Part 22
On avait fait courir le bruit que l'_Empereur de toutes les Russies_ assisterait à la revue.--Le _Siècle_, feuille de M. Barrot, l'avait annoncé dans _le corps du journal_.--Le bruit avait grossi, et de braves gens de mon quartier disaient: «_Il paraît_ que l'empereur de Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»
Beaucoup s'étaient rendus sur la place de la Concorde--par curiosité, et aussi pour humilier l'autocrate par l'aspect de la tenue d'un peuple libre.--Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»
On fut extrêmement désappointé--en ne voyant pas le despote,--ceux qui voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,--et comme ils voulaient crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»
Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l'être l'empereur de Russie.--M. Thiers s'était mis en grande sollicitude du cheval qu'il monterait.--Il s'agissait de trouver un cheval qui eût une belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il avait emprunté à M. Ernest Leroy--un petit cheval arabe que monte ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de M. Leroy appellent ordinairement Tata.
Quand on demandait à M. Thiers ce que c'était que ce joli cheval,--il répondait: «C'est Leroy qui me l'a prêté.--Ah! c'est le roi?--Oui, c'est Leroy.»
Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient: «Tiens, c'est le cheval de Tata.»
On n'a pas assassiné le roi:--décidément la mode en est passée.
M. de Pahlen s'est plaint aux Tuileries,--et a dit hautement que l'empereur de Russie n'était pas et ne devait pas être un canard.
[GU] 13.--Comme, hier, je sortais de la maison que j'habite, rue de la Tour-d'Auvergne, une femme m'aborde et me dit:
--Êtes-vous monsieur Karr?--je voudrais vous parler un moment.
Je m'incline en lui désignant de la main la porte de la maison.
--Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.
Je la salue et j'obéis. Mon domestique était sorti, je m'adresse à la portière pour avoir la clef de mon logis; à ce moment l'inconnue tire un long couteau qu'elle tenait caché dans son ombrelle et m'en porte un coup dans le dos. La portière jette un cri;--moi, d'un seul mouvement, j'avais paré le coup et saisi le couteau.
--Marie, dis-je à la portière, vous laisserez sortir librement madame,--et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette petite conversation.
Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu'elle disait: «C'est impossible, il faut qu'il ait une cuirasse.»
--Parbleu,--dis-je à Léon Gatayes,--qui arriva quelques instants après, en lui montrant le couteau:--j'ai bien raison de dire que ces femmes de lettres sont de bien mauvaises femmes de ménage; en voilà une qui vient de dépareiller une douzaine de couteaux!
--Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau à dépecer.
Puis nous allâmes dîner à Saint-Ouen, et passer le reste de la journée sur la rivière.
Ce matin, j'apprends que l'accident a donné lieu, dans le quartier, à de singulières appréciations.--Quelques journaux ont présenté le fait avec des circonstances bizarres.--Quelques récits me donnent un air de Don Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;--d'autres pensent que c'est une anecdote inventée à plaisir par quelque feuille facétieuse,--ce qui me rendrait complice d'un mensonge que je n'aurais pas démenti; c'est ce qui me détermine à en parler ici.
Mon ami le docteur Lebâtard, qui est venu voir _s'il y avait de l'ouvrage_ m'affirme que la blessure pouvait être fort dangereuse, et certes j'aurais été atteint si on m'avait porté le coup tout droit au lieu de lever le bras au-dessus de la tête, comme font les tragédiens, sans aucun doute dans la prévision de la lithographie qui pourrait être faite de la chose.
Les honnêtes dimensions du couteau sont de trente-huit centimètres de longueur.--La largeur de la lame est de deux centimètres et demi.
Il est aujourd'hui accroché dans mon cabinet au milieu de mes tableaux et de mes statuettes, avec cette inscription:
DONNÉ PAR MADAME *** (_dans le dos_).
Maintenant que tout le monde a pu émettre son opinion sur cette aventure, je vais donner aussi la mienne.
L'auteur de cette exagération--est une femme que j'ai désignée trop clairement dans un volume précédent.--C'est la seule fois, depuis que je publie les _Guêpes_, qu'il me soit arrivé de désigner ainsi une femme à propos de choses dépassant la plaisanterie.--J'ai fait un acte de mauvais goût; je ne suis pas fâché de l'avoir expié. Et, en y réfléchissant, je ne trouve réellement pas qu'elle ait tout à fait tort;--il faut le dire, il y a dans cette manière de ressentir et de venger une injure,--soi-même,--seule,--en plein jour,--quelque chose qui ne manque ni d'énergie ni de courage, et ne manquerait pas de noblesse,--si le couteau n'était pas un couteau de cuisine.
