Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 25

Chapter 253,705 wordsPublic domain

[GU] 7.--Le public a,--entre autres choses,--ceci de ravissant--que, s'il adopte souvent une idée,--sans trop savoir pourquoi,--il se donne ensuite bien garde d'en changer.--Ainsi, vous n'empêcherez jamais d'appeler journaux _ministériels_--la _Presse_ et le _Journal des Débats_, qui font à M. Thiers, c'est-à-dire au pouvoir actuel, une opposition violente et systématique;--ni journaux de l'_opposition_,--le _Courrier Français_, le _Constitutionnel_,--le _Messager_, le _Siècle_, qui appartiennent au ministère.

On a beaucoup ri, hier, au _Café de Paris_, en voyant entrer à la fois deux journalistes fort connus,--l'un, que l'on donne pour type du journalisme corrompu,--est un jeune homme qui venait bourgeoisement dîner en tête-à-tête avec sa femme,--l'autre,--journaliste _vertueux_,--amenait une danseuse célèbre par sa maigreur.

[GU] 8.--M. Thiers s'est tellement enthousiasmé du cheval que lui avait prêté M. Ernest Leroy pour la revue,--qu'il a beaucoup pressé celui-ci de le lui vendre. M. Leroy s'y est refusé; parce que ce cheval est un présent du duc d'Orléans.--M. Thiers s'est adressé alors au prince royal, qui a dit à M. Leroy: «Vous me ferez plaisir, en cédant le cheval de _Tata_ à M. le président du conseil.»

M. Leroy--ne voulait pas d'abord en accepter le prix,--mais M. Thiers, l'ayant fait _estimer_, lui a envoyé huit mille francs.

Le cheval de _Tata_--n'est certes pas un bon cheval,--mais il a beaucoup d'apparence;--il vaut, du reste, infiniment mieux aujourd'hui qu'à l'époque où le duc d'Orléans l'a donné à M. E. Leroy.

Depuis ce moment--M. Thiers monte à cheval tous les jours,--il s'est installé à Auteuil,--et on le rencontre dans le bois de Boulogne,--suivi d'un domestique à cheval, porteur d'un rouleau de papiers.--M. Thiers travaille à cheval--absolument comme M. Lejars du Cirque-Olympique.

[GU] 9.--Une place de bourreau est vacante;--quarante demandes ont été adressées,--sept sont apostillées par des députés;--les sept candidats bourreaux sont électeurs. Il est facile de se représenter comment cela s'est fait.

--Monsieur,--je vous demanderai votre voix.

--Volontiers,--monsieur,--mais j'aurai besoin de votre appui.

--Monsieur,--il vous est acquis.

--Monsieur,--la place de bourreau est vacante à ***.

--Monsieur,--vous voudriez qu'elle ne fût pas donnée,--vous êtes, comme moi, pour l'abolition de la peine de mort,--vous....

--Pas du tout,--monsieur,--je voudrais être bourreau.

--Monsieur,--je me ferai un vrai plaisir....

--Ayez donc la bonté d'apostiller cette petite pétition que j'adresse au ministre.

--Volontiers,--monsieur.

«Je certifie que N..., excellent père de famille,--garde national irréprochable,--a tout ce qu'il faut pour faire un bourreau très-distingué;--je serai personnellement heureux de voir tomber sur lui le choix de M. le ministre;--je crois qu'il s'en montrera digne à tous égards,--et que le gouvernement n'aura qu'à se féliciter de son utile concours.»

[GU] 10.--L'amiral Baudin était arrivé à Cherbourg et avait passé la revue de ses équipages--lorsqu'il a annoncé tout à coup qu'il ne partait pas,--et est retourné à Paris.--Au moment où l'amiral reçut sa mission,--il confia à M. Thiers que M. _Mollien_, consul de France à la Havane, lui était désagréable--et que sa destitution lui ferait plaisir.--M. Thiers répondit: «Nous verrons ça.»

Une fois à Cherbourg, M. Baudin écrivit à M. Thiers qu'il ne mettrait pas à la voile avant que la chose fût faite;--la réponse de M. Thiers fut ambiguë, et M. Baudin retourna à Paris.

