Part 17
Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d'une beauté,--que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,--donnait des preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension à M. Droz, chez lequel il a l'habitude de faire de très-beaux et de très-bons dîners.
[GU]--Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d'argent aux divers mendiants qui se présentent chez moi.--Je reçois une lettre d'un de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point de n'avoir pas changé dans sa circulaire, faite probablement l'hiver dernier, une phrase qui s'accorde peu avec les vingt degrés de chaleur qu'il fait aujourd'hui.
--Voici la lettre:
«Monsieur, daigné permètre au soussigné, qui, par cause de maladie, se trouve sans occupation,--ayant tout sacrifié, sans vêtemens ni linge sur le corps,--mourant de _frois_ et de faim, attains présentement de fièvres, ne sachant vous sabrité cette nuit.
»Que l'humanité, frères de la vertu, pèr de la sagesse, puisse touché votres cœur bont et humain en faveur d'un pauvre malheureux honteux emproie à la plus afreuse misères, nayant pour partage que la morts, si il est abandonné par les personnes d'esprit; qui peuve si il veut le secourir.
»Hélas! qu'il est doux à un cœur bien né de secourir le vrai malheureux, en fesant une bonne action on posède la vrai pais du cœur et la jouissance pure de l'âme.
»En grâce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la tante de vos bienfait.
»Qu'une couronne de gloire soit le prix de la récompance bien mérité de votres humanité.
»Votre très soumit serviteur.»
[GU] 14.--Comme le ministère n'a encore rien pu faire pour le _Constitutionnel_, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction à ses promesses, il l'a fait manger plusieurs fois à sa table.
On parle d'un ravissant dîner, à la présidence du conseil, auquel ont assisté tous les propriétaires et une partie des rédacteurs de ladite feuille.--Sur la fin du dîner, un des propriétaires a chanté une chanson un peu gaillarde;--madame Dosne était au supplice. On a renouvelé toutes les promesses déjà faites, en ajournant l'exécution jusqu'après la session. Provisoirement on donnera au _Constitutionnel_ beaucoup d'articles gratis,--tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes choses que les journaux aiment à vendre quatre-vingts francs et à recevoir pour rien. La candidature de M. Véron sera chaudement appuyée;--on le présentera dans un pays moins arriéré et plus intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, où on n'a pu se figurer qu'un ex-directeur de l'Opéra, quelque habile et spirituel qu'il se soit montré dans sa gestion, puisse être un homme sérieux.--Quelques personnes du pays avaient conçu de M. Véron les idées les plus singulières; elles semblaient s'attendre à le voir arriver en pantalon de tricot couleur de chair;--et un électeur, en l'entendant annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.
--Dans la traite des députés que fait M. Thiers, il se sert, tant qu'il peut, de M. Guizot--pour ramener les pins rebelles;--mais M. Guizot a perdu toute sa valeur, depuis qu'il s'est fait l'instrument subalterne de M. Thiers et qu'il reçoit des ordres de lui.
--Les journaux de la gauche sont fort embarrassés; ils ne veulent pas perdre le fruit de leur dévouement, et cependant ils s'inquiètent des concessions que M. Thiers est obligé de faire aux conservateurs, concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un ministère qui se met dans une situation déjà bien peu conforme aux principes rigoureux qu'ils ont mis si longtemps en avant.
Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent à croire que M. Thiers, d'accord avec le roi, n'est entré aux affaires que pour faire faire au parti vertueux tant de fausses démarches et d'inconséquences, qu'il reste à jamais perdu dans l'opinion publique et n'ose lever la tête.
J'avouerai que je suis presque de l'avis de ces personnes, et que, si ce n'est l'intention, c'est du moins le résultat.
Il y a peu de choses qui aient été combinées d'avance, ce n'est qu'après l'événement qu'on se donne l'honneur de la prévision,--et les historiens ont pour état de constater et d'expliquer la préméditation des tuiles qui tombent par hasard.