Je le répète,--j'ai fait un acte de mauvais goût, et j'en demande humblement pardon à toutes les femmes.
--Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la guêpe Padocke est mise _à pieds_ pour deux mois.
[GU] 14.--Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j'ai publié il y a fort longtemps:
«Il vient parfois des époques difficiles--où les hommes sérieux,--les grands politiques,--_amis du trône ou amis du peuple_, se disent:--Les circonstances sont graves,--le pays est en danger;--c'est le moment de dîner ensemble et de manger du veau.
»On mange,--on boit,--on parle:--bientôt arrive l'instant où tout le monde parle à la fois et où personne n'écoute;--puis, enfin,--quand on est suffisamment ivre,--on commence à traiter les questions politiques et à discuter le sort des peuples et des rois.
»On appelle ces gueuletons--banquets politiques.»
Ces phrases ont été répétées depuis par plusieurs journalistes qui n'ont pas cité l'endroit où ils les avaient prises--ce qui m'est parfaitement égal,--et, loin de me contrarier, m'a procuré le plaisir de porter ainsi à ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relèveront pas.
[GU] La proposition Remilly était _enterrée_ par la _gauche_, livrée à M. Thiers par M. Barrot.
Rappelons-nous que la proposition Remilly n'avait pour but que d'établir par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant de clameurs,--c'est-à-dire, d'enlever aux ministres la possibilité de payer les _dévouements intéressés_. Le coup porté m'avait paru à moi-même difficile à parer. «Parbleu, messieurs; disait la proposition, voilà dix ans que vous criez contre la corruption qu'exercent les ministres; puisque vous êtes la majorité, puisque vos amis sont aux affaires, c'est le vrai moment de la rendre à jamais impossible.»
Je ne voyais rien absolument à répondre.
Mais je n'avais pas prévu l'argument que voici:
«Chère proposition,--répondirent ces messieurs,--il s'agissait alors de ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;--mais aujourd'hui que nous avons des ministres vertueux et des dévouements désintéressés,--c'est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive Dieu!--proposition ma mie,--le désintéressement est rare;--le désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le désintéressement.»
Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le ministère eut l'air d'approuver la proposition Remilly; mais M. Jaubert,--membre de la Légion d'honneur,--envoya à ses amis, et par mégarde à un de ceux qui n'en étaient pas,--une invitation à venir _enterrer_ la proposition Remilly. Cette lettre de _faire part_,--tombée ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.
Cela devait tuer un ministre et un ministère;--mais dans ce temps-ci--on en voit tant d'autres--que l'on n'y fit presque pas d'attention, et que la proposition Remilly fut enterrée dans l'urne du scrutin.
Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de quatre-vingts couverts chez Véry;--mais, comme ce parti manque d'homogénéité,--comme on l'a péniblement formé d'éléments bizarres,--que c'est une sorte de julienne, de parti-Gibon,--les chefs défendirent qu'on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet on oubliât son rôle, et que l'on s'aperçût que l'on n'était réuni que par l'intérêt.
On remplaça la politique par divers exercices bachiques,--tels que la charge en douze temps--et l'ingurgitation de rhum ou d'eau-de-vie dans le gosier d'un seul coup, sans qu'il touche au palais. L'ingurgitation est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.
L'ingurgitation est susceptible de divers degrés.--Un des représentants de la France, membre de la Légion d'honneur, dans ce mémorable gueuleton,--réussit à boire d'un seul trait une bouteille entière de vin de Champagne.--Quelques autres convives tentèrent de l'imiter, mais ils versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.
Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.
[GU] 15.--Il y a plusieurs mois que j'ai annoncé, en signalant l'appui que le _Messager_ donnait à M. Thiers,--que M. le comte Waleski serait récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu'on va l'envoyer, en effet, auprès de l'empereur du Maroc,--pour lui demander des explications au sujet des secours qu'Abd-el-Kader a reçus de lui.
Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de mes prévisions,--je ferai remarquer le soin avec lequel j'ai cessé de parler de M. Waleski depuis qu'il s'est réfugié dans la vie privée. J'ai, dès aujourd'hui, le droit de le mettre sous la surveillance d'un de mes insectes ailés.
