Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 21

Chapter 213,839 wordsPublic domain

[GU] Il y a, dans l'amour, deux phases séparées par une crise difficile.--Le premier attrait de l'amour est la nouveauté. Ce serait si joli une autre femme, s'il y en avait plusieurs. Presque toujours, l'amour meurt, quand la nouveauté s'en va, car alors il n'y a plus rien, la nouveauté n'est plus, l'habitude n'est pas encore; mais, si l'amour survit à cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.

[GU] L'amour, d'ordinaire, ne dure que jusqu'au moment où il allait devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.

[GU] Avec de l'imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une femme; il n'est pas aussi facile de l'aimer.

[GU] C'est une triste chose pour une femme de s'apercevoir que l'homme qu'elle préfère n'est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne partage pas son amour et son admiration pour lui. L'estime des autres pour celui qu'elle aime est pour beaucoup dans l'amour d'une femme, parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce qu'elle sent qu'elle s'identifie à lui, qu'elle ne devient plus qu'une partie de lui-même, et s'absorbe en lui et n'aura plus d'autre considération, d'autre gloire que la sienne.

[GU] Une femme aime moins son amant pour l'esprit qu'il a que pour l'esprit qu'on lui trouve.

[GU] Il n'y a rien d'embarrassant comme d'être trop familier avec une femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si importants.--Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une pression de main n'a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera donner un baiser. Vous pressez le bras, on n'y fait pas attention.--Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne suffit pas de faire naître un sentiment,--il faut en détruire un autre, il faut dire ouvertement. Je vous aime,--et peut-être,--je vous aime d'_amour_.

[GU] L'ami d'une femme peut, à la faveur d'un moment et d'une occasion, devenir son amant; mais l'homme qu'elle n'a jamais vu a mille fois plus de chances que lui.

[GU] C'est surtout quand il n'est pas là, qu'une femme aime l'amant auquel elle ne s'est pas donnée, parce qu'alors elle n'a rien à craindre de lui, elle s'abandonne sans restriction à l'ineffable douceur d'aimer.

En effet, c'est un bonheur d'aimer tel, qu'il nous semble étonnant de voir des femmes demander de la reconnaissance pour l'amour qu'elles donnent, comme si elles n'étaient pas assez récompensées, non-seulement par l'amour qu'elles inspirent, mais aussi par celui qu'elles éprouvent.

[GU] La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son vainqueur, quelque adoré qu'il soit.

[GU] Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif en ce sens, ce qu'une autre femme a de plus qu'elle.--Un peu moins c'est une courtisane, un peu plus c'est une prude.

[GU] On doit juger de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l'effet qu'elle produit.

[GU] Entre les femmes, il ne peut y avoir d'inégalité réelle que celle de la beauté.

[GU] Toutes les femmes sont _la même_; il n'y a de vérité que dans les circonstances.

[GU] La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soins que le reste.--La main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu'elle veut cacher qu'à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

[GU] Si la vertu est une négation, elle devrait consister à ne pas faire, et non à faire un peu plus tard.

[GU] Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues, comme des courtisanes.

[GU] La coquetterie des femmes n'est un crime aux yeux des autres femmes que parce qu'elle gêne la leur.

[GU] Toute femme se croit volée de l'amour qu'on a pour une autre.

[GU] Les femmes n'ont qu'un culte, une croyance, c'est _ce qui leur plaît_. _Ce qui leur plaît_ est sacré; elles lui sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme.

[GU] Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et les affaires.

[GU] Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu'ils se croient en présence d'un rival redoutable, au lieu d'entamer avec lui une lutte d'agréments, d'esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrognés, ou de dire des duretés ou des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence.

Juillet 1840.

