Part 13
Que la beauté consistait, non à avoir un pied--mince, étroit, dans des proportions convenables à la taille; mais plus petit qu'aucun pied que l'on connaisse;--de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces informes souliers chinois,--disent: «Mais c'est horrible!»--elles lancent cet anathème avec moins de conviction que d'envie.--Ainsi trompées, les femmes, de temps immémorial,--se serrent les pieds et le corps, et se condamnent à d'effroyables et perpétuelles tortures.--L'une, du temps de la _question_, s'appelait la torture des _brodequins_. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter plus de cinq minutes sans défaillir. L'autre ne ressemble qu'au supplice infligé aux gens que l'on _rompait_, et qui causait la mort immédiatement.--On a renoncé à toutes deux, même pour les assassins et les parricides.
Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle façon,--qu'une femme mourrait de chagrin et son amant de dépit, si _le soir_ elle se trouvait faite précisément comme elle s'est donné tant de mal pour le paraître tout le jour.
[GU] LES FEMMES.--II. Il y avait autrefois un endroit qu'on appelait la _maison_. C'était l'empire de la femme.
Là, les femmes étaient à l'abri de tous les tracas et de tous les ennuis de la vie extérieure; elles ignoraient les lois du pays;--car dans la _maison_ il n'y avait pas d'autres lois que leur volonté--à elles, reines absolues, reines par l'amour.
Si elles embellissaient la maison,--elles tiraient de la maison un charme indéfinissable;--tout ce que la _maison_,--cet asile sacré,--renfermait de paix, d'élégance, de tranquillité, d'amour et de bonheur, semblait s'exhaler d'elles--comme un parfum.
Dans la maison, au charme d'être belles elles joignaient celui plus puissant encore d'être belles pour un seul,--de se réserver pour lui,--d'être avares d'elles-mêmes pour lui,--tant elles comprenaient qu'elles étaient un trésor,--et le plus précieux de tous les trésors.
Mais aujourd'hui les femmes ont quitté la maison,--elles ont abdiqué leur noble et bel empire héréditaire, dans de fausses idées de conquêtes et d'agrandissement.
Et elles ont emporté avec elles toute la paix, tout le charme et tout le bonheur de la maison.
Et je leur dis,--comme le génie d'un conte de fée dit à la belle princesse qui s'éloigne:
«Retournez-vous, madame, et voyez derrière vous la maison qui s'écroule et n'est plus que ruines et décombres.»
[GU] LES FEMMES.--III. Ce que nous signalons est un plus grand malheur qu'on ne le saurait exprimer,--et je plains à ce sujet les femmes plus que je n'ose les blâmer.
Le métier d'honnête femme est devenu,--grâce à l'aveuglement des hommes,--le plus mauvais de tous les métiers.
Ce n'était pas assez qu'on donnât à une funambule, à une sauteuse, à une acrobate,--pour faire une exhibition publique de gros pieds et de cuisses maigres,--plus d'or vingt fois qu'on n'en donne à la plus belle et à la plus honnête des femmes pour tenir sa maison et élever ses enfants.
Ce n'était pas assez que tout le luxe,--qui est l'air des femmes, fût pour ces créatures;
Que, s'il vient à Paris un châle de l'Orient d'une beauté remarquable,--les marchands savent d'avance qu'une honnête femme n'y peut prétendre;
Que, si un diamant miraculeusement gros est envoyé de Golconde, il est trop beau pour une honnête femme, fût-elle princesse,--fût-elle reine;--qu'il est destiné au front banal ou au cou public d'une fille de l'Opéra.
Ce n'était pas assez de leur donner des diamants;--on leur a jeté des fleurs.
Ce n'était pas assez:--les poëtes leur adressent leurs vers,--les journalistes écrivent que leur départ est un malheur public;--on vante une décence, un esprit qu'on imagine pour elles;--on les recherche, on les fête, on les honore;--on a même renoncé à les _entretenir_, pour ne pas blesser leur susceptibilité;--on leur fait la cour, on les séduit,--on les épouse.
(Je ne parle pas de l'exagération de respect de ceux qui se font entretenir par elles.)
On a épuisé pour les louer tout l'écrin poétique;--il ne reste pas un mot à dire à une honnête femme--qui n'ait déjà servi à trois ou quatre sauteuses.
