Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 30

Chapter 303,801 wordsPublic domain

[GU] Plusieurs citoyens,--se grisant des paroles de M. Thiers, se sont exaltés en faveur de l'_enceinte continue_ avec l'enthousiasme qu'ils avaient contre la même chose, quand cela s'appelait _forts détachés_. Ces citoyens ne veulent pas confier à des ouvriers mercenaires le soin d'élever les murailles qui doivent nous enfermer. Chacun, selon le vœu de ces citoyens, mettra la main au plâtre.--Ils demandent que nous allions tous construire les fortifications à la manière du ver à soie, qui fabrique lui-même la coque qui lui sert de prison. Leur seul regret est de ne pouvoir, comme lui, tirer d'eux-mêmes les pierres et le bois,--et de ne pouvoir se changer en moellons et en solives.

[GU] M. Arago dîne à Perpignan.

[GU] ÉPILOGUE. Pour cette fois, mes Guêpes, envolez-vous à travers les barreaux de ma prison.

[GU] En terminant mon douzième volume, je répète avec confiance ce que j'ai dit en commençant le premier: «Ces petits livres contiennent l'expression franche et inexorable de ma pensée sur les hommes et sur les choses en dehors de toute idée d'ambition, de toute influence de parti.»

Mon indépendance n'est pas une de ces vertus chagrines et envieuses--qui, dans leur haine contre le vice, ont toujours l'air de crier au voleur.

Ce n'est pas même une vertu, c'est une condition de mon tempérament. A une époque de ma vie, je me suis senti ambitieux parce qu'il y avait un front pour lequel je voulais des couronnes,--de petits pieds sous lesquels je voulais étendre les tapis les plus précieux,--une existence que je voulais entourer de toutes les joies, de tous les orgueils, de tous les luxes de la terre.

Mais un jour mon rêve s'est évanoui, et je suis resté seul: cependant je me sentais fort et courageux;--j'ai cherché quelle route je devais suivre et où je voulais arriver, et alors j'ai vu les routes de la vie, embarrassées de ronces et d'épines,--conduisant péniblement à des buts que je ne désirais pas.

J'ai vu des luttes acharnées de toute la vie pour s'arracher des choses dont je n'avais pas besoin.

J'ai vu dans ces luttes certaines choses, qui avaient quelque grandeur et quelque prestige--entre les mains avides qui les tiraillaient,--tomber dans la boue et dans le sang, brisées en éclats--comme une glace de Venise dont on fait, en la cassant, des miroirs à deux sous.

J'ai évité ces chemins et je ne me suis pas mêlé à ces luttes, et j'ai découvert en moi que le ciel m'avait richement partagé,--car j'avais une fortune toute faite et une liberté assurée dans l'absence des désirs et dans la modération des besoins.

Ainsi aujourd'hui,--au milieu de ce tumulte,--où tous se ruent les uns sur les autres pour s'arracher l'argent et le pouvoir, et quel pouvoir!--je ne vois rien dans le butin qu'auront les vainqueurs qui vaille à mes yeux les magnificences gratuites dont se pare l'automne;--les courtines de pourpre qu'étend la vigne sur les murailles de mon jardin,--le bruit du vent dans les feuilles jaunies des bois,--et les rêveries,--les pensées,--douces fleurs d'hiver qui vont éclore à la chaleur du foyer rallumé.

Dans ces combats, je ne vois aucun triomphe qui flatterait mon orgueil autant que mes luttes avec la mer en colère sur la plage d'Étretat.

Ainsi,--seul aujourd'hui,--quand les poëtes eux-mêmes considèrent leur renommée comme un moyen et non comme un but,--seul je suis resté poëte,--noblement paresseux et pauvre,--libre et dédaigneux,--et j'entends le tumulte de ces temps-ci comme un homme qui, renfermé près d'un feu pétillant, entend battre sur ses vitres une pluie glacée,--j'assiste aux mêlées furieuses de l'ambition et de l'avarice,--comme si je voyais des sauvages se battre avec acharnement pour des colliers de verre et des plumes rouges, dont je ne fais aucun cas.

Les splendeurs de la nature,--les causeries de l'amitié,--les rêveries de l'amour et ces fêtes de pensée que le poëte se donne à lui-même remplissent suffisamment ma vie,--et je n'y veux admettre rien autre chose. Mon âme s'est placée dans une sphère élevée d'où je ne la laisserai pas descendre.