Report d'autre part.--Les médailles des peintres.--M. Jaubert.--M. de Rémusat décorés malgré eux.--Un ex-dieu.--M. Cousin.--M. Jouffroy.--Il n'y a pas de savants.--M. Arago.--M. G. de Pontécoulant.--M. Mathieu de la Rodorte.--MM. Étienne.--Véron.--Jay.--M. Neveu.--M. Ganneron.--M. Lherbette.--MM. Baudoin.--Duprez et Eliçabide.--Mme Lafarge et Mlle Déjazet.--Hommage que l'auteur se plaît à rendre à sa propre sagesse.--M. Fauvel, maire d'Etretat.--M. Meyer-Beer.--M. Lemercier.--M. Hugo.--Les tribuns du peuple.--Léon Gatayes.--J. Janin.--Théodose Burette.--Mme Francia Mollard.--M. le vicomte d'Aure.--M. Baucher.--M. Malpertuis.--La revue.--Le puff du gouvernement.--L'empereur de Russie.--M. Ernest Leroy.--Le cheval de Tata.--_Attentat_ du 15 juin.--Portrait du couteau.--Gueuletons.--Convoi, service et enterrement de la proposition Remilly.--Libations.--M. Waleski.--Ordre du jour.--Témérité de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil.--La Fête-Dieu.--Un monsieur découvre que je suis un _mouchard_.--Adresse.--Dernières séances de la Chambre des députés.--Mort de Redouté.--Bohain's french newspaper.--Le satrape Valée.--M. Bugeaud.--Les pianos et les voisines.--La curée.--M. Pariset.--La Chambre des pairs.--M. Pasquier.--Divers Pasquiers.--M. Decaze.--M. de Saint-Aulaire.--M. Auguis.--M. Jouffroy.--M. Chambolle.--M. Gouin.--M. Vincent.--M. Blanqui aîné.--M. de Bourgoin.--M. de Fontenay.--M. Deffaudis.--Gaillardises d'icelui.--On donne une place à M. Dronin parce qu'il a un mauvais caractère.--MM. Laffitte et Arago, aristocrates.--M. de Balzac.--Amende honorable.--_Am Rauchen_.

Report d'autre part.

Mai.--Comme on demandait à M. Thiers si quelques écrivains feraient partie de l'expédition de Sainte-Hélène? «Non pas, a-t-il répondu;--je veux lui laisser toute sa gravité.»

[GU] Après l'exposition publique des tableaux, on a distribué les récompenses clandestines.

Autrefois, c'était dans une séance solennelle que le roi donnait lui-même aux peintres et aux sculpteurs les médailles qu'ils avaient méritées.--Depuis quelques années,--ils les reçoivent à domicile--par un garde municipal;--on ne leur demande pas tout à fait le secret, mais bien peu s'en faut. On attribue ce changement à quelques protestations grossières faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de talent, à la dernière séance royale. Mais il fallait faire mettre les peintres barbus à la porte ou au violon,--et ne pas répondre à un reproche d'injustice dans la distribution des récompenses par une clandestinité qui, entre autres inconvénients, a celui de diminuer singulièrement le prix qu'on attache aux récompenses.

[GU] Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rémusat mettaient une sorte d'orgueil à ne pas avoir la croix;--il y a en effet tant de gens dont on dit: «Pourquoi ont-ils la croix?»--que ce n'est pas une très-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l'a pas. MM. Casimir Périer,--Guizot--et plusieurs autres ministres successifs avaient en vain offert la croix à ces deux réfractaires.

M. Thiers leur a joué le tour de faire signer leur nomination au roi sans les prévenir,--de sorte que, comme ministres du roi, ils ont été obligés de l'accepter et de la porter.

En recevant sa croix,--M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»

Juin.--1.--Je reçois en ce moment des nouvelles d'un dieu chevalier de la Légion d'honneur, qui ne laissait pas de m'inquiéter un peu;--je veux parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m'étais demandé souvent:--Que diable peut-on faire quand on a été dieu?

Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent, chef de l'expédition scientifique envoyée à Alger:--«_Nous avons recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin_.»

