Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 26

Chapter 263,827 wordsPublic domain

Le fait est vrai: la rente a baissé énormément.--On assure que M. _Thiers_, qui jouait alors la baisse,--probablement dans la prévision et la confiance qu'il ne pourrait tarder à faire quelque haute bévue, aurait trouvé immédiatement sa fiche de consolation.--Les journaux ministériels, alors,--anciens organes du vieux libéralisme,--qui avaient eu tant de mal à glorifier l'Angleterre,--se sont sentis à l'aise quand le maître leur a permis de l'appeler comme autrefois: _Perfide Albion_ et _Carthage des temps modernes_.--Le _Constitutionnel_--a mis de côté, d'une façon tout, à fait crâne, son vénérable et proverbial bonnet de coton. M. _Chambolle_,--rédacteur en chef du _Siècle_, a pris son air le plus martial,--et a entonné le chant de guerre.--Il a appelé la France aux armes,--et, si on ne l'avait arrêté, je crois qu'il partait tout seul.--M. Chambolle plaisante peu avec les _puissances étrangères_,--et je leur conseille de se bien tenir, si elles ne veulent avoir affaire à lui.--«On veut humilier la France,--s'écrie M. Chambolle,--c'était bon sous les ministres pusillanimes qui nous ont précédés,--mais, à présent, nous avons M. Thiers!»

Le _Siècle_ a trente mille sept cents abonnés,--ce qui suppose un peu plus de quatre cent mille lecteurs.--Je me trompe fort, ou il y a, aujourd'hui et jours suivants, en France, quatre cent mille personnes qui riront aux éclats en voyant M. Thiers métamorphosé en foudre de guerre par le zèle exalté de M. Chambolle.

En tous cas, voilà les _puissances_ averties, elles s'arrangeront comme elles pourront.--Gare M. Thiers! gare M. Chambolle!--On parle d'assembler les Chambres; je ne sais, cette fois, quelle attitude prendront les avocats qui sont censés représenter la France,--mais je n'ai pas oublié--la haine qu'ils ont toujours témoignée contre les illustrations militaires, et les avanies qu'ils ont faites, chaque fois qu'ils en ont trouvé l'occasion, à tout ce qu'il y a de noble et de grand en France.--Je m'en rappelle un exemple entre mille; il y a deux ans et demi, après la prise de Constantine,--le gouvernement demandait une pension de douze mille francs pour la veuve du général _Damrémont_, tué sur le champ de bataille;--les avocats ont chicané, lésiné et réduit la pension à six mille francs.

Le lendemain, on en demanda une de trois mille francs pour la veuve du colonel Combes.

Le colonel Combes, à la tête de la deuxième colonne, avait décidé la prise de Constantine; la ville était prise, il était revenu annoncer la victoire au duc de Nemours.--Seulement alors on s'était aperçu qu'il était blessé à mort.

Une longue discussion eut lieu à la Chambre, et les avocats s'élevèrent à un remarquable degré de honteuse chicane.

On demande si la mort du colonel pouvait être considérée comme service extraordinaire, ou si c'était simplement une affaire ordinaire, l'exécution d'une consigne. Quelques avocats, et, il faut le dire, M. le général Doguereau, soutinrent cette bizarre interprétation.--M. le général Doguereau termina par cette remarquable naïveté:

«J'admire autant que qui que ce soit les paroles prononcées par le colonel Combes mourant; mais ceux qui ont été tués auraient pu en dire autant si la mort ne leur avait pas coupé la parole.»

On regretta que M. Doguereau n'eût pas ajouté que Combes, un quart d'heure avant sa mort, était encore en vie.

Cependant, on vote par assis et levé.

«Il est accordé, à titre de récompense nationale, une pension de trois mille francs à la veuve du colonel _Combes_, tué sur la brèche de Constantine.»

L'article fut adopté à une majorité de plus de soixante voix; les avocats avaient eu un peu de vergogne; ils n'avaient pu, sans rougir, voter contre la pension, mais, à une seconde épreuve, au scrutin secret, les avocats, plus libres,--firent rejeter la pension;--plus de soixante membres de la Chambre--qui s'étaient levés pour la pension,--votèrent contre au scrutin secret.

