Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 27

Chapter 273,912 wordsPublic domain

Je ne vous parlerai pas du thème lu par M. Auguste Nisard,--ni des gens qui secouent la tête avec de petits mouvements d'approbation, pour se donner des airs de comprendre le discours latin: j'arrive tout de suite au discours de M. Cousin.

Le ministre de l'instruction publique--a commencé par émettre des idées de la force et de la nouveauté de celles-ci:--«_Le collége est l'image anticipée de la vie. Les luttes dont vous sortez sont l'apprentissage de celles qui vous attendent_, etc.;» puis, faisant un retour sur lui-même, il a développé cette pensée,--que le meilleur gouvernement possible est celui où M. Cousin est ministre de l'instruction publique;--il n'a même pas caché que la chose devait s'arrêter à ce point culminant,--que les laborieux enfantements du passé, les efforts, les luttes, avaient enfin obtenu un résultat assez satisfaisant pour que l'humanité fît, comme Dieu après le septième jour:--_Et elle vit que tout était bien, et elle se reposa le septième jour._

«Il vous a été donné de voir la France libre et prospère, à l'ombre de cette admirable forme de gouvernement; cette monarchie constitutionnelle, rêvée jadis par quelques beaux génies, invoquée par les sages, annoncée par Montesquieu, conquise enfin par tant de souffrances et de glorieux travaux, et dernier terme de nos longues vicissitudes! Aimez donc le siècle, aimez le pays qui vous font ces avantages!»

Suivez encore ce bon M. Cousin:

«Et nous devons remercier la divine Providence d'avoir comme choisi notre âge pour y rendre plus que jamais manifeste la loi sublime qui, selon d'antiques paroles, attache par des nœuds d'airain et de diamant la peine à ce qui est mal, la récompense à ce qui est bien.»

Quelle touchante naïveté!--Il est possible qu'à d'autres époques les récompenses dues au mérite aient quelquefois été un peu détournées de leur but;--mais, pour cette fois, la _Providence a choisi_ le moment où M. Cousin est ministre pour montrer la justice des récompenses.

Ceci n'est que ridicule,--passons. Mais voici qui est plus grave:--M. Cousin, après avoir fait cette découverte un peu hardie, que _le collége est l'image de la vie_,--ajoute que l'éducation universitaire _conduit à tout_. C'est un mensonge ridicule que les générations se lèguent les unes aux autres,--mais qui n'a jamais été si mensonge et si ridicule qu'aujourd'hui.

En effet,--quand l'éducation était un privilége, on ne mettait au collége que les jeunes gens destinés à l'église, au barreau, aux lettres et aux douces oisivetés du monde et de la fortune.

Les autres classes de la société se contentaient d'une éducation spéciale, appropriée à l'état qu'elles devaient avoir dans la vie.

Mais, aujourd'hui que tout le monde va au collége,--je ne sais rien d'aussi fou que cette éducation entièrement et exclusivement littéraire à laquelle on astreint la jeunesse pendant dix ans. Je dirai donc contre le système d'éducation actuel:

1º On n'y apprend pas ce qu'on est censé y apprendre;--prenons pour exemple une classe composée de soixante élèves. Il y en a tout au plus dix qui, en sortant du collége, savent passablement le latin et un peu moins bien le grec;--pour les autres, et la mémoire de chacun suffit pour démontrer que je n'exagère pas,--voici comment se passe le temps de leurs études:

1re année.--_Sixième_: On s'amuse pendant les classes--à attacher des bouts de papier à l'abdomen des mouches que l'on regarde ensuite voler--pendant les récréations. Sous le nom de _pensums_, on copie cent fois, deux cents fois, trois cent fois le _Récit de Théramène_,--pour les maîtres sévères,--et _la Cigale ayant chanté tout l'été_, dont les vers sont si courts, pour les maîtres plus indulgents.

_Cinquième._--Des bonshommes, attachés par un fil à des boulettes de papier mâché, sont collés au plafond de la classe;--au printemps, on lâche des hannetons.--On copie toujours le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Quatrième._--On commence à _filer_ régulièrement,--c'est-à-dire--à aller se promener dans les passages ou à la glacière, l'hiver;--l'été à Montmartre ou à l'école de natation, pendant les heures des classes. On continue à copier le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_, pendant les récréations.

