Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 18

Chapter 183,818 wordsPublic domain

--A une matinée chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres, qui n'est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthène de la Rochefoucauld, ni M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d'un roman qu'il vient de terminer. On parlait très-haut--et plusieurs portes étaient ouvertes,--le vicomte demanda qu'elles fussent fermées; on ne le comprit pas.--Il lut le titre, espérant calmer le bruit; impossible de captiver l'attention de ses--dirai-je _auditeurs_!--Alors le vicomte replia son manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne eût l'air de s'en apercevoir.--A ce moment est entré M. Donizetti; la musique a commencé, et le pauvre vicomte est resté _solitaire_ sans la moindre consolation ni la moindre apparence de regret.

--Enfin a eu lieu, à la croix de Berny,--la course au clocher qui avait été annoncée il y a quinze jours.--Les coureurs étaient au nombre de cinq, et les paris importants.--Toutes les chances étaient pour Barca,--jument appartenant à lord Seymour. Les élégants qui montaient les chevaux avaient invité toutes les femmes de leur connaissance, et l'assistance était des plus nombreuses.

Il n'y a pas besoin d'être un écuyer bien habile pour savoir que, dans une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d'être _entraînés_, c'est-à-dire animés et enivrés graduellement par la course et des obstacles légers d'abord, dont le plus grand est le dernier.--Cette fois, on avait jugé à propos de commencer par la fin. Aux courses précédentes, après plusieurs haies et barrières, on arrivait par un terrain en pente à la Bièvre, qu'il fallait franchir. Cette fois, on devait franchir la Bièvre de bas en haut;--aussi Barca, arrivée la première au ruisseau bourbeux, s'est frappé le poitrail sur le talus et a roulé dans l'eau avec son cavalier qui,--très-bon homme de cheval, n'a pas eu cependant le sang-froid nécessaire pour lui faire reprendre à temps son équilibre.--Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient derrière elle, déjà intimidés, et sans l'impétuosité aveugle qui est nécessaire pour ce genre d'exercice,--sont tombés également dans la Bièvre.--Chevaux et cavaliers avaient l'air d'une matelotte gigantesque.--Barca était morte, son cavalier, peut-être sans le faire exprès, car il était difficile de s'y reconnaître, a pris un autre cheval, dont le maître pataugeait encore, et a continué la course, abandonnant les étriers, qui n'étaient pas à son point.--Les autres, noirs de boue, sont remontés sur leurs chevaux non moins noirs et non moins sales, et on s'est remis en route, à l'exception d'un,--qui, se trouvant sans cheval, est resté pour rendre les derniers honneurs à Barca.

Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de beauté--l'effet qu'ils avaient espéré.--L'esprit des femmes est ainsi fait:--soyez brave, grand, généreux, honnête, si vous pouvez;--ce sont des qualités accessoires;--quand vous ne les auriez pas,--cela ne vous empêcherait pas tout à fait de réussir, pourvu que vous ne soyez pas ridicule; mais, si un seul instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.

Je suis sûr que, si une femme voyait son père (je n'ose pas dire son enfant) disparaître dans un marais fétide,--l'homme qui s'y précipiterait après lui, irait le chercher et reviendrait noir d'une boue infecte, inspirerait à la femme une vive reconnaissance, mais jamais d'amour.--Il vaudrait mieux laisser étouffer le père et se désoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et poétiques.

Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des chevaliers n'étaient exposées qu'à être couvertes de sang,--et, en France, en ce temps-là surtout, le sang ne tachait pas.

[GU] 26.--J'ai des nouvelles d'Étretat: les habitants sont si malheureux, cette année, qu'on a ouvert au Havre une souscription en leur faveur.--Dussent les _vertueux_ et les _farouches_ me blâmer, je vais demander de l'argent au roi pour eux. On va également tirer une loterie a leur bénéfice.--MM. Hugo, Janin, plusieurs autres écrivains, ont donné des autographes pour la loterie;--Gatayes, une romance inédite.--Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris pour nos amis d'Étretat.

Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,--il faudra s'occuper de l'avenir.--La pêche au _châlut_, défendue ou circonscrite par les règlements de la pêche,--qui ne sont pas observés, détruit le poisson des côtes.--On doit envoyer, à ce sujet, une pétition à la Chambre des députés.

Mais que fait-on des pétitions à la Chambre?

Par la Charte, les Français ont le droit de pétition.

Voici en quoi consiste ce droit:

Vous êtes lésé par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce qu'il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu'il ne doit faire.

Vous vous dites: «Cela m'est bien égal;--je suis Français et j'ai le droit de pétition.»

Vous adressez une pétition à la Chambre, et vous attendez.

Les pétitions se lisent à la Chambre le samedi; les députés ont fixé un jour pour les pétitions, parce que, ce jour-là, ils restent chez eux ou ils vont à la campagne.

On lit votre pétition au milieu des conversations particulières; on va aux voix, et elle a trois chances:

_Première chance_:--Ordre du jour.--Cela veut dire qu'elle est considérée comme non avenue, et que les garçons de la Chambre la vendent au kilogramme.--Sous la Restauration, on la vendait à la livre;--c'est la seule différence qu'ait amenée la Révolution de juillet.

_Deuxième chance_:--Elle est mise au dépôt des renseignements;--c'est à peu près la même chance, avec ces deux nuances: qu'elle est mise dans des cartons où on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la vend,--elle est vendue, non par les garçons de la Chambre,--mais par ceux d'un ministère quelconque.

_Troisième chance_:--Votre pétition est renvoyée au ministre dont vous vous plaignez, lequel trouve généralement qu'elle n'a pas le sens commun.

Maintenant, Français, vous connaissez votre droit de pétition;--vous avez comme cela pas mal d'autres droits dont je vous parlerai en temps et lieu.

27.--On m'envoie une brochure intitulée:--_Défi poétique_,--_la Province à Paris_.--J'allais parler de la chose et répondre à l'auteur, qui annonce qu'il va détruire Paris et battre ses poëtes en champ clos;--mais, à la lecture de ces vers:

«Ces géants (l'auteur parle des écrivains parisiens), Sur leur _taille souvent_ j'ai porté le _compas_, Un instant m'a suffi pour trouver leur _mesure_.»

J'ai ajourné ma réponse, craignant que l'auteur ne fût un tailleur.

--Duprez, le chanteur, est allé hier chez M. Isabey;--on lui a gardé son chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a décoré le feutre noir d'une peinture à l'huile.--On y a mis une guirlande de roses,--un bateau, des canards, etc., etc.

--La princesse Victoire et le duc de Nemours ont été mariés hier; voici les fêtes qui ont été données à cette occasion:

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A L'OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE NEMOURS.--Le soleil s'est levé à l'orient vers cinq heures du matin;

Les laitières se sont placées sous les portes cochères;

Vers sept heures,--les portiers ont balayé le devant des maisons;

Ce n'était rien encore: les boulangers ont fait une distribution de pain... à raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux kilogrammes;

Les orgues de Barbarie ont joué sous diverses fenêtres;

Quelques lilas ont fleuri;

Le thermomètre s'est élevé à vingt-quatre degrés centigrades;

A huit heures, on a allumé les réverbères;

A neuf heures, les étoiles ont paru au ciel;

Les théâtres ont donné diverses pièces n'ayant aucun rapport à la circonstance.--Le prix des places n'était pas augmenté;

Les journaux ministériels--ont tous raconté que le roi, la reine et la princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en CHAR-A-BANCS.

Voilà où en est la royauté.

Voici donc encore une princesse que l'on dit charmante, qui vient en France recevoir des avanies;--dans cette France, autrefois si polie et si galante, où, aujourd'hui, deux députés, dont l'un est l'avocat Michel, se sont vantés de ne s'être pas levés à l'arrivée de la reine à la Chambre des députés.