Aussi les femmes les envient et tâchent de leur ressembler.--Sous prétexte des Polonais, elles ont vendu publiquement dans les bazars établis chez le comte Jules de Castellane; sous prétexte des pauvres, elles ont chanté publiquement dans les églises.
Cela était bien quelque chose:--elles avaient montré, sinon le talent, du moins l'effronterie des chanteuses;--mais il leur fallait un théâtre,--un vrai théâtre,--où elles pussent combattre leurs rivales sur leur propre terrain;--il leur fallait cette rampe magique qui prête tant de charmes--que la plus laide des actrices a plus d'amoureux que la plus belle femme du monde.
Ce but de tous leurs vœux est enfin atteint:--c'est encore chez M. de Castellane que la chose a été décidée.--L'hôtel Castellane est une sorte de jeu de paume à l'usage des femmes.
Sous le prétexte un peu usé des mêmes Polonais, des femmes du monde vont jouer la comédie et chanter l'opéra sur le théâtre de la _Renaissance!_ et cela sera public, et on ouvrira les bureaux--et qui voudra entrera.
Tout l'empire romain fut saisi de honte quand l'empereur Néron descendit dans le cirque.
Je sais bien que ce que je dis là va m'attirer des lettres toutes pleines de dédain,--où l'on me dira,--comme on m'a déjà dit, à l'occasion de certains de mes livres:
«_Vous êtes un sauvage,--toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples;--elles vous choquent, parce que vous n'allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n'avez rien vu, etc., etc._»
Il faut, pendant que j'y pense, que je réponde à cela et à quelques autres choses.
RÉPONSES.--J'aurais depuis cinquante ans l'avantage d'être dans le monde,--avantage que je partagerais avec un grand nombre d'imbéciles de votre connaissance, madame, que je ne me soumettrais à rien de ce qui m'arriverait douloureusement au cœur;--et je vous avoue qu'il me serait entièrement impossible d'être amoureux à ces conditions.
Je ne vais pas non plus chez les anthropophages,--et cependant je crois avoir le droit de blâmer leur habitude de manger les voyageurs.
J'aurais été jaloux, dans mes sombres délires, De la fleur que tu sens, de l'air que tu respires, Qui s'embaume dans tes cheveux; Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.
J'aurais été jaloux de l'aube matinale; De son premier rayon venant teindre d'opale Tes rideaux transparents.
J'aurais été jaloux de cet oiseau qui chante, Que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente D'épine aux rameaux blancs.
J'aurais été jaloux de cette mousse verte Dans un coin reculé de la forêt déserte, Gardant, sur son velours, l'empreinte de tes pieds.
J'aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche, J'aurais été jaloux du tissu qui te touche; Qui te touche et te cache,--ô trésors enviés!
J'aurais été jaloux du baiser que ton père Sur ton front eût osé poser, Et de l'eau de ton bain t'embrassant tout entière, Tout entière d'un seul baiser.
Il va sans dire que je n'aurais pas aimé voir jouer la comédie sur le théâtre de la _Renaissance_ à celle à qui ces vers sont adressés.
Quelques personnes m'écrivent des injures vagues sans signature;--on en a allumé mon feu tout cet hiver;--une lettre de ce genre était signée,--l'adresse était jointe à la signature:--M. Ducros, rue de Louvois, 2.--Je crus devoir une visite à l'auteur.--M. Ducros me dit n'être pas l'auteur de la lettre.--Beaucoup me félicitent et me témoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort encouragé.--Quelques-uns, _au nom de la liberté_, me _défendent_ de plaisanter sur _certains sujets_;--ceux-là voudront bien avoir pour moi l'indulgence que j'ai pour eux, et me permettre d'être amusant comme je leur permets de ne l'être pas.--C'est, du reste, avouer peu adroitement, selon moi, que la guerre qu'ils font contre le despotisme a moins pour but de le renverser que de le conquérir.--Un autre m'a écrit que j'étais _vendu_ à l'or du château.--Oh! oh!--cela vient de ce que je parle en termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander raison d'une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument comme s'ils étaient de simples particuliers.--Hélas! mon bon monsieur, je ne serai, pour vous être agréable, ni manant, ni grossier, ni mal élevé.--L'or que je reçois du château se résume en ceci:--Le roi a pris aux _Guêpes_ un abonnement d'un an,--comme vous, mon bon monsieur;--c'est douze francs sur lesquels, après que j'ai payé le marchand de papier,--l'imprimeur,--le clicheur,--le brocheur,--les commis, etc.,--et après que j'ai donné à mon éditeur la part qui lui revient, il me reste précisément trois francs pour me corrompre pendant un an.