_Troisième._--On ne veut plus porter de casquette, on a un chapeau et des bottes, et on cache les livres dans son chapeau et dans ses poches.--On lit la _Pucelle_ de Voltaire et les _Épîtres_ de Parny;--toujours le _Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Seconde._--On joue au billard,--on va au café,--on lit des romans et les journaux;--on écrit aux filles de boutique du voisinage, pendant les classes.--On met des éperons à ses bottes, le dimanche ou quand on file.--_Le Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

_Rhétorique._--Suite de la seconde.--_Le Récit de Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_.

Six ans à copier le récit de _Théramène_ et _la Cigale et la Fourmi_! c'est beaucoup; et, je le répète, ne croyez pas que j'exagère rien.--Et une preuve qu'aucun professeur ne niera,--c'est que, si on prend le dernier élève de la classe de rhétorique, il ne sera pas le premier de la classe de sixième.--Démentez-moi, monsieur Nisard, si ce que je vous dis là n'est pas vrai.--Et regardez autour de vous, dans la société, combien y a-t-il d'hommes qui sachent bien le latin?

2º Après avoir démontré qu'on n'apprend pas au collége ce qu'on est censé y apprendre,--j'ajouterai que, l'eût-on appris,--ce serait, pour quarante sur soixante, une éducation nuisible, ou au moins inutile.

Les professions libérales devraient être réservées aux intelligences de quelque supériorité qui peuvent les faire marcher en avant, et non livrées à la foule qui les encombre et les obstrue. Ce n'est pas ainsi que l'on fait;--mais néanmoins,--sur soixante jeunes gens,--en prenant par portions égales pour toutes professions industrielles, pour les sciences, pour les arts, etc.,--il ne doit y avoir sur les soixante qu'un écrivain tout au plus,--un peintre,--un médecin,--un avocat,--un professeur. En effet, ce n'est, pour l'écrivain, quand ils seront dans la société, que cinquante-neuf lecteurs;--pour le médecin et l'avocat, que cinquante-neuf clients qui n'ont pas toujours des maladies ou des procès, etc.

Eh bien! toute l'éducation est faite au point de vue de l'écrivain. Les cinquante-neuf autres lui sont sacrifiés à des degrés différents:--l'avocat moins que le médecin,--le médecin moins que le peintre,--le peintre moins que le ferblantier.

Je ne prétends pas pour cela que l'éducation de l'écrivain soit bien complète;--car il n'y apprendra que le latin et le grec,--et sortira du collége très-ignorant de la littérature française.

En sortant du collége, à l'exception de l'écrivain,--jusqu'à un certain point,--tous les autres ont à faire leur éducation réelle.

Ainsi,--le résumé de l'instruction de collége est que, pour dix sur soixante,--elle est utile, mais incomplète;

Que les cinquante autres sont censés y apprendre des choses qu'ils n'apprennent pas, et qui ne leur serviraient à rien s'ils les apprenaient.

Et si je répète ici les paroles de M. Cousin:

«Si parmi vous il est un jeune homme qui se soit élevé peu à peu au-dessus de ses condisciples par la seule puissance du travail, n'ayant d'autre appui que sa bonne conscience, d'autre fortune que les couronnes qu'il va recevoir, que ce jeune homme ne perde point courage à l'entrée des voies diverses de la vie.»

C'est pour en tirer des conclusions contraires à celles qu'en tire le ministre de l'instruction publique,--et je dirai à ce jeune homme: Qu'il ne perde pas courage, car il en aura besoin. Non,--en ce temps-ci on n'arrive pas à tout par la _seule puissance_ du travail et de la _bonne conscience_;--pourquoi tromper ces jeunes gens que vous laissez aller? vous le savez mieux que personne,--monsieur Cousin,--tout ce qu'il faut d'intrigues,--d'alliances contre sa conscience, de concessions contre ses principes,--d'humilité avec les uns, et de boursouflure avec les autres;--vous pourriez leur dire qu'il faut baiser la botte de l'empereur de Russie en 1815,--et cirer les souliers de M. Thiers en 1840;--pourquoi les tromper,--monsieur Cousin?