[GU] 94.--J'ai reçu, de _Montreuil_, une lettre d'un monsieur fort indigné des paroles légères que je me suis permises sur _son endroit_;--la langue de Montreuil est trop différente de celle qu'on parle en France--pour que je puisse en citer des fragments.--J'ai reçu du poëte Antony Deschamps des vers qui m'ont fait le plus grand plaisir.--M. Viennet, dans une lettre écrite à divers journaux,--se plaint des _Guêpes_.--M. Viennet a tort;--j'ai mes torts,--je ne frappe pas sur ceux des autres; d'ailleurs, je n'ai jamais eu occasion de parler de M. Viennet qu'une fois--et c'était dans une circonstance où je devais le faire avec éloges.--Les élèves m'arrivent en foule pour les leçons de trompe.--J'ai rencontré un démonstrateur de figures de cire qui faisait voir--_le notaire Peytel et son complice, M. de Balzac;_--on n'a pas tardé à ordonner à ce brave homme de suspendre son exhibition;--il était fort irrité contre le brillant auteur de tant de beaux romans et disait: «C'est bien petit de la part de M. de Balzac de m'avoir fait défendre de montrer _Peytel_;--Peytel a été guillotiné,--j'ai le droit de le montrer;--M. de Balzac a tort,--je n'ai pas autant d'esprit que lui, mais je n'ai pas fait _Vautrin_.»

[GU] 25.--Les anniversaires de la Révolution de juillet deviennent de plus en plus embarrassants;--le convoi des victimes--et la translation de leurs restes sous la colonne de la place de la Bastille--n'ont excité ni grande émotion ni grand enthousiasme.--Il y avait, dans cette cérémonie, un aspect profondément philosophique peu propre à irriter les passions de la foule.--Les rapports municipaux avaient constaté que, dans les tombes creusées à la hâte, au mois de juillet 1830,--on avait enfoui à la fois et les morts du peuple et ceux de l'armée,--et quelques-uns des gens qui étaient chez eux morts de peur ou de toute autre maladie non politique. Il était impossible de discerner les ossements,--et il a fallu mettre dans les mêmes cercueils et sous la même colonne--amis et ennemis,--ouvriers et soldats,--tous _également victimes_ des passions et de l'avidité de gens qui se portent bien aujourd'hui;--tous tués pour des intérêts qui n'étaient pas les leurs;--tous pêle-mêle--confondus dans la même mort,--dans le même silence,--dans le même néant,--dans la même tombe.

La musique faite par M. Berlioz pour la cérémonie funèbre a eu un grand succès.--La marche funèbre, d'une facture large et simple;--l'hymne d'adieu,--remplie de mélancolique mélodie. L'apothéose est surtout un magnifique morceau plein d'une verve entraînante--et d'un rhythme admirable.--Un officier de la garde nationale étant tombé de cheval,--les personnes qui étaient auprès de lui ont eu peur;--cette peur gagnant de proche en proche,--sans porter avec elle sa cause,--a occasionné un grand désordre de la Bastille à la Madeleine;--une partie de la garde nationale a été mise en déroute.

[GU] 26.--La fête a été commune:--c'est toujours la même fête qu'on donne au peuple,--sous tous les gouvernements,--et en commémoration de n'importe quoi.--La joute à la lance, sur la rivière, a manqué.--Tous les autres exercices ont été supprimés;--aussi serait-il impossible de trouver, sur la Seine, cinq mariniers bons nageurs.--Le feu d'artifice a été d'une grande magnificence.

[GU] 27.--M. Thiers a du malheur:--ce n'est pas assez de sa responsabilité de président du conseil,--il faut que tout ce qui arrive de fâcheux, en ce moment, tombe précisément sur le ministre des affaires étrangères.--A Londres, pendant une visite du duc de Nemours,--il arrive ce que vous savez;--la France est exclue de la quadruple alliance.--A Vienne, M. de Saint-Aulaire,--averti que M. de Metternich lui préparait l'avanie de l'excepter seul des invitations faites aux ambassadeurs,--fait semblant d'avoir oublié sa tabatière à Paris,--et laisse là-bas son secrétaire d'ambassade. M. de Langsdorf,--ignorant l'étiquette,--remet son chapeau sur sa tête, après avoir salué--M. Mensdorf;--est-ce bien Mensdorf que ce monsieur s'appelle?--Mensdorf, Langsdorf,--des noms de cette dureté devraient bien s'arranger pour qu'il ne leur arrivât rien qui force à parler d'eux; M. Mensdorf--jette à terre le chapeau de M. Langsdorf.--A Constantinople, M. de Pontois donne des lettres de recommandation--à un jeune homme qui va contribuer à l'insurrection de Syrie.--En Prusse,--M. Philippe de Ségur, envoyé extraordinaire de France, et M. Bresson arrivent trop tard au palais où ils ont été invités par le roi;--le comte de Ségur veut s'excuser;--Sa Majesté répond en souriant: _Les représentants de la France n'arrivent jamais trop tard en Allemagne_.