Adieu, messieurs.--
Avril 1840.
Avénement des hommes vertueux au pouvoir.--Le roi.--M. Thiers.--Le Journal des Débats.--Le grand Moniteur et le petit Moniteur.--Le Constitutionnel.--Le Messager.--Le Courrier français.--Sonnez cors et musettes.--Les moutons roses.--Lettre du maréchal Valée.--M. Cubières.--M. Jaubert.--M. Pelet de la Lozère.--M. Roussin.--M. de Rémusat.--M. Vivien.--M. Cousin.--M. Gouin.--M. Molé.--M. Soult.--Remarquable invention de M. Valentin de la Pelouze.--M. Lerminier.--La Revue de Paris.--La Revue des Deux-Mondes.--M. Buloz.--M. Rossi.--M. Villemain.--Les Bertrand.--Le quart d'heure de Rabelais.--La curée.--Expédients imaginés par la vertu.--M. de Balzac.--Vautrin.--M. J. Janin.--M. Harel.--M. Victor Hugo.--Soixante-quatre couteliers.--M. Delessert.--Le ministère et le fromage d'Italie.--M. Cavé.--Madame de Girardin.--M. Laurent, portier et directeur du Théâtre-Français.--Deux cordons à son arc.--M. de Noailles.--M. Berryer.--M. Barrot.--M. Bugeaud.--M. Boissy-d'Anglas.--M. Lebœuf et madame Lebœuf.--M. F. Girod de l'Ain.--M. Mimaut.--Me Dupin.--M. Demeufve.--M. Estancelin.--M. Chasseloup.--M. Bresson.--M. Armand.--M. Liadières.--M. Bessières.--M. Daguenet.--M. Fould.--M. Garraube.--M. Pèdre-Lacaze.--M. Poulle.--M. Lacoste.--M. F. Réal.--M. Bonnemain.--Les sténographes affamés.--M. Desmousseaux de Givré.--M. de Lamartine.--M. Etienne.--M. Véron.--Croisade contre les Français.--Noms des croisés.--M. Thiers, roi de France.--Abdication de S. M. Louis-Philippe.--M. Garnier-Pagès.--Les Français sont décidément trop malins.--Un apologue.--Affaire de Mazagran.--M. Chapuys-Montlaville plus terrible que les Arabes.--Bons mots d'icelui.--Musée du Louvre.--Ce que représentent les portraits.--Qu'est-ce que la couleur?--M. Delacroix.--Portrait d'un chou.--Portrait d'un nègre.--La garde nationale.--M. Jacques Lefebvre.--La femme à barbe.--Souscription pour la médaille de M. de Cormenin.--Le sacrifice d'Abraham.--Le supplice de la croix.--Profession de foi.--Rapacité des dilettanti.--M. Bouillé.--M. Frédéric Soulié.--A. Dumas.--Madame Dudevant.--M. Gavarni.--M. Henri Monnier.--Abus que fait le libraire Curmer de quelques écrivains.--Protestation.--Les dames bienfaisantes.--Le printemps du 21 mars.
AVÉNEMENT DES HOMMES VERTUEUX AU POUVOIR.
Ultima Cumæi venit jam carminis ætas.
* * * * *
...Ac toto surget gens aurea mundo.
Pardon si je parle latin.--Mais l'avénement de tous ces hommes vertueux--me reporte malgré moi à ceux que j'ai admirés en thème,--et d'ailleurs c'est surtout en fait de louanges que
Le latin dans les mots brave l'honnêteté: Mais le lecteur français veut être respecté.
Et je n'oserais dire en français: l'enthousiasme et les transports frénétiques et presque érotiques des plus vieux et des plus indépendants carrés de papier--qui s'intitulent _eux-mêmes_, ainsi que je l'ai déjà signalé, organes de l'opinion publique.