Et je sais un homme qui, lui, n'arrivera à rien, parce qu'il n'a rien fait et ne fera rien de tout cela,--parce qu'il s'est fait une fortune de sa modération et de son dédain;--un homme auquel on avait dit aussi,--dans vos colléges,--quand vous étiez professeur,--monsieur Cousin: «Travaillez, cela mène à tout.» Il a travaillé, vous trouveriez son nom dans les annales des concours généraux; il était un des élèves les plus _forts_ de l'université,--et un jour on l'a lâché,--comme vous en avez lâché un grand nombre hier,--et on lui a dit,--comme vous avez dit hier: «Allez et ne craignez rien.»

Il y a encore, au haut de la rue Rochechouart, une maison où était une pension.--Il fut bien heureux d'entrer là _pour sa nourriture_,--et quelle nourriture! et d'y travailler dix-huit heures par jour, chez un homme qui lui donnait pour logement un chenil sans vitres l'hiver,--et le forçait de boire du vin blanc le matin,--lui qui avait le vin en horreur.--Il dut se trouver heureux de supporter les caprices de cet homme, qui, tous les dimanches, après un dîner meilleur, voulait absolument l'emmener prendre la Belgique, et finissait par se mettre tout seul en route, jusqu'au prochain corps de garde, d'où on le ramenait chez lui.

--Les élèves ont demandé la _Marseillaise_, et applaudi vivement M. Hugo, qui venait voir couronner un de ses charmants enfants.--M. Thiers, pour avoir l'air de laisser quelque chose à la majesté royale, n'en a pas pris la politesse, qui consiste dans l'exactitude;--il est arrivé que le discours était commencé. C'était le seul moyen, pour le petit homme, de n'être pas inaperçu. A l'entrée de M. Cousin, l'orchestre, je ne sais pourquoi,--a joué une marche funèbre;--il est vrai que, dans son discours, il devait proclamer une liberté d'enseignement qui, si elle était accordée de bonne foi, ne tarderait pas à tuer et à enterrer l'université.--Monseigneur Affre, archevêque de Paris, coiffé à la Louis XIII, a l'air d'un jeune homme de trente ans.

[GU] 12.--Des voleurs ont tenté un vol avec effraction à la caisse de ces bons messieurs Roosman et Gerain, au ministère des fonds secrets;--ils n'ont rien trouvé.--Je n'écrirai pas ici ce qu'ils ont écrit à la craie sur les murs, en l'honneur des _dévouements_ et des _désintéressements_ qui les avaient prévenus.

[GU] 13.--Le roi, voulant aller à Boulogne sur le _Véloce_, a été obligé, par le gros temps, de relâcher à Calais.--Arrivé enfin à Boulogne,--il a donné beaucoup de croix d'honneur,--et a appelé les douaniers ses chers camarades.

--Le retour de l'ambassade de Perse--a causé une grande joie dans les coulisses de l'Opéra.--Plusieurs des jeunes envoyés ont reçu, assure-t-on, en présent, des sabres et des décorations--_enrichies_ de strass.

[GU] 14.--On faisait beaucoup de bruit des mémoires que va publier M. Gisquet. En effet, M. Gisquet, âme damnée de M. Thiers, pouvait faire de singulières révélations. On a intrigué, on a promis de réintégrer le gendre de M. Gisquet dans sa recette générale, et M. Gisquet a fini contre M. de Montalivet ce qu'il avait commencé contre M. Thiers.

[GU] 15.--M. Renaud de Barbarin, gendre du vertueux M. Valentin de la Pelouze, vient d'être brutalement nommé conseiller à la cour des comptes.

[GU] 16.--M. de Lamartine a écrit dans le _Journal de Mâcon_ et dans la _Presse_ une longue lettre sur les affaires d'Orient.--Dans beaucoup d'endroits, cette lettre n'est pas digne de M. de Lamartine; mais elle est fort supérieure, en tous points, aux bavardages quotidiens qui commencent les journaux chaque matin.--Les gens vulgaires et les sots ont beaucoup crié contre cette lettre;--ils ne voudront jamais admettre que l'esprit et le talent ne sont pas une infériorité,--qu'un grand poëte est au-dessus et non pas au-dessous de la politique,--et que les hommes d'esprit ne sont pas pour cela plus bêtes que les autres.

Le _Constitutionnel_, devenu pair de France pour avoir fait des paroles d'opéra-comique, ne se peut taire sur les prétentions de M. de Lamartine.

