Part 15
MM. Préault, sculpteur, et Rousseau, paysagiste;--deux âmes en peine, deux ombres errantes dans les galeries,--tous deux repoussés par l'opiniâtre malveillance du jury.
Certes, je ne suis pas pour qu'on aplanisse les abords des carrières libérales;--il est juste que les aspirants passent par des épreuves et des initiations;--il est bon que, comme les hommes qui accompagnaient Josué, ceux-là seuls qui ont force,--courage et vocation--suivent l'art dans les régions élevées qu'il habite.
Depuis qu'on a réhabilité les comédiens,--nous n'avons plus de comédiens.--Le jour où on leur a rendu la terre sainte,--on a commencé par y enterrer leur art.
Si l'on pendait tous les ans le 1er janvier:--dix peintres, dix musiciens et cinquante écrivains,--il ne resterait dans cette lice chanceuse que les véritables vocations.
Mais le jury montre peu de discernement. Il faudrait que le meilleur des tableaux refusés--fût plus mauvais que le dernier des tableaux reçus. Eh bien! il n'en est pas ainsi:--il y a dans les tableaux refusés vingt toiles supérieures, sous tous les rapports, à une toile exposée par M. Bidault, qui est de l'Institut.
Il y a des hommes d'un talent reconnu qui ne doivent être jugés que par le public.
Il y en a d'autres qui ont acquis de la popularité et de la réputation par la persécution du jury,--dont personne n'a jamais rien vu, et dont tout le monde proclame le talent;--le jury n'a pas l'esprit de leur jouer le mauvais tour de les admettre.
Les peintres, du reste, une fois _arrivés_, n'ont pas à se plaindre;--seuls ils sont assurés de la protection et des _commandes_ du gouvernement.
Les peintres ont depuis longtemps couvert, et au delà, la surface de toutes les murailles intérieures: on invente des palais pour y loger de nouveaux chefs-d'œuvre. On achète, on commande des tableaux; rien de mieux. Nous désirons qu'on en fasse tant, qu'on arrive à les mettre trois les uns sur les autres; cela donnera toujours le moyen d'en cacher deux.
Un reproche que l'on fait annuellement au Musée, c'est de renfermer _cette année_ trop de portraits.
Il faudrait dire: trop de mauvais portraits. Les peintres ont, en général, intérêt à accréditer cette critique facile, à la portée de toutes les intelligences. Presque aucun peintre ne sait faire un portrait.--On ne compte que quelques beaux portraits dans les annales de la peinture, et un beau portrait est une des choses les plus saisissantes comme les moins communes de l'art.
On sait ce qu'on appelle portrait en général: c'est un assemblage de deux yeux, d'une bouche et d'un nez, qui, s'il arrive quelquefois à ressembler à quelqu'un, a presque toujours le malheur que ce ne soit pas à la personne qui a posé devant le peintre.
Pour notre part donc, nous ne reprocherons aux portraits que d'être mauvais; le reste du ridicule auquel ils sont généralement dévoués doit revenir aux personnes qu'ils sont censés représenter.
On ne saurait trop admirer la pudeur de gens parfaitement inconnus qui, dérobant avec soin leur nom sous le voile d'une initiale, moins obscure que ne le serait leur nom entier, n'hésitent pas à étaler aux yeux de la foule leur figure, leurs mains, leurs pieds, leurs beautés particulières et les infirmités qui les distinguent. Le Salon est rempli de femmes qui ne livrent qu'une lettre de leur nom et montrent au moins tout ce qu'elles ont d'épaules à la curiosité d'un public quelconque.
Les uns veulent être peints frisés, vernis, cravatés dans un désert, lisant un roman à cent cinquante lieues de toute habitation. Il est facile de voir les efforts du malheureux peintre, qui, ayant sous les yeux un canapé en velours d'Utrecht jaune, a été obligé de peindre un monticule couvert de mousse. Dans la forme de ces rochers, vous trouverez la forme moins pittoresque de la cheminée et de la pendule qui la surmonte. Vous vous apercevez que les chaises ont servi de modèle aux chênes séculaires, que les nuages recélant la foudre ont été faits d'après les ondulations des rideaux de damas, et la foudre, qui s'échappe en zigzags immobiles, d'après les tringles. L'eau de ce lac, au fond du tableau, a été étudiée par le peintre dans un flacon d'eau de Cologne placé sur un guéridon, le guéridon lui-même, avec son tiroir ouvert, a servi de modèle à une caverne.
