Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 29

Chapter 293,886 wordsPublic domain

Vous êtes habitant de la frontière;--vous ne pouvez tracer une ligne, si ténue qu'elle soit, qui n'appartienne pour la moitié à un pays, pour l'autre moitié à un autre. Certes, vous avez plus de ressemblance, de liens d'affection et d'intérêt avec l'ennemi qui est de l'autre côté de la ligne tirée--qu'avec votre compatriote qui est à quatre cents lieues de vous.

Cependant, sur cette ligne, il y a une touffe d'herbe,--vous en aimez la moitié.--Cette moitié fait partie d'une des belles prairies de votre belle patrie;--l'autre moitié est une terre maudite.--Il y a un caillou sur la ligne;--vous en prendrez la moitié pour casser la tête de l'ennemi,--l'autre moitié cassera votre tête.

Mais voici ce qu'il y a de pis.--Un traité amène la concession d'une portion de territoire. Ce qui était la patrie,--ce qui du moins en faisait partie,--ne l'est plus, vous ne l'aimez plus. Il était beau de mourir pour elle,--_agios tenatos_,--il est beau, maintenant, de tuer ceux qui la défendent et de mourir en la ravageant.

Les peuples commencent à voir clair là-dedans. On ne voudra plus guère, bientôt, pour l'ambition de quelques-uns, se battre à la manière des dogues que l'on excite l'un contre l'autre, et que l'on fait s'entre-déchirer sans leur en donner d'autre raison que xsi, xsi,--mords-le,--xsi, xsi.

Pendant que M. Thiers et M. Palmerston décident que la France et l'Angleterre vont se battre,--une corvette anglaise, _Samarang_, sauve les marins du vaisseau français la _Danaïde_; le navire français l'_Espérance_ recueille les matelots de la corvette anglaise _Vénus_, en danger de périr.

Des capitalistes anglais achètent, et payent des actions dans le chemin de fer de Paris à Rouen.

C'est qu'on finira par voir que nous avons tous une même terre à labourer péniblement;--que nous avons tous à lutter contre les mêmes besoins;--qu'il y a une grande patrie qui est la terre; que c'est une honteuse impuissance de borner l'amour de l'humanité à des limites tracées par le cadastre;--et que l'homme a parfaitement l'air d'un méchant animal,--qui n'a imaginé l'amour de la patrie, c'est-à-dire d'une petite partie de la terre et des hommes, que pour se mettre à son aise dans sa méchanceté, et haïr tranquillement tout le reste.

C'est assez, je pense, pour la méchanceté et la vanité humaine, de lui laisser deux cas de guerre,--à savoir:--quand le territoire est menacé ou quand l'orgueil est froissé par une réelle insulte.

Et, pour revenir de la philosophie à l'application,--nous ne sommes dans aucun de ces deux cas.--La France n'a d'autre ennemi que M. Thiers, elle n'est menacée dans sa fortune que par M. Thiers,--qui, pour cacher son outrecuidance, dépense des millions,--va dépenser des hommes,--et nous jette dans une guerre inutile et dangereuse.

La France n'est insultée que par M. Thiers, qui l'a audacieusement mystifiée;--M. Thiers, entré aux affaires par le trouble,--n'a donné lui-même pour raison de son élévation que l'alliance anglaise et le besoin d'un ministère plus parlementaire;--et voici qu'il nous met en guerre avec l'Angleterre,--et, se déclarant dictateur, se demande à lui-même et se vote avec empressement des sommes énormes,--refusant d'assembler les Chambres et de leur soumettre aucune des questions dont dépend en ce moment peut-être le sort de la France.

[GU] Un monsieur anonyme m'écrit que je suis _une oie_,--un autre que j'ai _les pattes graissées_ par M. Thiers;--un troisième traduit _Am Rauchen_ par _à M. Rauchen_, et voudrait savoir ce que c'est que ce M. Rochin.

[GU] 17.--Tout porte à croire que j'irai finir ce volume en prison. L'état-major de la garde nationale m'a enfermé, en attendant mieux, dans le _dilemme_ bouffon que voici:

M. Desmortiers, qui continue à ne me juger digne d'aucune indulgence, a pris la peine d'écrire lui-même au maréchal Gérard pour demander instamment mon incarcération: ce cher M. Desmortiers ne peut plus vivre comme cela, il faut que la société soit vengée.

