Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 28

Chapter 283,862 wordsPublic domain

--M. Gannal, le grand empailleur, vient de publier une brochure fort singulière. Il réclame hautement, et en termes emphatiques, le privilége d'embaumer les restes de Napoléon,--«de cet empereur qui a fait refluer des flots de gloire sur notre patrie!»

«L'empereur va se relever plus grand, plus majestueux que jamais, dit M. Gannal, il va quitter le sol aride où l'Angleterre, haineuse alors et repentante aujourd'hui, l'avait incarcéré.»

Et ce n'est pas M. Gannal qui est chargé de l'embaumer! lui «si plein de patriotisme et de vénération pour l'empereur!»

Le conseil de salubrité a pensé sans doute que ce n'était pas avec du patriotisme et de la vénération qu'on embaumait le mieux les grands hommes.

Toujours est-il que M. Gannal accuse hautement le conseil de salubrité d'avoir fait embarquer, à bord de la _Belle-Poule_, _quatre flacons de créosote_, _substance putréfiante_, _qui_, _destinés à embaumer les restes de Napoléon_, _ne sont propres qu'à les anéantir_, et que le conseil n'a fait aucune réponse,--en quoi ledit conseil a eu tort.

M. Gannal se venge de ne pouvoir embaumer l'empereur en faisant son oraison funèbre.

S'il était un homme en France qui dût être à l'abri du barbarisme des _cendres_ de l'empereur,--c'était sans contredit M. Gannal,--car ce qu'il avait à dire excluait entièrement cette métaphore.--Eh bien! il a demandé à _embaumer les cendres_ de Napoléon.

Cela me rappelle cet homme qui avait _empaillé la barbe d'un chef sauvage_.

[GU] 2.--Dans une émeute,--je ne sais plus laquelle,--un garde national se fracassa la main en chargeant son fusil et perdit un doigt.--M. Ganneron, colonel de la légion, alla le voir et lui fit de magnifiques promesses.--Rien ne serait au-dessus de la récompense de son courage et de sa maladresse. On lui donnerait entre autres choses la croix d'honneur comme à tout le monde, etc., etc.

Le blessé, guéri, alla voir M. Ganneron et lui parla de la croix. «La croix, dit M. Ganneron, est-ce que vous tenez beaucoup à la croix? Que diable voulez-vous faire de la croix?--on ne la porte plus.--Moi qui vous parle, la moitié du temps je ne la mets pas;--ne demandez donc pas la croix.»

Notre homme se rendit aux conseils de M. Ganneron, n'osant plus montrer d'empressement pour une chose dont son protecteur faisait si peu de cas.

Un mois après, M. Ganneron, simple chevalier jusqu'alors, se faisait nommer officier de la Légion d'honneur.

[GU] 3.--Voici un trait qui fait du bien au cœur: lors de l'entrée du roi à Calais, quatre matelots tombèrent à la mer; trois furent sauvés avec une audace et un sang-froid admirables par les marins d'un autre bâtiment; un fut noyé. Les marins se cotisèrent et donnèrent à sa veuve une somme prise sur leur modique paye.

--A Tréport, les princes voulurent pêcher; la mer était houleuse; le patron qui commandait la barque de pêche, prévoyant qu'on ne prendrait rien,--fit jeter des poissons dans les _applets_ par les sabords du bateau.

C'est avec plaisir que j'ai vu renouveler pour des princes constitutionnels--une flatterie inventée pour Marc-Antoine le triumvir.

[GU] 4.--M. de Balzac avait écrit dans le dernier numéro de sa Revue Parisienne: «M. _Roger de Beauvoir_ ne s'appelle ni _Roger_ ni _de Beauvoir_.

M. de Beauvoir fut étonné de l'attaque et en rit le premier jour.--Il voulut prier M. de Balzac, qui a pris tant de noms, de vouloir bien lui en prêter un en échange de celui qu'il lui enlevait si brusquement.--Ses amis ne sachant plus comment le désigner, il reçut plusieurs lettres dont l'adresse portait:

«A M. Roger (si j'ose m'exprimer ainsi) de Beauvoir (si M. de Balzac veut bien le permettre).»

Dans l'intimité on l'appelait _pst_.