S'il y a une chose intéressante dans l'aspect de ces portraits, pour la plupart peu agréables à la vue, c'est que, s'ils ressemblent peu aux personnes dont ils portent le nom, ils sont le portrait fidèle de _leurs prétentions_, dont ils ne laissent ignorer aucune.
[GU] Mais quel avantage mademoiselle M.... D...., placée sous le nº 7266, trouve-t-elle à nous faire savoir qu'elle a la peau jonquille?--Mademoiselle M..., nº 1629, est-elle bien heureuse depuis que tout Paris sait qu'elle a le visage bleu de ciel?--M. E... T..., nº 1374, ne pouvait-il vivre sans nous faire connaître son front chauve ombragé de quelques cheveux pris à l'occiput, au moyen de cette formule d'arithmétique: J'en emprunte un qui vaut dix.
Je n'ai pu admirer avec tout le monde le tableau de M. Delacroix,--la Justice de Trajan.--Le tout ressemble à la procession du bœuf gras.--Trajan a particulièrement un air de garçon boucher enluminé de rouge de brique.
J'ai demandé quel mérite on trouvait à cela.--On m'a répondu: «la couleur.»
Et j'ai demandé à tout le monde: qu'est-ce que la couleur? la couleur consiste-t-elle à faire un cheval blanc lie de vin? Cela me paraît une misérable excuse pour un dessin aussi incorrect que celui de plusieurs figures du tableau de M. Delacroix.--L'architecture est fort belle et d'une grande légèreté.
Il y a des gens condamnés à voir tout ou jaune ou rouge ou bleu.--Le 18 brumaire, de M. Bouchot, est écarlate.--Les États généraux, de M. Couder, sont d'un violet saupoudré de blanc.
Il y a des tableaux verts, il y en a de gris, il y en a d'orange.--Un monsieur paysagiste a inventé deux couleurs inusitées pour les bœufs, il en a fait un gris tourterelle, et l'autre pain à cacheter.
Pour ce qui est des batailles,--on n'en peint qu'une, toujours la même.--Une bataille représente toujours un endroit et un moment où on ne se bat pas,--ou bien où on ne se bat plus.
[GU] Il y a une heure où les tableaux exposés au Musée changent tout à coup d'aspect, une heure où l'habileté du pinceau, la finesse de la touche, la science de l'anatomie, de la perspective, disparaissent comme par enchantement. Le public nombreux, le public qui vient de onze heures à midi, ne fait aucun cas de ces qualités qu'il ne voit pas; il ne s'inquiète que du sujet; s'il voit une bataille, il veut savoir laquelle; si les Français sont vainqueurs, le tableau lui semble déjà une fois meilleur.
Il est singulier de remarquer combien ce public, le plus étranger aux arts, admet facilement la convention, à quel degré il accepte l'intention du peintre pour le fait: quelque balai vert qu'on lui montre, il consent sans hésiter à le prendre pour un arbre, quelque chose qui ait une robe est une femme sans contestation;--une redingote grise, Napoléon;--une chose à deux pieds est un homme; si la chose a quatre pieds, c'est un cheval, un chien ou un bœuf, suivant la couleur. Du bleu en haut du tableau est reçu comme le ciel; si le bleu est en bas, c'est la mer.
Voilà des gens pour lesquels il est agréable de peindre; voilà un public!
[GU] CHOSES QUELCONQUES.--On continue à envoyer en prison les gardes nationaux qui refusent de s'habiller;--cet impôt exorbitant excite les plus vives réclamations.
C'est en effet une exaction odieuse que celle qui force une foule de gens à dévoiler à tous les yeux une misère qu'ils cachent avec tant de soin,--ou à s'imposer les plus dures privations pour ne pas _déparer_ la compagnie de MM. tel ou tel.
Qu'on se représente un petit marchand qui arrive tout juste à payer ses petits billets et à faire honneur à ses petites affaires.--Qu'il soit un peu gêné;--que pour faire un remboursement il ait fait escompter à gros intérêts, à un Jacques Lefèvre quelconque;--qu'il ait mis son argenterie, la montre et la chaîne de sa femme en gage. C'est une situation où se trouve assez fréquemment le petit commerçant.
Il est pauvre, malheureux, il vit de privations, ou plutôt il ne vit pas; mais extérieurement, tout va bien, il _noue les deux bouts_.
Si vous lui imposez une dépense pour le moins de cent écus, et qu'il ne puisse retirer cent écus de ses affaires, ce que les petits marchands ne peuvent jamais,--il faut qu'il vienne devant ce conseil de discipline, composé d'autres marchands, avouer sa gêne et sa pauvreté.