Mais, procédons par ordre dans le récit épique que nous avons à faire.
[GU] Nous avons raconté avec quelle naïveté le ministère Soult-Duchâtel, etc., dit du 15 mai, s'était laissé renverser.
Tout le temps qu'il avait duré, les journaux, amis, alliés, associés, et compères de M. Thiers, s'étaient fort attendris sur la _misère du peuple_,--sur notre _humiliation à l'étranger_,--sur la _cherté du pain_,--sur la _pluie_,--sur la _gelée_,--sur tout.
Tout allait mal;--il fallait tout changer:--administration à l'intérieur,--politique à l'extérieur;--c'était vraiment un gouvernement et un pays à refaire. On traitait le roi lui-même fort lestement;--c'est un courage peu dangereux dont les journaux aiment à faire parade, et qui leur donne, vis-à-vis d'une partie de leurs abonnés, un certain air matamore et sacripant qui leur sied à ravir.
Le roi Louis-Philippe était appelé ironiquement--_gouvernement personnel_--_pensée immuable_--_couronne_--_trône_--_haute influence_--_quelqu'un_--_haut personnage_.--M. Thiers, de son côté, était un gaillard qui avait dit au roi son fait en plus d'une circonstance, et qui ne _rampait_ pas avec les _courtisans_, et chez lequel, dans l'intimité, on appelait le roi papa Doliban.
Pendant tout ce temps, pour les journaux ministériels--les _Débats_--le grand et le petit _Moniteur_, etc., tout allait le mieux du monde;--la pluie et la gelée arrivaient à propos;--ceux qui voulaient renverser le ministère étaient des brouillons et des agitateurs ennemis du pays.
[GU] Mais, le ministère Soult renversé, lorsque le roi manda M. Thiers,--dès le lendemain les journaux avaient changé de langage,--les imprimeurs avaient retrouvé dans leurs casses les deux lettres proscrites: S. M.--M. Thiers, mandé par le ROI,--s'était rendu AUX ORDRES de Sa Majesté.
Et enfin, le 1er mars 1840,--une ordonnance du roi, insérée au _Moniteur_, apprit à la France qu'elle était gouvernée par un nouveau ministère dont voici la composition:
Présidence du conseil et ministère des affaires étrangères,
M. THIERS.
Ministère de la guerre,
M. THIERS, sous le nom de M. DE CUBIÈRES.
Ministère des travaux publics,
M. THIERS, sous le nom de M. JAUBERT.
Ministère des finances,
M. THIERS, sous le nom de M. PELET DE LA LOZÈRE.
Ministère de la marine,
M. THIERS, sous le nom de M. ROUSSIN.
Ministère de l'intérieur,
M. THIERS, sous le nom de M. DE RÉMUSAT.
Ministère des cultes et de la justice,
M. THIERS, sous le nom de M. VIVIENE.
Ministère du commerce,
M. THIERS, sous le pseudonyme ridicule de M. GOUIN.
[GU] Le _Constitutionnel_,--le _Courrier Français_,--le _Messager_, le _Siècle_, entonnèrent la trompette--et dirent en faveur du nouveau ministère--précisément ce que les journaux amis du 12 mai disaient en sa faveur.--Ceux-ci mirent en avant, contre le ministère Thiers, juste ce que les amis de ce ministère avaient dit contre le ministère Soult,--absolument dans les mêmes termes--et sans y changer une virgule.
Les trompettes chantèrent alors--comme je le faisais au commencement du présent chapitre--la fameuse églogue de Virgile à Pollion:--Les hommes vertueux arrivent aux affaires--le vertueux Barrot et sa vertueuse phalange donnent leur appui au vertueux Thiers.
«Pollion, c'est sous ton consulat que tout ce bonheur nous sera donné:--la terre prodiguera les fruits sans culture;--il n'y aura plus besoin de teindre la laine-_-nec varios discet mentiri lana colores_,--le bélier se fera un véritable plaisir d'être naturellement vêtu d'une toison jaune ou rouge, au gré des personnes,--les agneaux se promèneront dans les prairies tout accommodés aux petits oignons,--et on pourra prendre sur les moutons des côtelettes immortelles et cuites à point, qui se renouvelleront sans cesse comme le foie de Prométhée sous le bec recourbé du vautour.»