Mais on a, dans le temps, élu M. Fould, pour que les Juifs fussent représentés à la Chambre.

Ces deux messieurs, pour que la représentation soit générale,--représentent les gens mal élevés.

--M. Roussin est fort embarrassé:--comme ministre, il faut qu'il présente une nomination d'amiral à la signature du roi.--Il voudrait bien être nommé, et il n'ose se désigner.

--Un juré, avocat de son état, a donné, un de ces jours passés, une représentation qui a obtenu quelque succès à l'audience de la deuxième section de la cour d'assises: il s'agissait d'un vol avec effraction, fausses clefs et escalade.

Le chef du jury, un peu troublé de tant d'horreurs, et tout entier au bonheur d'être honnête homme, rentre dans l'audience, et, posant la main sur sa poitrine, dit: «Sur mon âme et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, non le jury n'est pas coupable.»

[GU] A MES LECTEURS.--Il faut que je m'arrête ici.--Padocke et Grimalkin,--Astarté et Molock,--mes petits soldats ailés, rentrez au jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Judée, et sur les ombelles parfumées des sorbiers.--Les deux jours qui restent appartiennent aux imprimeurs.

J'ai raconté, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront ainsi à la fin de l'année une histoire complète et très-curieuse des sottises, des ridicules et des escobarderies.

Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de choses qui échapperaient aux aiguillons des guêpes;

Et Dieu sait ce qu'il peut tenir de ces choses-là dans deux jours!

Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un _report d'autre part_.

[GU] POST-SCRIPTUM.--_Ordonnance du Roi._--LOUIS-PHILIPPE, Roi des Français,

A tous présents et à venir, salut.

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

Art. 1er. L'amnistie accordée par notre ordonnance du 8 mai 1837 est étendue à tous les individus condamnés avant ladite ordonnance, pour crimes et délits politiques, qu'ils soient ou non détenus dans les prisons de l'État.

LOUIS-PHILIPPE.

[GU] On m'assure que les réfractaires de la garde nationale sont exceptés de l'amnistie.--Ce crime et celui de secouer les tapis par la fenêtre sont décidément les seuls pour lesquels il n'y a rien à espérer, ni des _circonstances atténuantes_ du jury, ni de la clémence royale.

Juin 1840.

Report d'autre part.--Le petit Martin.--M. Thomas.--Description du petit Martin.--M. Pelet de la Lozère.--L'oubli des injures.--Madame Dosne.--Les mariages.--M. d'Haubersaert--La machine impériale.--1er MAI. Les discours au roi.--M. Pasquier.--M. Séguier.--M. Cousin.--M. de Lamartine.--Madame Dudevant.--Madame Dorval.--Madame Marliani.--M. de Balzac.--M. Francis Cornu.--M. Anicet Bourgeois.--Le mari de la reine d'Angleterre.--Les Chinois.--Encore M. Cousin.--M. de Pongerville.--Madame Collet née Revoil.--Les feuilles amies.--Deux cent mille francs.--Avantage qu'ont les rois morts sur les rois vivants.--M. Duchâtel.--Mademoiselle Rachel.--Madame de Noailles.--M. Spontini.--M. Duprez.--M. Manzoni.--Le père de la duchesse de Nemours.--Les injures anonymes.--Conseils à M. Jules ***.--M. de Montalivet.--M. Dumont.--M. Siméon.--Les restes de Napoléon.--M. Thiers.--M. de Rémusat.--M. Guizot.--M. Molé.--La caque sent toujours le hareng.--M. Taillandier.--La plume d'une _illustre épée_.--Le maréchal Clauzel.--Miei Prigioni.--Méditations.--Les lis et les violettes.--Madame Tastu.--Madame Laya.--M. Valée.--M. Cavaignac.--M. Fould.--M. Jacques Lefebvre.--M. Lebœuf.--M. Garnier-Pagès.--M. Thiers.--M. D'Argout.--M. Dosne.--M. de Rothschild et les juifs de Damas.--La quatrième page des journaux.--Les chemins de fer.--Trois cerfs.--Chasse courtoise.--Souscription pour les pêcheurs d'Etretat.--Rapport de M. Clauzel.--M. Frédéric Soulié.--M. Frédérick Lemaître.--Une représentation par ordre.--Mademoiselle Albertine.--M. Glais-Bizoin--M. Gauguier.--M. de Lamartine.--Apothéose peu convenable.--Les barbarismes de la Chambre.--Le _Journal des Débats_ s'adoucit.--M. Janin.--M. de Bourqueney.--M. de Broglie.--M. Sébastiani.--M. Léon Pillet.--M. Duponchel.--M. Schikler.--Mademoiselle Fitz-James.--_Am Rauchen._