M. Jacqueminot, pour le maréchal, accorde l'incarcération et me fait arrêter.

J'exhibe alors une promesse du maréchal de me remettre les peines que j'ai encourues, si je présente une demande signée des officiers de ma compagnie.

Les officiers de ma compagnie ne signeront ma demande qu'après que j'aurai monté une garde.

Mon sergent-major ne peut me commander que pour le 9 octobre.

Donc la promesse du maréchal renferme nécessairement un délai jusqu'au 9 octobre, jour où je pourrai avoir rempli les conditions qu'il m'impose.

Il n'est donc pas tout à fait loyal ni logique de m'arrêter le 24 septembre pour n'avoir pas monté une garde le 9 _octobre suivant et prochain_.

Voilà deux jours que j'essaye inutilement de faire comprendre cela à ces messieurs;--comme je m'ennuierai moins en prison que je ne m'ennuie à causer avec eux,--je renonce à les persuader,--je refuse l'indulgence du pouvoir,--et je me conduis moi-même dans les cachots.

Je suis allé à l'état-major pour demander un ordre d'écrou, sans lequel on ne me recevrait pas en prison.

J'ai trouvé là un monsieur grisonnant qu'à son importance je suppose un employé subalterne.

--Monsieur, lui ai-je dit,--je vous apporte ma tête;--je vais aller au quai d'Austerlitz,--voulez-vous avoir la bonté de me dire combien je dois y passer de temps?

--Mais pas mal, monsieur.

--Oserai-je vous prier, monsieur, de développer un peu cette réponse concise, et de me dire à combien de jours de prison je suis condamné?

--On vous le dira _là-bas_.

--Il me serait fort utile de le savoir ici,--pour arranger mes affaires et savoir ce que je dois emporter.

--On vous le dira _là-bas_.

--Ai-je un mois?

--Soyez tranquille, vous en avez assez.

--Il n'y a donc plus d'amnistie?

--Non, monsieur, il n'y en a pas eu depuis la mort du maréchal Lobau.

--Ah! si je tuais le maréchal Gérard?

--Monsieur, je pense que vous plaisantez.

--Vous ne voulez pas me dire le total de _mes prisons_?

--Je ne le DOIS pas.

[GU] 18.--Vendredi.

_De mon cachot_.

Le matin, j'ai invité à un déjeuner mon frère Eugène, Léon Gatayes--et quelques-uns de nos amis. J'avouerai que je ne leur ai pas trouvé une tristesse convenable. Sur l'observation que j'en ai faite,--l'un m'a répondu,--nous nous consolons.

Il faut bien pardonner un peu à la douleur; Eh! qui s'amusera,--si ce n'est le malheur!

A cinq heures, le déjeuner fini, on m'a conduit à la prison,--c'est-à-dire beaucoup plus loin que le Jardin des Plantes.--Les cruels ont voulu ajouter aux angoisses de la prison les tortures de l'exil!--C'est un commencement de mobilisation.

Mes amis m'ont embrassé, et le geôlier m'a _bouclé_ dans cette affreuse chambre chocolat et nankin dont je vous ai déjà parlé.--Me voici donc séparé de la société,--destiné à donner un exemple à mes concitoyens.

_Discite justitiam_ (le conseil de discipline) _moniti et non temnere divos_ (votre sergent major).

Le jour baisse:--j'ai voulu me mettre à la fenêtre, je me suis frappé la tête contre des barreaux de fer,--je ne vois qu'un grand mur et la cime de deux arbres.

Mais voici la nuit,--de petits génies, des gnomes invisibles, viennent enlever aux choses de la terre les couleurs qu'ils leur ont prêtées pendant le jour; ils vont les serrer au ciel, où ils remontent sur les derniers rayons du soleil qui disparaît; ils enlèvent d'abord le bleu.--Regardez autour de vous,--vous voyez encore sur le mur cette giroflée sauvage dont les fleurs tardives sont jaunes,--et ce drapeau, dont une partie est rouge;--mais ce qui était bleu tout à l'heure n'a plus de couleur;--après le bleu, ils emportent le vert,--puis le rouge;--le jaune et le blanc restent les derniers.

On nous enlève nos bougies à dix heures:--j'en ai demandé la raison à M. Richard, notre geôlier;--il m'a répondu par cette phrase rassurante: «La maison est toute en bois et si vieille, que, si le feu prenait, je n'aurais peut-être pas le temps de vous ouvrir les portes.»

