Part 14
Aussi, quand on a renversé un ministère, n'a-t-on fait de la besogne que la partie la plus insignifiante. Il faut conserver la place que l'on a conquise; et je déclare qu'il n'y aura plus dans toute l'existence de la monarchie constitutionnelle un ministère qui aura un an de durée.
[GU] LE QUART D'HEURE DE RABELAIS.--LA CURÉE.--LA VERTU EMBARRASSÉE.--Le pouvoir forcé,--il fallait donner la curée,--mais, tout vaincu qu'il était, le pouvoir faisait tête à ses assaillants et ne voulait pas se laisser arracher--les fonds secrets--_jecur et viscera_;--c'était une nouvelle bataille à gagner.
La situation du parti vertueux n'était pas très-facile en outre--à cause de sa composition.--M. Cousin, chef de l'école panthéiste, à la tête de l'Université, n'était pas, aux yeux des rigoristes, une chose d'une grande convenance.
Ces rigoristes s'étonnaient aussi de voir M. Vivien à la tête de l'administration des affaires ecclésiastiques, lui qui a publié un _Code des théâtres_ et le _Mercure des salons_, journal des modes.
Quelques associés étaient de leur côté également embarrassants à cause du peu de sérieux de leurs antécédents.
Le _Constitutionnel_, le plus ferme appui de M. Thiers, est dirigé par M. Véron, le plus habile directeur qu'ait eu l'Opéra,--et par M. Etienne, auteur de _Joconde_ et autres pièces à ariettes,--membre du Caveau et d'une foule de sociétés chantantes et buvantes.
Le _Courrier français_ n'est connu que par la protection qu'il accorde à une danseuse maigre.
M. Barrot s'était élevé avec violence contre les fonds secrets, et, en 1837, il avait dit hautement _qu'ils n'étaient bons qu'à enfanter la corruption_.
On remplirait cent volumes semblables à celui-ci, en petit-texte, des phrases plus ou moins sonores et retentissantes qu'avaient commises depuis dix ans, contre les fonds secrets, les plus fermes appuis du nouveau ministère.--Et il fallait cependant demander et obtenir les fonds secrets--Les molosses vainqueurs s'impatientaient et semblaient prêts déjà à se retourner contre les chasseurs.
[GU] EXPÉDIENTS IMAGINÉS PAR LA VERTU.--_Premier expédient._--D'abord--on ne parlera plus de fonds secrets--la vertu n'a pas besoin de moyens aussi ténébreux;--on ne demanda pas un million cinq cent mille francs comme le ministère Molé, on ne demanda pas douze cent mille francs comme le ministère Soult.
Un ministère _parlementaire_--représentant _le vœu et les intérêts du pays_, un cabinet, _réelle expression de la majorité_--un cabinet vertueux n'a pas besoin d'avoir la corruption et la subornation pour auxiliaires.
Et si on demandait un mauvais million--ce n'était pas qu'on en eût besoin--ni qu'on voulût en faire un moindre usage, c'était simplement pour obtenir de la Chambre _une marque de confiance_ qui constatât la majorité. C'est pour cela qu'on ne tenait pas à la somme: un million était un compte tout rond dont probablement on ne saurait que faire.
Le mot trouvé--il fallait mériter la confiance qu'on demandait--et on se mit à faire des choses vertueuses.
_Deuxième expédient._--La première chose vertueuse fut faite à l'occasion de _Vautrin_, de mon ami M. de Balzac. Je n'ai pas vu la pièce de M. de Balzac;--j'étais en Normandie quand on en a donné la première et dernière représentation.
Il paraît que c'est quelque chose dans le genre de _Robert-Macaire_,--plus le talent de M. de Balzac.--La critique s'en émut;--mon autre ami Janin en fut surtout indigné: il fit une catilinaire contre l'auteur.--_O tempora, ô mores!_--Il se récria contre les exemples et les entraînements du théâtre. Il était impossible de voir la pièce M. de Balzac sans se sentir comme un germe de crime dans le cœur;--lui-même, Jules Janin, a eu besoin de toute l'énergie et de toute la force de caractère qu'on lui connaît--pour ne pas dévaliser quelque passant en rentrant chez lui, rue de Vaugirard.--Le _Constitutionnel_ et le _Courrier français_, accoutumés aux nudités de l'Opéra, se déclarèrent scandalisés par la représentation de _Vautrin_;--le _National_, apôtre de la liberté, demanda à quoi servirait la censure.