Je ne vous cacherai pas que d'abord je pris au pied de la lettre toutes ces belles choses--et que je me dis:--Ma foi, c'est fort à propos qu'il en soit ainsi,--car, réellement, les essais du gouvernement constitutionnel n'ont pas été heureux jusqu'ici;--il est temps que la nation se repose des tiraillements auxquels elle est en proie depuis tant d'années--et ce que ces messieurs lui annoncent de bonheur et de félicité--elle ne l'aura pas volé.
Ce qui surtout causait ma confiance,--c'était, je l'avouerai, l'air tout à fait bonhomme, et patriarcal de ces messieurs des journaux;--ils étaient si sévères pour les ministères précédents, ils avaient fait tant de si longs articles sur les malheurs du pays;--ils étaient eux-mêmes si désintéressés, si vertueux!
Il est vrai qu'ils n'avaient pas toujours parlé aussi favorablement de M. Thiers.--A rechercher dans leurs colonnes un peu antérieures,--on trouverait, accumulées contre lui-même, toutes les injures adressées depuis et avant lui aux autres ministres,--ce qui parfois me ferait croire--que les injures et les malédictions s'adressent tout simplement aux détenteurs du pouvoir, des places et de l'argent, quels qu'ils soient.
[GU] PARENTHÈSE.--A ce sujet--je remarque que les journaux ont fait une chose sage et savante d'agrandir leur format--de se faire imprimer le plus mal possible avec des têtes de clous sur du papier sale, mou, facile à déchirer et un peu infect,--de telle sorte qu'on ne les garde jamais, car ces feuilles de papier, arrivant incessamment et invinciblement tous les matins, ont bien vite encombré les cartons--débordent et vous chasseraient de la maison envahie par eux en moins d'un an, si on n'avait soin de les consacrer a toutes sortes d'usages domestiques.
D'ailleurs, les conservât-on, qui aurait la force, le temps, la patience et le courage de feuilleter et de chercher parmi toutes les choses insignifiantes dont ils se remplissent avec une perfide adresse--la phrase ou le fait dont on a besoin?--L'odeur du papier serré encore humide combiné avec l'odeur de l'encre de l'imprimerie--a quelque chose d'étrangement nauséabond et je dirai même vénéneux, qui à la fois débilite l'estomac et irrite les nerfs: que le bruit et le mouvement du papier que l'on déploie et que l'on feuillette et la difficulté de lire une impression serrée, pâteuse et confuse achèvent d'exaspérer.
Je m'en rapporte à ceux qui, comme moi, ont eu quelquefois l'audace d'entreprendre un semblable travail.
De telle sorte qu'il devient, grâce à cette savante manœuvre, presque impossible de constater les inconséquences, les contradictions et les palinodies des hommes politiques et des journaux eux-mêmes.
Cela serait bien moins commode pour eux, si une bonne loi,--que l'on pourrait substituer aux fameuses, terribles, exaspérantes, impopulaires et impuissantes lois de septembre,--les obligeait à adopter le format des livres,--et à s'imprimer sur beau papier, en caractères neufs et bien lisibles.
[GU] Ces chers journaux donc, comme je vous le disais, avaient chacun en leur temps attribué à M. Thiers, avec force invectives, tous les maux dont aujourd'hui, selon eux, le même M. Thiers peut seul délivrer la France.
Il est réellement fâcheux de voir toutes les vertus dont ledit M. Thiers se trouve si abondamment orné--exposées au souffle impur du pouvoir;--car je ne lui donne pas trois mois pour qu'une partie de ses plus terribles enthousiastes découvrent en lui tous les vices, tous les défauts, tous les forfaits reconnus chez les ministres précédents,--et à plusieurs reprises chez lui-même.
En effet, voyez un peu dans nos numéros précédents,--car les _Guêpes_, entre autres audaces, ont eu celle de s'exposer au danger évité si soigneusement par toutes les feuilles périodiques:--on peut les relire;--voyez dans le numéro de décembre les engagements pris par M. Thiers envers les dictateurs de ces divers _organes_ de l'opinion publique.
Voyez dans le numéro de mars--ce que nous disons--qu'il a été promis plus de morceaux qu'il n'est possible d'en trouver dans la France, quelque menu qu'on la hache.
