Les guêpes ­— séries 1 & 2

Part 12

Chapter 123,864 wordsPublic domain

A peine un homme aujourd'hui a-t-il paru à la surface, qu'on s'empresse de faire son buste, sa statuette, sa biographie,--toutes choses autrefois à l'usage exclusif des morts;--on l'immortalise d'avance et en effigie,--ou plutôt de ce moment on le considère comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place, jusqu'à ce qu'ils soient à leur tour enterrés sous les couronnes.

La France aujourd'hui produit trop de grands hommes pour sa consommation,--elle craint d'être consommée par eux;--car on sait qu'en français--_immortel_ est un des synonymes de _mort_.

[GU] Ce serait là une heureuse transition pour arriver à l'Académie, dont j'ai quelques petites choses à dire,--si je n'avais encore à parler du ministère qui s'en va et du ministère qui vient.

[GU] UNE VÉRITÉ.--Il faudrait enfin voir que dans toutes ces luttes, dans ces guet-apens, dans ces combats, il n'y a qu'ambition et avidité; que l'intérêt du peuple, le bien de la France, la liberté, le patriotisme, etc., etc., ne sont que des armes avec lesquelles on s'assomme de part et d'autre;--armes que le vainqueur a bien soin de jeter après la victoire, pour n'en avoir pas les mains embarrassées à l'heure du butin.

On comprendra alors que chaque chef de parti a la curée vendue d'avance à sa meute;--qu'il n'y a pas une partie, quelque petite qu'elle soit, des entrailles de cette pauvre France aux abois et éventrée, qui ne soit marquée et promise à quelqu'un des chiens haletants et affamés qui ont chassé et aboyé pour lui;

Que si trois chefs de parti arrivaient aux affaires ensemble,--il se trouverait au moment de la curée plus de bouches avides qu'il n'est possible de faire de morceaux.

L'ACADÉMIE.--Qu'allait donc demander M. Victor Hugo à l'Académie? Il reconnaît donc l'Académie? Il admet donc sa prétendue autorité littéraire, et il pense que la réputation d'un écrivain a besoin de sa sanction? Mais alors il fallait être conséquent: quand un orfèvre se propose de présenter ses ouvrages _au contrôle de la Monnaie_, il a soin de les _mettre au titre_ qu'elle exige. M. Hugo a-t-il pensé à l'Académie en écrivant ses plus beaux livres? Pourquoi demander la voix de gens dont il n'a jamais cherché le suffrage? La révolte de M. Hugo ressemblait-elle donc à l'incorruptibilité de tant d'hommes politiques, qui n'a pour but et pour résultat que de les faire acheter plus cher?

Je comprendrais le besoin d'une sanction imposante pour un écrivain qui pourrait douter de lui-même et de son succès: mais aucune formule de la louange n'a manqué à M. Hugo.--Elle a trouvé moyen d'aller jusqu'à l'exagération,--quoiqu'il faille monter bien haut pour qu'une louange donnée à M. Hugo soit de l'exagération.

Vous voulez des honneurs? Bel honneur pour un poëte que d'être le quarantième d'un corps quelconque,--et surtout d'un corps dont vingt membres au moins n'ont aucune valeur ni aucune autorité.

Vous ressemblez à un de ces corsaires si redoutés des Anglais dans nos anciennes guerres maritimes,--qui aurait demandé un jour à être nommé lieutenant de vaisseau dans la marine royale,--pour son avancement.

Vous voulez des honneurs?--Vos honneurs, ô poëte! c'est de faire battre de jeunes et nobles cœurs au bruit de vos beaux vers;--c'est de faire répandre de douces larmes à cette femme si belle sous les lilas en fleurs, et lui traduire ces pensées confuses qui s'épanouissent dans son âme au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps;--c'est de verser un baume salutaire sur les blessures du cœur; c'est de dire au pauvre tout ce que la nature lui a réservé de richesses gratuites.

Monsieur Hugo!--monsieur Hugo!--est-ce que votre royaume serait de ce monde?

Mon Dieu!--est-ce qu'il n'y a pas de poëtes?

Est-ce que tous ceux-là sont des menteurs qui disent en vers et en prose qu'ils aiment mieux les violettes que les améthystes,--les gouttes de rosée que les diamants,--le bandeau de cheveux bruns d'une jeune fille que le diadème des rois?