Or cette cause n'est qu'un prétexte,--et le couvre-feu une des mille taquineries infligées aux criminels,--attendu qu'on nous laisse des briquets et que l'on peut fumer toute la nuit, si l'on veut.

J'ai renouvelé une question que j'avais faite à une visite précédente, et j'ai obtenu la même réponse.

--Comment chauffe-t-on ici?

--Avec des calorifères.

--Y fait-on du feu?

--Non, monsieur.

Quelque froid qu'il fasse on ne fait point de feu avant le 16 octobre. Les poêles sont démontés.

Tout dans la prison affiche une énorme prétention à l'_égalité_.

L'égalité, ce rêve d'envieux réalisé par des imbéciles au profit des culs-de-jatte intrigants.

Après avoir longtemps cherché, j'ai découvert que le moyen d'arriver au plus haut degré de l'inégalité est cet absurde système d'égalité qui bouleverse tout depuis tant d'années, et je le prouve.

Pour le même crime on doit chercher non pas le même moyen de punition, mais un degré égal de punition.

Ici, pour l'égalité, les chambres sont de la même grandeur.

--On ne reçoit par jour qu'une ration de vin fixe et la même pour tous;--on ne peut avoir de feu que le même jour et à un degré égal,--etc., etc.

J'ai, dans un _cachot_ voisin, un homme qui d'ordinaire ne sort jamais de chez lui,--un autre a l'habitude et conséquemment le besoin de boire une bouteille de vin à chaque repas;--un autre se couche à la nuit et aime dormir quatorze heures, moi je demeure dans un jardin,--j'ai toujours vécu au grand air et à la mer,--je suis donc plus puni que le premier.

Je ne bois pas de vin,--le second est plus puni que moi.

Je dors peu--et j'aime veiller,--lire ou rêvasser la nuit; je serais donc traité bien plus sévèrement que le troisième si je n'avais pas su éluder le couvre-feu.

Et pour cette égalité de chauffage--il faudrait que tous eussent une égale sensibilité au froid.--J'ouvre mes fenêtres aujourd'hui, et mon ami le poëte Méry mourrait littéralement de froid, lui qui à Paris sortait avec trois manteaux, et n'ose plus revenir ici par crainte et par souvenir du froid qu'il y fait.

A l'imitation de divers prisonniers célèbres,--j'ai cherché une araignée pour l'instruire;--j'en ai trouvé une petite noire, mais elle montre peu d'aptitude.

Nous restons dix-neuf heures _bouclés_,--à midi nous pouvons circuler dans une cour et dans un _promenoir_ où nous avons le droit de lire une ordonnance affichée sur les murs, laquelle porte qu'on ne nous enfermera qu'à neuf heures,--ce qui n'empêche pas qu'on nous fait remonter et qu'on nous enferme à cinq heures.

Nous ne pouvons recevoir personne dans nos chambres,--nos visiteurs ne sont admis que dans un parloir où on raccommode du linge et où on peigne des enfants. Il faut causer à l'oreille de ses amis, auxquels il n'est pas permis de pénétrer dans la cour. C'est sans doute pour les empêcher de respirer le même air que les criminels qu'on nous oblige à les recevoir dans un endroit où il n'y a pas d'air.

On m'appelle,--Vingt-trois, d'après le numéro de ma chambre.

La cantinière _porte_ un violent coup sur l'œil.

--Le restaurant de la prison est un homme fort zélé pour l'institution de la garde nationale, qui croit ne pouvoir trop dépouiller de leur argent les récalcitrants. L'autorité a eu soin de lui imposer un tarif,--ce qui ne l'empêche pas de me vendre sur le pied de cinq francs la livre--la bougie, qui coûte, je crois, quarante sous.--Je garde une carte fort curieuse par le mépris du tarif.--J'en citerai seulement deux exemples:

Le tarif porte:--gigot, soixante centimes.

Ma carte: gigot, un franc cinquante centimes.

Supposez une portion double,--cela fait un franc vingt centimes.

Supposez-la triple,--ce serait un franc quatre-vingts centimes.

Il faut donc supposer, pour se mettre d'accord avec le tarif, que j'ai eu deux portions et demie.

Côtelettes sur le tarif, trente centimes.

-- sur ma carte, soixante-dix centimes.

Combien ai-je eu de côtelettes?--Il faut que j'en aie eu deux et un tiers,--etc., etc., etc.