Alors M. de Rémusat défendit qu'on continuât de jouer la pièce:--la presse tout entière applaudit;--les dames, qui vont se décolleter au profit des Polonais sur le théâtre de la Renaissance, louèrent fort la mesure;--M. Harel, directeur de la Porte-Saint-Martin, qui avait cru pouvoir faire des dépenses pour une pièce d'un auteur célèbre, autorisée par la censure,--déposa son bilan;--M. Victor Hugo, qui avait applaudi la pièce, fit, nous a-t-on assuré, une démarche inutile pour obtenir qu'on rapportât l'ordonnance,--et dit: «On ôte le crime à la tragédie et le vice à la comédie;--les auteurs s'arrangeront comme ils pourront.
[GU] Il y a une sottise de la critique que nous nous permettrons de constater en passant:
«Comment mener à une semblable pièce sa femme ou sa fille.»
Mes chers amis du feuilleton,--qu'avez-vous fait de votre érudition dramatique? Et vous, chers bourgeois, où avez-vous pensé qu'en menant vos filles au théâtre vous pourriez économiser les chaises de l'église et les leçons de la pension?--Quelle est la pièce où l'on pourrait conduire sa femme ou sa fille à votre point de vue de rigorisme?--Corneille et Racine représentent sans cesse l'adultère et l'inceste, et emploient tout leur talent à nous attendrir sur Jocaste et sur Phèdre;--Molière rit du mariage et de la paternité,--les beaux rôles chez lui sont remplis par des femmes qui trompent leurs maris, par des fils qui volent leur père;--et les maris trompés et les pères volés, Molière ne les trouve pas encore traités suivant leurs mérites;--il les bafoue, il les ridiculise de toutes les manières.
D'après cela il est évident que, sous le ministère de M. Thiers, le théâtre sera chargé de moraliser la nation,--et on y conduira les pensions le jeudi.
O ministère!--ô feuilleton!--ô bourgeois! il appartient bien à une époque de corruption comme la nôtre de faire ainsi la bégueule et la renchérie? Mais je défie M. de Balzac d'avoir mis dans son _Vautrin_ la centième partie des choses infâmes qui se font chaque jour dans la politique et dans le commerce.
Il n'y a que des filles entretenues pour avoir des exagérations de pudeur;--j'en ai vu une qui, fourvoyée, je ne sais comment, dans une maison honnête,--répondit à un homme qui faisait l'éloge de sa main: «Monsieur, pour qui me prenez-vous?»
[GU] _Troisième expédient._--Le succès obtenu par M. de Rémusat devait fort encourager le cabinet vertueux. On fit une descente chez tous les couteliers et on saisit les couteaux qu'il plut aux agents chargés de l'exécution de considérer comme ayant un rapport plus ou moins éloigné avec des poignards, et on mit soixante-quatre couteliers en accusation.
C'est donc une chose bien terrible qu'un couteau-poignard!--Mais oui, absolument comme un couteau de table.
M. Delessert, encore aujourd'hui préfet de police, était dérangé par le bruit que faisaient des piqueurs qui sonnaient de la trompe de chasse dans un cabaret voisin de la préfecture de police;--il défendit la trompe de chasse dans Paris,--mais il permit, par omission, la trompette, le cornet à piston, la clarinette, le serpent, etc., etc., etc.--Le couteau-poignard n'a pas jusqu'ici obtenu la préférence des assassins;--les instruments de cordonnerie, de menuiserie, de sellerie, ont tour à tour servi aux malfaiteurs.--Louvel s'est servi d'un poinçon;--Lacenaire affectionnait le tirepoint;--d'autres préfèrent le marteau.--Une femme a été dernièrement étranglée avec une jarretière; pourquoi ne défendrait-on pas les jarretières?--Une autre femme a fait manger son enfant par des porcs, et les porcs sont tolérés!--Si le ministère savait cela, il prohiberait le fromage d'Italie.
Un philosophe mourut pour avoir avalé de travers un grain de raisin.--O cabinet prévoyant! vous avez six mois devant vous pour faire arracher les vignes.
[GU] Voici d'autre part ce qui arrive à Paris à propos d'armes.--Il est défendu de porter des armes sous peine de quinze francs d'amende.