Est-ce qu'ils sont des menteurs ceux qui disent en si beaux vers qu'ils préfèrent la voûte étoilée du ciel aux plus riches lambris,--qu'ils ne reconnaissent de véritable grandeur que dans les merveilles de la nature,--qu'ils n'admirent aucune pompe royale à l'égal du soleil d'automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et violets?

Est-ce qu'ils n'existent pas, ces hommes que j'ai tant aimés sans les connaître,--ces rois de l'intelligence qui trouvent dans leurs cœurs et dans leur génie des trésors qui les rendent si supérieurs aux rois de la terre?--est-ce que toutes ces belles pensées sont des mots et des phrases qu'ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix qu'ils en retirent, tout ce qu'ils font semblant de mépriser?

[GU] L'Académie a repoussé M. Victor Hugo,--pour accueillir dans son sein M. Flourens, médecin, et secrétaire de l'Académie des sciences.

M. Flourens n'est connu dans les lettres que par la nomination de l'Académie.

Les académiciens se défendent contre les reproches qu'on leur adresse, et citent des précédents qui constatent que le secrétaire de l'Académie des sciences a très-souvent été admis par l'Académie française.

Oui certes, messieurs,--mais les secrétaires de l'Académie s'appelaient alors, non pas _Flourens_, mais _Fontenelle_;--non pas _Flourens_, mais _d'Alembert_;--non pas _Flourens_, mais _Condorcet_;--non pas _Flourens_, mais _Cuvier_.

Le secrétaire de l'Académie des sciences était, dans ce cas-là, non pas un obscur savant, mais un grand écrivain,--sans en excepter _Mairan_, auteur plein de finesse et d'élégance.

[GU] Et d'ailleurs, messieurs des lettres, c'est de votre part une grande humilité, car je n'aperçois pas que l'Académie des sciences ait l'habitude de prendre des membres parmi vous.

M. _Flourens_ était fort protégé par M. _Arago_.

M. _Viennet_ a voté pour M. _Hugo_, malgré son antipathie contre le romantisme.--M. _Viennet_ a agi en honnête homme et en homme d'esprit:--il aurait voulu, a-t-il dit, que l'Académie fît de temps en temps une élection littéraire, ne fût-ce que pour n'en pas perdre l'habitude.

L'avocat Dupin devait être partisan de la médiocrité;--il a voté pour M. Flourens.

M. _Delavigne_, l'écrivain chauffé, logé, nourri et indépendant du château, a voté contre M. _Hugo_.

M. _Scribe_, l'auteur d'une médiocre comédie, représentée le même jour au Théâtre-Français, a voté contre M. _Hugo_.

M. _Royer-Collard_,--ne trouvant pas, dans ses idées, M. _Hugo_ un assez grand écrivain pour l'Académie, n'a pas cru cependant que M. _Flourens_ lui dût être préféré, et il s'est abstenu.

Tous les gens qui n'ont pas écrit,--tous ceux qui ne devraient pas être de l'Académie,--ont voté avec frénésie pour M. _Flourens_;--leur enthousiasme pour ce médecin rappelle la reconnaissance du duc de _Roquelaure_ pour ce seigneur sans lequel il eût été l'homme le plus laid de France.

MARIAGE DE LA REINE D'ANGLETERRE.--Quand régnait l'empereur Napoléon, il y avait toujours à la broche, au château, un poulet pour Sa Majesté, afin qu'elle n'attendît pas une minute quand elle demanderait à manger. Dès qu'on retirait un poulet, on en mettait un autre.

Il en est de même pour les princes de Cobourg:--on en tient toujours un à la broche _très-tendre_, tout plumé, tout rôti, tout bardé, tout prêt à épouser les reines d'Angleterre.

[GU] S'il y a dans le monde une position étrange, c'est celle du mari de la reine d'Angleterre.

En effet, au renversement des lois divines et humaines, dans une semblable alliance, c'est l'homme qui doit soumission et obéissance à sa femme; la femme, protection à son mari.