Ceci est grave, parce qu'on est condamné au restaurant en même temps qu'à la prison.

Si un malheureux n'a pas d'argent,--on lui donne des aliments;--mais alors on le purge pendant tout le temps de sa détention,--attendu qu'on ne lui donne que de la soupe aux herbes.

Aujourd'hui, c'est le cantinier qui est avarié;--il a le nez excorié.

--J'ai fait venir un jeu de boules qui nous est d'une grande utilité.--Je le lègue aux prisonniers qui me succéderont.--Je les prie de le réclamer s'il ne se trouvait plus dans la cour.

[GU] 19.--Madame Lafarge vient d'être, par le jury, déclarée coupable d'empoisonnement sur la personne de son mari,--avec _circonstances atténuantes_.

Si madame Lafarge est coupable, et si MM. les jurés limousins ont la conviction de la culpabilité,--où sont les _circonstances atténuantes?_

Si ce verdict est le résultat d'un doute--les jurés devaient absoudre:--dans les deux cas, ils ont manqué à leur devoir.

Je ne dirai pas ici mon opinion sur cette affaire:--quelque faible que soit son poids, je ne voudrais pas mettre ce poids, fût-ce celui d'un grain d'orge, dans un des plateaux de la balance jusqu'à ce que l'affaire soit terminée. Madame Lafarge a interjeté appel.

Toujours est-il que dans ces débats, à propos d'un crime sur lequel on n'a encore rien décidé,--il s'est révélé bien des choses sur bien des personnes,--ce qui me remet en la mémoire une grande vérité que me disait un jour un philosophe allemand, un de mes amis.

--Je divise le monde en deux classes,--me disait-il:

Ceux qui sont pendus,

Et ceux qui devraient l'être.

Je ne suis pas obligé de cacher à la science qu'elle a joué un rôle bien médiocre dans cette affaire. Et le génie, à la fois terrible et grotesque d'Hoffmann, n'aurait jamais osé inventer ce qui s'est passé pendant ces incroyables débats.

On a déterré un homme,--un cadavre déjà si décomposé qu'on n'a pu en prendre quelques morceaux qu'avec une cuiller.--Les chimistes discutaient sur les parties préférables.--Prenez un peu de foie,--un peu d'estomac,--bien! Encore un peu de foie,--c'est bien!

Ils s'en vont dans une cour,--une cour sur laquelle s'ouvrent les fenêtres du palais de justice;--ils font cuire ce qu'ils ont apporté, bientôt une odeur horrible se répand dans l'auditoire;--les juges, les avocats, l'accusée, les témoins sont suffoqués.--Qu'est-ce? c'est l'odeur de M. Lafarge qu'on fait cuire.--L'avocat général seul _ne sent rien_.--Pour un avocat général, c'est encore fade; il faut que ce soit plus _relevé_ pour frapper son odorat.

Pendant ce temps, les chimistes surveillent leur infernale cuisine:--Est-ce assez cuit?--Non, pas encore,--encore un bouillon.--Qu'est-ce auprès de cela que les sorcières de Macbeth?

C'est fini,--ils apportent le produit de leur expérience;--ils n'ont pas trouvé d'arsenic.--Il n'y a pas de crime,--donc pas de coupable.--Mais on fait venir M. Orfila,--on lui donne des morceaux de Lafarge qu'on lui a gardés.--A son tour il fait l'affreuse cuisine;--il souffle le feu,--il fait cuire sa part du cadavre,--il rapporte de l'arsenic.--Lafarge est mort empoisonné.

Et, après de si épouvantables opérations, il reste dans la plupart des esprits la même incertitude qu'auparavant; surtout lorsque M. Raspail arrive à son tour déclarer que l'arsenic trouvé par M. Orfila n'est pas de l'arsenic,--ou que c'est de l'arsenic qu'on trouve dans tout.--Il offre d'en trouver dans un vieux fauteuil de l'audience;--dans M. Orfila lui-même, s'il veut se soumettre à une cuisson convenable,--plus que M. Orfila n'en a trouvé dans le corps de Lafarge.

On a dû s'étonner, pendant le cours des débats, de voir tous les journaux professer unanimement l'opinion de l'innocence de madame Lafarge. On n'est pas accoutumé à leur voir un accord si touchant. Ceci est un mystère que je puis expliquer dès aujourd'hui.