M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,--l'autre dieu, vous savez,--l'ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de vieilleries;--après l'avoir traité plus que légèrement et avoir essayé d'en faire un dieu de la branche aînée,--M. Enfantin,--homme fait dieu contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.--M. Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait inventé un _bleu_ nouveau pour les _effets_;--mais ce n'était pas là un avenir ni même un présent,--il s'est fait savant;--c'est bien humble.--Qu'est-ce en effet que d'être _savant_ et surtout relativement à l'histoire naturelle?--c'est simplement passer sa vie à admirer les créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre. Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d'un rival.

Mais,--M. Enfantin est-il de bonne foi? s'il avait découvert quelque animal beau et noble comme le cheval,--ou riche, léger, féerique comme le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je croirais à son humilité et à sa résignation,--comme je crois à celle de ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont résignés à la domination des Bertin, propriétaires du _Journal des Débats_,--et marchent d'un fort bon pas à la fortune et à ce qu'on appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux _crapaud_,--assez _gros_,--_brunâtre_ et _verdâtre_,--un crapaud dont Dieu l'_ancien_ était honteux, qu'il avait caché dans quelque mauvaise flaque d'eau de l'Afrique,--espérant qu'on ne l'y trouverait pas;--à la façon d'un poëte qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;--d'un sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle sous ses doigts.--N'est-ce pas plutôt une dénonciation qu'une découverte:--cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu'il fait votre dieu,--le dieu que vous m'avez préféré;--c'est joli,--n'est-ce pas? vous devez être bien content d'avoir un dieu qui fait des choses comme cela.»

Il est probable qu'on amènera en France les découvertes de M. Enfantin,--pour améliorer, par le croisement des _races_, l'espèce des crapauds dans notre belle patrie.

[GU] 2.--La guerre que l'on fait en Afrique finira par nous paraître très-singulière.--En France, toutes les idées tournent au commerce,--à l'industrie,--aux affaires,--et la guerre entraîne de ces actes auxquels on a besoin d'être accoutumé pour ne pas s'effaroucher un peu.--Un journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «_Le maréchal Valée s'est dirigé sur la plaine du Chétif_,--_détruisant les tribus et incendiant les récoltes sur pied_;--_nos troupes ont fait beaucoup de mal à l'ennemi_.

Et à la page suivante: «_Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;--la guerre qu'il nous fait est celle d'un brigand et celle d'un vandale._»

--J'ai vu également le même jour, dans un seul journal,--deux faits différents,--dans lesquels on trouve ces mots:--«_Il a tué deux hommes._» Dans le premier cas,--l'auteur du meurtre a un pantalon garance, son action est glorifiée;--l'autre a un pantalon noir, il est appelé en cour d'assises. Le premier est un brave soldat qui aura de l'avancement,--le second un lâche assassin qui sera guillotiné.

[GU] 3.--Les philosophes ont peu de succès en ce moment. Tandis que M. Cousin, membre de la Légion d'honneur, _sacrifie aux grâces_,--M. Jouffroy, membre de la Légion d'honneur, se laisse convaincre de s'être fait donner de l'argent sous divers prétextes, dont la plupart paraissent insuffisants. Les mêmes gens qui ont crié le plus haut contre les turpitudes qu'on a dévoilées, ont voté ensuite contre une mesure qui tendait à les rendre impossibles à l'avenir.--Ce qui montre qu'il y avait plus d'envie que de vertu dans leur bruyante indignation.

Du reste, en prononçant la publicité des secours donnés aux hommes de lettres, on se serait mis dans une position difficile.--Du jour où, pour éviter que les fonds du ministère de l'instruction publique soient livrés à des appétits indignes,--on en aura abandonné la répartition à la publicité,--les hommes auxquels on veut les conserver ne les accepteront plus, et de ce moment même il ne se trouvera pour les _consommer_ que ceux-là précisément auxquels on veut les dérober, c'est-à-dire des gens sans talent et sans pudeur.

