Part 19
[GU] 4.--Voyez cependant comme on est quelquefois trompé:--il n'y a sorte de chose que je ne me sois laissé dire sur M. Cousin.--On m'avait raconté que, malgré les frais de représentation qui lui sont alloués au ministère, il n'y donne pas de dîners,--ou les donne si mauvais, que personne ne s'y laisse prendre deux fois;--que la vieille gouvernante qu'il avait à la Sorbonne l'a suivi au ministère, où elle continue à tenir sa maison dans des idées d'ordre auxquelles la malveillance se plaît à donner un autre nom.
On m'avait raconté que M. Cousin, qui est assez mal élevé, avait manifesté une arrogance de mauvais ton à l'égard des hommes de lettres et des académiciens;--qu'on lui avait demandé, sur les sommes affectées à cet emploi, un secours pour un écrivain malheureux et qu'il avait répondu brutalement: «_Je ne donnerai rien; ces gens-là m'ennuient;_»--que, rencontrant M. de Pongerville, l'académicien, sur le pont des Arts,--il lui avait dit:--«Il n'y a que vous, monsieur, dont je n'aie pas reçue la visite.--Cela vient, monsieur, aurait répondu M. de Pongerville, de ce que j'attends la vôtre.»
Eh bien! toutes ces choses et une foule d'autres qu'on m'avait racontées,--toutes ces choses, après des informations scrupuleusement prises, se sont trouvées être parfaitement vraies; mais ce qu'on ne m'avait pas raconté d'abord et ce que le hasard m'a fait découvrir depuis, c'est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la littérature.--La chose, il est vrai, ne s'applique qu'à une seule personne;--mais il n'y a aucun doute à former que M. Cousin ne soit prêt à se conduire de même à l'égard de tout autre personnage littéraire qui se trouverait dans le même cas. _Ab uno disce omnes._
Il s'agit de madame C***, née R***, qui a obtenu un prix de poésie à l'Académie, et qui, ne se trouvant pas assez en évidence--par la lecture de ses vers,--sa présence dans l'assemblée, et la proclamation de son nom,--demanda avec tant d'instances à lire elle-même la pièce victorieuse.
Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M. C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;--elle est près de mettre au monde autre chose qu'un alexandrin.--Quand le vénérable ministre de l'instruction publique a appris cette circonstance,--il a noblement compris ses devoirs à l'égard de la littérature.--Il a fait pour madame C*** ce qu'il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres à son tour.--Il l'a entourée de soins et d'attentions;--il ne permet pas qu'elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,--tout fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l'heure de l'intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse.--Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l'enfant de lettres qui va bientôt voir le jour,--et on espère qu'il ne refusera pas d'en être le parrain.--Eh bien! voilà de ces choses que la presse,--qui devrait être pénétrée de reconnaissance,--affecte d'ignorer et de condamner à l'oubli.
[GU] 5.--Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,--je ne sais qui s'est amusé à jeter au milieu d'eux une pomme ou plutôt un os de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont rangées sous sa bannière.--Chacune, persuadée de n'avoir pas reçu les deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette injuste préférence,--et commença à jeter un œil investigateur et dangereux sur les autres feuilles ralliées,--et à lancer au ministère quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.--On eut beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier qu'ils avaient été mystifiés.
--Pour l'anniversaire de la mort de l'empereur Napoléon, l'enceinte qui entoure la colonne a été jonchée de couronnes d'immortelles.--Les rois morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu'on ne leur fait pas de discours.
[GU] 6.--Au précédent ministère de l'intérieur, on n'était occupé que de mademoiselle Rachel.--M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les commis lui faisaient des vers.--Il est douteux que Corneille ou Racine, s'ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces messieurs.--Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa meilleure amie.--Le règne des avocats en politique a pour pendant le règne des comédiens en littérature.--J'ai vu une lettre de Spontini à M. Duprez.--Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son appui et sa protection, et _prend la liberté_ de le prier de vouloir bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M. Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).
[GU] 7.--A propos de la Saint-Philippe, on a donné des croix d'honneur dans l'armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:--le seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M. Manzoni, poëte italien.--Je n'aime pas beaucoup qu'on ait donné je ne sais quel grade dans l'ordre au père de la nouvelle duchesse de Nemours:--la croix d'honneur, que beaucoup de gens ont payée d'un bras, d'une jambe, ou d'un œil,--d'une vie entière de travaux et de privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la récompense du bonheur qu'ils ont d'avoir une très-belle fille et de la bien marier.--La croix d'honneur ne doit pas devenir un petit cadeau pour entretenir l'amitié, et suppléer économiquement l'ancienne tabatière à portrait, _enrichie de diamants_, qui était la formule la plus ordinaire des libéralités royales.--On regarde plus à donner des diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.