Si on ne peut approuver M. Baudin--d'avoir demandé la destitution de M. Mollien comme faisant partie de l'expédition, M. Thiers est sans excuse de ne s'être pas expliqué catégoriquement, et de n'avoir pas refusé formellement ce qu'il ne voulait pas faire.--De ce jour, l'amiral Baudin n'a plus été un bon amiral, et M. Mackau, envoyé à sa place, a passé homme de génie, pour son avancement,--du moins dans les journaux du ministère.--Au résumé, avec toutes ses finesses et toute son habileté,--M. Thiers n'arrive jamais qu'à priver le pays de ce qu'il a de meilleur.

[GU] 11.--Un monsieur, auquel ses parents ont probablement négligé de donner un état,--s'est récemment établi Dieu,--il prétend que le véritable Dieu doit être à la fois homme et femme,--c'est-à-dire _père_ et _mère_, et il s'intitule _Mapah_, nom formé des premières syllabes des deux mots _maman_ et _papa_. Il y a deux ans, les femmes libres adressèrent à la Chambre des députés une pétition tendant à ce que le roi Louis-Philippe fût appelé à l'avenir roi des Français et des Françaises.--On prononça l'ordre du jour,--parce qu'on objecta--que les Françaises étaient comprises dans les Français,--et que rien n'empêcherait, si on accédait à cette première demande, d'être bientôt obligé d'appeler le roi--roi des Français, des Françaises et des chapeliers, etc., etc. Le Mapah a accompli ce vœu des femmes libres.

Je n'ai jamais vu ce nouveau Dieu;--mais il m'a parlé comme l'autre parla à saint Jean dans le désert.--La parole du Mapah--coûte trois sous de port.--Il m'a envoyé quatre pages sur Napoléon et sur Waterloo;--je pense que Dieu parlait hébreu à son peuple,--le langage du Mapah est de l'hébreu pour moi.

Il a écrit également à M. V. Hugo,--et lui a proposé d'être sous-Dieu ou Saint-Esprit,--M. Hugo a refusé.--Il paraît qu'il aime mieux être académicien.--On ne saurait trop porter à la connaissance du public de semblables traits de désintéressement.

Le Mapah date _ses évangiles_ de _son grabat_,--décidément le métier est mauvais, le royaume des cieux n'est pas de ce monde,--et j'admire peut-être trop le désintéressement de M. Hugo.

Le Dieu, m'assure-t-on, daigne se manifester dans divers estaminets,--où il fait la Pâque et communie sous les espèces des échaudés et de la bière; sa foudre se compose d'un rotin, et il s'encense lui-même au moyen d'une pipe culottée.--Il rencontra, un jour, dans un café, M. _Jules Sandeau_, auquel il dit: «Levez-vous et suivez-moi.»--M. Sandeau se leva et s'en alla aussi vite qu'il put aller.

[GU] 12-13.--Étretat. Je me suis mis à l'eau hier,--et je me suis dirigé vers la ligne d'un beau bleu sombre que forme la mer à l'horizon,--j'ai rencontré une barque de pêcheur, elle était--montée par mon ami Samson;--je l'ai hélé.

--Tiens!

--Monsieur Alphonse!--Eh bien! comment que ça va?

--Bien, mon ami Samson,--et vous?--Avez-vous du genièvre à bord?--il y a longtemps que je suis à l'eau, et cela ne me ferait pas de mal.

--Non, mais voici deux beaux homards que je vous donnerai pour votre dîner.

Et Samson me montra des homards bleus étendant leurs grosses pattes et ne saisissant que l'air avec leurs pinces formidables.

--Merci,--mon ami Samson,--mais pour le moment j'aimerais mieux du genièvre.

--Eh bien!--allez-vous-en encore au large,--tournez la porte d'aval--et vous rencontrerez Valin, le garde-pêche,--il a de l'eau-de-vie.

--Au revoir,--mon ami Samson.

--Au revoir,--monsieur Alphonse.

[GU] 14.--Madame ***, l'une des sorcières de Macbeth--à laquelle on avait écrit après l'affaire de Strasbourg:--«Prends ton nez de sept lieues et va-t'en.»--Madame *** vient d'essuyer un petit désagrément de douane.--Les préposés, trompés par son aspect militaire et ses moustaches,--n'ont jamais voulu croire que ce fût une femme,--ils ont soutenu que c'était un homme déguisé, et que sa prétendue gorge devait se composer uniquement de dentelles et autres marchandises prohibées.--Ils ont voulu la déshabiller;--Madame *** a réclamé le droit d'être fouillée par une personne de son sexe, comme il est d'usage pour les femmes;--mais la femme préposée partageant l'erreur des douaniers, a refusé longtemps de déshabiller ce _monsieur_, et ne s'est décidée qu'à grand'peine.