M***, qui n'avait pas lu la lettre, a été disant partout: «Oh! bah! _c'est trop dans les nuages_!» On a dit: «Ce pauvre M***, les nuages commencent si bas pour lui!»

Les élèves de Rome ont envoyé une foule de choses;--l'un, entre autres, un projet de mairie pour le dixième arrondissement.--Envoyez donc des gens à Rome!

J'ai voyagé une fois avec un peintre;--nous avions fait deux cents lieues, quand, un matin, je le surpris dessinant la voiture qui nous avait emmenés de Paris.

--Les gens vulgaires me reprochent ma sévérité à l'égard des femmes;--les autres comprennent que je les aime et que ma sévérité n'est que de l'avarice.--Je suis comme Apollon, qui sent la nymphe se métamorphoser en arbre entre ses bras,--je crains toujours que les femmes ne s'avisent de se changer en quelque chose d'autre.--Si une jolie femme comprenait bien qu'elle a plus de charmes encore parce qu'elle est femme que parce qu'elle est jolie!--Puis-je ne pas faire un bruit horrible quand je suis forcé d'apprendre que les femmes les plus comme il faut passent quelquefois dans la matinée par les mains de quatre hommes qui ne sont ni des maris, ni des amants;

Que le matin elles livrent leurs pieds à un M. Pau,--qui les prend nus dans ses mains, et leur récite des vers d'Horace;

Qu'ensuite un M. Thomassin, qui paraît être le Humann des femmes, leur prend mesure d'un pantalon;

Qu'un M***, je ne sais pas son nom,--je sais seulement que c'est un Polonais... (cassez quelque chose et ajoutez ski), vient leur essayer un corset;

Qu'un _Frédéric_ quelconque vient les coiffer.

Mais je crierai de ma voix la plus forte et la plus retentissante,--mais je dirai que c'est infâme;--que, si elles attachent si peu de prix à elles-mêmes,--nous ne pourrons nous en attacher aucun.

Je leur dirai que, pour un homme qui les aime,--elles n'ont pas un cheveu qui ne soit un trésor, et qu'elles n'ont pas le droit d'être si prodigues d'elles-mêmes.--C'est donc bien ennuyeux le ciel, qu'on a tant de peine à empêcher les dieux de venir barboter dans la fange des rues.

[GU] 17.--_Sur la Bourse et sur ce qui s'y passe_. Il y a une maison de jeu appelée la Bourse, qui rapporte douze millions chaque année au gouvernement.--Le gouvernement nomme lui-même les croupiers, auxquels il donne le titre d'agents de change,--exige d'eux des cautionnements,--et fait mettre, comme je viens de vous le dire, douze millions aux flambeaux.

La Bourse n'a été construite et instituée que pour y faire, à l'abri de la pluie, des paris sur les fonds secrets.

Il est arrivé, le mois dernier, ce qui arrive tous les mois;--il y a eu des différences à payer; les uns ont gagné, les autres ont perdu.--Mais il est arrivé aussi que des gens qui avaient perdu ou qui n'avaient pas joué croyaient avoir des droits à être de moitié dans le jeu des gagnants, qui, disait-on, n'avaient gagné que par la communication opportune et prématurée des nouvelles du ministère.--Un cri d'indignation s'est élevé du sein des journaux; on a hautement désigné M. Dosne, beau-père du président du conseil, comme ayant fait de gros bénéfices.--M. Chambolle s'est plaint vivement dans le salon de M. Thiers;--on allait jusqu'à désigner celui des embranchements des galeries des Panoramas où se tenait M. Dosne, et d'où il envoyait ses émissaires aux agents de change.

Il y a, dans le jeu que l'on prête à M. Dosne, une particularité assez curieuse. M. de Talleyrand, ministre sous l'Empire, fut accusé de gains énormes faits à la Bourse:--l'empereur le fit venir et lui en fit de vifs reproches. «Sire, reprit M. de Talleyrand, qui avait toujours joué la hausse, je ne joue pas à la Bourse, je ne fais que parier pour Votre Majesté.»

