Part 2
[GU] Je ne me rends pas bien compte du traitement que, dans cette circonstance, on fait subir à Don Carlos, ni quelle loi on lui applique. En sa qualité d'étranger voyageant en France, on doit le laisser circuler librement; ou bien, si on ne trouve pas ses papiers en règle, le faire paraître comme vagabond devant la septième chambre. Que ferait-on si Don Carlos, réclamant le secours des lois françaises, attaquait les ministres, aux termes des articles 114, 115, 116, 117, 341, 342 du Code pénal? En attendant, la princesse de Beira rend fou le préfet de Bourges; elle a découvert que le comte de Lapparent s'appelle M. Cochon, et elle ne lui donne pas d'autre nom. Les feuilles légitimistes, depuis ce temps, consacrent tous les jours une demi-colonne à des paraphrases de fort mauvais goût et de fort mauvaise compagnie sur ce sujet.
[GU] Pendant ce temps, la reine d'Espagne, affermie sur son trône par la trahison de Maroto, distribue des récompenses qu'elle voudrait rendre dignes des services qu'elle a reçus; mais, vu le mauvais état des finances, elle a prodigué les honneurs. Napoléon, qui aimait faire des ducs, c'était sa faiblesse, leur donnait avec le titre de beaux apanages. La reine d'Espagne, par des motifs d'une louable économie, a imaginé des titres métaphysiques; elle a nommé Espartero duc de la Victoire. Ces duchés sont faciles à créer. On parle d'un officier nommé comte de la Sobriété; Maroto est, dit-on, marquis de la Trahison.
La campagne qui a fait sortir Don Carlos d'Espagne s'est faite beaucoup moins avec des soldats qu'avec de l'argent. Ainsi, M. Gaviria vient de recevoir de S. M. la reine la grand'croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique. M. Gaviria aurait fait faire, en faveur de la reine, d'habiles manœuvres à une armée de ducats bien disciplinée. Les journaux de Madrid, qui parlent de cette distinction accordée au banquier Gaviria, ne disent pas si on lui a rendu son argent. Cette question que nous faisons n'est pas aussi saugrenue qu'elle en peut avoir l'air. L'Espagne est connue pour une habileté plusieurs fois éprouvée dans le _vol à la tire et à l'Américaine_.
[GU] On a décidé, il y a quelques jours, dans le conseil de la reine, qu'il fallait prendre une mesure pour «ranimer les espérances des créanciers de l'Espagne.» Ce qui nous paraît devoir inspirer la plus grandes défiance aux petits ex-rentiers ruinés par de gros marchands devenus, depuis, grands citoyens, sous prétexte d'emprunt espagnol, dont ils étaient moins les banquiers que les compères.
[GU] Le gouvernement, si toutefois il y a un gouvernement en France, ressemble beaucoup à certains bourgeois: si un homme ivre leur demande un peu tard l'heure qu'il est ou le nom d'une rue, ils prennent la fuite et disent à leur femme alarmée qu'ils ont été attaqués par quatre hommes, et que, sans leur courage, leur intrépidité et leur sang-froid, ils auraient succombé. Le lendemain, entièrement remis de leur frayeur, ils racontent les détails de leur victoire: «Ils étaient cinq, des figures de galériens, j'en ai jeté trois par terre, les quatre autres ont pris la fuite.»
Le gouvernement s'invente des ennemis formidables, pour se créer ensuite d'éclatantes victoires. On a fait un bruit énorme de la capture de M. Auguste Blanqui. On eût dit que le salut du pays était attaché à la prise de M. Auguste Blanqui.
_Caveant consules!_
_Domine, salvum fac regem!_ Dieu, sauve le roi!
M. Auguste Blanqui ne demandait pas mieux que de se sauver lui-même, et on aurait dû le laisser faire, cela eût évité beaucoup d'embarras et d'ennuis à MM. les pairs, dont les fils ne regrettent plus l'hérédité, tant le métier devient dur et désagréable. Et M. Blanqui, une fois hors de France, n'aurait plus donné le moindre prétexte aux terreurs bouffonnes que l'on faisait semblant d'avoir de lui.