_N. B._ Les journaux du ministère ont pris cela pour une phrase bienveillante,--et racontent tous l'incident avec un petit air de triomphe--on ne saurait plus bouffon.

Voici la situation dans laquelle je laisse les choses en m'en retournant à Étretat:

M. Thiers--est entré aux affaires, sous prétexte de cabinet parlementaire et vertueux;--à le considérer comme vertueux, je crois la lecture des derniers volumes des _Guêpes_ assez édifiante et instructive;--à le considérer comme parlementaire,--M. Thiers, partisan effréné de l'intervention et de l'alliance anglaise,--est sur le point de mettre la France en guerre avec toute l'Europe, en commençant par l'Angleterre,--pour défendre la non-intervention.

La rente a baissé de six francs.

M. _Chambolle_, du _Siècle_; M. _Jay_, du _Constitutionnel_; et M. _de Lapelouze_, du _Courrier français_, se sont levés comme un seul homme,--brandissent leurs plumes,--les mettent à leurs chapeaux en guise de plumet--et défient les ennemis de la France.--Mort et furie!--Sabre et poignard!--Damnation!

Septembre 1840.

Prohibition de l'amour.--Le pain et les boulangers.--Injustices de la justice.--La paix et la guerre.--La feuille de chou de M. Villemain.--Le roi sans-culotte.--M. Cousin.--M. de Sainte-Beuve.--La pauvreté est le plus grand des crimes.--Les circonstances atténuantes et le jury.--La morale du théâtre.--M. Scribe.--La distribution des prix à la Sorbonne.--L'éducation en France.--Naïvetés de M. Cousin.--M. Aug. Nisard.--Ce que M. Thiers laisse au roi.--M. Hugo.--Monseigneur Affre.--M. Roosman.--M. Gerain.--Les voleurs avec ou sans effraction.--Le roi et les douaniers.--Un chiffre à deux fins.--Comme quoi c'est une dot d'être le gendre d'un homme vertueux.--M. Renauld de Barbarin.--M. Gisquet et ses Mémoires.--M. de Montalivet.--M. de Lamartine.--M. Étienne.--La Bourse.--M. Dosne.--M. Thiers.--La vérité sur la Bourse.--Une petite querelle aux femmes.--Un malheur arrivé à M. Chambolle.--Aphorisme.--Coquetterie des Débats.--Mot de M. Thiers.--La curée au chenil.

AOUT.--1er.--Un tribunal vient de rendre un jugement par lequel un pauvre diable a été condamné «pour excitation à la débauche, dans son propre intérêt, d'une personne au-dessous de vingt et un ans.»--Mais,--mon Dieu!--ce crime est ce qu'on a appelé si longtemps et jusqu'ici d'une foule de noms plus doux et plus innocents, tels que «faire la cour»--«aimer»--«séduire.»

Au-dessous de vingt et un ans! diable!--quels sont les demi-siècles qui ont ainsi influencé la justice--pour se réserver, sous la protection des lois, toutes les _excitations à la débauche_ qui se pourront faire dans leur belle patrie?

Les femmes n'oseront plus se rajeunir;--celles qui encourront la suspicion de n'avoir pas vingt et un ans seront évitées avec horreur par tout bon citoyen, ami des lois et peu ambitieux des travaux forcés;--et, comme il n'est ni poli ni bien reçu de demander l'âge des femmes,--et que d'ailleurs on pourrait être trompé, il sera prudent de ne s'enflammer qu'après la constatation de quelque signe évident de décrépitude chez l'objet aimé.

[GU] 2.--Il n'est que trop vrai que les hommes en général n'arrivent jamais à trouver ce qui est vrai, simple et juste--qu'après avoir épuisé auparavant ce qui est faux, tourmenté et absurde.