M. de Beauvoir est un jeune écrivain fort aimé de tout le monde et peu offensif.--On ne peut attribuer le ressentiment de l'illustre romancier qu'à un enfantillage, une complainte sur l'affaire de Peytel, qui fut dans le temps prêtée à M. de Beauvoir, à tort ou à raison, et où on trouvait ces deux vers:

Il faut éviter, hélas! Balzac cherchant son Calas.

Et ceux-ci:

Gavarni toujours peignait, Balzac jamais ne s'peignait.

Je profite de cette occasion pour remercier M. de Balzac de ce qu'il a bien voulu m'emprunter récemment--le format, le prix, les sommaires et le mode de publication des _Guêpes_. M. de Balzac a eu la bonté d'être si sûr que je n'avais rien à lui refuser, qu'il ne m'a rien demandé. Je ferai à ce sujet ce que fit Voiture à un autre Balzac.--Celui-ci lui fit demander quatre cents écus.--Voiture les lui envoya avec un billet ainsi conçu:

«Je soussigné reconnais devoir à M. de Balzac huit cents écus pour le plaisir qu'il me fait de m'en emprunter quatre cents.»

[GU] 5.--Te rappelles-tu, Léon, nos parties de balle au Luxembourg?--ce jardin où on était si libre,--où les étudiants entraient en casquette et les grisettes en bonnet?--Je l'ai traversé hier;--un gardien est venu à moi, et m'a dit: «Monsieur, on ne fume pas ici!»--Pourquoi ne fume-t-on plus au Luxembourg?--Qui est-ce qui s'est plaint,--dans ce jardin qui appartenait aux étudiants et aux grisettes?

Je comprends qu'on ne fume pas aux Tuileries,--mais au Luxembourg!

Voici le secret: M. et madame Decazes se sont fait au Luxembourg un petit royaume indépendant.--Le jardin est leur jardin;--le palais est leur palais.--Madame Decazes ne veut pas qu'on fume dans _son_ jardin.

Pendant ce temps-là, M. Decazes, pour qu'on le laisse tranquille dans son usurpation, flatte la manie du roi en encombrant le jardin de pierres et de maçons.--Il dérange et détruit tout; les roses de Hardy ne savent plus où se cacher.

Pauvre jardin!

[GU] 6.--Je me suis souvent élevé contre la manie des voyages.--J'ai produit à ce sujet des aphorismes fort recommandables,--entre autres ceux-ci:

«On ne voyage pas pour voyager, mais pour avoir voyagé.

«Un voyage prouve moins de désir du pays où l'on va que d'ennui du pays que l'on quitte, etc.»

Je m'amusais à feuilleter un _Album_ qu'a rapporté d'Italie mon ami Auguste Decamps.--Par une idée ingénieuse, il a pris une fleur ou une plante de chaque endroit qu'il a visité. Après un examen de ces plantes, je le décourageai fort en lui disant qu'il n'y en a pas une seule qui ne vienne naturellement dans mon jardin.

Ainsi, il a trouvé:

Sur le tombeau de Virgile,--du plantain.

Dans la grotte de la Sybille,--du trèfle blanc.

Au cap Mysène,--de la sauge bleue.

Aux Champs-Élysées,--des pervenches.

A Pompéia,--maison de la Félicité,--un bouton d'or.

A Pompéia,--maison des vestales,--des pois chiches.

Au temple de Vénus,--un coquelicot.

Dans l'île d'Ischia,--du persil.

Dans le palais de Néron,--à Rome,--une ortie.

Aux bains de Caracalla,--une lentille.

Au Vatican,--une staticée.

Au jardin Quirinal,--une rose.

Aux thermes de Titus,--une pâquerette, etc, etc.

[GU] 7.--Mademoiselle ***, assez belle danseuse de l'Opéra, passe pour faire de fréquentes infidélités à un ami fort riche,--mais elle a pour principe qu'une femme doit toujours nier tant qu'elle n'est pas prise sur le fait.

--Et si elle est prise sur le fait? lui demandait une camarade.

--Alors il faut encore nier.

Il y a quelques jours, le protecteur arrive violet de colère.

--Cette fois, mademoiselle, lui dit-il, vous ne le nierez pas... j'ai des preuves...

--Des preuves... des preuves,--répondit sans hésiter mademoiselle ***;--des preuves... eh bien! qu'est-ce que ça prouve?

[GU] 8.--Paris est livré au trouble et à l'inquiétude.--Les ouvriers de tous les états, réunis en troupes, envahissent les ateliers et assomment ceux qui veulent continuer à travailler;--trois sergents de ville ont été tués à coups de couteau.