Le plus grand inconvénient de ces ridicules émotions est celui-ci: les agents de la police se mettent à laisser faire tout ce qu'on veut dans la ville. Ou assassine en plein jour dans la rue, on arrête les passants et on les dépouille à huit heures du soir. On enlève le plomb des maisons; la police n'en peut mais. Ses agents boivent et dorment dans les cabarets, se lèvent tard et se couchent de bonne heure; et ils appellent cela «_chercher Blanqui_.»
Si un agent supérieur rencontre le soir, au coin d'une borne, un de ses subordonnés: _hesterno et hodierno inflatus Iaccho_, attendant dans un doux sommeil qu'il plaise à sa maison de passer, le subordonné, brusquement réveillé et interpellé, répond brusquement: «Je guette Blanqui.»
Un autre va passer trois jours à la campagne, assister à la chute des feuilles jaunies. Il aime à contempler la nature parée de ses plus grandes splendeurs; les arbres, plus riches que ceux des Hespérides, tout chargés de feuilles d'or; la vigne ornant les maisons rustiques de festons couleur de rubis. Si on lui demande compte de ses loisirs, il n'a qu'un mot à répondre: «Je suis sur la trace de Blanqui.»
Et un jour on rencontre par hasard M. Blanqui, et on l'arrête; et cependant les forêts les plus célèbres
Sont auprès de Paris un lieu de sûreté.
[GU] Paris n'a plus rien à envier à Athènes. Depuis longtemps, sous prétexte de monuments nationaux, il possède plus de temples grecs que n'en eut la ville de Minerve: aujourd'hui il a son philosophe cynique. M. Cousin a fait un grand scandale: conseiller en service ordinaire, c'est-à-dire avec douze mille francs d'appointements, il s'est vu tout à coup conseiller en service extraordinaire, c'est-à-dire sans honoraires; et, en effet, ce serait un service bien extraordinaire que celui que M. Cousin rendrait pour rien. Il s'est emporté, a écrit dans les journaux, a donné sa démission de ce qu'il appelle «un titre _vain_.»
Mais, ô Diogène! dans cette colère qui vous fait rejeter tout pacte avec un pouvoir ingrat, vous avez oublié de vous démettre également de deux petites places agréablement rétribuées qui vous restent. Prenez garde, ô Diogène! on croira que les titres _vains_ sont les seuls que vous dédaignez, et que vous vous êtes moins occupé, votre lanterne à la main, de chercher un homme que de chercher des places.
Est-il vrai, ô Diogène! que, dans votre retraite, vous composez un _Traité_ dans lequel vous démontrez combien vous méprisez le mépris des richesses?
[GU] Autrefois, il était convenu que les rois, les reines et les princes _immolaient à leurs grandeurs_ les plus _doux sentiments_ de la vie. L'amour n'était nullement consulté dans leurs mariages. C'était sur le cœur des bourgeois que ce dieu exerçait son empire.
Aujourd'hui les bourgeois se sont emparés des _grandeurs_: les rois pensent ne devoir rien _immoler_ à des _grandeurs_ qu'ils n'ont plus. Un journal anglais, en parlant d'un projet de mariage entre la reine d'Angleterre et le prince Albert, ajoute: «Nous savons _de bonne part_ que l'inclination de Sa Majesté pour le jeune prince date de quelque temps.»
En même temps, l'empereur de Russie a envoyé son fils chercher, chez les petits princes allemands, une femme _selon son cœur_. Le prince a trouvé à la cour de Hesse-Darmstadt _une jeune fille du nom de MARIE, que la grande noblesse dédaigne; elle n'a que ses quinze ans et sa beauté, le mariage sera célébré d'ici à un mois_.
Le fils d'un marchand de la rue Saint-Denis, ou du dernier des Dupin, serait fort mal reçu s'il présentait à son père une semblable bru, bonne tout au plus, aujourd'hui, pour un roi de France ou un empereur de Russie.
Les rois se montrent du reste bien avisés de chercher les joies de l'amour dans le mariage; je leur conseillerais peu de les demander à des amours illicites, et de suivre les exemples de Louis XIV, le Grand; de Louis XV, le Bien-Aimé; de Henri IV, le Père du peuple; d'Élisabeth d'Angleterre, dont les erreurs ont été déifiées par leurs contemporains, et acceptées bénévolement par la postérité, que nous avons l'honneur d'être. S. M. Louis-Philippe a fait placer à Versailles, parmi les portraits des rois ses aïeux, et des grands hommes qui ont honoré ou servi la France, ceux des diverses beautés qui ont adouci illégitimement _les ennuis de la royauté_ de ce temps-là.