[GU] 15.--Je vous vois bien, Padocke--vous bourdonnez depuis un quart d'heure autour de ma tête,--mais je ne vous écoute pas.--Vous avez, dites-vous, d'excellentes choses à raconter,--j'en suis désolé; mais votre arrêt est porté sans appel,--vous ne reparaîtrez qu'au mois de septembre; on voit bien, du reste,--Padocke,--que vous n'avez rien fait depuis un mois;--vous êtes horriblement engraissée,--prenez garde,--Padocke,--vous seriez la première guêpe qu'on aurait vue prendre du ventre.

Certes, Padocke, après les désagréments que vous m'avez attirés,--ce n'est pas vous que je laisserai parler sur le procès de madame Lafarge,--vous laisseriez encore échapper des choses fort risquées; aussi bien,--je ne dirai rien du fond du procès,--mais je ne puis m'empêcher de parler un peu de Me Coraly, avocat et député.

J'ai lu tous les discours dans cette affaire,--et j'avouerai qu'il a laissé derrière lui l'_Intimé des Plaideurs_.

Dans l'audience du 11,--il commence comme son modèle.

L'INTIMÉ.

Et de l'autre côté l'éloquence éclatante De maître Petit-Jean m'éblouit.....

Me Coraly:

«J'ai appris par l'expérience à me défier des entraînements du talent de Me Bac.»

Et partout cette phrase prétentieuse, boursouflée, redondante, répétant trois fois la même chose;

Et ces fades éloges de la beauté de madame de Léotaud,--et des grâces de madame de Montcreton,--et la réponse de Me Bac par les louanges des _attraits_ de madame Lafarge:--cette galanterie empesée,--et cette ridicule forme de langage qui fait que Me Coraly s'écrie: «On a sali _notre_ vie de jeune fille.»

Comme tout cela a été prévu par Racine!

L'INTIMÉ.

On force une maison; Quelle maison? maison de _notre_ propre juge; On brise le cellier qui _nous_ sert de refuge.

Une chose triste en lisant toutes ces révélations qu'entraîne un procès du genre de celui de madame Lafarge,--c'est de voir tout ce qu'il y a de commun et de mauvais goût dans les coulisses de la vie humaine,--combien peu il y a de gens qui aient quelque respect pour eux-mêmes,--et qui gardent quelque dignité quand ils sont seuls.--Il semble que, pour la plupart, les bonnes manières et la distinction soient un rôle fatigant dont on ne saurait trop vite se débarrasser; il semble voir des chiens savants retomber sur leurs quatre pattes aussitôt que leur maître détourne la tête.--Il y a une foule de gens qui, sitôt qu'ils se croient seuls, n'ont rien de plus pressé que de mettre un bonnet de coton et de ne plus se laver les mains.

On n'aime pas à entendre cette jeune femme ne trouver rien de mieux à dire à l'autre, à propos de son mariage récent, que ceci:--«_N'ayez pas de diamants,--cela fait trop de peine de les perdre._» Que dirait-elle donc de plus s'il s'agissait de la perte d'un enfant?

J'ai fait, à ce sujet, depuis longtemps, une remarque affligeante: c'est qu'il y a beaucoup de femmes avares.--Qu'un domestique maladroit laisse tomber du plateau qu'il porte quelques gouttes d'eau sucrée sur leur robe,--c'est un désespoir qu'on ne prend pas la peine de cacher;--qu'une porcelaine un peu précieuse soit brisée par hasard, que de cris!--que de plaintes!--que de gémissements!--Une bague tombe,--on interrompt la contredanse:--il faut tout déranger pour la retrouver.--Et cette histoire avec M. Clavet!

Non, je n'appelle pas vierge une jeune fille Qui donne des cheveux à son petit cousin, Ou qui, chaque matin, se rencontre et babille Avec un écolier dans le fond du jardin. Je n'appelle pas vierge une fille qui donne Un coup d'œil au miroir sitôt que quelqu'un sonne.