Les différentes feuilles se sont cotisées, et, pour le prix de soixante-quinze francs chacune, elles ont entretenu à Tulle un seul et même sténographe, qui leur a imposé à toutes et ses impressions et ses opinions, et ses façons d'entendre et ses façons de parler, etc.

--Il me reste à dire sur cette affaire deux mots à quelques messieurs:

_Aux amoureux de madame Lafarge_.--Il est fort à la mode parmi certains jeunes gens de professer une grande admiration,--que dis-je? une adoration--pour madame Lafarge.--Ce n'est qu'éloges sur son esprit,--sur sa figure,--sur sa modestie,--sur ses talents, et on finit par ces mots:--_C'est égal, c'est une femme bien supérieure._--_Voilà une femme._

Tout ceci, je me hâte de le dire, n'est qu'une ridicule affectation,--une jactance bouffonne,--semblable à celle de ces pauvres poëtes, amants insuffisants d'une grisette,--qui demandent dans leurs vers de brunes Andalouses et des combats de taureaux;--pauvres diables qui cacheraient le cordon rouge de leur montre s'ils rencontraient par hasard une vieille vache qu'on mènerait à l'abattoir.

Car si on prenait ces choses au sérieux,--si on pensait que ces paroles sont l'expression d'un sentiment vrai,--il faudrait croire à toute une génération misérablement frappée de cette sorte d'impuissance qui faisait au marquis de Sade ne trouver de plaisir dans les bras d'une femme qu'autant qu'il pouvait assaisonner ses caresses de quelques coups de couteau.

Il y a un reproche qu'il faut faire à la jeunesse de ce temps-ci,--c'est de ne pas être jeune,--ou tout au moins de cacher,--comme choses honteuses, tout ce qu'elle a de jeune, c'est-à-dire de grand, de noble, de pur et d'élevé.

Malheureusement ces honteux parodoxes sont pris au sérieux par quelques-uns de ceux qui les font et par beaucoup de femmes qui les entendent faire;--et comment feraient-elles autrement, elles ne voient d'éloges,--de fleurs--d'amour que pour des sauteuses décolletées par en haut jusqu'à la ceinture;--et par en bas jusqu'à la ceinture;--ceinture dont la largeur vous dit tout ce que d'elles leur amant ne partage pas avec le public.

Certes, à l'Opéra, toutes ces femmes charmantes qui remplissent les loges et qui savent bien qu'elles sont plus belles, plus distinguées que ces acrobates,--doivent se demander souvent: «Qu'ont-elles de plus que nous?»

Ces mêmes femmes et d'autres encore,--en anges timides du foyer,--voyant tant d'éloges, tant d'admiration pour l'esprit de madame Lafarge,--ont dû se dire: «Mais il y a mille femmes qui ont cet esprit et qui en ont davantage,--qu'a-telle de plus que nous?»

Faut-il donc être danseuse--ou accusée d'empoisonnement pour attirer l'attention,--pour être admirée,--pour être aimée?--Ne reste-t-il donc aucune récompense pour les vertus cachées qui parfument la vie intérieure?--Faut-il donc mieux remplir le monde de bruit et de scandale,--que remplir la maison--de paix, de joie et d'amour.

[GU] 20.--_Les forts détachés_, qui ont fait pousser tant de clameurs lorsqu'il fut, il y a quelques années, question de les élever,--n'éprouvent pas aujourd'hui la moindre objection--par l'adresse qu'a eue M. Thiers d'accaparer presque tous les journaux.

A ce propos,--voici un exemple qui vient à l'appui de ce que je vous ai déjà dit sur le temps qu'il faut _au public_ pour changer une opinion faite, pour qu'il découvre que _son_ journal s'est _donné_ au ministère. Ici, dans cette prison où j'écris,--mon geôlier me disait, il y a une heure, en parlant du _Siècle_ et du _Courrier Français_ qu'il _prête_ aux détenus: «Je ne les prends qu'au jour le jour, parce qu'on peut un de ces jours me défendre d'avoir dans une maison du gouvernement des journaux _comme ça_.»

A ceux qui, à propos des fortifications de Paris, disent: «Mais ce sont les forts détachés?» on répond: «Oui, mais avec une muraille d'enceinte.»

Et à ce sujet on abuse de Napoléon.--Les uns disent: «Napoléon voulait qu'on fortifiât Paris;» les autres:--«Napoléon s'est toujours montré contraire aux fortifications de Paris.»