[GU] 15.--Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des rosières,--M. le vicomte de Cormenin s'est chargé de ce soin. Il consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une médaille,--à la _dotation_ de cinq villageoises.--La somme est divisée,--comme celle demandée pour le duc de Nemours, en dot, douaire et épingles.--C'est une taquinerie un peu enfantine.
[GU] 16.--Une comtesse italienne, fort connue dans le monde par ses capricieuses fantaisies,--a adopté une jeune fille et l'a fait élever avec la plus grande distinction,--non sans lui faire payer quelquefois ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et maudire. Dernièrement la jeune personne accomplit sa dix-huitième année.--Madame... la fit venir et lui dit:
--Anna, tu vas te marier;--ton trousseau est prêt.
--Mais, répondit la jeune fille,--je voudrais, etc., etc; tout ce que répondent les filles en pareil cas.
--Ton mari est M. M...
Le futur était vieux et laid.--On le refusa par les larmes et par les supplications.
--Ma chère bienfaitrice, je vous en prie.
--Comment! mademoiselle, vous refusez l'homme que j'ai choisi pour vous?
--Mais, madame, c'est que vous avez choisi le seul peut-être que je refuse de recevoir de vous.
--On ne peut cependant pas démarquer le trousseau.
La comtesse sonne.
--Faites venir Michel.
Michel est le palefrenier.--Il arrive.
--Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c'est le seul mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,--vous allez épouser Michel.--Michel serait votre égal sans mes bienfaits;--il dépend de moi de ne pas admettre une distinction que j'ai créée.
Anna pleure, sanglote, se jette à genoux. Heureusement Michel, qui n'avait pas prévu la chose, s'était marié six ans auparavant: on le renvoie à l'écurie.
--Aimez-vous donc quelqu'un, mademoiselle?
Pas de réponse.
--J'en suis fâchée, si cela est, car vous épouserez M. M...
--Ah! Charles, Charles! s'écria Anna.
--Et comment s'appelle ce Charles?
--C'est un jeune homme de bonne famille.
--Ce n'est pas ce que je vous demande, c'est son nom.
--De M...
--Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c'est tout simple;--on n'a pas besoin de démarquer le trousseau:--c'était ce qui m'avait fait penser à Michel. Vous épouserez M. Charles de M...
17.--Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de Longchamps; ce hasard n'était pas arrivé depuis plusieurs années, et je me souviens que l'année dernière j'écrivais à un de mes amis: «Les solennités du couvent de Longchamps ont été d'abord le but, puis le prétexte de cette promenade mondaine.--Aujourd'hui qu'on ne fait même pas semblant d'aller à Longchamps; qu'on se promène pour se promener, il me semble qu'on ne devrait plus s'imposer ce plaisir, qui consiste à promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des traits tirés et flétris par le froid.
«Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque autre dans une saison moins rigoureuse?»
Mais cette année il y avait grande affluence de promeneurs et de riches équipages;--des gendarmes à pied et à cheval,--et dans les contre-allées des marchands de pain d'épices;--sous des tentes, des femmes plus ou moins sauvages avec ou sans barbe,--des crocodiles non moins féroces qu'empaillés,--des mésanges savantes,--des femmes fortes auxquelles on était invité à marcher sur la gorge,--des messieurs se lavant les mains avec du plomb fondu, et se rinçant la bouche avec du cuivre en fusion, etc., etc.
18.--La politique est ce mois-ci fort aride.--Il ne s'agit que des exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arrivé, et de ses efforts pour réaliser on ne pas réaliser ses promesses. Le _Journal de Paris_ n'existe guère plus.--M. de Feuillide est parti pour le nouveau monde; M. Méville reste dans l'ancien pour faire fructifier le plus possible l'argent qui lui reste.--Pour le journal, il n'est pas à vendre, il est à donner. Son triste sort sert d'exemple à ceux qui comme lui ont osé résister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.
Discite justitiam moniti et non temnere Divos.
[GU] 19.--Voici un nouveau volume de _Babel_, publication de la société des gens de lettres.