On oblige le boulanger, qui vend un pain d'un certain poids, et en reçoit le prix proportionnel, à livrer un pain conforme au poids convenu et payé. Les boulangers cependant encourent chaque jour des amendes et des notes infamantes pour contraventions à ces ordonnances. Ils prétendent que la réduction que souffre le pain pendant la cuisson ne peut être ni prévue ni appréciée d'avance, que la forme du pain, la chaleur du four et une foule d'autres raisons amènent des variations à l'infini.

Que fait l'autorité?--On consulte des chimistes.--Les chimistes font des expériences,--ne sont pas d'accord entre eux,--et finissent par l'être avec les boulangers, en cela qu'ils renoncent à établir combien un pain perd de son poids pendant la cuisson.

Puis on laisse les choses sur le même pied, et on continue à condamner à cinq francs d'amende les boulangers dont les pains n'ont pas précisément un ou deux kilogrammes.

Or, il faut cependant se décider.--Si c'est sciemment que le boulanger vend à faux poids, il est dérisoire de le condamner à cinq francs d'amende quand le malheureux qui volerait dans sa boutique un pain d'un sou en brisant une vitre expierait son crime par les travaux forcés.--La peine infligée au boulanger qui vole le pain du pauvre doit être au moins égale à la peine du pauvre qui vole le pain du boulanger.

Si c'est involontairement que le boulanger ne donne pas le poids convenu à ses pains,--la peine de cinq francs d'amende doit être supprimée.

Il n'y a rien de si facile à arranger que tout cela. Permettez aux boulangers de faire des pains de la forme et du poids qu'il leur plaira,--et de les vendre pour leur poids, quel qu'il soit;--et dans le tarif comparatif des farines et de celui du pain qui se publie tous les quinze jours, ne fixez plus le prix du pain de quatre livres et du pain de deux livres,--mais seulement le prix de la livre de pain.

Que le pain se vende au poids, et seulement au poids; qu'on n'aille plus demander au boulanger un pain de quatre livres, mais quatre livres de pain,--comme on fait chez le boucher, chez l'épicier, etc.,--et toutes les difficultés disparaissent. Cela est simple, clair, sans objection; ce qui n'empêche pas que je serai bien étonné si on profite de l'avis[A].

[A] On en a profité depuis.

[GU] 3.--Un pauvre saltimbanque, roué de coups par un brutal, porte plainte et fait venir son adversaire devant le tribunal de police correctionnelle. Le pauvre diable est encore tout éclopé.--Plusieurs témoins déposent des faits.--L'agresseur est condamné à... quinze francs d'amende. «Pour qui sont les quinze francs?--Parbleu, pour le plaignant, direz-vous, c'est une faible indemnité pour les coups...--Vous n'y êtes pas le moins du monde. Les quinze francs d'amende sont pour l'État.--Et le saltimbanque?--Le saltimbanque n'a rien.--Pourquoi cela?--Je vais vous le dire: c'est que le saltimbanque est trop pauvre pour s'être _porté partie civile_, c'est-à-dire pour avoir fait l'avance de certains frais.--C'est-à-dire qu'on ne lui donne pas l'argent précisément à cause du besoin plus grand qu'il en a?--C'est cela même.»

[GU] 4.--Le ministère a divisé ses journaux en deux camps: les uns plaident pour la paix,--les autres pour la guerre. En général, les journaux du matin,--M. Chambolle en tête, sont plus belliqueux;--ceux du soir sont plus pacifiques;--peut-être ont-ils peur des ténèbres et des revenants?--Les journaux, en très-petit nombre, qui sont restés dans l'opposition, annoncent tous les matins aux puissances contre lesquelles la France est presque en guerre,--la force et la faiblesse de l'armée de terre et de mer;--quels sont les points fortifiés,--et quels sont les points qui ne le sont pas;--le tout enjolivé de dissertations sur la supériorité de l'Angleterre sur la France, etc., etc.

[GU] 5.--M. Villemain, l'ex-ministre de l'instruction publique, va, deux fois par semaine, passer la journée à Nanterre chez son ami, M. de Pongerville.--M. de Pongerville est un homme d'un esprit facile et conciliant, qui est fort bien avec le monde entier, et qui n'a qu'un regret, c'est de ne pouvoir étendre davantage le cercle de sa bienveillance.--M. Villemain a été vu plusieurs fois se promenant dans le jardin, non pas avec une feuille de vigne,--mais avec une feuille de chou dont il se couvre le visage pour se préserver du contact du soleil;--d'autres disent que c'est pour préserver le soleil de l'aspect de son visage.