[GU] 8.--Quelques messieurs continuent à m'adresser des lettres injurieuses et anonymes;--j'en ai reçu deux aujourd'hui.--L'auteur de la première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de français et beaucoup de grossièretés,--me défie, en me tutoyant, de mettre sa lettre dans mes petits livres;--cependant je m'engage sur l'honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa lettre dans le prochain numéro des _Guêpes_, s'il veut prendre la peine de la venir signer chez moi;--je joindrai en _post-scriptum_ le récit de la correction que je lui aurai infligée;--car, comme le dit Chamfort,--quand on porte d'une main la lanterne de Diogène,--il faut tenir son bâton de l'autre main.
--Un autre, qui signe _Jules_, m'adresse des injures et des menaces:--Hélas! mon pauvre monsieur Jules,--quand on veut faire peur aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu'on est un lâche, en ne signant pas une lettre du genre de la vôtre:--j'entends par signer,--mettre au bas de sa lettre son nom,--son adresse,--et l'heure à laquelle on est chez soi;--c'est une chose que peut demander un homme qui met son nom au commencement et à la fin de tout ce qu'il écrit.
Quand j'étais plus jeune,--quand je demandais encore à l'existence plus qu'elle ne peut donner,--quand je me déchirais les mains à vouloir cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces stériles des routes de la vie,--ces injures anonymes m'ont fait quelquefois pleurer de rage et de désespoir:--pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement instinctif ne me ferait pas reconnaître dans la foule mon lâche provocateur.
Aujourd'hui,--j'ai pris mon parti sur tout cela;--je sais que l'homme qui se fait connaître par quelque talent et par un caractère indépendant,--que l'homme qui marche dans la vie d'un pas ferme et droit,--se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens,--et à la haine passionnée des imbéciles et des fripons de tout genre;--j'ai compté les deux partis, et je ne crois pas manquer de courage en faisant ce que je fais. C'est un ennemi public que l'homme qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit à chaque homme et à chaque chose: «Tu ne me tromperas pas,» et qui les poursuit par le ridicule,--seule arme qui puisse les atteindre aujourd'hui que tant de gens n'ont plus d'honneur que l'on puisse attaquer sérieusement,--et qu'il ne leur reste que la vanité.
[GU] 9.--M. le comte de Montalivet s'est fait nommer dans le même mois colonel de cavalerie et membre libre de l'Académie des beaux-arts.--Ce dernier choix a été plus critiqué que le premier:--on n'a pu découvrir d'autres titres à l'intendant de la liste civile que l'intérêt qu'ont MM. de l'Institut à avoir pour collègue et pour ami l'homme duquel dépendent souverainement les _commandes_. C'est au même titre qu'avaient été élus précédemment--MM. Dumont et Siméon, chefs de division au département des beaux-arts.
10.--M. Hugo vient de m'envoyer son livre--_Ombres et Rayons_.--Il a écrit sur la première page: «A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.»--J'en ai été fier en lisant certaines pièces remplies de grandes et nobles pensées.--J'en ai été heureux en lisant certaines autres, où il y a tant de cœur et de sensibilité.
--Le même jour j'ai découvert de la prose de M. Flourens,--celui qui l'a emporté sur M. Hugo à l'Académie française.
«Nous ne pouvons qu'applaudir aux efforts que fait M. Leroy d'Étiolles pour le perfectionnement de la lithotritie.
«Signé FLOURENS.»
Qu'est-ce qu'on disait donc que M. Flourens n'écrivait pas?
[GU] 11.--Une démarche officieuse, qu'a faite auprès de moi un de mes amis, qui est aussi l'ami d'un autre, me donne occasion de traiter en peu de mots une question assez grave.
_La vie privée doit être murée._
Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour soi, et personne ne la souffre pour les autres.
On s'en sert comme le chien de Montargis de son tonneau où il se réfugiait après avoir mordu.