L'acte de naturalisation qu'il a obtenu lui donne le titre de citoyen anglais et le fait sujet de sa femme.--Jolie situation que celle d'un mari dont la moindre infidélité peut être considérée comme une _haute trahison_,--et que sa femme a le droit de faire pendre pour _incompatibilité d'humeur!_

Aux termes des lois, jamais le prince Albert ne pourra commander les armées, jamais il ne pourra être conseiller légal de la reine, jamais il ne pourra siéger au parlement.

L'aristocratie anglaise lui a refusé la préséance sur les princes du sang royal.

Ses fils, s'il en a, et il en aura, ou il sera pendu,--marcheront devant lui dans les cérémonies. La chambre des communes a rogné l'allocation qu'on demandait pour lui.

Une femme indignée a dit à quelqu'un qui le défendait: «Vous avez beau dire, ce n'est jamais qu'un prince _entretenu_.»

Dans les discours qu'on lui a adressés, on ne lui a parlé que des enfants qu'il _doit_ faire à la reine. Voici son humble réponse à l'adresse du maire et de la corporation de Douvres:

«Je joins mes prières les plus ferventes aux vôtres, afin que l'événement heureux qui vient de m'unir si étroitement à l'Angleterre soit _suivi des résultats que vous désirez_,--et je mettrai _constamment mes soins_ et toute mon _étude_ à répondre à vos espérances.»

[GU] L'ami de M. Walewski, qui lui avait conseillé d'_inonder_ le deuxième acte de sa comédie de _traits d'esprit_, est allé le trouver et lui a dit: «Mon cher, vous devriez faire à Janin une réponse spirituelle, mordante, une réponse sans réplique--enfin.»

[GU] On est allé voir pendant quelques jours la voiture de M. Guizot. Les armes attirent beaucoup l'attention;--elles sont de celles qu'on appelle _armes parlantes;_--elles se composent d'un _aigle_, d'un _oignon_ et d'un _serpent;_--on fait là-dessus bien des commentaires.

Une femme a dit: «_Ce sont des armes pleurantes._»

L'artiste chargé de les peindre: «_Il y a de l'oignon; l'aigle est forcé de se faire serpent._»

[GU] Voici une plaisanterie de l'avocat Dupin, après le rejet de la dotation du duc de Nemours:

«Eh bien! le prince ira à Jérusalem épouser une Juive, il trouvera _sa dot à Sion._»

L'amiral Duperré a dit, en parlant du vote de la Chambre: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui est allé se loger dans le bois de la couronne.»

[GU] La reine a appris le rejet de la dotation du duc de Nemours par le duc d'Aumale,--qui est entré chez elle en disant: «Ma mère, ne vous affligez pas, je suis riche pour deux.»

On parle beaucoup de l'adresse de deux bayadères de treizième ordre qui se sont fait donner quatre-vingt mille francs par la famille de deux jeunes gens de très-bonne maison, pour quitter Paris et l'Opéra, où elles gagnaient huit cents francs par an à montrer le soir un peu plus que leurs jambes, du reste fort médiocres.--Cela fait à peu près cent ans d'appointements.--On cite un mot plein de naïveté d'un des jeunes gens,--auquel son _Almée_ disait, pour justifier son obéissance:

--On m'aurait mise en prison.

--En prison! s'écria le jeune homme;--_nous_ ne sommes plus sous le régime du despotisme et du _bon plaisir;_--_nous_ vivons _sous_ un gouvernement constitutionnel.--Vive la Charte!

Bon jeune homme!

[GU] Le préfet de police, dans un accès de moralité,--avait, ces jours derniers, défendu, dans quelques cercles de jeu qu'il autorise, la _bouillotte_ et l'_écarté_. Sur les instances de plusieurs députés dont on croyait avoir besoin pour le vote de la dotation, l'ordonnance a été rapportée.

La suppression du jeu et de la loterie n'est pas étrangère à la fièvre qui a ruiné tant de gens, depuis plusieurs années, sous prétexte d'entreprises par actions.

Il faut que les passions aient leur cours et leurs exutoires.

Il serait peu logique de supprimer les égouts en haine des ruisseaux;--c'est cependant la même chose.--Quelque inconvénient qu'eût le jeu public, il en avait moins que le jeu clandestin.

Le jeu est un instinct et un besoin chez beaucoup de gens; chassé de ses asiles, il s'est réfugié dans la politique et dans l'industrie;--au lieu d'y perdre des fortunes particulières, on y met et on y perd--le crédit, la fortune politique, la confiance et tous les intérêts du pays.