Il y a quelques années, les ouvriers se révoltèrent aux mines d'Anzin--parce que les propriétaires, qui faisaient des fortunes colossales, diminuaient progressivement leur salaire--et avaient fini par ne plus donner que vingt-cinq sous par jour pour un travail fatigant et dangereux.

Il y a quelques années, les ouvriers de Lyon, sans ouvrage et sans pain--se révoltèrent et mirent sur leur drapeau:--_vivre en travaillant ou mourir en combattant_.

Dans ces deux circonstances, la cause des ouvriers était juste.

Aujourd'hui les travaux publics et particuliers suffisent pour occuper tous les bras--et le prix du travail est à un taux raisonnable.--Ainsi les ouvriers ameutés ne demandent pas du pain, ne demandent pas de l'ouvrage.--Les uns demandent à diminuer la journée de travail de quelques heures;--les autres que le tarif du travail soit égal pour tous, quelle que soit la différence de force et d'habileté;--ceux-ci ne veulent pas qu'un ouvrier puisse gagner plus que les autres en travaillant davantage.--Ceux-là s'insurgent contre les progrès de ceux d'entre eux qui, à force d'économie et d'habileté, s'élèvent graduellement à l'état de maîtres et d'entrepreneurs;--MM. les tailleurs ne veulent pas de livrets.

Jamais le hasard ne m'a fait rencontrer un homme ayant faim sans que je lui aie donné à manger.--Jamais un ouvrier sans ouvrage n'est venu me confier sa misère sans que je l'aie aidé et soulagé; ouvrier que je suis moi-même, vivant comme lui de mon travail de chaque jour,--j'en atteste mes voisins et les habitants de mon quartier. Je prends donc le droit de ne pas faire de la philanthropie ampoulée et de la sensibilité emphatique, et je dis franchement que je suis peu touché en cette circonstance du sort des ouvriers.--Quand les ouvriers ont de l'ouvrage, ce n'est pas chez eux que l'on trouve la misère;--c'est dans une classe qu'on leur apprend sottement à envier et à haïr.

Voyez l'employé: à seize ans il entre surnuméraire; il reste au moins quatre ans sans rien gagner;--puis il obtient une place de huit cents francs--et de six cents s'il est dans l'administration des postes, c'est-à-dire trente et un sous par jour, et on exige qu'il soit mis décemment;--et le moins bien payé des aides maçons gagne cinquante sous.

Et je ne vous parle pas du menuisier en voitures qui, à la tâche, peut gagner neuf francs par jour,--des charrons qui gagnent sept francs,--de l'étireur de ressorts qui, à _ses pièces_, peut gagner trente francs dans une journée, etc., etc.

On écrit de longs articles dans les journaux,--on prétend que _l'étranger fomente ces troubles_; on fait surtout honneur de la chose à _l'or de la Russie_. C'est aussi bête que le _Pitt_ et _Cobourg_ de la Révolution de 93, que le _Voltaire_ et _Rousseau_ de la Restauration.

Hélas! mes bons messieurs les journaux;--hélas! mes bons messieurs du gouvernement! c'est à vous qu'en est la faute, et j'ai peu de pitié de vos anxiétés et de votre embarras.--Vous, messieurs du gouvernement, pendant quinze ans,--vous n'étiez pas alors aux affaires,--vous avez crié au peuple qu'il était souverain et maître, que tout devait se faire par lui et pour lui, que tout devait être à lui, que tous ceux qui avaient quelque chose le lui volaient; vous l'avez ainsi ameuté contre le pouvoir d'alors,--il s'est battu, il a renversé le gouvernement dont vous avez pris la place; puis vous avez dit au peuple: «Peuple, tu as conquis le droit de faire ta corvée comme tout le monde!--allons, à l'ouvrage! une demi-truellée au sas, gâchis serré.»

C'est fort bien, mais, dans le partage que vous avez exécuté des choses conquises, vous avez fait des mécontents.--Ceux-là, messieurs des journaux, ont répété contre vous ce que vous aviez dit contre vos prédécesseurs;--ils ont crié au peuple qu'il était plus souverain, plus volé, plus opprimé, plus muselé que jamais;--sauf à le renvoyer à l'ouvrage quand il vous aura renversés pour les mettre à votre place.