Et vous comprendrez tout ce qu'il va y avoir, sous peu de temps, de mécontents, d'incorruptibles,--de leurrés, de vertueux ennemis pour ce même M. Thiers porté si haut aujourd'hui.
UNE LETTRE DU MARÉCHAL VALÉE.--Je crois bon de couper cette sorte de discussion, plus sérieuse que je ne le voudrais, par un intermède assez divertissant dû à une nouvelle saillie du maréchal Valée, qui continue à faire en Afrique tout simplement ce qui lui plaît.
Comme il était question d'envoyer là-bas un général avec un commandement supérieur,--il écrivit au général Schneider:
«..... Envoyez en Afrique qui vous voudrez, pourvu que ce ne soit pas ce..... de Cubières.»
Or, pendant que le maréchal écrivait sa lettre,--le ministère du 12 mai était renversé,--et la lettre, adressée _à M. le ministre de la guerre_, fut décachetée et lue par M. de Cubières lui-même,--qui eut l'esprit de la montrer à ses amis et d'en rire avec eux.
[GU] Les vertus de M. Thiers jetèrent tout d'abord un si vif éclat,--que personne ne se trouva qui ne se hâtât de répudier ses antécédents, ses convictions avouées et proclamées pour se ranger sous sa bannière. Le _Courrier français_ inventa le mot commode de _défection honorable_; les deux _Revues_, la _Revue de Paris_ et la _Revue des Deux-Mondes_, soutenues et choyées par M. Molé,--s'étaient _données_ à M. Soult--et se _donnèrent_ à M. _Thiers_;--quelques écrivains alors s'en retirèrent.
Mais ils ne tardèrent pas à être remplacés par des gens avides de contribuer à l'œuvre de régénération qui allait s'accomplir.
M. Lerminier,--dont la défection a le malheur d'avoir eu lieu avant que le rigide _Courrier français_ imaginât d'accoler à ce synonyme de trahison l'épithète d'honorable,--n'était, comme on sait, qu'une triste et malheureuse invention de M. Villemain;--il se hâta de devenir l'organe de M. Cousin et de se charger de la rédaction politique de la _Revue de Paris_.
Celle de la _Revue des Deux-Mondes_--fut sollicitée et obtenue par M. Rossi, dont nous avons raconté l'histoire avec de convenables et curieux détails,--et qui doit son élévation récente au ministère du 12 mai.
Plusieurs autres journaux, qui croyaient à la durée du ministère Soult--ou à un retour du ministère Molé,--et qui avaient jugé prudent de se déclarer contre M. Thiers,--ont soin aujourd'hui de ne pas se compromettre davantage,--et ne disent pas un mot des affaires.--Ils ont découvert un intérêt inusité dans la guerre que font les Anglais aux Chinois;--ils remplissent leurs colonnes avec quelques assassinats,--quelques paricides; les histoires d'araignées mélomanes et de veaux à deux têtes reparaissent.--Quelques écrivains voient avec surprise le compte rendu d'ouvrages déposés à la rédaction depuis un an sans qu'on en ait dit un mot.
On attend, l'arme au bras, les avances du nouveau pouvoir.
Qui déjà cependant,--le malheureux qu'il est, va avoir un _quart d'heure de Rabelais_ assez difficile à passer avec ses amis--associés et _Bertrands_ divers.
[GU] Or, il est très-facile de renverser un ministère,--grâce à l'invention récente des coalitions,--par laquelle les partis et les hommes les plus inconciliables et les plus antipathiques se réunissent contre celui qui est aux affaires.--De telle sorte que, de quatre partis à peu près qu'il y a à la Chambre des députés:--les légitimistes,--les républicains,--la gauche--et les conservateurs,--comme il ne peut y en avoir qu'un au pouvoir à la fois,--à peine celui-là, quel qu'il soit, y est-il arrivé, qu'il a immédiatement les trois autres contre lui,--et que ceux mêmes de son parti dont le désintéressement ne se croit pas convenablement payé,--et le désintéressement est fort avide aujourd'hui,--imaginent une nuance pour un nouveau drapeau et se réunissent à ses adversaires.
La chose une fois inventée et son succès constaté, il n'y a aucune raison pour que cela finisse, et on doit penser qu'il en sera toujours ainsi jusqu'à la consommation des siècles.