Mais, le lendemain, il est ruiné, perdu,--il n'a plus ni crédit ni confiance, on exige des règlements,--ou plutôt on ne veut plus de sa signature.
Et tous ces pauvres gens qui ont tant de peine à conquérir sur le sort un habit propre, auquel ils doivent leur place, leurs amitiés, leurs amours, leurs plaisirs; cet habit, qui seul peut élever l'homme d'esprit et l'homme de cœur à l'égalité avec le sot et le cuistre, il faudra donc qu'ils le suppriment pour acheter votre habit d'arlequin, ou qu'ils viennent vous en dire tous les secrets,--les coutures noircies à l'encre, et les boutons rattachés, par eux-mêmes.
MM. les députés,--qui sont exempts de la garde nationale, _nous ont donné ces loisirs_.
[GU] Lorsque, pendant la discussion des fonds secrets,--il fut un moment question de voir reparaître M. Molé,--madame Dosne s'écria:--Comment penser à M. Molé quand on a des hommes comme nous!
[GU] Après le vote, un député a dit: «Voilà le Thiers consolidé.»
[GU] Le jury et les circonstances atténuantes vont toujours leur train;--il y a en ce moment au seul bagne de Brest _quatorze parricides_.
[GU] La souscription pour la médaille de M. le vicomte de Cormenin se traîne assez péniblement.--Une petite lettre parfumée et toute féminine m'assure que le beau-père dudit M. de Cormenin a envoyé aux journaux une centaine de francs ainsi divisés:--un patriote, trois francs,--un ami du peuple, deux francs, etc., etc.,--c'est bien méchant.--Sérieusement, parmi les souscripteurs, beaucoup se sont glissés qui ne portent d'autre intérêt à la chose que celui de lire leurs noms imprimés.
D'autres, plus habiles, font par ce moyen sur leur commerce et leur industrie, moyennant un ou deux francs, une annonce qui leur en eût coûté sept ou huit.
Ainsi j'ai lu dans le _National_:
Musch, quinze centimes,--Taillard, vingt centimes,--Dumon père, dix centimes,--Frainrie, doreur, rue Saint-Antoine, 168.
_N. B._ Il faut qu'un esprit aussi ingénieux que celui de M. Frainrie trouve sa récompense, je le prie donc de faire prendre chez moi un petit cadre gothique, qui a besoin d'être doré.
Voici une autre souscription que l'on m'envoie:
M. L., rue du Monthabor, 3,--qui a perdu son parapluie dans un fiacre, et promet une récompense honnête à la personne qui le rapportera,--deux francs.
[GU] A propos de la police, voici de sa part une remarquable preuve d'intelligence: une ordonnance prescrit aux cabriolets de louage de porter affiché à l'intérieur le tarif de leurs prix.
Dans les cabriolets, le cocher se met à droite pour conduire, et le _bourgeois_ à gauche.--De quel côté supposez-vous que l'on mette la plaque contenant le tarif en question?--Sans doute à gauche, pour que la personne qui loue le cabriolet puisse le consulter. Nullement, l'ordonnance porte que la plaque sera à droite, c'est-à-dire, derrière le chapeau du cocher s'il est grand, et derrière son épaule s'il est petit, de telle façon qu'il est entièrement impossible d'en faire usage.
[GU] Une proposition a été faite à la Chambre tendant à faire établir qu'une loi qui ne donnerait lieu à aucune réclamation serait dispensée de discussion et de scrutin.--La proposition n'a pas été prise en considération.
En effet, cela irait trop vite,--et ferait perdre à messieurs les avocats des occasions de discourir.
[GU] Madame de Girardin a bien voulu faire à ma dernière homélie sur les femmes une réponse que je voudrais bien avoir faite moi-même.--A la Chambre des députés, M. Abraham ayant cédé son tour et M. Delacroix ayant parlé, on a dit: nous avons eu le sacrifice d'Abraham et le supplice de la croix.--Un lycéen me conseille de parler un peu de son proviseur et de détacher une guêpe de confiance sur la maison de M... à l'heure où il fait servir le brouet à ses élèves.