[GU] 16.--Holà! mes guêpes, à moi!--partez, _Mammone,_--_Astarté_--et _Grimalkin_;--je vous confie mes plus intrépides escadrons;--volez à tire-d'aile--sur un mauvais petit village qu'on appelle _Montreuil_, près Vincennes,--un hameau célèbre par la grosseur de ses pêches;--livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n'épargnez ni le sexe, ni l'âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,--et, si je vous désigne de préférence,--_Mammone,_--_Astarté_--et _Grimalkin_,--c'est que je connais votre férocité--et que vous avez pris votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses,--déjeuner d'acide prussique, qui ne peut manquer d'envenimer vos piqûres d'une agréable manière.
Voici ce que je lis dans un journal de l'opinion _avancée_: «Les élections municipales seront vivement disputées dans la commune de _Montreuil_, près _Vincennes_.
«Un fait récent est venu donner une _grande importance_ au choix des électeurs.
«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M. Roussel, _résista_ à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son bataillon, qui ne parut pas à la _fête religieuse_. Les habitants se sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui donner un _éclatant témoignage de leur approbation_ en excluant le maire du conseil municipal.»
M. Roussel,--_Mammone_,--vous entendez.
Comment! _monsieur le chef de bataillon_,--vous faites de l'opposition contre Dieu?--vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être Dieu,--lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,--monsieur Roussel,--lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre mois, qu'on appelle l'été;--donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en donne tant,--lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de bataillon de la garde nationale;--ne le placez pas trop au-dessous de M. Roussel;--ne l'humiliez pas trop;--il a peut-être encore là-haut un vieux restant de grêle,--et les pêches ne tiendraient pas plus aux arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n'ayez pas peur de l'offenser, ce serait trop d'orgueil;--il n'éteindra pas pour cela son soleil,--et vos pêches mûriront,--et aussi le raisin pour le vin que vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre audacieux chef de bataillon.
Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,--tout le monde est pour lui; eh bien! cela ne l'intimide pas; il n'en suivra pas moins la route périlleuse qu'il a osé entreprendre.
Et vous, journaliste,--mon bon ami,--comme vous vous sentez heureux!--Ce n'était pas assez d'avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans ses églises.--Comme Montreuil doit envier Paris!--Paris, où Dieu est sous la surveillance de la haute police;--où, s'il se montrait dans la rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui supprime ce jour de la Fête-Dieu,--où le peuple et les rues étaient propres;--Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,--dans la crainte de n'en plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.
[GU] Mais cette fête dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c'est à lui que toute la nature la donne?--tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d'oiseaux qui chantent; croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous, et qu'après que vous les avez entendues et respirés,--elles s'éteignent et s'évanouissent?
A l'heure sainte où l'on sonne à l'église La dernière prière,--au loin silencieux, Du sol on voit monter comme une vapeur grise Sortant de l'herbe et s'élevant aux cieux. C'est l'encens qu'exhale la terre, C'est la solennelle prière De la création entière au Créateur; Chaque fleur, chaque plante, y mêle son odeur: La _campanule_ bleue en fleurs dans nos prairies, L'_alpén-rose_ le pied dans la neige des monts. Et le grand _cactus_ rouge, hôte des Arabies, Et les _algues_ des mers dans les gouffres sans fonds, L'oiseau son dernier chant dans sa verte demeure, Et l'homme, des pensers qu'il ne sait qu'à cette heure. Ce nuage divin, formé de tant d'amours, Monte au trône de Dieu;--dîme reconnaissante De ce que doit la terre à sa bonté puissante, S'étend..... et c'est ainsi que finissent les jours.
[GU] 17.--On m'envoie une sorte de journal qui s'imprime à cent vingt lieues de Paris, hors de France,--où on donne simplement à entendre que je suis un _mouchard_.
Je n'ai absolument rien à répondre à cela,--l'endroit d'où le journal est daté se trouvant précisément à quatre cent quatre-vingt mille longueurs de canne de celui où je demeure.
--Je reçois une lettre qui commence ainsi:
«Mon cher Alphonse, l'usage étant généralement adopté de présenter une adresse aux victimes bien portantes d'un crime non réussi,--permettez-moi de recueillir ma signature...
»Je vous conseille fort de changer votre paletot de velours contre une cuirasse;--et d'élever à la dignité de janissaire le père Michel, sur la fidélité duquel vous pouvez compter.
»Comte RAPHAEL DE GRICOURT.»