On fait beaucoup de moralité contre les vieux vices usés qu'on laisse pour en prendre d'autres.

[GU] L'_opposition_ a cru faire un bon tour au gouvernement en limitant le nombre de _croix d'honneur_ dont il pourrait disposer chaque année: elle s'est figuré par cet obstacle lui ôter un moyen d'influence, et elle s'est trompée en cela qu'elle a fait précisément le contraire de ce qu'elle voulait et de ce qu'elle croyait faire;--le ruban rouge allait tous les jours se déconsidérant de telle sorte, grâce à la ridicule profusion avec laquelle on le donnait!... Mais voyons d'abord avec quelle libéralité les divers ministres qui passaient aux affaires se l'offraient entre eux, en qualité de _petit cadeau_ pour entretenir l'amitié.

L'amiral Duperré est devenu grand-croix au mois de janvier 1831.

M. le baron Bignon a été nommé grand officier; M. Charles Dupin, commandeur; MM. Passy et Pelet (de la Lozère), officiers; M. Thiers, officier, et puis commandeur; MM. Sauzet et Teste, chevaliers.

Voici les avancements les plus remarquables par leur rapidité:

M. le duc de Broglie, officier en 1833, commandeur en 1834, grand officier en 1835, grand-croix en 1836.

M. Guizot, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

M. Dupin aîné, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en 1835, grand-croix en 1837.

M. de Montalivet, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

MM. d'Argout, Barthe et Persil ont eu le même avancement.

Au moment de sortir du ministère, dans les premiers jours de mars 1839, M. le lieutenant général baron Bernard a été nommé grand-croix; MM. Salvandy et Martin (du Nord), grands officiers; et M. Lacave-Laplagne, commandeur.

Mais la promotion la plus remarquable est incontestablement celle de M. le comte Molé, qui, de simple officier qu'il était, franchissant tous les grades intermédiaires, a été nommé grand-croix au mois d'octobre 1837, pendant qu'il était président du conseil.

Il serait trop long de parler de toutes les croix de la garde nationale, des croix données aux vaudevillistes,--de celles que l'on voit avec tant d'étonnement et si peu de prétexte à la boutonnière de certaines personnes que l'on rencontre, qu'aucune de leurs connaissances, comme d'un accord unanime, n'ose les en féliciter, dans la crainte de leur causer de l'embarras.

Le ruban rouge donc--allait tellement se déconsidérant, qu'entre les mains du gouvernement ce n'aurait bientôt plus été qu'une monnaie de billon avec laquelle on n'aurait pu payer que des objets sans importance et des bagatelles.

Les limites restrictives imposées par la Chambre ne peuvent manquer d'en élever le titre et de lui rendre un peu de valeur.

Quelques demoiselles ont inventé, pour le carnaval de cette année, une plaisanterie qui a beaucoup de succès et cause un scandale qu'il est presque impossible de réprimer.--Un dandy, un lion, est abordé au bal de l'Opéra par un domino--bien ganté, bien chaussé, masqué scrupuleusement,--en un mot, présentant tous les signes de la distinction.--On cause: le domino est spirituel, amusant; il laisse tomber quelques noms de la haute société;--le lion est le plus heureux des hommes; il demande et obtient avec peine une seconde rencontre pour le prochain bal.--Le domino, plus sémillant, plus ravissant encore que la première fois, finit par avouer son nom, mais après les serments, les paroles d'honneur les plus solennels du plus profond secret;--puis il donne une carte sur laquelle on lit le nom de madame de ***, ou de ***, ou de ***.

Plusieurs femmes, ainsi compromises, se sont crues obligées de rester chez elles et de recevoir le samedi, pour que leur absence du bal de l'Opéra fût bien constatée.

M. Thiers a fait donner à sa femme, par la reine d'Espagne, la croix de Marie-Louise;--cette croix donne la grandesse et des honneurs particuliers; la duchesse de Berry seule l'avait en France.--Le ruban est blanc avec un liséré violet, et se porte en bandoulière,--ceci a pour but et pour résultat de faire singulièrement enrager les bourgeoises du commerce de Paris.