Pour l'homme qui cache sa vie dans l'herbe, qui est heureux tout bas, pour l'homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont l'ambition est l'ombre des arbres et le parfum des fleurs, l'homme dont toute la vie est un amour pour une idée, pour une pensée, pour une fleur, pour une manie, celui-là a droit à la vie privée; mais l'homme qui fait tout pour rendre sa vie publique, l'homme qui fait du bruit pour se faire entendre, l'homme qui monte sur tout pour se faire voir,--je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.
Un député, par exemple, a-t-il une vie privée? un homme qui, pour satisfaire ses passions, peut vendre tous les intérêts d'un pays.--N'a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?
[GU] 12.--Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que la betterave attendait dans l'anxiété une décision qui allait la déclarer sucre ou salade,--M. de Rémusat a demandé la parole et a présenté à la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des restes mortels de Napoléon à Paris.
Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier a déclaré la Chambre tellement émue, qu'il allait remettre la discussion au lendemain.--On a cependant voté sur la loi des sucres, et on a pris un parti qui n'en est pas un.--On a laissé, par une augmentation de droits, aux fabricants de sucre de betteraves la faculté de continuer à faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans générosité; elle ne veut pas que la betterave meure tout à coup, elle la condamne à une mort lente, à une agonie convulsive.
Pardon,--si pour suivre la Chambre je suis obligé de mêler ainsi le sucre et l'empereur.--Dans l'hommage rendu à la mémoire de Napoléon,--il faut distinguer deux choses.--Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber avec la foule des étourneaux dans les filets de M. Thiers.--Je ne veux pas, par défiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui ne manque ni de grandeur ni de majesté.
Comme poëte et comme philosophe, j'aimais voir le tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène;--ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et la mer, avait une grandeur qu'on ne pourra lui donner à Paris.--Toute poésie est un regret ou un désir; le regret de cet exil après la mort, la pitié pour un homme d'un si grand caractère et d'une si grande fortune, mêlait quelque chose de tendre et d'affectueux à son souvenir.--Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi déifié que s'il eût été dans le ciel.--C'est à la Mecque que l'on va révérer la tombe de Mahomet.--C'est à Jérusalem, sur le lieu témoin de son supplice infâme, que les chrétiens,--quand il y avait des chrétiens,--allaient adorer le Christ.
Mais, au point de vue de la nation française,--je comprends qu'elle tienne à honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir de ses ennemis.
Ce sera une grande et belle fête que le corps de Napoléon traversant la France en triomphe.
Mais, pour qui connaît M. Thiers, tout cela n'est qu'un moyen.--Depuis un mois, il cherchait une idée et un prétexte à l'existence de son ministère;--le _conservateur_ ne donnait pas,--on ne pouvait pas se donner assez à la gauche;--en un mot,--selon une expression familière de M. Thiers lui-même, «ça n'allait pas,» lorsque M. Guizot écrivit de Londres qu'on pouvait faire le coup des _cendres_ de Napoléon.
L'ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s'en est saisi et a parlé au roi.
Le roi était d'autant mieux disposé, que cette négociation avait été sur le point de s'ouvrir sous le ministère de M. Molé.--M. Thiers écrivit à M. Guizot de hâter la conclusion de l'affaire, «_de peur qu'un revirement parlementaire ne vînt donner à d'autres cette bonne fortune de scrutin_.
Ç'a été l'affaire d'un conseil,--la réponse de M. Guizot est arrivée aussitôt:--ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est que la chose a été conduite mystérieusement jusqu'au bout,--que M. Thiers, le plus bavard de tous les hommes,--qui fuit de tous côtés dans la conversation, l'a cachée même à madame Dosne et à M. Véron, et le coup de théâtre a été complet.
Mais--il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes puériles et honteuses.
On a discuté le lieu de la sépulture:--l'arc de l'Étoile,--la colonne de la place Vendôme,--la Madeleine,--les Invalides ont été mis en question; le gouvernement s'est prononcé pour les Invalides.
C'est encore un exil, c'est encore une lâcheté; on a craint de mécontenter le parti légitimiste:--Napoléon devait être enterré à Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:--à Saint Denis, où j'ai vu, il y a quelques années, le caveau qu'il se destinait à lui-même, et deux énormes portes de bronze exécutées par ses ordres pour le fermer.
Mettre Napoléon à Saint-Denis, c'était clore entièrement la parenthèse impériale, c'était placer à tout jamais Napoléon dans l'histoire, et enlever même à son nom toute action sur le présent et l'avenir. Mais ce cher petit homme de M. Thiers,--semblable aux femmes qui vont, tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le diable,--a invoqué l'ombre de l'empereur pour se faire protéger par elle, et il en a eu peur le premier.