Il est des instants cependant où les sots font tant de bruit, qu'ils finissent par m'importuner et que je sens le besoin de leur dire qu'ils sont des sots, et de troubler leur triomphe, et je me suis creusé dans ces petits livres un trou où je puis dire une fois par mois:--«Midas, le roi Midas, a des oreilles d'âne.»

Certes un homme qui s'avise de dire aux hommes et aux choses: «Vous ne me tromperez pas, et voilà ce que vous êtes;» cet homme devait être considéré comme un ennemi public,--aussi, tout d'abord,--injures et menaces anonymes,--coups d'épée par devant, coups de couteau par derrière, on a tout essayé;--on m'a fait passer pour un homme méchant et dangereux, parce que je ne veux pas dépenser la bonté, qui est une noble et sainte chose, en menue monnaie de bonhomie et de faiblesse,--comme les femmes qui dépensent l'amour en coquetterie, qui est le billon de l'amour.

J'ai pour moi, il est vrai, les gens d'esprit,--de bon sens et de bonne foi.--Qu'est-ce? mon Dieu,--contre l'armée innombrable des imbéciles, des sots et des intrigants?--Mais j'aime mieux être vaincu avec les premiers que vainqueur avec les seconds, et je continuerai ma route,--semblable à Gédéon, qui ne voulut garder que les braves avec lui.

Novembre 1840.

Les _Guêpes_.--Un tombeau.--La justice.--Ugolin, Agamemnon, Jephté et M. Alphonse Karr.--Le nouveau ministère.--M. Soult.--M. Martin (du Nord).--M. Guizot.--M. Duchâtel.--M. Cunin-Gridaine--M. Teste.--M. Villemain.--M. Duperré.--M. Humann.--L'auteur se livre à un légitime sentiment d'orgueil.--Départ de M. Thiers.--Madame Dosne.--M. Dosne.--M. Roussin.--M. de Cubières,--M. Pelet (de la Lozère).--M. Vivien.--Lettres de grâce.--M. Marrast.--M. Buloz.--M. de Rambuteau.--M. de Bondy.--M. Jaubert.--M. Lavenay.--M. de Rémusat.--M. Delavergue.--Le sergent de ville Petit.--Le garde municipal Lafontaine.--Darmès.--Mademoiselle Albertine et Fénélon.--M. Célestin Nanteuil.--M. Giraud.--M. Gouin et les falaises du Havre.--M. de Mornay.--La prison de Chartres.--Nouvel usage du poivre.--La _Marseillaise_.--La guerre.--Un réfractaire.--M. Chalander.--Les soldats de plomb.--Un bal au profit des pauvres.--Les fortifications de Paris.--Les pistolets du grand homme.--M. Mathieu de la Redorte.--M. Boilay.--M. et madame Jacques Coste.--M. et madame Léon Faucher.--M. et madame Léon Pillet.--Madame la comtesse de Flahaut.--Madame la comtesse d'Argout.--On continue à demander ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse.--M. Dosne se livre à de nouveaux exercices.--M. de Balzac.--Une gageure proposée au préfet de police.--M. Berlioz.--M. Barbier.--M. L. de Vailly.--M. de Vigny.--M. Armand Bertin.--M. Habeneck.--Le _Journal des Débats_ porte bonheur.--Richesses des pauvres.--Subvention que je reçois.--On demande l'adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.

Quand je voulus publier les _Guêpes_,--je chargeai un monsieur de faire imprimer mes petits volumes et de les vendre; c'est ce qu'on appelle prendre un éditeur.--Le monsieur me fit signer un papier, par lequel je m'engageais à lui laisser imprimer et vendre les _Guêpes_ pendant un an;--je ne vous raconterai pas tous les ennuis que me donna ledit monsieur; toujours est-il que l'année finit,--et que j'annonçai l'intention de continuer sans lui.

Ce monsieur prétendit alors--que la promesse que j'avais faite de lui laisser vendre mon ouvrage pendant un an--m'obligeait à le lui laisser vendre pendant deux,--et il me fit un procès.

Le monsieur n'a pas, dit-on, chez lui, une chaise,--une paire de souliers,--une botte d'allumettes, qui n'ait donné lieu à un procès. On désigna des arbitres;--et on nous fit expliquer nos prétentions.--Pour ma part, je parlai au moins pendant deux heures, chose que je ne pardonnerai de ma vie à ceux qui me l'ont fait faire.