La presse, le seul gouvernement despotique et arbitraire qu'il y ait aujourd'hui, mettrait bon ordre à de semblables délassements: les journalistes les plus _viveurs_, _dîneurs_, _soupeurs_, _bambocheurs_, les plus exacts à exercer les droits de jambage sur leurs vassales des théâtres, sont trop _vertueux_ dans leurs feuilles pour permettre aux autres le moindre scandale. Le vice, autrefois apanage des grands, aujourd'hui appartient à la classe moyenne; elle l'a conquis et elle saura maintenir ses droits; malheur à qui y toucherait!
On a surveillé de près les affections de la reine d'Espagne; la presse anglaise a signalé chaque regard que sa pauvre petite reine a laissé tomber.
Aux vertus et à la nullité que l'on exige aujourd'hui d'un roi, chaque pays devrait faire canoniser et empailler le premier qui lui mourra, et le déclarer roi perpétuel; l'Académie a bien un secrétaire perpétuel. C'est une fatuité que l'on comprend du reste de la part d'un corps d'immortels.
[GU] Une nouvelle a fort couru chez les feuilles légitimistes et chez les feuilles dites indépendantes.
_N. B._ Je vous dirai dans mon second volume des choses fort réjouissantes sur les deux classes de journalistes: _journalistes indépendants, martyrs de leurs opinions_, et les _journalistes vendus_.
Cette nouvelle est que chaque matin une voiture aux armes du roi de France va vendre au marché Saint-Joseph les légumes des châteaux royaux.
Les marchands se sont faits rois de France, le roi de France se fait marchand de légumes: c'est dans l'ordre.
De tout ceci il résulte que ces paroles des escamoteurs et des tireuses de cartes, du petit Albert et du grand Éteila, se sont réalisées:
«On a vu des rois épouser de simples bergères.»
Reste à savoir si l'on trouvera encore longtemps des bergères assez simples pour consentir à épouser des rois.
[GU] Il y a quelques jours, dans une conversation avec le roi, M. Thiers parut satisfait de quelques explications que S. M. Louis-Philippe voulut bien lui donner sur sa politique.
«Ah! sire, s'écria celui qu'on a plaisamment appelé Mirabeau-Mouche, vous êtes bien fin, j'en conviens, très-fin, mais je le suis encore plus que vous.
--Non, reprit le roi, puisque vous me le dites.»
[GU] Le même M. Thiers a dit de certains ministres nouvellement aux affaires que l'on accuse de manquer de politesse et de savoir-vivre: «Ils se croient vertueux parce qu'ils sont mal élevés.»
[GU] M. Persil a été fort blâmé en son temps d'être venu remplacer à la Monnaie son prédécesseur à peine mort. M. Persil, destitué et réintégré, a cette fois remplacé aussi brutalement un homme vivant, M. Méchin, et dans ce cas-là les vivants crient bien plus que les morts.
M. de Salvandy, l'ex-ministre, a dit à ce sujet: «Méchin, comme un perroquet, est mort par le persil.»
Je ne prends pas la responsabilité du mot, qui est médiocre.
[GU] Je respecte l'institution du jury, comme je respecte toutes les institutions: mais voici un petit raisonnement mathématique que je risque contre ladite institution.
_Tacite_ l'a dit, et _Cicéron_ aussi, et, je crois, tout le monde aussi: la vérité n'a qu'une forme, le faux en a mille; en effet, mettez un seul juge, un cadi, à un tribunal, et donnez-lui une cause à juger; si la cause est un peu embrouillée, il y a une douzaine de manières de juger la question; de ces douze manières une seule est la bonne. C'est déjà assez inquiétant pour l'accusé de jouer sa fortune ou sa vie avec une chance pour lui et onze contre lui. Et certes je suis bien modéré en supposant qu'un homme n'a que onze chances de se tromper dans un jugement. Demandez à un passant quelle est la date du mois, il a tout de suite vingt-neuf chances contre une pour répondre une erreur. Mais, prenant pour base une chance pour la vérité, et onze pour l'erreur qu'aurait un seul juge, douze jurés ont naturelle douze chances pour tomber juste et cent trente et une pour se tromper.