Pendant que j'y suis,--je dirai deux mots sur la société des gens de lettres,--association ayant pour but d'imposer d'un droit toute reproduction d'un ouvrage ou d'une partie d'ouvrage, au bénéfice de l'auteur. On ne peut nier qu'il ne soit juste, incontestablement légitime, de faire entrer l'auteur d'un ouvrage littéraire dans le partage des bénéfices qui proviennent de son ouvrage.
Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin à voir une assemblée de poëtes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les plus minutieuses, apprécier eux-mêmes chacune de leurs pensées, chacun de leurs vers en argent,--n'en pas perdre un seul de vue dans leur vol capricieux, sur l'aile des vents ou sur celle de la renommée, et, chaque fois que quelque part il sera prononcé un vers ou lu une ligne, arriver avec leur quittance, et au besoin se faire assister d'un huissier.
Ce n'est plus le temps où Colletet, crotté jusqu'à l'échine, allait de cuisine en cuisine chercher un dîner qu'il payait en bassesses et en humiliations; le temps où l'académicien Durier faisait des vers à quatre francs le cent. Plus d'un poëte aujourd'hui rêve sous des arbres dont l'ombre et la fraîcheur sont à lui.--Nous avons des hommes de lettres qui sont ministres, et d'autres qui empêchent les ministres de dormir, et les renversent de temps à autre.
La mansarde du poëte renferme en certains lieux pour trente mille francs de tableaux, et il n'est plus de bon goût de médire des lambris dorés. Il y a des hommes de lettres qui sont logés comme des princes, si toutefois il est encore des princes qui soient logés comme certains hommes de lettres.
Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu'il n'ose ni l'attaquer de front ni s'allier franchement à elle; nous savons que les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans être en dehors des lois oppressives; qu'ils sont soumis aux charges sociales et qu'ils n'ont pas leur part dans les bénéfices. Mais qu'est-il arrivé de là? c'est qu'on a forcé les poëtes à faire une bonne fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu'ils faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et qu'ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu'ils se sont rués dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et la dévastation. C'est donc aujourd'hui à la société à leur faire leur part dans des intérêts qu'ils sauront défendre quand ils seront leurs, comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n'est aucune carrière qui soit fermée à l'homme de lettres, aucun but qu'il ne puisse atteindre. La littérature est dans toute la force de l'âge et de la puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,--entasser des liards, faire des épargnes d'esprit,--ramasser les miettes des festins qu'elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.
O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous pouviez aussi être riches,--quand il vous arriverait par hasard de vous soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette jeune fille des contes de fée,--laisser tomber les pierreries qui s'échappent de votre bouche,--vous devez, comme Buckingham, ne pas ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s'égrènent et tombent sur le parquet.
Ne nous donnez pas, ô poëtes,--le déplorable spectacle du rossignol qui interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les ombrages attentifs.
Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d'une neige odorante, les lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.
Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d'harmonie, une fête de pensées. Il est beau à l'écrivain de ne pas se montrer préoccupé de tirer tout le _parti possible_ de son œuvre d'hier, parce que sa pensée et son amour sont à l'œuvre de demain; parce qu'il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d'être un peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler; parce qu'il faut laisser croire que l'on a _trop d'esprit_ et ne pas compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer sous une triple serrure.
[GU] 20.--Un homme aux épaules larges et carrées s'est présenté hier devant le conseil de révision de la garde nationale.
--Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la garde nationale!
--Oui, monsieur.
--Quels sont vos motifs d'exemption?
--Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmité.
--Passez dans ce cabinet.
--Mais...
--Passez dans ce cabinet.
Notre homme entre dans une petite pièce voisine, où on le fait se déshabiller des pieds à la tête. Il reparaît bientôt devant le conseil vêtu comme notre premier père.
--Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmité?
--J'ai la vue basse.
[GU]--Hier dimanche, le concert de M. Listz a été remarquable d'abord en ceci, qu'on n'était admis que sur invitation et nullement en payant.--C'est une noble idée qu'un roi n'aurait pas; il n'y a que les artistes et les pauvres pour de telles magnificences.