Le monsieur parla aussi beaucoup. Après quoi les juges arbitres décidèrent, à la majorité de deux contre un, après une longue discussion: 1º Qu'une année se composait de douze mois, en ne me cachant pas que c'était là une question embrouillée,--et que je devais me réjouir qu'elle eût été ainsi décidée;

2º Que le titre des _Guêpes_ ayant été, de l'aveu du monsieur,--imaginé,--apporté et écrit par moi,--ne m'appartenait pas plus qu'à ce monsieur, qui ne l'avait ni écrit, ni apporté, ni imaginé, et que, par conséquent, je n'avais pas le droit de m'en servir.

En quoi ils se montrèrent moins sages que Salomon;--car ils tuèrent l'enfant, ainsi que le demandait la fausse mère.

Cette seconde décision me parut moins claire que la première,--et je leur demandai humblement si j'avais encore le droit de m'appeler Alphonse Karr;--à quoi il me fut répondu que j'en avais encore le droit.

Je leur témoignai de mon mieux ma profonde reconnaissance, et je me retirai.

[GU] Hier notre ami B... nous a donné un remarquable dîner de condoléance;--c'était un dîner funèbre à l'imitation des anciens,--un magnifique convoi de quatorze couverts. On a servi un tombeau de nougat, surmonté d'une énorme guêpe.--La pauvre bête!--j'ai reconnu Padocke,--était étendue sur le dos,--les ailes froissées,--les pattes roides.--Une balance, qui fut jugée par les convives être celle de la justice,--l'écrasait de son _fléau_. On m'invita à briser le nougat,--ce que je fis en détournant la tête;--jusque-là, je n'étais semblable qu'à Agamemnon ou à Jepthé qui sacrifièrent leurs filles;--mais bientôt je dévorai ma part de l'infortunée Padocke,--et je fus comparé à Ugolin, qui mangea ses enfants pour leur conserver un père.

Du nougat en morceaux sortit le _dernier_ volume des _Guêpes_.--On en lut le _dernier_ chapitre à haute voix, en forme d'oraison funèbre,--et on fit de fréquentes libations avec le meilleur vin du Rhin que j'aie bu de ma vie:--«Nous _appelâmes_ par trois fois les Guêpes et nous leur dîmes adieu.»

Ainsi donc mes _Guêpes_ sont un ouvrage terminé par autorité de justice,--et je n'écrirai plus rien sous ce titre.--Mes _Guêpes_ sont mortes,--je vous laisse le soin de leur épitaphe, seulement j'imiterai la femme de ce marchand enterré au Père-Lachaise, et je graverai sur le marbre: «LEUR PÈRE INCONSOLABLE CONTINUE LE MÊME COMMERCE RUE NEUVE-VIVIENNE, 46.»

[GU] Je commence aujourd'hui un autre ouvrage en treize volumes.--Douze de ces volumes formeront l'histoire anecdotique des sottises de l'année.--Le treizième sera un roman.--Vous trouverez le détail de tout ceci sur la couverture.

Mes amis m'ont envoyé de tous côtés des titres pour remplacer celui qui m'est interdit.

--Les Frelons.

--Les Bêtes à bon Dieu.

--Les _Guêtres_.

--Les Mois.

--Les Vers-luisants.

--Les Moustiques.

--Les Cousins.

Je n'ai choisi aucun de ces titres, et, à l'imitation de Shakspeare, qui appelle une de ses comédies--_Comme il vous plaira_.

J'ai décidé que je ne donnerais pas de titre à mes treize petits volumes.

--Je n'ai pas le droit de les appeler les _Guêpes_;

--Je ne les appelle pas les _Guêpes_;--je vous prends tous à témoin que je ne les appelle pas les Guêpes.

Mais vous, mes chers lecteurs, vous êtes libres de les appeler comme vous voudrez.

[GU] NOVEMBRE.--_Départ de M. Thiers._--Vous n'êtes pas sans avoir quelque ami qui, lorsqu'il vous arrive quelque chose de funeste,--accourt d'aussi loin qu'il se trouve pour vous dire: «Je vous l'avais bien dit!»--et, d'un air si triomphant, qu'il est évident qu'il ne voudrait, pour aucune chose au monde, que le malheur qui vous arrive ne fût pas arrivé.