[GU] 18.--Les députés s'en vont, les dernières séances se passent--comme toutes les dernières séances.
Quand il s'agit de se faire élire,--le candidat ne recule devant aucune promesse, quelque fallacieuse qu'elle soit.--Il n'est si haute montagne qui n'obtienne la promesse d'un port de mer, s'il lui en prend la fantaisie.--Vous leur demanderiez une rivière de café à la crème qu'ils n'hésiteraient pas à la promettre.
Aussi, nous divisons les candidatures en candidatures--à l'américaine,--au bonjour,--à la tire,--au renfoncement,--à courre,--au tir,--au miroir,--à la pipée,--au collet,--à la ligne,--au filet,--à l'asticot,--à la mouche artificielle.
On promet comme s'il en pleuvait--des ponts, des fleuves, des chemins de fer, des écoles primaires, des églises, des routes, des chemins, des étalons.
_Chemins de fer._--La surface de la France ne suffirait pas tout à fait aux deux tiers des chemins de fer promis par les candidats.
_Canaux._--Si l'on exécutait tous les canaux promis, il ne resterait pas de place pour les chemins de halage, et à plus forte raison pas pour un seul chemin de fer;--de même que, si l'on exécute les chemins de fer, il faut renoncer à tout canal. Les canaux promis couvriraient, non-seulement l'espace promis aux chemins de fer, mais encore celui réservé aux routes, aux terres labourables, aux bois, aux prairies, aux rues et aux maisons.--Ce serait une inondation, un déluge.
_Ponts_.--Si l'on exécute seulement la moitié des ponts _jurés_ par les éligibles, il ne coulera plus un pouce d'eau à découvert.
_Routes et chemins_.--Il n'y aurait de pavés et de silex que pour un quart des routes et des chemins ferrés sur lesquels comptent les diverses communes de France.
Autant les députés, à la Chambre, ont horreur des questions d'intérêt matériel et d'intérêt local qui ne prêtent ni aux longs discours, ni aux théories; autant les gens qui les envoient ont à cœur ces questions, seul but de la peine qu'ils se donnent pour élire des députés et se faire représenter par eux.
Il n'y a pas un de nos honorables qui n'ait promis un petit pont ou une grande route, suivant les localités; quand ils se présentent aux élections, ils promettent tout ce qu'on veut, ils sont envoyés par vous pour prendre vos intérêts, ils ne l'oublieront pas. Les femmes et les enfants des électeurs les chargent de leurs commissions, ils n'en refusent aucune; ils mettent sur leur agenda:
--Des réparations à l'église;
--Un chapeau pour la femme de M. F.;
--Un polichinelle pour le fils de M. R.;
--Un pont sur la rivière.
--Des pralines à la vanille pour la sœur de M. B.--Pas trop cuites.
--Être extrêmement indépendant.
Une fois à Paris, les uns passent le temps à dire: «Très-bien!»
Les autres à faire de longs discours sur les questions les plus oiseuses, ou à demander des bureaux de tabac pour leurs parents et amis.
La clôture finit par arriver,--et on se dit généralement:
«Je ne suis pas ici pour m'amuser;--il me faut des réparations à l'église, un chapeau vert, des pralines, un pont, un polichinelle et une extrême indépendance.
«Je vais reparaître devant mes commettants, ils vont me demander compte de la manière dont je me suis acquitté de leur mandat. Aurai-je une sérénade ou un charivari?--Illuminera-t-on? me réélira-t-on? ai-je tenu mon pont? me suis-je acquitté de mon chemin?»
Alors les députés les plus muets demandent la parole; ils interrompent les discussions les plus animées pour monter à la tribune et dire:
«Messieurs, je profite de l'attention portée sur la question d'Espagne pour rappeler à la Chambre que la commune de *** (Ardèche) a besoin d'un pont.»
Ou bien:
«Oui, messieurs, comme vient de le dire l'honorable préopinant, la liberté tombe en ruine; mais, ce qui ne tombe pas moins en ruine, c'est notre église et les bâtiments y attenant, à tel point que le curé est forcé d'habiter une maison suspecte.
Sur la fin de la session, ils perdent la tête; leurs diverses commissions se confondent; ils s'écrient: «Député de la France, je serai fidèle à mon mandat; j'ai promis un polichinelle (hilarité), je veux dire une grande route à la ville de ***.»