Pour celui-ci, d'abord, pour la première fois, Elle voulut être belle et parée. Par cet autre sa main, dans un bal,--fut serrée; Celui-ci vit sa jambe, un certain jour qu'au bois On montait à cheval.--Un autre eut un sourire, Un autre s'empara,--tout en feignant de rire, D'une fleur morte sur son sein. Un autre osa baiser sa main.

Dans ces jeux _innocents_, source de tant de fièvres Qui troublent les jeunes sens, Un monsieur a baisé, devant les grands parents, Tout en baisant la joue, un peu le coin des lèvres. On a rougi cent fois d'un mot ou d'un regard; On a reçu des vers et rendu de la prose, _Et cætera._--Mais il est une chose, Une seule,--il est vrai,--peut-être par hasard, Que l'on a su garder,--soit par la maladresse Ou l'ignorance du cousin, Ou la,--dirai-je,--la sagesse D'une mère au coup d'œil certain. C'est encore une chose et rare et difficile! Et c'est ce qu'on appelle une vierge!--on l'habille Tout de blanc,--et l'époux se rengorge au matin!

[GU] 16.--Je découvre que je passe définitivement à l'état de _canard_.--On appelle _canard_ en librairie les nouvelles que les crieurs vendent dans les rues,--ou les anecdotes un peu hasardées que publient les journaux,--on est arrivé par _catachrèse_ à donner le nom de canard à celui qui est le sujet de l'anecdote. J'ai compté cette semaine quatre canards dont je suis le héros,--en y comprenant les détails donnés sur un naufrage que je suis censé avoir fait à _Étretat_ avec _Gatayes_, qui n'a pas quitté Paris.

[GU] 17.--Dans un numéro du mois de décembre, j'ai raconté toute la vie de M. Rossi,--les grands journaux, les journaux sérieux,--les journaux qui savent tout,--ont, depuis six mois, largement puisé à cette source sans la désigner jamais,--chaque fois qu'il a été question de M. Rossi.

On vient de le nommer conseiller au conseil royal de l'instruction publique,--et on a fait grand bruit de la démission qu'il a donnée d'une de ses places,--le hasard fait que c'est précisément la moins rétribuée que M. Rossi a abandonnée.

Ainsi, en quittant la chaire d'économie politique qui lui rapportait cinq mille francs,--il a conservé les douze mille francs qu'il reçoit du ministère des affaires étrangères,--les douze mille de l'École de droit.

Les douze mille du ministère de l'intérieur pour la Revue des deux Mondes, dont il fait la chronique politique.--Cette chronique, qui n'a aucun mérite d'aucun genre, était beaucoup plus spirituelle quand elle était faite par des Français.

[GU] 18.--Il y a deux ans et demi, M. Cousin n'était pas ministre de l'instruction publique,--il faisait à la Chambre haute--une opposition tracassière.--Un jour il avait entrepris de faire réciter à M. Molé une sorte de catéchisme ridicule.

--Monsieur le ministre, disait M. Cousin, que feriez-vous s'il arrivait telle chose? que feriez-vous si don Carlos était triomphant, si le colosse du Nord venait à mourir, si la reine d'Angleterre engraissait?

«Hélas! monsieur, ne répondait pas M. Molé, nous avons déjà assez de peine à savoir bien précisément ce que nous faisons, sans encore dire ce que nous ferons.»

--Monsieur, répondait M. Molé, il m'est impossible d'improviser ici un programme complet d'une politique que les événements doivent nécessairement modifier, etc., etc.

Nous ne suivrons pas ces deux messieurs dans le dialogue, nous remarquerons seulement que le professeur Villemain venait de temps en temps en aide au professeur Cousin,--et lui donnait le temps de reprendre haleine.--M. Molé tenait bon, et l'avantage semblait devoir lui rester, lorsque le professeur Cousin imagina un de ces arguments qui bouleversent l'armée de syllogismes la mieux disciplinée.

--Monsieur, dit le professeur Cousin à M. Molé, je vous donne un démenti.

On comprend de quel étonnement, de quelle stupeur, puis ensuite de quelle indignation fut saisie la Chambre dite aristocratique. La plupart des pairs sont des hommes bien élevés,--peu accoutumés à ces façons de Trissotin, à ces interjections de garçon de classe.