J'ai beaucoup de peine à ne pas triompher un peu ici de la réalisation textuelle de mes prévisions sur le départ de M. Thiers, et sur la manière dont ce départ devait s'effectuer.--Je vous renvoie simplement, pour les détails de ce qui s'est passé ce mois-ci,--au récit que j'en ai fait d'avance le mois précédent dans le dernier volume des _Guêpes_.--M. Thiers,--dit Mirabeau-Mouche, dit Mars Ier,--sort du ministère et de la position impossible qu'il s'était laissé faire, sous prétexte d'honneur et de dignité nationale;--c'est un thème tout fait pour les discours qu'il va débiter à la Chambre des députés.

Quatre des collègues de M. Thiers ne partageaient déjà plus son avis dans le conseil: c'étaient M. de Cubières,--M. Roussin,--M. Pelet de la Lozère et même M. Cousin.

M. Pelet de la Lozère surtout, qui est fort riche et qui offrait la plus grande responsabilité pécuniaire, ne voyait pas sans inquiétude les allures d'un président du conseil--qui venait s'asseoir à son bureau,--donnait des ordres,--prenait l'argent sans explications et mettait dans son budget une confusion effroyable.

[GU] Alors commença la distribution des croix d'honneur. M. Jaubert, qui ne pardonnera jamais ni à M. Thiers ni à la croix--d'avoir été décoré malgré lui,--l'a donnée aux jeunes mineurs de son cabinet.--Le seul dont je sache le nom s'appelle M. Lavenay et je ne le connais pas.

M. Gouin--en a fait autant; M. de Rémusat, entre autres, a, dans l'espace de cinq mois, nommé M. Delavergne, son secrétaire particulier,--maître des requêtes, grand officier de l'ordre de Charles III--et chevalier de la Légion d'honneur.

Le nombre des croix distribuées par M. Thiers est fabuleux.--Au 22 février, il avait nommé chevaliers de la Légion d'honneur les employés des jeux; cette fois il a donné la croix à tous ses jeunes gens:--MM. Boilay, du _Constitutionnel_;--un anonyme du _Courrier français_; quelques jeunes gens du Club-Jockey, qui lui apprenaient à monter à cheval,--et divers journalistes pour lesquels c'était un encouragement et une récompense pour les articles contre le roi qu'ils faisaient la veille et le lendemain du serment qu'ils prêtaient à Louis-Philippe.

M. le comte Walewski a été également décoré.

[GU] Madame Dosne a continué pendant quelque temps à tenir sa cour à la Tuilerie: c'était une imitation libre de la cour de Charles V à Bourges.--Elle avait reçu l'ordre de la modération pendant la crise;--mais, la chose terminée, elle a repris possession de l'hôtel Saint-Georges.--Alors elle a annoncé qu'elle allait recommencer son pamphlet contre la famille royale;--et, en effet, c'était merveille, le dernier jeudi du mois, de l'entendre semer des anecdotes,--et, pour échauffer les députés arrivant,--leur réciter les articles du _National_ du matin;--contester le mérite militaire du maréchal Soult;--expliquer comme quoi il a perdu la bataille de Toulouse,--et, à tel point, que M. de Mornay, gendre du maréchal, s'est cru obligé de se retirer.

Ce jour-là,--il y avait beaucoup d'hommes politiques;--tous les ministres démissionnaires n'y étaient pas.

La réunion était remarquable par l'absence des femmes,--il n'y en avait qu'une demi-douzaine: madame Jacques Coste,--madame Léon Faucher,--madame Léon Pillet,--madame de Flahaut--et madame d'Argout.

[GU] On a envoyé au beau-père Dosne un avis par le télégraphe pour qu'il eut à revenir jouer à la hausse,--que ne pouvait pas manquer d'amener la retraite de son gendre,--comme il avait joué à la baisse pendant son inquiétante administration.

[GU] Une _dame_ d'Auteuil faisait le tour de son salon,--comme fait la reine aux Tuileries,--adressant ou plutôt jetant un mot à chaque personne;--elle arriva à un de ses anciens familiers, et lui dit avec son air le plus protecteur: «Et vous, monsieur, vous voilà donc fixé à Paris?»--Le monsieur, indigné,--répondit d'abord un «_Oui, madame,_» très-respectueux;--mais, voyant qu'on ne le regardait pas,--il ajouta à demi-voix:

«Ah ça! Sophie,--est-ce que tu te... de moi, avec tes grands airs?»