M. Dosne a fait tout le contraire;--il a joué la baisse, et conséquemment parié contre son gendre.

--Les gens les plus forts du parti de M. Molé ont exploité la circonstance, et ont tellement harcelé M. Thiers, qu'il a fini par donner dans le piége où est tombé M. Gisquet, lors de son fameux procès.--M. Thiers a ordonné une enquête pour savoir ceux qui avaient répandu de fausses nouvelles, aux termes de cinq ou six lois contemporaines du _maximum_ et de la _loi des suspects_,--et qui, si elles étaient suivies, entraîneraient tout simplement la fermeture et la démolition de la Bourse;--attendu qu'elles proscrivent l'agiotage et non certaines irrégularités dans l'agiotage.--Or, elles sont périmées par cela seul que le gouvernement actuel est fondé sur le crédit, et a lui-même institué les jeux de Bourse.

Il est bon d'expliquer la vérité sur tout ceci. L'enquête est une mystification: parce que celui qui a donné une nouvelle l'a toujours reçue d'un autre,--et celui qui a confié une nouvelle fausse peut l'avoir crue vraie. D'ailleurs, je me sens ému de peu de pitié et de sympathie pour des gaillards qui jouent leur fortune sur des nouvelles de la force de celles-ci, qui ont _réellement_ circulé à la Bourse.

_Première nouvelle_. «Le Taurus a été passé.--Vraiment?--Oui, mais on n'a pu trouver de gué, et on a jeté dessus un pont de bateaux.»

_N. B._ Il peut y avoir parmi mes lectrices une femme qui ait oublié que le Taurus est une montagne.--Je demande pardon aux autres de le rappeler.

_Deuxième nouvelle_. «Eh bien! on a pris Candie.--Ah! et qui?--Les Anglais.--Ah bien! ça va faire une fameuse baisse.--Eh! non, ce sont les Français qui ont pris Candie.--C'est égal, ça va faire une fameuse baisse.»

Quand on jette ces grands cris à propos de la Bourse,--le lecteur tranquille des carrés de papier, organes de l'opinion publique,--se représente toujours d'innocents rentiers, des agneaux de rentiers, qui, effrayés par une nouvelle qui les alarme sur l'existence ou sur la solvabilité du gouvernement, se hâtent de vendre leurs rentes pour le prix qu'ils en trouvent, au bénéfice des gens plus habiles qui ont propagé les nouvelles. Je saisis cette occasion de leur dire qu'il n'est rien de tout cela. On ne vend pas et on n'achète pas réellement de rentes à la Bourse.--On parie sur la hausse ou sur la baisse.--A la fin du mois, le vendeur ne livre pas de rentes à l'acheteur; celui des deux qui s'est trompé paye à l'autre la différence qui existe entre le prix auquel il a acheté ou vendu, et le prix auquel la rente est montée ou descendue.

Il n'y a pas à la Bourse des gens innocents qui sont volés par d'autres, il y a des joueurs qui perdent et des joueurs qui gagnent;--seulement, il y a des gens qui trichent, font sauter la coupe et retournent le roi.--Ces gens-là ne sont pas de niais colporteurs de niaises nouvelles sans autorité; ce sont des gens qui jouent contre ceux-là précisément avec de véritables nouvelles dans leur poche.

Quant aux criailleries des journaux contre la propagation des fausses nouvelles, je leur dirai qu'il n'y a pas un journal qui ne mette en circulation, chaque mois, une vingtaine de nouvelles fausses,--les uns sciemment, les autres par ignorance.

--Voir, pour compléter ceci, le numéro de mars.

[GU] 18.--Il est arrivé un grand malheur à ce pauvre M. Chambolle, député et rédacteur en chef du journal le _Siècle_. Ledit M. Chambolle, dans le numéro du _Siècle_ d'aujourd'hui 25 août,--numéro tiré à trente-deux mille exemplaires,--ainsi que le journal l'affirme lui-même,--M. Chambolle a imprimé que M. _de Lamartine est un niais_.

Ce pauvre M. Chambolle,--je prends la plus grande part à l'accident qui lui arrive,--et je le prie d'agréer favorablement mes compliments de condoléances.

APHORISME.--Les injures sont bien humiliantes pour celui qui les dit, quand elles ne réussissent pas à humilier celui qui les reçoit.

--M***, vêtu de noir, avec un crêpe à son chapeau, est arrêté dans la rue par un de ses amis. «Eh mon Dieu! qui avez-vous donc perdu? lui demande l'ami.