Il faut prendre garde qu'il n'en soit de cet argent comme des hospices d'enfants trouvés,--où, comme nous l'avons déjà fait remarquer depuis la suppression des _tours_, c'est-à-dire du secret,--on a déposé beaucoup moins d'enfants aux hospices, mais pour en déposer beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-nés ont été, hier, trouvés, dans deux quartiers différents, sur des tas d'ordures.

Le ministère de l'instruction publique est, en France, une des niaiseries les plus graves.--Le ministère n'exerce aucune influence littéraire d'aucun genre;--il n'a aucun rapport avec les hommes qui écrivent;--il ne les connaît pas. Il change les heures des classes et des récréations dans les collèges;--il fixe le _maximum_ des _pensums_;--il modifie la forme des concours. Mais, pour la littérature vivante,--pour celle qui a tant de pouvoir sur les cœurs,--sur les esprits,--sur les mœurs,--il ne sait pas ce que cela veut dire.

[GU] 4.--M. Arago et M. G. de Pontécoulant, tous deux chevaliers de la Légion d'honneur, savants illustres dans le monde entier, ont écrit l'un contre l'autre une brochure,--dans laquelle chacun des deux prouve clair comme le jour que l'autre est un ignorant.

[GU] 5.--M. Mathieu de la Redorte,--membre de la Chambre des députés,--chevalier de la Légion d'honneur, est nommé ambassadeur en Espagne à la place de M. de Rumigny, membre de la Légion d'honneur. M. Mathieu de la Redorte est un homme fort distingué sous plusieurs rapports, et contre la nomination duquel je n'aurais rien à dire, s'il s'agissait d'une autre ambassade; mais sa qualité de parent de Joseph Bonaparte,--et la religion réformée à laquelle il appartient, rendent peu convenable sa mission auprès de SA MAJESTÉ CATHOLIQUE.

Ce témoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:--Décidément ce n'est pas un _Fesse-Mathieu_.

En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du _Constitutionnel_, et c'était une chose assez importante.

La propriété du _Constitutionnel_ est divisée entre MM. Étienne, chevalier de la Légion d'honneur;--Véron, chevalier de la Légion d'honneur;--Jay, chevalier de la Légion d'honneur;--et quelques marchands de vin et de bois retirés, et chevaliers de la Légion d'honneur;--ç'a été de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant l'entrée de M. Véron--dans les conseils, la discussion s'y animait parfois au point qu'on y échangeait des coups de chaise.--M. de Saint-Albin, le père, chevalier de la Légion d'honneur,--y faisait des 18 brumaire presque périodiques.

M. Véron n'y a donc qu'une puissance très-disputée,--et qui peut à chaque instant lui échapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter l'action de M. Roussel, chevalier de la Légion d'honneur, et adversaire de M. Véron dans le conseil,--et par ce moyen, ranger ce vieux carré de papier d'une manière immuable, sous les ordres de M. Thiers;--mais, la nomination signée,--M. de la Redorte a changé d'avis,--et M. Roussel, voyant qu'on ne voulait plus acheter son action, a commencé à dire qu'il ne voulait plus la vendre.

[GU] 6.--Voici des remaniements de préfectures,--comme je l'avais prédit dans un volume précédent.--Mais, que n'ai-je pas prédit dans mes volumes précédents?

Entre autre choses,--l'élévation du petit Martin,--chevalier de la Légion d'honneur.

--Il y a à Versailles une chapelle très-sombre.--Le roi la visitait, et on avait laissé ouverte la porte d'entrée pour donner un peu de lumière.--Sa Majesté demande une lettre à un des chevaliers de la Légion d'honneur qui l'accompagnaient, et dit: «Je peux à peu près y lire;--mais la reine ne le pourra pas.»

M. Neveu, l'architecte, chevalier de la Légion d'honneur, s'approche du roi, et lui dit: «Sire, j'ai trouvé un moyen.

--Ah! tant mieux!