Dernièrement encore deux hommes ont été condamnés à mort par un tribunal et acquittés par un autre comme parfaitement innocents, _malgré_ la _remarquable_ plaidoirie de M. le procureur du roi de l'endroit.
Il n'y a rien au monde de si ridicule et de si atroce que la position de ce qu'on appelle le _ministère public_. Un avocat passe quinze ans de sa vie à défendre n'importe qui et n'importe quoi; ensuite il arrive au _parquet_, et là il passe quinze autres années à accuser n'importe quoi et n'importe qui. Or, sur dix accusations capitales, il y a au moins cinq acquittements. Le ministère public rentre donc dîner chez lui cinq fois par mois pour le moins, ayant parlé cinq heures pour faire guillotiner un homme innocent. Il dîne bien, prend son café et va au théâtre ou dans le monde, où il est reçu avec égards ou distinction. Chose bizarre, cependant, on honore le procureur du roi et on avoue une répugnance invincible pour le bourreau. Il faudrait cependant pour que les choses fussent égales entre eux, que le bourreau eût tranché la tête à un certain nombre d'innocents, et qu'il l'eût fait sciemment.
[GU] Il est connu au _palais_ que lorsque l'on _tient_ à une condamnation capitale, on ne fait venir l'affaire qu'à la fin d'une session; les jurés se sont accoutumés alors à l'idée terrible de prononcer la peine de mort. Ils ont pour les derniers accusés toute la sévérité qu'ils n'ont pas osé avoir pour les premiers; et puis, ils sont fatigués, ennuyés. Tel homme va aux galères, moins pour avoir commis un vol avec effraction que pour avoir fourni à un avocat le prétexte et le droit de parler et d'ennuyer les jurés pendant cinq heures.
On distingue, au commencement d'une session, les jurés en deux classes:
Ceux qui viennent avec l'intention de ne jamais condamner;
Ceux qui apportent la ferme résolution de condamner toujours.
J'ai entendu raconter à M. Laffitte, qu'il avait entendu dire à un juré: «Entre nous, ce n'est pas pour rien qu'on place ainsi un homme sur un banc, entre deux gendarmes; ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun honnête homme qu'on connaisse, que l'on traite ainsi. Cet homme-là a fait quelque chose; si ce n'est pas le crime dont on l'accuse, c'est un autre; et je condamne.»
[GU] Ceux qui ne condamnent jamais admettent toujours des circonstances atténuantes. Nous avons vu un homme accusé d'avoir coupé sa sœur par morceaux, déclaré coupable, _mais_ avec des _circonstances atténuantes_. Où diable étaient les circonstances atténuantes?
Est-ce parce que la victime était sa sœur, ou parce que les morceaux étaient petits?
[GU] Il ne me semble pas que ces exemples de bévues, que je pourrais multiplier à l'infini, militent puissamment en faveur de l'_abaissement du cens électoral_ et du _suffrage universel_.
[GU] Il y a sur l'institution du jury une curieuse et singulière remarque, que je n'ai aucune raison de garder pour moi seul.
Tout est aux mains des marchands: la royauté, la presse, les places, les honneurs, etc.
La justice n'a pu leur échapper; la justice est rendue à leur point de vue.
Ainsi, selon les Codes, les jurisconsultes et les moralistes de tous les temps et de tous les pays, le crime le plus punissable est le meurtre.
Le vol ne vient qu'en troisième ou quatrième ligne.
Depuis l'institution du jury, cet ordre a été changé: le crime le plus effrayant, le plus horrible, le plus inexorablement puni, est le vol.
L'assassinat ne vient qu'après.
Je ne parle que de l'assassinat commis par haine ou par vengeance, l'assassinat suivi de vol est aussi sévèrement puni que si c'était un vol simple.
En effet, deux hommes sont animés d'une haine mutuelle; l'un a offensé l'autre, etc.
L'offensé ou l'offenseur tue son ennemi; cela n'est pas précisément conforme à la justice, à la morale ni aux usages, pensent les jurés, mais au fond cela ne nous regarde pas.
Et, comme je l'ai entendu dire à un de ces estimables négociants, «entre l'arbre et l'écorce, il ne faut se mêler de rien.»