Le bourgeois timide obéit à la loi;--le voleur, qui s'expose en l'attaquant à la peine de mort, se soucie peu d'encourir en sus les quinze francs d'amende.
Si les voleurs et les assassins avaient le cœur un peu bien situé, ils feraient une rente à la police en reconnaissance des services que leur rend l'exécution de cette ordonnance.
Pour moi,--je demeure dans un quartier désert, et je rentre tard;--je prendrai la liberté d'être armé--jusqu'au moment où il sera parfaitement établi que, grâce à la surveillance de la police, on aura été un an sans arrêter, dépouiller, assommer ou noyer quelqu'un.--Mais tant que j'aurai un louis dans ma poche, je m'exposerai aux quinze francs d'amende de la police pour ne pas le laisser prendre;--c'est un bénéfice net de cinq francs.
M. de Balzac et soixante-quatre couteliers sacrifiés--n'établissaient pas encore suffisamment la vertu du cabinet.--M. Cavé fut désigné comme victime, et le _Constitutionnel_ comme sacrificateur.--On assure même que, pour exciter son zèle, on lui promit la place de directeur des Beaux-Arts, comme on donnait autrefois la chair de la victime aux anciens pontifes.
En vain M. Cavé avait offert en holocauste à M. Thiers et à sa grandeur imminente madame de _Girardin_ et l'_École des journalistes_.
Le _Constitutionnel_ porta de graves accusations;--on fit circuler contre lui des mots attribués à M. Thiers.
L'existence de M. Cavé menacée a fait comprendre à ses amis et à ses protégés qu'il fallait se hâter.
M. Buloz, directeur de la _Revue de Paris_ et de la _Revue des Deux-Mondes_, tout en passant sous le drapeau de M. Thiers,--s'est cependant dépêché d'aplanir les difficultés que trouvait son projet d'être à la fois directeur et commissaire royal du Théâtre-Français.--Il a donné le titre de régisseur général à M. Laurent, qui jusqu'ici, et depuis fort longtemps, se contentait du titre et des fonctions modestes de portier au même théâtre.
[GU] Alors s'est engagée la grande bataille pour la conquête des fonds secrets.
[GU] GRANDE BATAILLE DES FONDS SECRETS.--Les troupes de M. Thiers se composaient, outre son armée connue, de plusieurs troupes auxiliaires, telles que M. Barrot et ses vertueuses phalanges.--On comptait aussi sur la droite, qui avait donné un coup de main utile pour renverser le ministère Soult, et sur M. Berryer, dont nous avons déjà signalé les sympathies pour M. Thiers.
Mais le parti légitimiste se rassembla chez M. de Noailles,--et là on établit que, si M. Barrot oubliait la rue Transnonain,--M. Berryer devait se souvenir de la trahison de Deutz et de la captivité de Blaye;--que, sans se faire philippiste, il était de la dignité et de l'honneur du parti de rester conservateur, et qu'en conséquence on refuserait tout appui à M. Thiers, non-seulement pour le vote des fonds secrets, mais encore pour tout ce qu'il pourrait demander à la Chambre.
[GU] M. Thiers avait contre lui la droite et les 221; mais combien sont les 221?
Quand on se rangea en bataille, les 221 se trouvèrent n'être que 195.
[GU] M. Thiers, qui avait suffisamment flatté la gauche et le parti révolutionnaire dans ses discours, et qui ne pouvait plus compter sur la droite et le parti légitimiste, écrivit soixante deux billets à soixante-deux deux cent vingt et un,--ou députés conservateurs,--pour leur dire confidentiellement: «Les agaceries à la gauche sont une nécessité gouvernementale:--vous savez que je suis conservateur,--ma femme va au bal chez vous.»
Puis, en post-scriptum, il disait:
A M. Bugeaud: «Vous aurez le commandement de l'armée d'Afrique.»
A M. Boissy-d'Anglas: «J'étais l'ami du maréchal Maison.»
A M. Lebœuf: «Je vous débarrasserai de M. de Ségur,--et votre femme sera invitée aux Tuileries.»
A M. Félix Girod de l'Ain: «Vous serez maréchal de camp.»
A M. Mimaut: «Une cour royale vous demande pour président.»
A M. Dupin: «La Chambre des pairs sera heureuse de vous voir remplacer M. Pasquier.»