--Un moyen d'une simplicité incroyable.--Il s'agit de remplacer la porte d'entrée qui est pleine, par une porte vitrée.»--Le roi eut beaucoup de peine à faire comprendre à M. Neveu qu'une porte qui ne donne pas assez de jour quand elle est ouverte, n'en donnera pas davantage quand elle sera vitrée.

[GU] 7.--Quand ce volume paraîtra,--M. Ganneron,--député, et chevalier de la Légion d'honneur,--se rappellera-t-il avoir dit dans une maison, hier soir:--_Nous venons de bâcler quinze lois_.

[GU] 8.--M. Lherbette, chevalier de la Légion d'honneur, a adressé des interpellations au ministère relativement aux deux journaux ministériels du soir, le _Moniteur parisien_ et le _Messager_.--Voici le secret de cette petite comédie. M. Baudoin, gérant du _Moniteur_,--et chevalier de la Légion d'honneur,--voudrait anéantir M. Brindeau, gérant du _Messager_, lequel voudrait absorber M. Baudoin.

Le petit _Moniteur_, qui est imprimé à sept mille exemplaires, est préféré par le ministère au _Messager_, qui n'en vend que onze cents, et on lui donne les dépêches les plus fraîches et les meilleures. Le _Messager_, d'après un contrat, est assuré de deux années d'existence.--M. Brindeau, menacé de les passer dans l'abaissement et l'humiliation,--a songé à M. Lherbette, à côté duquel il dîne tous les jours au café de Paris,--et il l'a prié de forcer le ministère à s'expliquer clairement à son sujet;--de sorte que les attaques formulées par M. Lherbette contre le ministère--étaient réellement faites par M. Brindeau, gérant du _Messager_, journal acheté par le même ministère.

[GU] 9.--Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribué les crimes des hommes à l'ignorance,--il est devenu fort à la mode, parmi les assassins et les voleurs,--d'avoir un peu de littérature.--On se rappelle les tragédies et les chansons de Lacenaire;--l'homme à la mode en ce moment est Éliçabide.--Clément Boulanger, qui est un homme de talent et de tact, a eu raison d'écrire aux journaux qui l'avaient annoncé qu'il n'était pas vrai qu'il eût fait le portrait de cet assassin pour le publier.

Voici, au sujet d'Éliçabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez a racontée lui-même avec beaucoup de gaieté et d'esprit:

«Il y a eu,--il y a quelque temps, une fièvre de plâtre incroyable.--On a publié la statuette de tout le monde.--Un marchand, qui n'avait pu placer tous les exemplaires de celle de Duprez,--a imaginé d'envoyer ce qui lui restait en province et de les faire vendre comme représentant Éliçabide. A Bordeaux, le peuple s'est indigné en voyant le scélérat et a brisé plusieurs statuettes.»

Le commerce ne peut manquer de s'emparer évidemment de ce débouché pour les _illustres_ qui lui restent en magasin.--On a déjà envoyé trois cent cinquante Déjazet dans les départements,--pour être vendues sous le nom de madame _Laffarge_, accusée d'avoir empoisonné son mari.

Je me réjouis fort d'avoir résisté à l'honneur du plâtre.

[GU] Lettre de M. Fauvel, maire d'Étretat, m'annonçant la réception des 1,750 francs que nous lui avons envoyés.

[GU] 10.--M. Népomucène Lemercier, membre de la Légion d'honneur, est mort. C'était un assez beau talent et un très-beau caractère.--Voici à l'Académie un fauteuil vacant.--Voyons comment on fera pour ne pas le donner à M. Hugo, membre de la Légion d'honneur.

--Je me trouvais à la campagne hier,--et je voyais des gens du peuple;--des ouvriers, mangeant, buvant, dansant à faire envie.

Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu'ils font à la Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.