[GU] Il est singulier de voir à combien de gens il faut appliquer ces paroles de l'Écriture:--_Aures habent et non audient, oculos habent et non videbunt_; «ils ont des oreilles et ils n'entendront pas, ils ont des yeux et ils ne verront pas.» La plupart des gens veulent absolument prendre l'obstination que l'on met à chanter la _Marseillaise_ dans les rues pour une manifestation belliqueuse du _peuple_ français et pour un cri de guerre contre l'Angleterre.--Depuis que la _Marseillaise_ a été pour la première fois défendue par la police, elle a entièrement changé de caractère;--elle n'est plus qu'une taquinerie contre le gouvernement.--En effet, voyez, on allait la chanter dans les théâtres;--le commissaire s'y opposait, sous prétexte qu'elle n'était pas sur l'affiche. «Eh! vous n'y êtes pas non plus sur l'affiche, monsieur le commissaire, lui criait-on,--qu'est-ce que vous nous chantez?» Et on ne laissait continuer la représentation qu'après qu'on était venu chanter la _Marseillaise_ avec un drapeau tricolore.--On prit le parti de l'autoriser,--cela commença à n'être plus si amusant.--Heureusement que le pouvoir, dans sa stupidité, permit l'air sans permettre les paroles: _numeros memini... si verba tenerem._--Cette prohibition soutint un peu l'enthousiasme, qui ne tomba tout à fait que lorsqu'on eut accordé les paroles et le drapeau. Ce qui fût arrivé bien autrement vite si on avait, dès l'origine, ordonné aux théâtres de faire jouer tous les soirs la _Marseillaise_ pendant cinq quarts d'heure,--avant même qu'on la demandât.

C'était permis au théâtre, il n'y avait plus de plaisir:--alors on commença à la chanter dans les rues,--où on la chantera tant qu'on aura la sottise de s'y opposer.

Je gage que le préfet de police n'a qu'à défendre demain de marcher à quatre pattes dans les rues,--il se trouvera après demain des gens qui résisteront à cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un enthousiasme impossible à décrire.

[GU] AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.--Messieurs les chanteurs de la _Marseillaise_,--vous me paraissez, hélas!--comme les autres,--entendre bien singulièrement la liberté--la liberté que vous demandez semble toujours celle que vous enlevez aux autres.--Vous voulez la liberté de casser les lanternes,--sans penser à respecter la liberté que demandent les autres d'y voir clair. C'est au nom de la liberté que vous exigez que l'on joue la _Marseillaise_ dans les théâtres.--Or, tout le monde y paye sa place également, tout le monde a des droits égaux et une égale liberté.--Si vous demandez la liberté de faire jouer la _Marseillaise_, qui est une chanson républicaine,--vous ne pouvez raisonnablement nier que les légitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit de demander _Vive Henri IV_,--ou bien _Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille_.--Les bonapartistes sont aussi bien fondés qu'eux et aussi bien que vous à exiger--_T'en souviens-tu?_ et les gens calmes, tranquilles, qui ne veulent pas s'occuper de politique et ont des goûts champêtres,--de quel droit trouverez-vous mauvais qu'ils fassent jouer à l'orchestre _Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs?_ Et les vieillards de l'orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons érotiques et les chansons à boire:--_Colin et Colinette, dedans un jardinet_, ou _Le vin, par sa douce chaleur?_

Vous comprenez que la durée de la représentation n'y suffirait pas.

Et encore, quelle est l'opinion qui doit être obéie la première?--La liberté et l'égalité exigent que l'on exécute tous ces airs à la fois.

Ce qui ferait un joli petit charivari.

[GU] Eh! mon Dieu, je vous assure qu'il n'est personne d'entre vous sur qui la _Marseillaise_ produise plus d'effet que sur moi,--et que, malgré tous mes beaux raisonnements et la mansuétude que j'ai acquise,--depuis que tant de choses me sont devenues égales, je ne suis pas encore à l'abri de l'effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet, sont au moins médiocres,--mais dont l'air est plus que beau.

[GU] Deux cents jeunes gens sont allés devant le ministère des affaires étrangères en chantant la _Marseillaise_, et en demandant la guerre à grands cris;--ils eussent été bien embarrassés, j'imagine, si, docile à leurs vœux, le préfet de police les eût fait cerner, arrêter et incorporer dans un régiment de ligne.--Le premier qui ait été mis sous la main de la justice s'est trouvé être un conscrit réfractaire,--c'est-à-dire un homme qui s'est volontairement exposé aux peines les plus sévères pour ne pas être soldat.