Diverses circonstances qui se sont présentées depuis la publication de mes petits volumes,--des lettres anonymes que je reçois où on m'appelle diffamateur,--bretteur, etc., etc., m'obligent, une fois pour toutes, à faire une profession de foi nette et positive. Il y a onze ans que je me suis mêlé pour la première fois aux débats de la presse périodique--j'ai toujours admis la responsabilité de l'écrivain dans sa plus large acception.--Je n'ai jamais écrit une ligne sans la signer, au moins de mes initiales A. K. Je défie qui que ce soit de me reprocher, dans cette période de onze ans, d'avoir manqué une seule fois à la plus stricte loyauté.--Je ne crois pas avoir usé de l'arme que j'ai dans les mains,--arme dont je connais la puissance et le danger--autrement que dans l'intérêt de la vérité, du bon sens et du bien public.--La forme ironique que j'ai adoptée de préférence a pu blesser quelques personnes.--Mais c'est ainsi que je vois et que je suis, et le reproche que l'on me ferait à ce sujet équivaudrait à mes yeux à celui qu'on pourrait me faire d'avoir les cheveux bruns.--Il m'est arrivé bien rarement d'avoir l'intention d'offenser quelqu'un, et si, dans ce cas-là, j'ai cru devoir ne pas dissimuler cette intention; si, dans d'autres circonstances, j'ai cru devoir admettre comme meilleurs juges que moi des personnes qui demandaient une réparation à une blessure qu'elles avaient sentie sans que je crusse l'avoir faite, et me mettre à leur disposition; les personnes qui me connaissent me rendent la justice que, lorsqu'il m'est arrivé--et j'ai eu soin que cela arrivât rarement--d'avoir exprimé un fait inexact,--j'ai mis le plus grand empressement à reconnaître mon erreur quand elle m'a été prouvée.
Si l'on ne m'accuse pas d'avoir jamais reculé devant la responsabilité de mes écrits, on doit me rendre témoignage également que je n'ai, en aucune circonstance, pris des airs de matamore et de fanfaron, et que je n'ai jamais hésité à donner de franches et loyales explications, lorsqu'elles m'ont été convenablement demandées.
[GU] Quand arrivent les dernières représentations des Italiens, les habitués se croient en droit de se faire donner _bonne mesure_, comme disent les marchands, et, sous prétexte de bienveillance pour les chanteurs, ils crient bis à tous les morceaux, et se font chanter deux fois un opéra dans la même soirée. De plus, dans les entr'actes, ils jettent sur la scène des billets dans lesquels ils demandent différents morceaux à leur choix. Le dernier jour où on a joué la _Norma_,--comme on était encore tout ému des accents passionnés de mademoiselle Grisi, on a entendu des cris: «Le billet, le papier, ouvrez le papier, lisez le papier!» Lablache s'est alors présenté en costume de druide,--a obéi a l'injonction du public,--et a dit qu'il était désolé de ne pas pouvoir se rendre au désir exprimé par le billet, mais que Tamburini était absent pour le _duo_,--et qu'il n'y avait pas de piano pour l'_air_. Or, le duo était un duo bouffe, celui du _Mariage Secret_, et l'air n'était autre que la _Tarentelle_, de Rossini, qu'on voulait faire chanter à Lablache en costume de druide, guirlande verte et manteau drapé.
Cela rappelle qu'en octobre 1830, Nourrit, sur l'ordre du parterre, chanta la _Parisienne_ à la fin de _Moïse_, après le passage de la mer Rouge.
Les Égyptiens et les Israélites chantèrent le refrain en chœur.--M. de Lafayette était dans la salle, et, à son couplet, on fit lever tout le monde.
[GU] Chaque fois qu'il meurt une célébrité, une foule de gens, qui n'ont jamais vu ladite célébrité, s'intitulent ses amis intimes, et, sous ce prétexte frivole, la pleurent et prononcent sur _sa tombe_ de longs discours que les véritables amis sont forcés d'entendre,--ce qui serait pour eux un raisonnable sujet de deuil.--Heureusement que, lorsque l'improvisation s'embrouille, lorsque l'orateur commence à patauger dans les phrases, _son émotion l'empêche de continuer_.
M. Bouilli prononce beaucoup de discours sur les tombes. Comme dernièrement il s'abstenait, au sujet d'un ami mort qu'il ne se souvenait pas d'avoir connu et dont il n'avait absolument rien à dire, un croque-mort s'approcha de lui, et lui touchant la manche: «Monsieur Bouilli, lui dit-il, est-ce que nous n'aurons rien de vous aujourd'hui?»
[GU] Les dames bienfaisantes répètent activement leur opéra au théâtre de la Renaissance.--A chaque répétition la chose va plus mal.