Et une foule de promesses analogues à MM. Demeufve,--Estancelin,--Chasseloup,--Bresson, --Armand,--Liadières,--Bessières,--Daguenet,--Fould, --Garraube,--Pèdre-Lacaze,--Poulle,--Lacoste, Félix Réal,--Bonnemain,--etc., etc., etc.
[GU] Puis chaque soir, sur l'hôtel des Capucines, on voyait fondre des sténographes affamés qui venaient, en attendant mieux, chercher de la part des journaux amis des subventions provisoires d'idées, de phrases, d'injures, contre les adversaires.
[GU] Et les trois jours commencèrent.
M. Desmousseaux de Givré--avait tellement peur de ne pas parler dans la question du _vote de confiance_, qu'il alla à minuit au secrétariat de la Chambre,--se fit faire du feu, passa la nuit dans un fauteuil, et, au jour, se fit inscrire le premier.
Les mêmes gens qui aujourd'hui ont demandé un vote de confiance de un million,--ont si bien, à une autre époque, établi que les fonds secrets n'étaient qu'un instrument de corruption,--que je me suis laissé convaincre par eux. Il me semble donc démontré que la différence qui existe entre le vice et la vertu est que, si le vice corrompt pour douze cent mille francs, la vertu ne corrompt que pour un million;--ce qui prouve que la vertu achète mieux et paye moins cher.
[GU] Le premier jour du combat, M. de Lamartine fit un fort beau discours plein d'idées justes et élevées. Il avait été convenu entre M. Thiers et M. Barrot que ce dernier s'abstiendrait de parler,--parce qu'il ne pouvait parler que pour expliquer son alliance avec M. Thiers, et que la chose était difficile à faire honnêtement;--mais M. de Lamartine le pressa, le harcela avec tant d'insistance, d'obstination et de vivacité--qu'il fallut monter à la tribune, où ledit M. Barrot pataugea considérablement.
Le _Constitutionnel_, c'est-à-dire M. Étienne, l'auteur de _Joconde_,--et M. Véron, le directeur de l'Opéra, s'en indigna;--il ne trouva pas convenable que M. de Lamartine, qui n'est qu'un poëte,--se permît de se mêler de _choses sérieuses_;--on le renvoya à sa _lyre_, à _sa nacelle_, à _Elvire_.
Hélas! mes chers messieurs,--si vous ne voulez pas que les poëtes montent à la tribune,--je vous avouerai que j'ai quelquefois aussi un peu de chagrin de les voir descendre jusque-là,--de les voir jouer de grandes idées et de belles paroles, contre le patois diffus et creux des avocats que vous admirez,--et quitter les immortelles choses de Dieu, de la nature, et de l'humanité,--pour s'occuper des intérêts étroits et mesquins des coteries, et des mauvais petits ambitieux qui se partagent et s'arrachent les lambeaux de ce qui ne sera bientôt plus un pays.
Calmez cette sainte horreur contre les gens qui ont de nobles pensées, et qui parlent un beau langage;--ne craignez pas qu'ils gâtent le métier,--ils seront toujours en grande minorité parmi vous.--Dans cent ans d'ici,--tous vos grands hommes seront morts et oubliés avec les intérêts étroits auxquels ils se mêlent;--le temps, qui fait justice de toutes les ambitions, ne gardera dans l'avenir, comme il n'a gardé dans le passé, que les poëtes;--et si on se rappelle quelquefois M. Thiers, ce sera parce qu'il a écrit l'histoire de la révolution française.
[GU] Le second jour, M. Berryer prit la parole au nom de son parti;--sa parole puissante et animée, sa voix vibrante et nerveuse, servant à la fois d'organe à une logique rigoureuse,--firent sur la Chambre l'effet d'un tonnerre lointain qui gronde.
[GU] Le troisième jour, les amis de M. Molé se réjouirent fort, et préparèrent leur cabinet pour remplacer immédiatement celui qu'ils se croyaient sûrs de renverser le soir même:--c'est ce qui les perdit.
Refuser tout à fait les fonds secrets était une chose très-grave,--car, le ministère une fois renversé par ce refus, il fallait le remplacer et vivre de la portion congrue qu'on lui aurait faite.
On fit alors proposer, par M. d'Angeville, un des deux cent vingt et un,--un _amendement_ tendant à _diminuer_ de cent mille francs l'allocation demandée.