Et je me dis,--les Gracques,--ces colosses républicains,--aux jarrets et aux bras d'acier,--au front élevé,--aux cheveux drus et serrés, aux yeux assurés et étincelants, à la voix puissante assez pour remplir le Forum,--ont aujourd'hui pour successeurs de jeunes valétudinaires chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.

Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,--ses malheurs et ses besoins?

Aussi, écoutez-les.--Ce n'est pas la sécurité et la meilleure organisation d'un travail suffisamment rétribué qu'ils demandent pour le peuple.

Non, c'est le droit d'aller voter dans les colléges électoraux, c'est le droit d'aller de temps à autre mettre dans une urne un morceau de papier en faveur d'un avocat ou d'un marchand de bœufs ambitieux, qu'il ne connaît pas.

A voir ces pauvres tribuns,--tristes, moroses, pâles,--étiques,--somnolents, mornes, ennuyés,

A voir le pauvre peuple,--buvant, mangeant, faisant l'amour avec ses puissantes facultés,

On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur pitié pour les seconds; et on s'attriste de voir le bonheur que les phthisiques amis du peuple veulent lui faire à leur taille.

[GU] 11.--Gatayes est allé voir Janin, membre de la Légion d'honneur, et il l'a trouvé fort embarrassé.--Il y a quelques années, il s'est intéressé à une vieille femme qu'il a rencontrée dans la rue.--Il l'a fait entrer dans un hospice, où elle se trouve fort heureuse. La veille, elle avait été malade,--et, ce jour-là, se trouvant mieux, elle s'était dit: «Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin.» Elle s'était fait accompagner par une femme de la maison,--et, à petits pas chancelants,--elle était arrivée à la rue de Vaugirard.--Là, je ne sais comment,--elle avait réussi à monter les étages,--peut-être a-t-elle mis deux heures;--mais enfin elle est arrivée.--Janin l'a reçue de son mieux,--il a déjeuné avec elle et avec Théodose Burette,--Théodose Burette, savant et homme d'esprit, est le Gatayes de Janin,--il a glissé de l'argent dans sa poche,--il a été simple et bon,--il lui a parlé du régime de l'hospice,--il l'a écoutée avec intérêt,--il a retrouvé, pour accueillir cette pauvre femme,--tous ces soins affectueux qu'il garde au fond du cœur depuis qu'il a perdu sa chère vieille tante.

«Allons,--ma bonne,--lui dit-il,--Théodose et moi nous irons vous voir;--il ne faut pas vous fatiguer ainsi à venir; je suis jeune, moi, j'irai là-bas.»

Tout cela était fort bien;--mais la bonne vieille avait épuisé tout le reste de ses forces pour arriver à l'aire du farouche critique.--Quand il fallut descendre l'escalier, ses pauvres vieux genoux fléchirent; en vain Janin, d'un côté,--Théodose Burette, de l'autre, voulurent la soutenir;--impossible de descendre.--A ce moment, Gatayes arriva;--et on lui expliqua la situation. «Parbleu! dit-il,--il faut descendre la vieille sur un fauteuil que nous porterons.»

L'idée est adoptée:--on place la vieille sur un fauteuil,--Gatayes prend les pieds de devant,--Janin et Burette le dossier, et on descend un peu haletant. «Allez,--allez,--la bonne,--disait Burette, il n'y a pas beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vôtre.»

[GU] 12.--Aujourd'hui a eu lieu la grande revue de la garde nationale.--Vers l'heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens violets et apoplectiques;--les malheureux étaient depuis le matin exposés à un soleil ardent,--empaquetés, serrés, ficelés,--comme vous savez;--plusieurs en mourront. O saints martyrs,--priez pour nous.

On s'était beaucoup occupé de cette revue:--dans son humilité, le gouvernement n'avait pas cru devoir compter sur la _sympathie_ de la garde nationale.--Fidèle à son système d'annonces et de réclames,--il avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de pommade mélaïnocôme et d'allumettes pyrogènes.