On n'a obtenu des 221 les voix d'appoint pour le rejet de la dotation de M. de Nemours--qu'en promettant que M. Thiers s'entendrait avec M. Molé pour la composition d'un cabinet; M. Thiers l'a promis, et quelques innocents de la banque le croient encore.

[GU] TRAVAUX DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.--Cette grave question a été posée dans les bureaux de la Chambre: Quel est l'animal extraordinaire que forment trois d'entre nous? Le bœuf à vingt cornes--(Lebœuf-Havin-Corne).

[GU] M. Litz, pianiste, a reçu des Hongrois un sabre d'honneur qu'il a juré de ne tirer que pour la défense de la Hongrie,--et il court en ce moment l'Allemagne, jouant du piano le sabre au côté.--M. Al. Dumas a épousé mademoiselle Ida Ferrier;--les témoins étaient M. Villemain,--M. de Chateaubriand,--M. Ch. Nodier--et plusieurs comtes dont le nom m'échappe.--M. Victor Hugo prépare un volume de vers, et a présenté une pièce au théâtre de la porte Saint-Martin.--Le _Vautrin_ de M. de Balzac est en pleine répétition au même théâtre.

[GU] M. Villemain, après le rejet de la dotation, sans discussion, a dit: «Nous venons d'être étranglés par des muets.--C'est souvent le sort des eunuques, a répondu un homme d'esprit.»

Le maréchal Soult a repris sa fluxion annuelle;--l'année dernière, elle a duré dix jours, pour lui laisser le temps de voir se débrouiller les choses.

[GU] On ne dit plus la famille, mais le haras des _Cobourg_.

[GU] M. Dupin a dit au roi: «Sire, voilà bien des ministères que vous me faites commencer sans que j'en finisse jamais aucun.»

[GU] M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, donnait, un de ces jours derniers, un grand dîner;--il crut devoir se transporter lui-même au marché pour se procurer un beau poisson;--il en vit un comme on n'en voit pas. «Combien le poisson?--Rien.--Comment, rien?--Il est vendu un louis.--J'en offre deux. Impossible, c'est pour M. de Rothschild.--Écoutez, ma bonne, quatre louis!--Non.--Eh bien! tâchez de m'en trouver un autre avant quatre heures, voici mon adresse.--Quoi! s'écria la marchande de poisson en lisant la carte,--vous êtes Kalkbrenner?--emportez mon poisson.--Mais M. de Rothschild?--M. de Rothschild s'en passera; un pianiste comme Kalkbrenner est au-dessus d'un banquier comme Rothschild!» (Authentique, raconté par M. Kalkbrenner lui-même.)--M. Paul F. a fait répandre le bruit dans les maisons où il va d'ordinaire qu'il ne peut reconduire une femme en voiture sans se rendre extrêmement dangereux.--Ses amis prétendent que c'est pour n'avoir personne à reconduire, et faire une notable économie de fiacres pendant son hiver.--Un seigneur étranger, ou plutôt un étrange seigneur, a donné des coups de cravache à une femme du monde avec laquelle il avait eu d'assez longues relations, et qui lui avait fait de grands sacrifices.--Les hommes de la société, depuis ce temps, lorsqu'il entre dans un club ou dans un cercle, se retirent et le laissent seul,--pour lui apprendre à vivre en société,--etc., etc., etc., etc.

Quand un jeune musicien a obtenu, après de longues études, un premier prix qui l'envoie à Rome,--il s'abreuve à longs traits de la joie du succès.--On le reçoit à Rome dans un palais plus beau que celui du pape.--Là, on le garde trois ans dans le luxe et la mollesse; puis on le renvoie à Paris, où il trouve toutes les positions prises par des Italiens,--et où il traîne une existence misérable, donnant des leçons au cachet, ou copiant les manuscrits de ses heureux confrères en _i_.

Tandis qu'à leur retour de Rome également les peintres font des enseignes et les sculpteurs des portes cochères, les graveurs gravent sur de la vaisselle les armes nouveau-nées--de gros financiers, protecteurs éclairés des arts.

Ce n'est pourtant pas pour ceux que la munificence nationale traite avec tant de somptuosité à la _villa Médicis_ que M. Debelleyme a fondé le dépôt de mendicité.