On parle de joindre un ballet à l'opéra, c'est-à-dire des jupes courtes et une exhibition publique de jambes, et on sait tout ce que les bienséances du langage appellent les jambes des danseuses. D'autres bruits qui circulent, et auxquels je n'ajoute pas foi, feraient croire que la bienfaisance de ces dames ne s'arrêtera pas en si beau chemin.
21 MARS.
LE PRINTEMPS.--Cette saison commence le 20 mars à 0 heure 50 minutes du soir,--le soleil entrant dans le bélier. (Mathieu LÆNSBERG.)
Et comme tout cela m'aurait été égal, si le printemps était venu le 21 mars, comme il le devait.
Si une petite pluie douce, tiède et bénie, était venue sur la terre répandre la vie et l'amour, faire épanouir dans l'herbe les pâquerettes,--et fleurir dans l'âme les silencieuses rêveries et tous ces bonheurs dont le plus pauvre poëte est si riche.--Alors qu'on se sent heureux de vivre comme les fauvettes, qui chantent dans les bois, comme les abeilles qui bourdonnent dans les abricotiers en fleurs, comme les petits papillons bleus qui jouent dans la luzerne rose.
Mais le 21 mars est le jour de l'année où il est tombé le plus de neige;--quelques pruniers en fleurs ont mêlé tristement à cette neige la neige de leurs pétales flétris.
Réveillez-vous, petits génies, Petits gnomes, réveillez-vous; Il est temps de rendre aux prairies Leurs belles robes reverdies Et leurs fleurs au parfum si doux.
Paresseux! les filles, penchées, Cherchent, depuis bientôt un mois, Sous les vieilles feuilles séchées, Les premières fleurs cachées De la violette des bois.
A l'œuvre, cohortes pressées! Venez déchirer les bourgeons Où les feuilles embarrassées Attendent, encore plissées, Les premiers, les plus doux rayons
Fondez l'onde de la citerne Où s'en vont boire les troupeaux; Otez aux prés leur couleur terne, Et faites croître la luzerne Pour cacher les nids des oiseaux.
Allons, gnomes, qu'on se dépêche! Préparez les parfums amers! Préparez la couleur si fraîche Des premières fleurs de la pêche, Roses sur leurs rameaux verts.
Au printemps, chaque année, alors que la nature Revêt tout de parfum, de joie et de verdure, Quand tout aime et fleurit,
Dans les fleurs des lilas et des ébéniers jaunes, De mes doux souvenirs, cachés comme des faunes, La troupe joue et rit.
De chaque fleur qui s'ouvre et de chaque corolle S'exhale incessamment quelque douce parole Que j'entends dans le cœur.
Alors qu'au mois de juin fleurit la rose blanche, Savez-vous bien pourquoi sur elle je me penche Avec un air rêveur?
C'est qu'à ce mois de juin la rose me répète: «Tenez, Jean, je n'ai point oublié votre fête,» Depuis plus de quinze ans.
Chaque fleur a son mot qu'elle dit à l'oreille, Qui souvent fait pleurer et cependant réveille Des souvenirs charmants.
Vous savez celle-là qui se pend aux murailles, Et, comme un réseau vert, entrelace ses mailles De feuilles et de fleur,--c'est le frais liseron.
C'est le volubilis aux clochettes sans nombre;-- Le soir et le matin,--ses cloches, d'un bleu sombre, Chantent une chanson.
Une chanson d'amour bien naïve et bien tendre Que je fis certain jour que j'étais à l'attendre Sous un arbre touffu.
Voici là-bas fleurir la jaune giroflée.-- Rien n'est si babillard que sa fleur étoilée Qui dit: «Te souviens-tu?
»Te souviens-tu des lieux où ta vie était douce, De ce vieil escalier,--tout recouvert de mousse, Qui menait au jardin?
Dans les fentes de pierre étaient des fleurs dorées-- D'un long vêtement blanc, en passant, effleurées Presque chaque matin.
* * * * *
Et, dans un coin, s'il advient que je passe Auprès de l'oranger en fleurs sur la terrasse, J'entends cet oranger Qui dit: «Te souvient-il d'une belle soirée, Tu te promenais seul,--et ton âme enivrée Évoquait l'avenir;
Et tu me dis à moi: «De tes fleurs virginales »Ouvre, bel oranger, les odorants pétales; »Sois heureux de fleurir.
»Sois heureux de fleurir pour la femme que j'aime; »Tes fleurs se mêleront au charmant diadème »De ses longs cheveux bruns.»
«Eh bien!--depuis quinze ans, je réserve pour elle, Chaque saison, en vain, ma parure nouvelle, Et je perds mes parfums.»
Mai 1840.
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