Report d'autre part.

[GU] 29 et 30 AVRIL.--Toujours relativement à la carte à payer des consciences et des dévouements désintéressés qui ont été servis devant MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir à l'insuffisance de ses ressources rémunératrices, M. le président du conseil a mis le petit Martin auprès de M. Thomas, chef du personnel du ministère des finances.

Mais vous me demanderez ce que c'est que le petit Martin?

[GU] DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.--Le petit Martin, que l'on désigne ainsi familièrement dans les coulisses du pouvoir, a été le secrétaire de M. Thiers dans tous les postes qu'il a occupés, même celui de boudeur de la place Saint-Georges;--il est du même pays, de la même ville, que son patron, à peu près du même âge;--il a en hauteur un pouce de moins (le flatteur!) que son auguste maître (M. Thiers s'appelle Auguste).

Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place de confiance auprès de M. Thiers, parce qu'à leur dernière sortie du pouvoir il avait été placé à la cour des comptes, qui exige un travail et une résidence de toute la journée.--M. Barthe, président de la cour des comptes, voyant les négligences du petit Martin, a essayé, les premiers jours, de le gronder;--mais, en voyant le ministère s'affermir, M. Barthe s'est adouci et a cessé de tourmenter son référendaire.

La position du petit Martin, près de M. Thomas, a pour but de savoir les nouvelles vacances dans l'administration avant l'honnête M. Pelet (de la Lozère), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s'est donné pour collègue.--M. le président du conseil, averti des places vacantes, peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis députés ou journalistes.

En outre, M. Thiers, avant sa rentrée au pouvoir, ayant promis la place de chef de son cabinet à quinze journalistes, à vingt-cinq auditeurs, à quarante fils ou neveux de députés, a été contraint de reprendre l'ancien pour avoir un prétexte à donner aux déçus.

Ainsi occupé, le malheureux Martin ne peut sortir qu'une demi-heure par jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu'il reçoive tous ceux que le ministre ne veut pas recevoir,--qu'il parle à tous ceux auxquels le président du conseil ne pourrait parler sans se compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se transporter près des ministres pour leur porter les ordres du président du conseil, et présenter à leur signature les nominations aux emplois lucratifs de leurs départements.

[GU] On me demandera peut-être quelle sera la récompense de tant de zèle et d'un dévouement si robuste. Le petit Martin aura de l'avancement à la cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.

Car un des moyens de séduction que l'on emploie en ce moment, c'est celui de faire des mariages.--Madame Dosne tient bureau ouvert et _agence matrimoniale_. Comme elle a eu la main heureuse, il n'est pas une mère qui ne soit prête à accepter un gendre de sa main. Plus généreuse que MM. _Willaume_, _de Foy_, et autres agents spéciaux pour les mariages,--madame Dosne n'exige, pour prix de ses bons offices,--que l'engagement, pour les maris, pères ou frères, qui arriveraient à la Chambre, de voter pour M. Thiers.--Elle a promis,--assure-t-on,--de trouver une femme avec dot et beauté, pour le jeune conseiller d'État, M. d'Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu'ici fait refuser par plusieurs héritières.