[GU] 15.--Tantôt,--vers trois heures de l'après-midi, on vit un rassemblement se former tout à coup au guichet du Louvre,--du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois.--Une femme s'agitait et se débattait contre le garde national de faction, qui la tenait par son châle et refusait de la laisser passer.--D'abord on crut que, fidèle à sa consigne, le soldat citoyen découvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en laisse;--on s'approche, on écoute, et on ne tarde pas à comprendre que le garde national,--marchand de quelque chose,--a reconnu dans la femme susdite une de ses pratiques,--une mauvaise pratique qui lui doit de l'argent, et le gardien et le symbole de l'ordre public lui fait une scène scandaleuse.
L'affaire s'échauffait et ne se termina que sur la menace que fit au garde national le soldat de la ligne placé au même guichet,--et qui, jusque-là, était resté spectateur silencieux du débat,--d'appeler la garde et de faire arrêter son camarade de faction.
[GU] 14--On a discuté encore sur Alger;--M. Thiers a beau dire,--il est évident que le gouvernement n'a pas de système et que la guerre d'Alger se fait au hasard.
M. Valée continue à se servir de la recette qui lui a réussi à Mazagran, d'exposer une poignée de braves gens à une mort à laquelle ils ne peuvent échapper que par des prodiges; il a laissé à Cherchel, sous le commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu à se défendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;--c'est la première fois, je crois, depuis la guerre d'Afrique, qu'une garnison se défend hors de ses murs;--les gens de Cherchel sont venus combattre dans la plaine les Arabes qui leur ont tué ou blessé cinquante hommes, mais se sont retirés après une perte très-considérable.
--On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;--on oublie vite en France. Si M. Clauzel n'a rien ajouté à sa réputation militaire dans l'expédition de Constantine,--il a jeté les fondements d'une incontestable réputation littéraire. Je me rappelle, moi, en quel style fleuri M. Clauzel racontait son désastre, et quelle délicieuse amplification des églogues de Virgile nous a value cette campagne si coûteuse en hommes et en argent.
Après son rappel,--M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa conduite.--Achille devint son propre Homère.
La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs récriminations;--le maréchal répondit assez mal aux accusations du ministère, qui, par ses organes, répondit à peu près aussi mal aux accusations de M. Clauzel;--de sorte que chacun parut avoir tort comme accusé et raison comme accusateur.
--Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avoués;--tout le monde sait que ces journaux sont écrits par les ministres eux-mêmes ou sur des notes données par eux.--Ne serait-il pas alors décent de ménager les éloges emphatiques de soi-même?
[GU] 15.--Il ne s'agit plus aujourd'hui de m'occuper des affaires des autres,--les miennes vont fort mal;--en butte à la haine de mes concitoyens,--proscrit,--fugitif,--c'est à Saint-Germain que j'écris ces lignes.--Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m'a appris que j'allais décidément être arrêté pour un mois de prison que je dois à la garde nationale: «Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les attendre;--je vais aller me constituer prisonnier.--J'aime mieux cela que de frissonner au moindre bruit,--de prendre dans la rue les plus honnêtes gens pour des mouchards, et je finirai là les volumes qu'attend l'honorable libraire Dumont.»
En effet, dès le jour,--je me suis mis en route,--me réservant de n'emménager que demain, après qu'un séjour d'une douzaine d'heures m'aurait éclairé sur les besoins de la localité;--j'ai dit tristement adieu à mon jardin,--à mes acacias en fleurs et à mes rosiers qui vont fleurir.
Je me suis mis en route à pied,--j'ai traversé plusieurs quartiers qui m'étaient inconnus, j'ai flâné devant les marchands de bric-à-brac;--puis, passant auprès de Notre-Dame,--j'ai monté sur la tour.--Là, je me suis occupé à regarder en bas des myriades de petites gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs.
Quand on gravit une montagne, il semble qu'on laisse en bas les passions, les chagrins terrestres;--il semble qu'il n'y a que la partie céleste de l'homme qui peut subsister dans cet air raréfié des hautes montagnes, et l'on contemple d'en haut tous les intérêts qui vous garrottaient il n'y a qu'un instant.--Nous vous avouerons que, d'en haut,--la douleur et l'humiliation de la prison nous ont paru fort petites,--et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous ont semblé de petits gardes nationaux,--peut-être ceux-là mêmes dont la petite colère nous a condamné.