--Moi? je n'ai rien perdu... c'est que je suis veuf.»

[GU] 19.--A propos de la guerre, M. Chambolle a rengainé plus d'à moitié son grand sabre.

Le _Journal des Débats_, comme je l'ai annoncé, se livre à M. Thiers, après une honnête résistance.--Vieux coquet de M. Bertin.

--M. Thiers disait hier: «Je suis réellement fait pour le métier que j'exerce;--_j'ai beaucoup de chagrins_, et cependant je dors bien, je mange beaucoup et je digère on ne peut pas mieux.»

[GU] 20.--Il y a quelques années, il est venu d'Angleterre un usage ridicule qui consiste à mettre sur les lettres et sur les cartes de visite le numéro avant le nom de la rue:--cet usage subsiste encore.

Or, l'adresse qu'on met sur une lettre a pour but de faciliter au facteur de la poste, au domestique ou au commissionnaire qui en est chargé, la recherche de la personne à laquelle on écrit.--Il est évident qu'il commence par chercher la rue, qu'une fois dans la rue il cherche le numéro,--et qu'arrivé au numéro, il demande la personne.

J'ai cru ne pas devoir me soumettre à cette innovation, et conformément à l'ordre logique,--j'ai mis la rue et le numéro sur la première ligne de l'adresse et le nom au-dessous.--Cette forme d'adresse a trouvé des imitateurs et elle deviendra générale.--Tout donne à penser que je n'aurai pas mis plus de dix ans à faire cette révolution pacifique.

--Grand scandale!--Le général Bachelu demande la dissolution d'une société qu'il a formée avec MM. Laffitte,--Arago,--et Dupont de l'Eure,--pour cause de dol et fraude;--on va plaider.

[GU] 21.--Je l'avais bien prévu, la curée a été insuffisante pour le nombre et la voracité des compagnons de chasse de M. Thiers;--tout est dévoré,--et aux cris de joie succèdent quelques cris de colère;--la meute est furieuse; quelques-uns commencent à tourner sur le maître des regards sanglants et irrités,--et nous ne tarderons pas à voir que plusieurs vont se ruer sur M. Thiers--et chercher en lui un appoint de curée.--M. Thiers, toujours confiant et imperturbable,--disait hier en se rasant: «Il faut que la Providence ait bien de la confiance en moi, car, chaque fois que j'arrive au pouvoir, elle semble me réserver les affaires les plus embarrassantes.»

Octobre 1840.

Mort de Samson.--M. Joubert.--M. Gannal veut _empailler les cendres_ de l'empereur.--M. Ganneron économise une croix.--Une belle action.--Une vieille flatterie.--M. de Balzac et M. Roger de Beauvoir.--Madame Decaze au Luxembourg.--Contre les voyages.--Une guêpe exécutée au Jockey-Club.--Un mot de mademoiselle ***.--Les ouvriers, le gouvernement et les journaux.--A propos de l'Académie française.--M. Cousin.--M. Revoil.--Notes de quelques inspecteurs généraux sur quelques officiers.--M. Desmortiers placé sous la surveillance de Grimalkin.--Attentat contre le papier blanc.--M. Michel (de Bourges).--M. Thiers.--M. Arago.--M. Chambolle.--M. de Rémusat.--Question d'Orient.--De l'homme considéré comme engrais.--M. Delessert.--M. Méry.--Lettres anonymes.--On découvre que l'auteur des _Guêpes_ est vendu à M. Thiers.--L'auteur en prison.--M. Richard.--Avis aux prisonniers.--M. Jacqueminot.--Aux amoureux de madame Laffarge.--Les jurés limousins.--M. Orfila.--M. Raspail.--Le petit Martin et M. Martinet.--On abuse de Napoléon.--Idée singulière d'un _Sportman_.

SEPTEMBRE.--1er.--Voyant le triomphe des causes atténuantes, l'exécuteur des hautes œuvres, Samson, a pris le parti de mourir.

--On demande ce qu'est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse; M. Joubert, agent de change et homme d'esprit, a résumé en un mot les explications que je vous ai données, ô mes lecteurs! sur ce qui se passe dans le susdit tripot.

--Ce ne sont pas, a-t-il dit, les nouvelles qui font les _cours_, mais les cours qui font les nouvelles.