C'est surtout l'_indépendance_ qui se montre par bouffées; le député le plus ministériel pendant la session devient du jacobinisme le plus effréné; il appelle le ministère antinational; il demande incessamment la parole _contre le projet du gouvernement_; il arrive à la Chambre à la fin d'une discussion dont il n'a pas entendu un mot;--il a acheté le chapeau vert et les pralines; il monte à la tribune, et il dit: «Je ne suis pas de l'avis du ministère.»
Il parle cinq heures pour retrancher trois francs du budget.
Il ne rend plus le salut au ministre dont il assiégeait autrefois l'hôtel.
[GU] 19.--Redouté, le peintre de roses, vient de mourir;--son âme s'est exhalée avec le parfum des dernières roses, à la fin de ce beau mois de juin, où les roses de toute la terre ouvrent leurs encensoirs de pourpre et exhalent toutes à la fois leurs parfums, tellement qu'il semble que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses.
Redouté, qui n'avait rien perdu de son magnifique talent, avait demandé qu'un dernier tableau lui fût commandé;--M. de Rémusat le lui avait promis; mais, en même temps, dans les bureaux du ministère,--on formulait un refus sec et brutal que M. de Rémusat signa sans s'en apercevoir.--A la lecture de cette réponse, Redouté fut si frappé de surprise et d'indignation--qu'il se trouva mal et mourut deux jours après.
[GU] 20.--On a reçu,--sinon au ministère des affaires étrangères,--du moins à l'Opéra,--des nouvelles de l'ambassade en Perse.--Ces messieurs ont si bien fait les affaires là-bas, qu'on a envoyé un bateau à vapeur,--d'une marche très-rapide,--pour leur porter l'ordre de revenir: ils seront à Paris dans le courant du mois d'août.--On sait que cette ambassade n'avait pour but que d'enlever au répertoire certaines entraves. M. Pillet, le nouveau directeur,--membre de la Légion d'honneur,--s'alarme fort de son retour; aussi se met-il en état de défense, et se prépare-t-il à soutenir un siége dans toutes les formes.
Déjà défense a été faite aux danseuses et aux figurantes de paraître sur la scène pendant les entr'actes et dans les moments où leur service ne les y appelle pas.
--En Afrique, le maréchal Valée, membre de la Légion d'honneur,--continue son système d'imprévoyance:--il a défendu sévèrement aux soldats et aux officiers toute correspondance avec l'Europe,--et lui-même ne juge presque jamais à propos d'envoyer des nouvelles au ministère.--A chaque instant, on est dans la plus grande inquiétude au sujet de l'armée d'Afrique.
Il y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer,--un nom qui fera froncer le sourcil peut-être à mes lecteurs les plus bienveillants: c'est celui du général Bugeaud, membre de la Légion d'honneur.--Eh bien! s'il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires d'Afrique--une face nouvelle, c'est le général Bugeaud.--M. Thiers l'avait senti lors de son avénement au ministère, et la nomination de M. Bugeaud était prête;--mais M. _Chambolle_ et M. _Léon Faucher_ s'y sont opposés,--et on maintient le maréchal.
[GU] 21.--J'habite un logement retiré dans un assez beau jardin planté de grands sycomores, d'acacias et de rosiers,--où, réunissant en moi deux personnages d'une fable de la Fontaine,--je suis tout à la fois _l'ours et l'amateur de jardins_. Autour de mon jardin,--il y a sept pianos. Malédiction sur les quartiers tranquilles!
Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers les plus bruyants et les plus populeux de Paris.--Eh bien! de temps en temps, sortent d'une de ces rues un beau livre,--de beaux vers, un beau tableau;--mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des distiques pour l'arc de triomphe de l'Étoile,--des comédies _non destinées à la représentation_, après avoir été refusées à tous les théâtres,--des charades pour l'_Almanach des muses_,--des essais sur les mœurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-là sentent le besoin de la retraite, de la retraite mûre de la méditation,--de la méditation, père des chefs-d'œuvre.
Je suis tombé dans l'erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son inarticulé,--vague, monotone,--continu,--semblable au bruit du vent qui souffle dans les feuilles,--ou de la mer qui brise sur la plage.--Nul son n'arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l'esprit,--mais, au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une idée, et chaque idée une distraction.
Un marchand vient-il à crier dans la rue,--partout ailleurs ce bruit se perdrait dans le bruit général, dans le brouhaha; mais ici vous l'entendez et vous suivez l'idée qu'il vous apporte.