On sait cependant qu'une clause du privilége du directeur de l'Opéra-Comique, qui reçoit à ce sujet une grosse subvention, l'oblige de jouer le premier ouvrage de tout pensionnaire de l'Académie qui rentre en France.

Un des bons élèves de Lesueur, premier prix de Rome, vient de donner à Rouen, en désespoir de cause, un opéra (les _Catalans_) qui a obtenu un beau succès.--D'autres, moins tenaces, se découragent.--On en pourrait citer qui se sont, de guerre lasse, jetés dans l'industrie.

Pourquoi ne pas les faire commencer par là?--pourquoi les leurrer par des appâts menteurs,--si on croit devoir donner en France aux _Italiens_ l'empire de la musique? (Le Conservatoire est dirigé par un Italien, et trois noms en _i_ se font remarquer à l'Institut.)

Les femmes portent plus que jamais des _tableaux_ pour broches à leur cou;--il en est d'une grandeur incroyable;--on choisit pour ces exhibitions des portraits de famille.--Dernièrement, du salon où j'attendais qu'une femme à laquelle je faisais une visite--fût en état de me recevoir,--j'ai entendu une femme de chambre qui disait: «Madame mettra-t-elle son grand-père ou son petit chien?»

Cette manifestation d'ancêtres est embarrassante pour une grande partie de l'aristocratie nouvelle,--dont la génération précédente a oublié de peindre les grands-pères, ou qu'il eût fallu représenter,--qui en cuisinier,--qui en garçon de caisse,--qui en marchand de vin,--qui en bonnetier, etc.

Je trouve singulier, du reste, cet usage de porter sur la poitrine, dans les bals et les fêtes, des portraits de personnages morts.--Cela donne aux femmes un petit air de catafalque médiocrement divertissant.

[GU] LES FEMMES.--I. Il y a déjà bien longtemps que les hommes et les femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point;--ils n'ont les uns à l'égard des autres que des aperçus très-faux, ou du moins très-vagues et très-incertains.

Ainsi, il y a à peu près cinq mille ans que les femmes font accroire aux hommes qu'elles sont faibles et délicates, et que, sous ce prétexte, elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.

J'ai suivi dans le monde quelques femmes cet hiver,--et je puis affirmer que moi, espèce de rustre,--endurci par tous les exercices violents,--moi qui ai fait de longs voyages à pied, et de rudes traversées sur la mer,--il m'est tout à fait impossible d'accompagner plus de trois jours la plus faible, la plus grêle, la plus délicate, la plus mignonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passées de suite m'attristent et m'abattent à un degré que je ne saurais dire; à la troisième nuit, j'ai l'air d'une ombre qui cherche un tombeau pour se reposer.

Et si, par une de ces soirées glaciales du mois de janvier, je m'étais avisé d'ôter ma cravate,--quel rhume, bon Dieu! et quel enrouement pendant trois jours!--Mais les femmes, décolletées, les unes trop, les autres davantage,--restent roses et fraîches en subissant des épreuves qui tueraient un portefaix en moins d'une semaine.

Les femmes sont immortelles,--mais à la manière d'Achille;--il n'y a qu'un point par lequel on peut les tuer.

Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d'autre chose.--D'ailleurs, il n'y a pas de vieilles femmes.--La nature, on ne sait pourquoi, à une certaine époque de leur vie, déguise les femmes en vieilles femmes,--comme la fée enferme la belle princesse dans une hideuse peau d'âne.--Mais au dedans elles sont toujours jeunes;--elles ont les mêmes goûts, les mêmes plaisirs,--le même cœur.

La seule chose qui fatigue et qui tue les femmes, c'est l'ennui.--Jamais une femme n'est morte d'autre chose.--Si une vieille femme meurt, ce n'est pas parce qu'elle est vieille, ce n'est pas parce qu'elle a beaucoup vécu;--c'est parce qu'elle s'ennuie,--et parce qu'on la laisse s'ennuyer.--Donnez à Baucis des plaisirs, des fêtes, des amoureux, des amants,--amusez-la, elle se donnera bien de garde de mourir.

[GU] De leur côté, les hommes, pour se venger, ont fait croire aux femmes que la beauté à leurs yeux consistait, non pas à avoir la taille souple, svelte, élégante,--mais à avoir la taille plus mince que les bras, plus mince qu'aucune des femmes de la connaissance de chacune d'elles.