C'était une affaire entre le tué et l'assassin, c'est une chose finie. Il a tué cet homme parce qu'il lui en voulait; il est mort, il ne lui en veut plus. La _société_ (mot qui veut dire _moi_ dans la bouche d'un juré, comme le _peuple_ dans la bouche d'un homme politique) n'est pas menacée.
Mais on a volé un négociant (comme moi), homme patenté (comme moi), un parfumeur (comme moi), dans une rue déserte (comme la mienne); le voleur n'en voulait pas à ce parfumeur précisément, mais à l'argent. Son crime ne l'a pas satisfait; au contraire, la cause n'a pas cessé d'exister comme dans le crime précédent. La _société_ (j') a (ai) de l'argent, donc la _société_ est menacée, il faut se défaire du scélérat.
Et ceci n'est pas un paradoxe, les faits sont là; tout le monde peut juger et tirer les conséquences.
[GU] A ce propos, je répondrai à un reproche que l'on m'a fait plus d'une fois; ou m'a accusé d'être paradoxal. Il y a deux sortes de paradoxes:
Le premier se fait en affirmant le contraire de toute opinion reçue, seulement _parce que_ c'est une opinion reçue;
Le deuxième se fait en affirmant ou en niant une chose, _quoique_ l'on se trouve en opposition avec une opinion reçue.
Je défie que l'on trouve, dans les volumes que j'ai écrits, un seul paradoxe qui appartienne à la première classe.
Ce n'est pas ma faute si une opinion est souvent d'autant plus absurde, qu'elle a plus de partisans et qu'elle est plus généralement acceptée;
Si on ne dit la vérité sur un point qu'après avoir épuisé, sur ce même point, toutes les formes et toutes les transformations du mensonge.
Il n'y avait sur le soleil et la terre que deux opinions à émettre: la terre tourne ou le soleil tourne; est-ce ma faute si on a pendant tant de siècles choisi le soleil, et si ou a un peu brûlé ceux qui pensaient autrement?
[GU] Un Anglais vient d'exécuter d'une manière neuve et originale le vol de grand chemin. Il a volé le grand chemin même.
Le docteur Delawoy, propriétaire du château de Cambden-Town, avait une cour à faire paver. Il a fait enlever par ses gens les pavés de la grand'route, dont il s'est servi pour sa cour.
Eh bien! si j'étais juré, je n'oserais pas condamner cet homme, qui a fait la seule chose neuve qui se soit faite depuis longtemps.
[GU] Beaucoup de gens se trompent ou feignent de se tromper sur l'esprit français: ils croient les Français indépendants, ennemis de tout joug, de toute autorité; ils se trompent grossièrement. Le Français est vain et fanfaron; il aime à taquiner et à braver l'autorité, mais non à la renverser. Que diable taquinerait-il après? Il aime à faire des émeutes, et il est fort étonné lorsque, dans la bagarre, il a fait sans s'en douter une révolution au profit de quelques ambitieux. Une partie de l'_amour_ si célèbre des Français pour _leurs rois_ vient du plaisir qu'ils ont trouvé de tout temps à faire des chansons contre eux; c'est ce qui explique la faveur dont jouit tout homme qui a des démêlés avec la police. Les _grands citoyens_, les _hommes_ dits _éclairés_, partagent ce sentiment, l'échauffent, l'exaltent, et finissent quelquefois par en faire quelque chose d'extrêmement saugrenu. Il est excellent pour la popularité d'un homme qu'il ait été un peu sur les bancs de la police correctionnelle. Cela s'appelle _persécution_ ou _martyre_, selon les articles du Code qui l'ont prévu, et l'appellent autrement.
Dernièrement un cocher de cabriolet s'est trouvé en contravention: des agents de police ont dressé un procès-verbal. C'était, il faut l'avouer, attenter à la liberté du citoyen cocher auquel il plaisait d'être en contravention. Mais il faut dire aussi que la liberté du citoyen cocher pouvait attenter à la liberté des citoyens piétons auxquels il plairait de n'être pas écrasés. Le cocher battit les sergents de ville et en blessa un grièvement. Un procès s'ensuivit. Le cocher fut condamné à des frais, qui _mangèrent_ son cheval et son cabriolet.
M. Laffitte intervint et fit présent audit cocher d'un autre cheval et d'un autre cabriolet.
[GU] On ne lit guère en France; mais en revanche tout le monde écrit. La littérature présente un peu en ce moment le triste aspect d'un théâtre sans spectateurs.