[GU] A voir, dans les luttes ministérielles,--les places et l'argent pour but unique et l'administration abandonnée aux commis,--on s'étonne que les choses n'aillent pas encore plus mal qu'elles ne vont.

En effet, un ministre ne s'occupe que de rester au ministère,--et il est renversé avant d'avoir pu prendre la moindre connaissance de son département:--ce qui fait que les affaires réelles vont encore à peu près, c'est que la vieille machine administrative de l'Empire était très-solidement construite et qu'elle subsiste encore.--Les ministres sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien:--que le chien soit beau ou laid,--qu'il ait ou n'ait pas d'intelligence,--la broche tourne et le dîner est à peu près mangeable.

Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder à se détraquer, c'est alors que nous serons en plein gâchis.

[GU] 1er MAI.--La fête du roi a été ce qu'elle est tous les ans.--Le bourgeois de Paris, qui nomme des députés pour qu'ils exigent des économies, a trouvé le feu d'artifice mesquin;--le bourgeois de Paris veut à la fois la plus stricte économie et la plus grande magnificence. Les chefs des différents corps de l'État ont fait au roi le même discours qu'ils font depuis dix ans, et que beaucoup d'entre eux ont fait à l'empereur Napoléon et aux deux monarques de la Restauration. Il est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus ridicules par la forme que celles adressées à Louis-Philippe par ces honorables personnages.--Nous dirons en passant à M. Pasquier, président de la Chambre des pairs, qu'il n'est d'aucune langue de dire,--_qu'une source se puise_, ainsi qu'il lui est arrivé de le dire dans son discours au roi.

Nous dirons à M. Séguier--qu'il est un peu trop bucolique, pour un premier président de cour royale, de montrer les princesses «préparant des festons pour les princes,» et que «_des princes_ ÉMULESE _des_ TROPHÉESE _de Mazagran_» vaudraient des pensums à des écoliers de sixième.

Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin, ex-philosophe,--traducteur d'ouvrages allemands, traducteur dont on a dit: «Pour traduire, il ne suffit pas d'ôter un ouvrage de la langue dans laquelle il a été écrit, il faut encore le mettre dans une autre langue.»--M. Cousin, aujourd'hui ministre de l'instruction publique,--grand maître de l'Université,--a dit dans son discours au roi:

«Portez un moment les yeux sur les œuvres de votre sagesse qui est aussi leur gloire;» c'est un exemple d'amphigouri,--et non pas un _exemplaire_, comme a dit le même M. Cousin dans un ridicule discours fait la même semaine à propos de M. Poisson, que la mort a enlevé à la science:--«M. Poisson était l'_exemplaire vivant de cette maxime_.» On a remarqué dans le discours au roi de M. Cousin cette appréciation politique dont la justesse et l'audace ont paru à la hauteur des aphorismes du célèbre M. de Lapalisse:--_Les citoyens un peu divisés, comme il arrive presque toujours dans les révolutions_.

Ce bon M. Cousin est un assez réjouissant ministre de l'instruction publique; à la dernière séance de la Chambre des députés, voyant M. de Lamartine monter à la tribune,--il a dit: «Ah! c'est M. de Lamartine; je ne le connaissais pas.--On a rapporté le mot à M. de Lamartine qui a répondu:--«Je ne le connaîtrai pas.»

--La première représentation de _Cosima_, drame de madame George Sand, avait attiré une nombreuse affluence;--la pièce n'a eu aucun succès.

Il y a eu après la pièce un souper chez madame Marliani,--souper dans lequel il ne s'est pas dit un mot de l'ouvrage tombé.

La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont été un beau triomphe pour les fabricants de mélodrames du boulevard,--MM. _Francis Cornu_ et _Anicet Bourgeois_, _grands écrivains de même force_, dont l'un nie le style et l'autre l'orthographe.--Je suis, pour ma part, enchanté de voir ainsi punis les gens d'un talent réel et distingué qui descendent dans l'arène avec les industriels de la littérature.