[GU] 6.--Le roi Louis-Philippe, fort brave de sa personne, quand il ne s'agit que de lui,--ainsi qu'on ne lui en a fait donner que trop de preuves depuis dix ans,--passe pour beaucoup moins résolu en politique,--et sa prudence a souvent été qualifiée de diverses manières fâcheuses. Cette fois, cependant, il s'est montré fort irrité contre les envoyés des puissances coalisées qu'il a reçus,--et il est allé jusqu'à dire: «Si je ne trouve pas d'autres moyens pour rendre à la France toute son énergie contre l'Europe,--j'irai jusqu'à mettre le bonnet rouge.»

[GU] PARENTHÈSE.--A ce propos, le mois dernier,--en faisant l'énumération des os qui avaient partagé indûment les honneurs rendus aux héros de Juillet,--j'ai oublié plusieurs momies avancées, enlevées du Musée Charles X. Les pharaons ne s'attendaient guère à être mis au nombre des héros morts pour la Charte.

[GU] 7.--Comme j'allais me mettre à écrire,--je suis dérangé par le bruit que fait une mouche qui frappe avec fureur, de sa petite tête, contre les vitraux de ma porte.--J'ouvre et je vois Padocke.

--Maître,--me dit-elle,--M. de Sainte-Beuve a été récompensé de sa démarche près de vous et de sa dénonciation contre moi:--par une ordonnance du 8 août, c'est-à-dire d'avant-hier, il vient d'être nommé conservateur à la bibliothèque Mazarine, en remplacement de M. Naudet.

--Eh bien! Padocke?

--Eh bien! maître?

--C'est une justice rendue à M. de Sainte-Beuve, qui est un homme d'un grand talent. Si cette place avait dépendu de moi, je la lui aurais volontiers donnée pour le plaisir qu'il m'a fait d'entrer chez moi, et je suis enchanté qu'il lui arrive quelque chose d'heureux.

--Mais...

--Mais quoi?

--Pourquoi ne lui a-t-on pas rendu cette justice plus tôt?

--Parce que, Padocke, la place n'était pas vacante.

--Mais...

--Encore?

--Oui..... depuis que M. de Sainte-Beuve est un homme d'un grand talent, et depuis que M. Cousin est ministre,--ce qui est plus récent et durera moins longtemps,--il y a eu des places vacantes à diverses bibliothèques et on les a données à des bureaucrates.

--Que voulez-vous que j'y fasse, Padocke?

[GU] 8. Je lis sur un journal des tribunaux: «La Cour rejette le pourvoi en cassation de Françoise Lebrun,--condamnée à quinze ans de travaux forcés pour crime d'infanticide,--_pour défaut de consignation d'amende_.»

Pourquoi ont été instituées les cours de cassation? Pour casser un jugement mal rendu;--pour annuler une peine mal appliquée;--en un mot, pour contrôler l'exercice de la justice, diminuer les chances d'erreurs, et donner quelques garanties de plus aux accusés.--Or, dans cette circonstance,--et j'en ai vu des exemples nombreux, la Cour déclare que Françoise Lebrun est bien jugée,--non parce que la procédure a été régulière, ou parce que la peine a été appliquée justement et conformément à la loi,--mais parce qu'elle n'a pas consigné une amende. C'est-à-dire qu'il y a, comme du pain, de la justice de première et de seconde qualité; que les juges sont comme les barbiers qui _repassent_, c'est-à-dire rasent une seconde fois ceux qui payent plus cher. C'est-à-dire que Françoise Lebrun est assez bien jugée pour une pauvre femme;--qu'elle a eu de justice ce qu'on peut en avoir pour rien.--C'est-à-dire que, sans argent, dans le sanctuaire de la justice, comme aux spectacles forains, ceux qui ne payent pas n'ont droit qu'à la parade et _aux bagatelles de la porte_.

