortune_.»
Je n'aurai plus à parler de Me Dupin,--grâce à Dieu, c'en est fait de lui,--il est tout à fait effacé de la scène politique,--c'est aujourd'hui un homme tellement et si bas tombé,--qu'on ne peut plus même l'attaquer. Me Dupin a été un des fléaux de ce temps-ci.
Il était le représentant de la médiocrité jalouse et taquine, et envieuse de toute supériorité, le chef des avocats--bavards, importants, cauteleux et vulgaires; insolent envers la royauté à la Chambre de une heure à cinq, pour conserver sa popularité, il allait s'excuser le soir, aux Tuileries, pour conserver ses places.
L'étoile de Me Dupin a filé.
[GU] Sous prétexte de l'adresse, on parle sans discontinuer depuis cinq jours, à la Chambre. On se querelle, on se dispute;--on s'injurie, on s'interrompt.--J'avouerai qu'il me semble quelquefois pénible d'être représenté par des gens aussi mal élevés que le sont beaucoup d'entre MM. les députés.--Dans un des moments de la plus grande agitation,--M. Enouf, scandalisé, s'est écrié dans un groupe: «Messieurs, une idée! si nous ne parlions que quatre à la fois?»
[GU] Tout ce débat est misérable, et je ne comprends pas comment on peut encore prendre au sérieux les discours de MM. les ministres et de ceux qui aspirent à les remplacer.
Il y a, il paraît, en France plusieurs millions de bonnes gens qui, dans leur encourageante crédulité, se disent:
«Tiens, M. Thiers dit que ce qu'il a fait c'était pour l'_honneur du pays_;--il paraît que c'était pour l'honneur du pays.
«Oh! oui,--mais M. Villemain répond que _M. Thiers a gâté la fortune de la France_.--_Il paraît_ que la fortune de la France a été gâtée par M. _Thiers_.»
Ne voyez-vous donc pas encore, mes bonnes gens, que ceci n'est qu'une partie d'échecs que jouent ces messieurs;--que chacune des phrases qu'ils jettent de la tribune n'est qu'un _pion_ qu'ils avancent;--qu'une phrase plus ronflante est un _cavalier_ ou une _tour_;--que ces phrases-là sont toutes faites, comme les pièces de l'échiquier sont toutes tournées,--et que les phrases, comme les pions, se serrent et se prennent dans une boîte?--M. Thiers, aujourd'hui, a les _noirs_,--M. Guizot a les _blancs_.
Que demain M. Thiers revienne aux affaires en renversant M. Guizot,--vous verrez M. Guizot prendre à son tour les noirs et jouer la partie que joue aujourd'hui M. Thiers, lequel prendra les blancs et jouera la partie de M. Guizot.
Ne voyez-vous pas encore que, quel que soit le gagnant, c'est vous qui payez,--et que toutes ces parties se jouent--comme Gatayes jouait tantôt avec mon frère dans mon jardin?--c'était une partie de boules dont l'enjeu était un verre de mon rhum contre un verre de mon kirsch.
Mais il vous plaît de vous intéresser à cela.--Vous me semblez des gens qui se croiraient purgés si on leur disait de belles choses sur l'émétique.
Pour faire de grandes phrases ou du pathos,--M. Thiers, qui n'est plus aux affaires, a un grand avantage sur M. Guizot, qui est forcé d'appliquer les théories qu'il émet.--M. Thiers, qui voudrait absolument tomber à la tête de quelque chose, se livre à la gauche de telle façon, que M. _Lherbette_, qui siége dans cette partie de la Chambre, a dit: «Sous le ministère du 12 mai,--M. Thiers a fait un discours qu'on a appelé discours-ministre;--voilà, cette fois, un discours-dictateur.»
[GU] Pour moi, quand je lis, le soir ou le matin, dans les grands journaux, ces grands discours,--ces phrases empoulées,--_verba sesquipedalia_,--entremêlées de parenthèses (Mouvement.)
(Impression profonde.)
(Marques d'assentiment.)
(Bravo!)
(Murmures d'indignation.)
Etc., etc., etc.,