Ceux qui ne font ni romans ni pièces de théâtre trouvent moyen d'écrire encore sous prétexte de critiquer les ouvrages des autres.
Il y a des réputations fondées sur l'ennui, des écrivains qu'on aime mieux admirer que de les lire. Les anciens avaient déifié toutes les choses dont ils avaient peur: la fièvre, la mort, la peste. Les modernes ont déifié l'ennui, divinité mille fois plus puissante que la fièvre, la peste et la mort. On l'apaise par des sacrifices, et on lui brûle de l'encens.
C'est des choses ennuyeuses que se forme ce qu'on appelle la littérature sérieuse, la grande littérature que l'on ne lit pas. Il m'arrivera quelquefois de lui manquer de respect, et de m'exposer au reproche de sacrilége.
Les gens qui ont des bibliothèques achètent d'abord tous ces livres de grande littérature, et les enveloppent d'une reliure si riche, qu'on ne lit pas les livres de peur de les gâter; splendides tombeaux d'où les morts ne sortent pas! Puis ils ferment la bibliothèque et en cachent la clef, de crainte sans doute qu'il n'y revienne des esprits.
Puis ils s'abonnent à un cabinet de lecture, et lisent des _futilités_ qui les font pleurer, ou rire ou rêver.
En général on ne lit que des romans, et on n'avoue guère que l'on en lit. Les gens graves disent d'un écrivain: «C'est dommage qu'il ne fasse que des romans. «O gens graves! mes bons amis, vous êtes bien drôles!
_Que_ des romans! Pardon, gens graves; que reste-t-il, dans la tête et dans le cœur des hommes, des chefs-d'œuvre de l'esprit humain?
Qu'est-ce donc que l'_Iliade_, et l'_Odyssée_, et l'_Énéide_, et _Gil Blas_, et _Don Quichotte_, et _Clarisse Harlowe_, et la _Nouvelle Héloïse_, et _Werther_, et _Quentin Durward_, et _Invanhoé_? Qu'est-ce que tout cela, gens graves, mes amis?
Qu'est-ce que vous voulez donc qu'on lise? la _Cuisinière bourgeoise?_ les dictionnaires? l'histoire peut-être? Ah! vous croyez à l'histoire, mes braves gens!
L'histoire est le récit des événements, quand elle n'est pas un conte; le roman est l'histoire éternelle du cœur humain. L'histoire vous parle des autres, le roman vous parle de vous.
_Que_ des romans! Je sais bien qu'un ministre de l'instruction publique, qui n'est plus aux affaires, a dit ce mot comme vous.
_Que_ des romans! Mais je le comprends d'un ministre; il pensait aux journaux. Les journaux renversent les ministères, tandis que les romans ne détruisent que la société.
_Que_ des romans! savez-vous l'influence des romans? savez-vous combien l'_Héloïse_ de Rousseau a dérangé de têtes? combien le _Werther_ de Gœthe a causé de suicides? Et aujourd'hui, une femme habillant d'un style riche et pompeux les rêveries saint-simoniennes, savez-vous ce qu'elle a jeté de désordres dans le monde? Un président de cour royale me l'a dit: «Depuis le saint-simonisme et madame Sand, les _demandes en séparation_, qui n'étaient qu'un rare scandale, se sont augmentées de plus d'un tiers, et n'étonnent pas plus au Palais qu'une contravention aux ordonnances sur le balayage.»
Mais il n'y a pas de direction de l'instruction en France, parce qu'un ministre a bien assez à faire de s'occuper de rester ministre; on ne s'occupe ni de romans, ni du théâtre. O hommes graves! je disais tout à l'heure que vous êtes drôles! Hélas! il faut dire pis, vous êtes bêtes!
[GU] Il y a trois ans que l'Académie française n'avait perdu un de ses membres quand la mort est venue frapper M. Michaud. Un aussi long laps de temps ne s'était pas encore écoulé depuis l'origine de l'Académie. Les académiciens sont comme tout le monde, la foi les a abandonnés; ils ne croient plus à la postérité, ils essayent d'être immortels de leur vivant.
[GU] Le libraire Renduel a fait annoncer dans le journal la _Presse_:
LES CHATS DU CRÉPUSCULE,