Si on a institué les tribunaux de cassation,--si on casse souvent les jugements de tribunaux de première instance, c'est que ces derniers peuvent se tromper et se trompent;--c'est qu'il est possible que l'accusé soit injustement condamné;--c'est que Françoise Lebrun n'est peut-être pas criminelle;--c'est que, si elle avait pu consigner l'amende en question, le jugement qui la condamne aurait peut-être été cassé, et elle acquittée par un autre jugement.--Le résumé de ceci est que Françoise Lebrun n'a pas le moyen de ne pas avoir tué son enfant;--qu'elle n'a pas le moyen de ne pas aller aux travaux forcés;--que, sans les _circonstances atténuantes_, qui sont d'invention moderne,--elle eût été condamnée à mort,--et qu'elle n'aurait pas eu le moyen de ne pas être guillotinée.

O μυθος δηλοι οτι...--Cela prouve qu'il y a un crime plus grand que l'assassinat, le vol et le parricide;--un crime plus grand que tous les autres réunis,--un crime qui ne trouve ni grâce ni indulgence:--c'est la pauvreté.

C'est plus sauvage que les sauvages.

[GU] 9.--Encore la justice! encore les circonstances atténuantes. Dans le Gard, une domestique empoisonne _trois fois_ sa maîtresse; le jury la déclare coupable d'empoisonnement, MAIS _avec des circonstances atténuantes_.--En effet, pour avoir besoin de l'empoisonner trois fois, il fallait qu'elle l'empoisonnât bien peu à chaque fois.

_Rosalie Hébert_ empoisonne son mari et l'avoue.--Le jury du Calvados trouve une excuse dans sa jeunesse,--là où j'aurais trouvé un crime de plus; car dans la jeunesse tout est noble et grand, et l'amour absorbe toute la puissance, qui plus tard sera divisée entre toutes les autres passions;--elle est déclarée coupable, MAIS avec des circonstances atténuantes.

Nicolas Roulender, à Montpellier,--viole sa fille,--vit publiquement avec elle. Déféré aux tribunaux, il est condamné, MAIS avec des circonstances atténuantes.--Je voudrais bien que le plus fort des jurés de Montpellier m'expliquât ce qu'il fallait que fit Roulender pour qu'il n'y eût pas dans son crime de _circonstances atténuantes_.

--Le 18 août, le jury de Saône-et-Loire admet des circonstances atténuantes en faveur de Nicolas Manguin, parricide et fratricide.--Ces bons négociants du jury pardonneraient volontiers le treizième crime à celui qui en commettrait douze à la fois.

[GU] 10--Il y a de singulières mœurs au théâtre; l'amour n'ose s'y montrer qu'en ayant le mariage pour but.--Qu'un jeune homme et une jeune fille s'aiment, se le disent, se laissent entraîner,--on criera à l'immoralité.--Il n'en est pas de même s'il s'agit d'inceste ou d'adultère,--la chose paraît toute simple et on n'y trouve pas le plus petit mot à redire;--voir _Œdipe_,--_Phèdre_,--_Clytemnestre_, etc.

Ces idées me sont suggérées par la reprise de la _Neige_, de M. _Scribe_. Dans cette pièce, le roi a surpris les amours de sa fille et du page Eginhard; s'il ne les mariait pas à la fin, la pièce serait réputée immorale.--Mais M. _Scribe_, qui connaît son public, a ajouté ceci à la légende:--à savoir que le père jette _plaisamment_ dans l'esprit de sa fille et de son gendre l'idée qu'ils sont frère et sœur, et par conséquent incestueux. Personne n'a songé à trouver cela odieux et révoltant qu'un père salisse ainsi la pensée de sa fille.

[GU] 11.--LES PRIX DE LA SORBONNE ET L'ÉDUCATION EN FRANCE.--Il y a, en France, beaucoup de bonnes gens qui croient que l'on change quelque chose;--voyez cependant,--ô bonnes gens,--les professeurs et les avocats que vous avez mis à la tête du pays,--n'ont-ils pas rempli les robes et les simarres de leurs prédécesseurs d'autant de morgue pour le moins qu'elles en ont jamais contenu?--Il faut le dire, en France, on n'est républicain que par amour pour l'aristocratie. L'égalité n'est pas un état auquel on veut arriver, mais par lequel on espère arriver à autre chose. Nous avons vu M. Cousin trôner à la Sorbonne pour la distribution des prix, précisément comme M. d'Hermopolis,--avec moins de bonne grâce seulement et de dignité.