Je ne sais pas un sujet pour lequel on ne mette un peu Napoléon en avant.--Il y avait l'autre jour dans un journal,--Napoléon disait: «L'ouvrier est la force de la France.»

Quelle que soit l'opinion qu'on ait sur ces fortifications, je comprendrais qu'on les décidât sans les Chambres,--si cela pouvait se faire en trois mois,--parce qu'alors un mois de perdu est fort grave.--Mais les quelques jours dont on retarderait le commencement d'un travail de six ou sept ans--ne sont pas une excuse suffisante pour agir sans les Chambres, auxquelles on laissera à décider sur les pétitions de Louis XVII qui se pourraient présenter.

[GU] 21.--Il devait y avoir conseil dans la journée.--M. Thiers, qui comptait faire adopter au roi le projet de fortification,--en avait envoyé la mention au _Siècle_. Mais le conseil n'eut pas lieu, et le petit Martin courut retirer la note.

M. Chambolle était à sa _villa_.--M. Martinet, qui surveille chaque soir la mise en page du journal, ne voulait pas prendre sur lui de remettre la note.--Ce n'est qu'après deux heures de dialogue qu'il s'y décida.

Cette publication prématurée eût paru peu convenable au château et pouvait être fatale à M. Thiers.

Je saisis cette occasion d'apprendre à M. Martinet tout ce qu'il a eu dans les mains et tout ce qu'il a été pour la France pendant deux heures.

[GU] 22.--M. Raspail, homme savant et pour lequel, sans le connaître, j'avais une prédilection particulière, vient d'écrire dans les journaux une lettre extrêmement bizarre,--on y trouve surtout deux choses.

On l'emmène à Tulle pour contrôler le rapport de M. Orfila,--et on lui demande:

--Croyez-vous que le résidu obtenu soit de l'arsenic?

Il répond:

--Madame Lafarge cherche à plaire à tous et jamais à effacer personne.

Elle est d'une force supérieure sur le piano; douée d'un beau timbre de voix, elle chante avec une rare méthode; elle explique et traduit Goëthe à livre ouvert; possède plusieurs langues, improvise les vers italiens avec autant de grâce et de pureté de style que les vers français.

Puis il accuse tranquillement M. Orfila d'avoir lui-même sciemment mis de l'arsenic dans le corps de M. Lafarge.

La première des deux assertions explique la seconde.

--C'est de l'enthousiasme poussé à la frénésie.

[GU] 23.--Un de nos sportsman, qui a un goût particulier pour voir tomber les gens,--a imaginé ce procédé:

Il fait paraître un cheval monté par un groom de treize ans,--et défie un écuyer habile de monter l'animal;

L'écuyer accepte le défi;--le cheval devient furieux, oppose les plus terribles défenses--et se roule par terre avec son cavalier.

--Des pointes d'acier sont cachées dans la selle du cheval; il n'est préservé de leur atteinte que par des obstacles qui résistent aux trente kilos que pèse le groom et qui cèdent à un poids de cent soixante livres.

[GU] POST-SCRIPTUM.--Les hostilités ont commencé en Orient.--Beyrouth a été bombardée.--M. Thiers voit qu'il faut tomber, il veut rester, en tombant, un embarras pour ses successeurs, qui, eux, désireraient qu'il tînt encore un peu. Il va proposer au roi de telles choses, qu'il faudra les lui refuser,--et qu'il paraîtra aux Chambres avec le prestige d'un ministre démissionnaire ayant quitté volontairement une position où on ne lui permettait pas de venger la dignité de la France.

--On sait comment cela prêtera à la phrase et tout le parti qu'il en pourra tirer pour harceler ses vainqueurs.

[GU] Pour le moment, le gouvernement représentatif est aboli, et M. Thiers est dictateur: dictature sous laquelle on se livre aux marchés les plus scandaleux. Beaucoup de gens, qui crient bien haut à la dignité de la France, ne voient dans la guerre qu'un prétexte à fournitures.

[GU] On vient d'apporter à Rouen le corps d'un homme empoisonné, dit-on, par sa femme.--MM. les chimistes de Rouen vont faire, à leur tour, l'horrible cuisine qu'ont faite MM. les chimistes de Tulle.--Sous prétexte d'avoir été empoisonnés, les morts vont empoisonner toute la France.