M. Listz a, comme de coutume, donné le spectacle d'un beau talent qui se perd souvent dans l'exagération.--C'est, du reste, un moyen d'influence sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de leur côté,--et il y en avait qui se tordaient.--Une princesse, fidèle aux pianistes en général, n'a pas voulu s'asseoir, par enthousiasme; elle s'est tenue tout le temps debout, appuyée contre une colonne;--une comtesse pleurait et criait:--ces dames sont des étrangères qui pensent, sans doute, que c'est ainsi qu'on a l'air de se connaître en musique.
[GU]--Un monsieur m'a apporté, un jour, des pensées à mettre dans les _Guêpes_.--L'_abondance des matières_,--comme disent les journaux, m'a empêché jusqu'ici d'obtempérer à ses désirs.--Mais il m'écrit des injures et des menaces.--Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec ce monsieur, qui me paraît fort méchant,--je vais transcrire ici la première pensée du recueil,--et, comme j'ai perdu son adresse,--je le préviens que je suis prêt à lui restituer les autres.
Voici la pensée:
«La vérité est un flambeau de lumière qui n'éclaire que ceux qui marchent à sa lueur.»
--On citait hier une femme de la société qui, pour se conformer au préjugé populaire qui veut qu'on ait quelque chose de neuf le jour de Pâques, n'a rien trouvé de mieux que de prendre un nouvel amant.
[GU] 21.--Alfred M... est un peintre sans réputation et sans talent, qui se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.
--Ah! c'est vous, monsieur Muller.
--Oui, monsieur, et voilà plus de dix fois que je viens; c'est bien désagréable.
--Vous venez peut-être me demander de l'argent?
--Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?
--Je pensais que c'était pour me prendre mesure d'une redingote dont j'ai furieusement besoin.
--J'en suis désolé, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n'ayez payé l'_ancien_.
--Oh! mon Dieu! ce n'est pas que j'y tienne; voilà le beau temps, et je serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma blouse.
--Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d'argent cette fois-ci!
Le tailleur se fâche un peu; Alfred M... l'apaise de son mieux par une promesse vague.--Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait entrer dans un café établi dans la maison qu'il habite.--Alfred _paye_ un petit verre de rhum.--Le tailleur commande une _tournée_ d'anisette et dit:
--Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc à quinze que je connais, à la barrière des Martyrs.
--C'est presque mon chemin.
--Venez avec moi jusque-là.
Alfred sort avec M. Muller. Arrivés à la barrière des Martyrs, le tailleur fait servir une bouteille de vin.--Alfred se croit obligé de faire comme M. Muller avait fait au café; il en demande une seconde.
--Savez-vous, dit M. Muller, que je commence à avoir faim?
--Eh bien! demandons un morceau à manger.
--Pas ici, on n'est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.
Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.--On s'arrête à mi-côte pour se rafraîchir.--On arrive à l'endroit que connaît le tailleur.--On prend du petit salé aux choux et on boit.--On prend une salade avec des œufs durs et on boit.--Vers la quatrième bouteille, le tailleur ouvre son âme à Alfred et lui raconte les chagrins que lui cause une femme acariâtre.--A la cinquième, Alfred sent le besoin d'épancher la sienne,--et lui parle de l'intrigue et de la cabale qui l'empêchent d'_arriver_.--Il cite tel et tel qui ont été à l'atelier de Gros avec lui, et qui ont réussi parce qu'ils ont fait des bassesses auprès de M. Coyeux.--Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le mur et s'écrie: «Voyez-vous tous ces beaux messieurs-là, il n'y en a pas un fichu pour camper une figure comme ça. Eh bien! ils ont de beaux habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.»
Le tailleur s'attendrit et lui dit: «Quand je viens vous demander de l'argent, ce n'est pas que je veuille vous tourmenter;--vous m'en donnerez quand vous en aurez.»
Ils sortent du cabaret, après avoir bu de l'eau-de-vie pour faciliter la digestion, et se promènent.
--Écoutez, dit le tailleur, je sais qu'il faut qu'un jeune homme soit bien mis;--je veux vous faire une redingote et un pantalon.
--Mais je ne sais quand je vous payerai.
--Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.
Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure d'un pantalon et d'une redingote dans les carrières.
Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir trois bouteilles de vin.--Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils s'aperçoivent avec douleur qu'ils ne peuvent contenir la dernière;--ils appellent le marchand de vins.
--Tenez, dit Alfred, c'est dimanche aujourd'hui,--vous donnerez cette bouteille de vin au premier homme--ayant soif,--sans argent, que vous verrez.
--C'est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera furieusement soif tantôt.
Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se séparent à la barrière des Martyrs.
En entrant chez lui, Alfred M... s'aperçoit qu'il est un peu ému,--il ne peut pendant longtemps trouver sa serrure,--puis ensuite il cherche à ouvrir sa porte du côté des gonds.--Enfin, il entre et se jette sur son lit;--mais il lui semble que les chaises dansent,--et que la figure commencée de son _grand tableau_ joue du violon.--Il s'endort un moment et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu'il y ait aujourd'hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins d'argent.--La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins me revient de droit.»--Il redescend son escalier et remonte à Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.--Il gravit péniblement et arrive en sueur.--Il entre chez le marchand de vins pour demander la bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.
[GU] 22.--Une femme vient de faire paraître un livre intitulé: _Mémoires d'une jeune fille_. Il serait vrai et spirituel que ce fût un cahier de papier blanc.
--On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s'entourait de filles d'honneur d'une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du parti de la Ligue les hommes les plus considérables.--M. Thiers, à cette époque où les femmes n'ont plus d'influence que sur leurs maris, a retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.--Il a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont chargés de séduire et d'influencer les femmes de certains députés rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère fort agréable, mais c'est le plus petit nombre;--car beaucoup de députés se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant plus de _portes et fenêtres_ que de beauté.--Nous citerons dans les exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.
On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice--et de donner l'exemple.--Si, d'une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas belles,--d'un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids; et M. Thiers lui-même n'est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes, dont la royauté est fort amoindrie,--comme toutes les royautés de ce temps-ci,--croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,--et appellent cela _faire de la politique_.
[GU] 23.--Pendant que je croyais M. de Balzac occupé à écrire sur la _question du pain_, il laisse la théorie et la généralité pour l'application et la spécialité,--et il s'efforce de nourrir les acteurs de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans pasteur; c'est le seul dédommagement qu'il ait demandé au ministère, qui a si brutalement défendu _Vautrin_.--Je désire de bien bon cœur que ce soit un dédommagement. M. de Balzac, directeur de théâtre, ressemble tout à fait à Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux d'Admète.
24.--M. Thiers a son _fidus Achates_, son fidèle _Berger_, qu'il a poussé au secrétariat de la Chambre. Il a été question de le nommer conseiller à la cour royale de Paris;--mais M. Vivien,--M. Pelet (de la Lozère) et plusieurs autres collègues de l'autocrate--ont eu l'audace de s'y opposer.--Toute la magistrature de Paris eût regardé comme une insulte qu'on fît entrer dans son sein un homme qui a exercé les fonctions d'avoué dans son ressort,--les relations de la cour royale avec les avoués de son ressort consistant généralement en ceci, que la cour passe son temps à rogner les ongles à ces messieurs.
--On s'occupe beaucoup des guerres intentées par l'Angleterre.--Les journaux, aujourd'hui ministériels, qui l'appelaient autrefois «perfide Albion,» la nomment--le «berceau du gouvernement représentatif.»
Pendant ce temps, l'Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu'ils ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu'ils ne veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu'il lui plairait de faire.
[GU] 25.--J'ai eu à parler l'autre jour à M. de Rambuteau, préfet de la Seine.--Il s'agissait de mettre la paix entre des mariniers.--M. de Rambuteau m'a reçu fort convenablement et m'a envoyé à M. Poisson, ingénieur, dont la réception a été un peu cavalière; de sorte que je n'ai pas osé demander le chemin pour sortir à un huissier.--Je craignais que, la politesse diminuant toujours à proportion du grade des personnes, l'huissier ne jugeât convenable de me battre.
--M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours, à baiser sur les deux joues les divers officiers récemment élus ou réélus dans la garde nationale.