Tout ceci n'est que du tapage.

[GU] S'il y a quelque chose de facile au monde,--ce serait d'aligner de grandes phrases emphatiques sur l'_opprobre de la France_, sur l'_étranger_, etc., toutes choses qui, écrites dans le style le plus ampoulé des plus ampoulés mélodrames, ont tous les jours un si grand et si certain succès.--Il faudrait donc penser que, lorsqu'il se trouve par hasard un homme qui renonce volontairement à ce succès--pour soutenir une thèse contraire, il faut que cet homme soit de bien bonne foi et ait une conviction bien arrêtée.

[GU] Il y a un prêtre qu'on appelle M. de Lamennais;--ce prêtre, tourmenté d'une insatiable vanité, désespérant d'arriver par des voies ordinaires et permises au cardinalat et au chapeau rouge, a mis le bonnet rouge sur sa tonsure,--et dans des brochures écrites d'un style lourd, pâteux et souvent inintelligible,--prêche le désordre, l'anarchie, la haine et la guerre.

Le conseil des ministres avait décidé qu'on ferait arrêter M. de Lamennais,--M. Vivien, seul, ou n'a pas osé ou n'a pas voulu signer l'ordre.

On assure,--mais je n'ai pas à ce sujet des renseignements assez positifs pour l'affirmer, que M. Desmortiers, lui, qui est toujours prêt à arrêter,--_ne demandait qu'un bout d'ordre_ par écrit.

[GU] Sous l'inspiration de M. Thiers,--M. Vivien, garde des sceaux, a présenté à la signature du roi des lettres de grâce et de commutation pour les sieurs tels et tels.

Les grâciés se sont trouvés ensuite n'être autres que les chefs d'émeutes de la coalition des ouvriers. Cela était convenu avec les journaux de la gauche, sous la tutelle desquels s'était placé M. Thiers.

De cette manière, si la nouvelle position que va prendre M. Thiers à la Chambre amène au moins quelques troubles, l'émeute aura tous ses soldats.

Aux observations qu'on lui a faites à ce sujet, M. Thiers s'est contenté de répondre:

--Je l'avais promis à Chambolle,--et un peu aussi à M. Marrast.

[GU] LA CRISE.--LE NOUVEAU MINISTÈRE.--Depuis dix ans, une trentaine d'hommes, dont quatre ou cinq seulement sont recommandables par de grands talents, se sont disputé et arraché le pouvoir.--Chacun d'eux a une vingtaine d'affidés qui partagent ses chances;--ce qui fait en tout à peu près six cents hommes pour lesquels et par lesquels tout se fait en France. Huit seulement de ces trente hommes peuvent être au pouvoir à la fois;--pendant le temps qu'ils y restent on les appelle _gouvernement antinational_,--_vendu à l'étranger_,--_tyrans_,--_oppresseurs_,--_corruption_;--je passe les menues injures.--Les vingt-deux qui sont hors des affaires, s'intitulent eux-mêmes--_grands citoyens_,--_amis du peuple_,--_espoir de la patrie_,--_vertu et désintéressement_,--_le pays_, et crient contre des abus auxquels en réalité ils ne trouvent d'autre mal que le chagrin qu'ils ont de ne pas les commettre eux-mêmes.--Les huit qui sont au pouvoir se gorgent, eux et leur bande,--jusqu'au moment où ils tombent comme des sangsues soûles;--huit autres prennent leur place.--Les huit arrivants héritent en même temps des dénominations susdites de _gouvernement antinational_,--_vendu à l'étranger_,--de _tyrans_,--d'_oppresseurs_,--de _corruption_.--Les huit déplacés rentrent dans la classe des _grands citoyens_,--des _amis du peuple_,--des _espoirs de la patrie_,--des _vertus et désintéressements_, et redeviennent _le pays_.

[GU] Pour arriver aux affaires ou pour s'y maintenir,--rien ne leur coûte:--l'agitation, l'inquiétude,--la ruine de la France, ne sont pour eux que des moyens.--Leur politique ressemble à celle du sauvage qui abat un cocotier par le pied pour cueillir un seul fruit qui lui fait envie;