Dans un théâtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs, trois cents marchands, quelques domestiques;--jamais il ne vous viendrait à l'esprit de lire à votre tailleur ou à votre bottier un seul de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le suivre en la moindre des choses.

Eh bien! quand tous ces gens sont réunis, vous tombez à genoux devant eux, vous attendez avec une anxiété mortelle ce qu'ils vont décider de votre œuvre.

Aussi, que de succès dus à la vulgarité des situations, du sentiment et du langage;--que de chutes qui n'ont pour cause que des beautés inusitées ou de nobles hardiesses! Hélas!--il faut le dire, c'est pour gagner un peu plus d'argent,--que les écrivains qui s'étaient jusqu'ici abstenus du théâtre viennent s'y compromettre aujourd'hui et y prostituer à la foule leur talent et leur réputation. Au théâtre, où tout ce qui n'est pas aussi faux que le soleil d'huile et les arbres de carton fait disparate et choque l'assemblée;--au théâtre, où la pensée, après avoir revêtu déjà la forme de l'expression qui l'amoindrit,--doit encore subir l'incarnation d'un acteur,--adopter sa figure, son geste, sa voix,--ses façons d'être et de comprendre ou de ne pas comprendre.

Si deux personnes causent avec un peu d'abandon,--une troisième qui survient fera changer la conversation. Elle deviendra immédiatement d'un tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.

Chaque fois que j'ai fait un livre, il m'a toujours semblé que je le racontais à une personne,--à une seule,--que je connaissais ou que je rêvais; l'un a été fait pour Gatayes,--un autre pour l'habitante, que je n'ai jamais vue, d'une petite fenêtre fleurie que j'apercevais de la mienne;--presque tous pour C... S...,--aucun pour ce qu'on appelle le public.

Si le poëte savait bien ce qu'il fait la première fois qu'il donne son ouvrage à l'impression,--il y a en lui une sainte pudeur qui se révolterait en songeant que cette pensée qui sort de son âme et de ses veines,--il la livre et l'abandonne à tous,--et il jetterait au feu son manuscrit révélateur, il n'oserait mettre son cœur à nu devant le public.--Il y a des sentiments si délicats et si pudiques, qu'ils meurent de froid ou de honte aussitôt qu'ils sortent du cœur autrement que pour entrer dans un autre cœur qui les cache et les réchauffe.

[GU] 2.--On place sur la colonne de Juillet le génie de la liberté;--c'est la consécration d'un genre d'actes glorifiés il y a dix ans, et criminels et punis aujourd'hui.--C'est le défaut des monuments:--grâce aux lenteurs du bronze,--ce qu'on avait commandé contre la branche aînée semble presque s'exécuter aujourd'hui contre celle qui lui succède.

[GU] 3.--Le mari de la reine d'Angleterre exécute fidèlement ses promesses,--le parlement est content de lui.--La reine est grosse;--on a donné au prince de Cobourg un régiment,--à titre d'encouragement et de récompense.

--Voici la guerre commencée entre les Chinois et les Anglais.--J'avouerai que, jusqu'ici, les Chinois m'avaient paru un peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.--Que les gens de bonne foi s'interrogent, et il s'en trouvera plusieurs qui ont partagé mes impressions.--Nous ne connaissons les Chinois que par les portraits qu'ils nous envoient sur des boîtes bizarres;--portraits ridicules, invraisemblables et hideux, qu'on ne fait pas ordinairement de soi-même.--J'avais cru qu'il n'existait de Chinois que ceux qui sont peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les boîtes de laque;--aussi, quand j'ai lu que l'empereur avait fait un appel à tous ses sujets,--j'ai été saisi de frayeur et je me suis hâté d'entrer dans mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s'étaient pas détachées de mes pots bleus et de mes boîtes dorées, et n'avaient pas disparu subitement pour aller obéir aux injonctions de leur souverain.