Vous avez tour à tour prêché le dogme absurde de l'égalité, qui consiste non à s'élever jusqu'aux autres, mais à abaisser les autres jusqu'à soi.

Et puis vous vous étonnez,--vous demandez niaisement: «Que veut la classe laborieuse?»

La classe _laborieuse_ veut simplement ne _pas travailler_--comme vous,--comme tout le monde.

Vous avez supprimé les maisons de jeu,--mais vous avez fait de la France un grand tripot où tout se joue,--les affaires politiques, les places, les rangs, les honneurs, l'industrie, la fortune;--où les gens qui ont de la noblesse, de la probité et de la force ne trouvent plus rien qui mérite leur ambition, où les gens avides et incapables peuvent tout gagner d'un coup de dé.

Et vous voulez qu'on travaille!

Vous êtes, mes bons messieurs, comme l'élève du sorcier,--il commande aux lutins de lui apporter de l'eau,--puis quand il a assez d'eau, il veut leur dire de cesser.--Mais il ignore la formule cabalistique, et les lutins apportent de l'eau,--il en a jusqu'aux genoux: il crie, il pleure, il se plaint, et les lutins apportent toujours de l'eau,--et ils en apporteront jusqu'à ce qu'il soit noyé.

[GU] 9.--Le journal le _National_ a trouvé dans les émeutes des ouvriers,--dans leur aveuglement,--dans leurs exigences,--dans l'assassinat des sergents de ville, une _nouvelle preuve_ du bon sens des _masses_ et un argument victorieux en faveur du suffrage universel.--Il a ajouté que le gouvernement devrait _faire quelque chose_ à propos des ouvriers.--Le gouvernement, qui n'est pas plus fort, ne trouve rien de mieux que de les faire arrêter et emprisonner.

L'Académie a profité de l'occasion pour mettre au concours cette question pleine d'opportunité: «Tracer l'Histoire des mathématiques, de l'astronomie et de la géographie dans l'_École d'Alexandrie_.

[GU] 10.--J'ai un compte à régler avec M. Desmortiers.--Voici ce que je trouve dans une brochure imprimée déjà depuis quelque temps,--sans que ledit M. Desmortiers ait répondu au reproche grave dont il est l'objet.--Je laisse parler l'auteur de la brochure.

«Le greffe me refusant communication des pièces, à moins d'une autorisation du procureur du roi, je demande cette autorisation à M. Desmortiers, qui me l'accorde le 11 février 1840; mais la communication doit avoir lieu sous ses yeux. Je lui dis que tout ce que je sais, c'est que mon dossier porte le nº 25,601. Il prend la plume, écrit, et le dossier arrive. En le déposant sur son bureau, il me dit que, si je préfère une _expédition_ de l'ordonnance, on me la donnera: j'accepte cette proposition, qui me convenait mieux; alors il met le dossier de côté, et me dit d'attendre. Il me donne une audience, et me dit ensuite que ma présence le gêne. Je me retire; et, après quelques audiences, il me rappelle; mais c'est pour lire sous mes yeux je ne sais quel article de je ne sais quelle loi, qui lui défend de me donner l'_expédition_ qu'il venait de m'offrir. Je demande au moins communication des pièces pour prendre des notes; mais il me répond qu'il me _l'a donnée cette communication_, et je suis forcé de m'en aller.»

A une autre fois, monsieur Desmortiers.--Vous restez sous la haute surveillance de Grimalkin.

11.--Les papetiers, jusqu'ici, n'envoyaient que du papier blanc, et je leur en savais gré.--Un M. Marion envoie du papier couvert de sa prose;--et voici un échantillon de cette prose:

«Les succès que j'ai obtenus m'ont valu l'approbation et la clientèle du monde élégant.»

Dites-moi,--honnête M. Marion,--quel est le but de cette lettre que vous envoyez dans les maisons?--probablement d'acquérir des clients.--Or, comme vous avez déjà le _monde élégant_,--c'est donc au monde non élégant que vous vous adressez?

Suite de la littérature de M. Marion:

«Une lettre n'en sera que plus spirituelle pour être entourée de l'esprit d'un dessin capricieux et léger; un billet empruntera quelque chose à la coquetterie de l'ornement, et on sera presque consolé de n'avoir pas reçu une visite en trouvant chez soi une carte brillante de recherche. Une invitation à dîner paraîtra plus agréable, grâce à la forme, et chacun préjugera de l'élégance d'un bal ou d'une soirée par l'élégance du billet qui convie à s'y rendre.»