Taux auquel le ministère présomptif consentait à gouverner, à sauver la France, et à faire son bonheur.
Pourquoi ne pas _entreprendre_ le gouvernement tout de suite et franchement, comme les fournitures de bois,--au rabais et sur soumissions cachetées.
L'amendement fut rejeté à une majorité de 103 voix.
Le million, ensuite, fut voté à une majorité de 86 voix.
Ce qui prouve qu'il y a à la Chambre dix-huit membres qui, sans distinction de parti, ne veulent pas que le ministère, quel qu'il soit, ait moins d'un million pour récompenser le dévouement qu'ils sont bien décidés à avoir.
Et le ministère présomptif fut déclaré présomptueux.
Singulière époque que celle-ci, où l'on n'accepte pas comme principe suffisamment libéral le fils d'un régicide--mis lui-même sur le trône par une révolution. Voilà M. Thiers roi de France.
[GU] Voici donc M. Thiers roi de France,--et le roi Louis-Philippe passé à l'état de fétiche, de grand Lama,--ayant dans l'État précisément la même influence qu'aurait un de ses bustes de plâtre qui décorent les mairies et les théâtres.
Car on sait que M. Thiers est l'auteur de la maxime:--le roi _règne_ et _ne gouverne pas_.
Or, comme le roi n'est ni électeur, ni juré, ni garde national,--il se trouve qu'il est aujourd'hui le moins important, le plus humble, le moins considéré de tous les Français;--qu'il n'y a pas un épicier, ni un bonnetier,--ni un écrivain à échoppe qui n'ait plus de droits politiques et plus d'influence que lui.
M. THIERS.--Pour nous, qui n'espérons et ne craignons rien de M. Thiers, qui n'avons aucune espèce d'intérêt dans tout ce gâchis,--nous parlerons de lui sans colère, comme sans aveuglement.
M. Thiers n'est pas un esprit libéral ni progressif,--loin de là, il n'a d'idées gouvernementales que celles de l'Empire,--il fait la politique au point de vue des cafés et des estaminets, et est impuissant en dehors de ces limites.--Depuis la révolution de juillet, M. Thiers a passé à peu près huit ans au pouvoir,--quels sont les grands travaux qu'il a fait exécuter?--à quelles améliorations matérielles a-t-il présidé?--M. Thiers s'est opposé à l'entreprise des grandes lignes de chemins de fer par le gouvernement,--parce que de grands travaux sont tout à fait contraires aux vues et aux moyens d'action des hommes de son caractère et de son parti;--les agitateurs n'ont de pouvoir que sur les esprits oisifs, les travailleurs ne mordraient plus aux paroles des avocats.
Il y a quelque temps, M. Thiers et M. Garnier-Pagès se sont trouvés faire partie de la même commission. Il s'agissait de prolonger le privilége de la banque de France qui expire en 1842.--Eh bien! M. Pagès, membre d'un parti qui ne brille pas par le côté de la science gouvernementale, s'est prononcé pour le développement de ce privilége, et pour une extension favorable à l'industrie.
M. Thiers, au contraire, a maintenu l'état actuel.
[GU] Et vous, mes amis les Français,--savez-vous qu'on vous a joué un tour bien perfide--le jour qu'on vous a fait croire que vous étiez extrêmement malins,--ainsi que vous vous en rendez perpétuellement hommage à vous-mêmes.
Grâce à cette opinion qu'on vous a donnée de votre malice et de votre pénétration,--on vous fait passer sous les yeux d'étranges choses.
Pendant que ces messieurs se disputent votre argent et vos dépouilles,--qu'ils perdent au profit de leur avidité et de leur ambition le plus beau pays du monde,
Vous les regardez faire, assis à ce beau tournoi, dans vos stalles bien payées;--vous prenez parti dans leurs débats et dans leurs querelles;--vous pariez pour l'un ou pour l'autre;--vous vous passionnez;--vous applaudissez celui qui réussit à prendre votre argent;--vous sifflez celui qui se le laisse enlever.
Bravo! mes bons amis.--Les enfants trop spirituels deviennent, dit-on, fort bêtes à l'âge de raison.