M. Pasquier, quand le premier tumulte fut apaisé,--dit au professeur Jean-Vadius Cousin: «Monsieur, je vous fais observer que les paroles dont vous venez de vous servir sortent des convenances parlementaires.»

Et de toutes les convenances possibles, aurait dû ajouter M. Pasquier; mais les membres de la Chambre haute sont des gens comme il faut, qui n'ont pas voulu dire dans une assemblée législative, dont toutes les paroles sont imprimées au _Moniteur_ et lues dans toute l'Europe: «Monsieur, vous êtes un manant.»

[GU] 19. La Chambre des pairs, en rejetant ou en modifiant les lois tardivement présentées par le ministère,--a montré clairement qu'elle n'entendait pas se laisser ainsi abaisser et amoindrir.--M. Thiers a senti le besoin de s'y créer un parti sérieux et il pense à une nouvelle et prochaine fournée.--Le roi n'a pas caché qu'il serait très-difficile sur les noms qu'on lui présenterait. M. Thiers manque de gens suffisamment convenables dans ses relations personnelles;--c'est M. de Rémusat, homme du monde et homme d'esprit,--qui a été nommé _recruteur_.--Voici quelques-uns des noms déjà raccolés:--M. _de Tracy_,--M. _de Lasteyrie_,--le comte _Paul de Ségur_,--l'infortuné _Flourens_,--le général _Lamoricière_--et le général _Duvivier_.--Quelques personnes parlent de M. _Dosne_;--ce M. _Dosne_ ne serait-il pas le même M. _Dosne_ qui dut à la bienveillance de la duchesse d'Angoulême une charge gratuite d'agent de change? Le moment et le prétexte seraient l'arrivée des _cendres_ et on mettrait en tête de la liste:--MM. Gourgaud,--Bertrand--et Lascase.

Dans les familles que voit M. de Rémusat,--on s'efforce de trouver des formules de refus polies;--beaucoup allèguent le mauvais état de leur santé,--quelques-uns demeurent bien loin du Luxembourg,--d'autres redoutent les plâtres neufs,--etc., etc., etc. Le topique violent que veut appliquer à la Chambre des pairs M. le président du conseil--est généralement d'un effet extrêmement passager;--les nouveaux pairs ne tardent guère à comprendre les devoirs et les nécessités de leur position,--comme fit M. de Boissy après qu'il eut été nommé par le ministère du 12 mai.

M. de Villèle redoutait beaucoup cet expédient et ne s'y détermina qu'à la fin. «Chaque pair que je fais,--disait-il,--commence par mettre deux boules noires contre moi.»

[GU] 20. Deux femmes accusées d'assassinat ont été toutes deux condamnées:--la mère, comme auteur du crime, aux travaux forcés à perpétuité,--et la fille complice,--vu des circonstances atténuantes, sera à vingt ans de la même peine.--Or, la mère a près de quatre-vingts ans, et il est certain que la fille passera aux travaux forcés trois fois autant de temps que la mère.

[GU] 21.--Un des _canards_ faits sur mon compte--annonce que je suis _très-laid_;--cette assertion peut jeter dans les esprits des impressions illimitées.--Sans nier la chose au fond, je serai forcé, un de ces jours, d'en fixer positivement les bornes par un bon portrait légalisé,--aussi bien on en a lithographié un que l'on vend ou que l'on ne vend pas derrière certains vitrages;--portrait qui me donne l'air d'un criminel écoutant si le jury admet les _atténuantes_. Si j'étais procureur du roi,--je ne suis pas bien sûr que je ne me ferais pas arrêter sur le seul aspect de mon portrait;--je ne sais si c'est à cause de ce portrait que MM. _Desmortiers_ et _Hély-d'Oissel_, son substitut, ont cru devoir ajouter à mon nom, inscrit au parquet pour quelques condamnations relatives à la garde nationale: «NE MÉRITE AUCUNE INDULGENCE.»

Vraiment, messieurs, je ne sais si vous en méritez beaucoup;--mais je sais que vous en auriez diantrement besoin,--ce que je me propose de développer convenablement en temps et lieux,--patience,--messieurs,--vous voyez que j'ai aussi une police bien faite.--J'aurais, du reste, mauvaise grâce à me plaindre de toutes ces plaisanteries.