En descendant, nous avons repris nos soucis,--comme le paysan reprend ses sabots à la porte d'un salon dont il n'a osé salir ou égratigner le riche tapis.
Arrivé au quai d'Austerlitz,--je me suis arrêté un moment et je me suis laissé aller à de profondes méditations.
PREMIÈRE MÉDITATION.--Il me semble, ai-je dit,--que dans les impôts que nous payons, il y a une partie destinée à l'entretien d'une armée de quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de garder la ville.
Pourquoi, puisqu'on nous force de garder nous-mêmes la ville ou plutôt les guérites de la ville,--pourquoi ne nous force-t-on pas à la paver et à allumer les réverbères?--Patience, encore quelques années de liberté, et cela viendra!
DEUXIÈME MÉDITATION.--Cet emprisonnement est immoral et illégal:--immoral, en cela que c'est la _réhabilitation de la prison_; que, dans un temps donné, les plus honnêtes gens de Paris seront allés en prison comme les voleurs,--et que ce ne sera plus un déshonneur.
Illégal, en ce que j'ai été condamné une fois à un jour,--une fois à deux jours,--plusieurs fois à cinq jours,--mais non pas à un mois de suite;--l'intervalle qui existerait entre l'exécution comme entre les condamnations me permettrait de donner quelque temps à mes affaires et à mes plaisirs;--un mois de suite,--un malade peut prendre sans danger, par petites doses, une quantité d'opium qui le tuerait infailliblement en une seule dose.
TROISIÈME MÉDITATION.--Un rayon de soleil tombe des nuages pour me narguer;--d'ici, les pieds dans l'herbe,--la tête dans le soleil, je vois les barreaux noirs des fenêtres;--ces portes vont s'ouvrir et se refermer sur moi,--je vais être prisonnier!
QUATRIÈME MÉDITATION.--Il y a quelque chose d'effrayant dans l'entrée d'une prison; une fois que l'on me tient là-dedans, il me semble que l'on peut faire de moi ce que l'on veut; que la voix et les plaintes sont prisonnières aussi derrière les grilles,--et que rien n'empêche le geôlier de me hacher, de faire de moi un pâté que l'on mangera dans un festin patriotique, en portant des toasts à la garde nationale.
CINQUIÈME MÉDITATION.--Voici qui est sinistre,--le soleil se cache:--quelles sont les horreurs qu'il refuse d'éclairer?
Pourquoi cette prison est-elle si loin?--les bruits n'ont rien des bruits que je suis accoutumé à entendre.--Ce ne sont ni les voitures, ni les cris des quartiers que j'habite;--rien ne me prouve que suis encore en France.
A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de la prison les tortures de l'exil?
SIXIÈME MÉDITATION.--C'est que j'ai déjà pourri sur la paille humide des cachots de la garde nationale;--j'ai subi une fois six heures de prison, et je me rappelle toutes mes angoisses;--j'avais le numéro 12;--mon cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il était peint en badigeon jaunâtre,--le bas en chocolat, jusqu'à la hauteur d'une plinthe absente;--la fenêtre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une table et un coffre en sapin,--une chaise en merisier.
SEPTIÈME MÉDITATION.--Pfff...
HUITIÈME MÉDITATION.--C'était l'hiver;--le numéro 12 est au nord.
_Belle parole du guichetier._--Guichetier, lui dis-je,--comment chauffe-t-on ici?
--Monsieur, répondit le guichetier, il y a un calorifère.
--Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifère?
--Non, monsieur, répondit le guichetier.
NEUVIÈME MÉDITATION.--Sans compter que j'ai horreur de cette couleur chocolat dont est peinte une partie des cachots.
L'aspect de certaines couleurs me réjouit ou m'attriste, m'élève ou m'écrase l'esprit.
Il y a des couleurs mélancoliques, des couleurs gaies, des couleurs jeunes, des couleurs ridées, des couleurs bruyantes.
Le _lilas_,--c'est une douce et poétique mélancolie;--le _rose_, c'est la jeunesse, la gaieté,--l'insouciance; le _bleu_, c'est la sérénité, le calme, le bonheur;--le _vert_, c'est la pensée;--le _bleu pâle_, la rêverie.
Mais le _chocolat_ est une couleur bête; le chocolat--c'est l'_ennui_.