APOLOGUE.--Un voyageur rencontra, un jour, dans une savane de l'Amérique, deux sauvages, deux peaux rouges qui, assis sur l'herbe, et ayant déposé leurs casse-têtes à côté d'eux, jouaient avec beaucoup d'attention à un jeu d'adresse avec de petits cailloux. Le voyageur s'arrêta près d'eux et les regarda faire.--Il faut croire, pensa-t-il, que la partie est intéressée, car ils jouent avec une application et une émotion peu communes. Ce petit qui a un soleil bleu sur le front est bien adroit;--mais le grand, qui est décoré d'un serpent jaune, ne le lui cède pas.--Bravo! le serpent jaune.--Ah! très-bien, le soleil bleu.--Voilà le coup décisif.--Ma foi, c'est le soleil bleu qui a gagné.--Eh bien! je n'en suis pas fâché!--Il me plaît beaucoup, le soleil bleu.
--Soleil bleu, recevez mes félicitations!
Visage pâle, mon ami,--dit le soleil bleu,--c'est en t'apercevant venir là-bas, que nous nous sommes mis à jouer, et je ne te cacherai pas que nous avons joué à qui te mangerait.
[GU] AFFAIRE DE MAZAGRAN.--Pendant que les avocats parlaient à la Chambre,--cent vingt-trois hommes se défendaient, dans la petite place de Mazagran, contre dix mille Arabes,--et les forçaient d'abandonner le terrain.--Je ne ferai pas compliment au maréchal Valée d'une nouvelle imprévoyance qui condamnait cent vingt-trois soldats à mort,--s'ils n'avaient égalé les prodiges les plus fabuleux de la bravoure des temps antiques et modernes.--Ce trait héroïque est consolant à une époque où on se sent prêt, à chaque instant, à désespérer de la France livrée aux avocats et aux ambitieux de bas étage.
On a annoncé qu'on s'_occupait_ de récompenser dignement les défenseurs de Mazagran;--ce sont de ces choses qu'on ne doit pas chercher,--que le cœur doit trouver au milieu même de l'émotion que cause un semblable récit.--Je ne crois pas qu'il se trouvât personne en France pour juger mauvais qu'on donnât la croix aux cent vingt héros qui ont survécu,--et que cette compagnie reçût le nom de Compagnie de Mazagran,--et ne se recrutât pas tant qu'il en restera un homme;--que les noms des trois morts fussent toujours prononcés à l'appel les premiers, et qu'on répondit: Morts à Mazagran.
[GU] Le principal hommage qu'aient reçu jusqu'ici nos héros est un récit ridiculement ampoulé, fait par M. Chapuys-de-Montlaville.--C'est surtout quand il s'agit de choses si grandes par elles-mêmes que l'enflure est si ridicule qu'elle devient odieuse,--et que l'on accuse l'écrivain qui en est coupable de n'avoir pas senti la grandeur d'un héroïsme qu'il essaye d'embellir par des mots prétentieux.
La compagnie entière,--dit M. Chapuys-de-Montlaville,--s'écria:
«Je garderai ce poste contre l'Arabe, son armée couvrît-elle de ses feux épars la colline et la plaine.»
«_Un registre est ouvert pour l'assaut:_ deux mille Arabes s'y inscrivent aussitôt, etc.»
Ce même M. Chapuys-de-Montlaville est particulièrement connu par l'âpreté, l'obstination et quelquefois la bouffonnerie avec laquelle il demande des économies à la Chambre des députés.--Un jour de la session précédente, je ne sais plus de quoi il était question, mais M. de Montlaville s'écria:
.....Je demande une réduction de huit cent mille francs?
Un _membre_.--On ne saurait trop approuver les sages vues d'économie de l'honorable préopinant,--seulement, dans la circonstance présente, il y a un grand inconvénient et une grave difficulté à l'exécution de sa proposition.--M. Chapuys-de-Montlaville vient, messieurs, de vous proposer sur le chapitre en discussion une réduction de huit cent mille francs,--et l'article n'est que de cent quarante mille.
Un autre jour,--c'était à propos du mariage du duc d'Orléans.--«Cent trente mille francs _d'épingles_, s'est écrié M. de Montlaville, j'ai une tante qui en dépense pour douze sous par an,--et qui en perd considérablement!»
[GU] MUSÉE DU LOUVRE.--Je vais peu au Salon; je ne connais pas d'exercice aussi violent, de fatigue aussi désespérante.
Les expositions se suivent et se ressemblent:--Quelques bons tableaux, un certain nombre de mauvais, et surtout une très-affligeante quantité de médiocres.