Des ennemis de M. de Lamartine s'amusent à envoyer aux divers journaux de Paris--des vers qu'il est censé, pendant le cours de son voyage,--ici, avoir mis sur un album,--là, avoir improvisé dans un banquet, etc, etc.--Ces vers sont, comme vous pouvez le penser, fort indignes de leur auteur prétendu,--et donnent à l'honorable député un certain air troubadour,--qui n'est ni de mode, ni de bon goût, et ne va nullement avec ses façons d'être, qui sont pleines de dignité et de distinction.

Les journaux,--pendant les vacances des Chambres, poussent au degré le plus criminel l'avidité de la copie gratuite.--Je ne pourrais pas citer trois journalistes--qui, un soir qu'il leur manquerait vingt lignes, jetteraient au feu sans hésiter vingt lignes qu'on leur enverrait de dénonciations contre leur meilleur ami. Aussi, saisissent-ils avec un empressement féroce tout ce qu'on leur transmet sur ce pauvre M. de Lamartine.--Le plus mauvais tour qu'on lui ait joué en ce sens est de lui avoir prêté, ces jours-ci, le discours le plus biscornu qui ait jamais été fait.--La scène se passe à _Bagnères_, on chante au poëte une centaine de vers, _improvisés_ par MM. _Soutras_ et _Soubies_.--M. de Lamartine répond:

«Dans l'hommage que vous rendez à la poésie, en ma personne, vous avez employé les deux plus belles langues que Dieu ait données aux hommes, la langue musicale et la langue des vers. Vous ne me laissez pour répondre que _celle_ de mon émotion et de ma reconnaissance.»

Cela rappelle parfaitement cette phrase célèbre: «_De bonne heure surtout; le mien est de te voir._»

«Vous voulez que je vous laisse un souvenir, fait-on ajouter à M. de Lamartine... Je vous laisse celui de votre générosité.»

Ce n'est pas ruineux,--et je recommande aux poëtes, en général, ce genre de présent.

[GU] 23.--Voici qu'il arrive à M. Thiers un des plus terribles désappointements que jamais ait subis un ministre constitutionnel.--On sait que le côté ou le prétexte politique de son entrée aux affaires est l'alliance de la France avec l'Angleterre;--pendant que M. Thiers et les journaux qui lui sont dévoués faisaient grands bruits des toasts portés par M. Guizot, pendant qu'on faisait chaque jour de nouveaux éloges de cette _terre classique de l'industrie_, de ce _berceau des gouvernements constitutionnels_,--l'Angleterre, cette même Angleterre! la Prusse, l'Autriche et la Russie,--ont signé, avec l'envoyé de la Porte-Ottomane,--une convention contre _Méhémet-Ali_, et accessoirement contre la France, soigneusement exclue de cette quadruple alliance.

[GU] Tout le monde connaît la correspondance ministérielle de la rue Jean-Jacques-Rousseau,--dont l'_officine_ est située porte à porte avec l'administration des postes.--M. de l'R., directeur de cette correspondance, est un homme très-intelligent et très-entendu, qui profite de tous les moyens possibles pour accélérer le transport de ses _nouvelles_. On a vu pendant quelque temps un magnifique pigeonnier sur le faîte de sa maison,--servant d'asile à ses voyageurs. Mais, ces jours derniers, M. Conte, administrateur général des postes, l'a fait sommer judiciairement--d'avoir, aux termes de certains vieux règlements de police oubliés, à détruire son pigeonnier, et à plumer et manger ses pigeons,--le choix de la sauce étant abandonné au condamné. Ce prétexte était quelques avanies faites par les pigeons aux voitures de l'administration;--mais la véritable raison est l'horreur qu'éprouve M. Conte pour toute concurrence dans le transport des _lettres et dépêches_.

M. de l'R.--a donné, ce matin, la volée à ses soixante pigeons,--qui se sont dirigés vers différents pays,--portant sous l'aile gauche un billet ainsi conçu:

«Monsieur, M. Conte, directeur général de l'administration des postes, a fait rendre une sentence de bannissement contre nos voyageurs.--Pendant quelque temps, vous recevrez ma correspondance par la voie ordinaire et peu accélérée des malles-postes; mais encore quelques jours, et nous serons en mesure de prouver à M. _Conte_ que tous les _trébuchets_ du monde sont impuissants contre les pattus d'Anvers.»De l'R.»

«_P. S._--La rente a baissé de deux francs quarante centimes à Tortoni.»