Comment, monsieur Marion,--vous, papetier, vous ne respectez pas plus que cela le papier blanc,--vous gâtez avec de l'encre vos _charmants produits_;--il est donc décidé que dans cette manie d'écrire qui s'est emparée de tout le monde on ne trouvera bientôt plus de papier blanc, même chez les papetiers.

[GU] 12.--M. Michel (de Bourges) dîne à la Châtre, et boit à la réforme électorale.

[GU] 13.--On ne peut se dissimuler ceci,--c'est que nous sommes en plein gâchis.--M. Thiers avait été au pouvoir à une époque où le pouvoir était comme un cheval de manège, qui tourne de lui-même, change de pied quand il en est besoin, etc.

Il a trouvé l'allure douce,--il a voulu recommencer, et le voilà en selle;--mais cette fois, le cheval est dehors.--Il a aspiré l'air,--il a gagné à la main--et il s'est emporté;--l'écuyer présomptueux, qui a perdu les étriers, se cramponne de ses petites jambes et de ses petits bras,--empoigne la selle,--la crinière,--et le cheval va franchissant les fossés et les haies jusqu'à ce qu'il trouve un mur pour se casser la tête.

M. Thiers, troublé, étourdi,--ordonne,--signe,--bouleverse.--Tout le monde le laisse faire.--Il a renversé le ministère, ou plutôt les ministères précédents, parce qu'ils n'étaient pas assez parlementaires,--et lui décide, sans assembler les Chambres, les questions les plus graves.--Il dépense des millions sans contrôle.--Deux ou trois journaux seulement, je ne dirai pas ont gardé l'indépendance,--mais ne dépendent pas de lui.

La France est sur le point d'avoir la guerre contre toute l'Europe,--et cela, peut-être, est décidé et commencé au moment où j'écris ces lignes.

M. Thiers est maître de tout.--Son vertige semble avoir gagné tout le monde.--Deux ou trois voix étouffées crient inutilement dans le désert.--M. Thiers joue la France à pile ou face, et la pièce est en l'air.

[GU] 13.--M. Arago dîne à Tours, et boit à la réforme électorale.

[GU] 14.--Voici une autre chose. On parle de mobiliser la garde nationale,--c'est-à-dire que d'un mot, et parce que cela lui plaît, M. Thiers va envoyer tout le monde aux frontières,--vous arracher tous à vos affaires,--à vos plaisirs,--à vos amours,--à votre liberté.

Et on trouve cela tout simple.--Et les journaux hurleurs,--qui, à d'autres époques,--ont demandé qu'on mît tel ministre en accusation parce qu'il avait dépensé quatre mille francs sans l'autorisation des Chambres;--qui ont fait tant d'éloquence ampoulée,--tant de pathos ridicule, contre l'impôt du sel,--sont muets aujourd'hui,--pour l'impôt de la liberté,--pour l'impôt du sang.

Ah! c'est là le gouvernement constitutionnel;--c'est là le ministère parlementaire! cela ne laisse pas que d'être joli.

[GU] 15.--M. Thiers fait tenir à ses journaux un langage demi-fanfaron, demi-conciliant.

M. Chambolle continue à s'en aller en guerre et chante, chaque matin,--à la manière des chœurs d'opéras-comiques:

Allons,

Partons,

Courons,

Volons,

sans bouger d'une semelle.

Tout en faisant siffler le grand sabre de M. Chambolle,--M. Thiers fait défendre la publication de certaines tabatières qu'il trouve belliqueuses.--Un monsieur a mis en vente, chez Susse, un groupe en plâtre, plus estimable par l'idée et les sentiments que par l'exécution.--Cela représentait un voltigeur de la garde nationale,--M. Chambolle, peut-être.

Ah!--à propos,--il faut que je sache si ces grands partisans de la mobilisation de la garde nationale--sont inscrits sur les contrôles--et s'ils ne mettent pas leur bravoure à l'abri de quelque infirmité vraie ou fausse.

En face de ce voltigeur--étaient quatre têtes:--un Russe,--un Anglais,--un Prussien,--un Autrichien. Le garde national croisait la baïonnette et disait: «On ne passe pas.»

Diable!--dit M. Thiers, par l'organe de M. de Rémusat,--ceci est trop fort;--M. Chambolle ayant entonné ce matin dans le _Siècle_,--le: «Amis, secondez ma vaillance,» de _Guillaume Tell_,--ce serait par trop crâne.

On permit la vente du plâtre, mais on fit supprimer les quatre têtes coalisées et l'inscription.--Il ne resta que le voltigeur croisant la baïonnette contre un verre de Bohême qui se trouvait à côté de lui, dans l'étalage.

Hier matin, cependant,--la tartine Chambolle a été faible, et l'auteur de l'ex-groupe a obtenu d'écrire au bas de son voltigeur: _Il entend quatre voix étrangères_.

On peut voir la chose, qui est assez médiocre, chez Susse, passage des Panoramas.

[GU] 16.--J'ai lu une foule de journaux de toutes couleurs, français et étrangers; j'ai lu des mémorandum; j'ai lu des traités, j'ai lu tout ce que j'ai trouvé à lire sur cette question d'Orient, devenue si grave: tout cela, pour vous éviter la même peine,--et voici le résumé de mes observations:

La France a été invitée à plusieurs reprises à se faire représenter à la conférence tenue par les quatre puissances alliées; elle a été mise au courant de tout ce qui s'est passé. M. Thiers a cru la chose peu importante,--s'est imaginé qu'on ne passerait pas outre sans lui,--et a refusé de tenir compte des avertissements qui lui étaient donnés.

Quand ensuite le traité a été signé, plutôt que d'avouer sa légèreté et son inhabileté,--il a prétendu qu'on l'avait trahi, qu'on avait insulté la France.--C'est pour sauver, non la dignité du pays, mais la vanité de M. Thiers, que nous sommes sur le point d'avoir une guerre qui détruirait, pour un temps qu'il est impossible de prévoir, le commerce, l'industrie, la fortune publique, le crédit,--et qui pourrait avoir pour résultats une situation plus grave que nous n'en avons eu depuis trente ans.

Je sais bien que les vaudevilles et les chansons prétendent qu'un Français vaut quatre Anglais, quatre Russes, quatre Prussiens, etc.; mais il y a dans tous les pays des vaudevilles et des chansons, et on chante à Londres qu'un Anglais vaut quatre Français, quatre Allemands, etc.; à Saint-Pétersbourg, qu'un Russe vaut quatre Français, quatre Anglais, etc.; partout, comme titre de gloire, on dit:

Je suis Français,

Je suis Allemand,

Je suis Anglais, etc.

Qu'un jour de bataille le soleil sorte des nuages et fasse étinceler les piques, les casques et les cuirasses; dans les deux camps, on dira: aux Français, c'est le soleil d'Austerlitz;--aux Anglais, c'est le soleil de Malplaquet;--aux Suisses, c'est le soleil de Morat, etc., etc., pendant que le soleil fait tranquillement mûrir les pommes et les moissons de tout le monde.

Si le progrès de la pensée et de la raison n'est pas une chimère, on doit être revenu, en France, de ce _chauvinisme_, et admettre qu'il y a des gens fort braves dans tous les pays.

On doit admettre que le progrès de la civilisation, tant invoqué aujourd'hui, ne doit pas être--de faire revivre quelque épreuve pâlie d'une époque passée.

La puissance réelle d'un pays n'est plus aujourd'hui dans telle ou telle étendue de terrain,--mais dans l'industrie,--dans le bien-être matériel,--dans le progrès moral. Il vaut mieux avoir dix lieues de chemin de fer chez soi--que vingt lieues de landes conquises chez les autres.--Une découverte comme celle du métier Jacquard a aujourd'hui plus d'importance réelle que la plus éclatante victoire.

Je sais également qu'il y a de fort belles chansons--qui ont pour refrain et pour but d'_engraisser les sillons avec le cadavre des ennemis_.

Mais, comme chaque pays a son patriotisme et ses chansons patriotiques,--il s'ensuit naturellement que ceux que vous appelez les ennemis vous donnent le même titre et veulent également vous employer en guise d'engrais.

On ne peut admirer le patriotisme dans un pays sans au moins le tolérer dans un autre;--et la conséquence nécessaire est qu'il faut fumer la terre avec les cadavres de tous les hommes, ce qui produirait d'excellentes moissons qu'il ne resterait personne pour récolter.

Et que sont devenues ces délimitations de pays?--qu'est-ce que l'industrie,--la raison,--la philosophie, si elles ne réussissent pas à les effacer?