Part 11
Mon Dieu! me dis-je à moi-même, que ces messieurs des journaux sont donc savants et miraculeusement informés!--Ils n'ignorent rien, rien ne leur échappe. Le monsieur qui a écrit ces lignes était hier soir à l'Opéra, eh bien! il sait tout ce qui se passe en France jusque dans les bourgades les plus cachées. Il paraît que l'attitude du peuple est fort menaçante, il paraît que le peuple français est semblable au peuple que représentaient hier soir les figurants de l'Opéra--tous rangés sur une seule ligne--faisant les mêmes gestes--et chantant ou criant à la fois le même mot «marchons» ou tout autre, à peu près en mesure.
J'assemblai Léon Gatayes--mon conseil intime, et je lui proposai de nous en aller un peu voir ensemble l'_attitude du peuple_ dans les départements.
Aussi bien j'avais eu l'imprudence d'annoncer à quelques amis que je méditais un petit voyage--et je n'ai jamais vu d'engagement aussi solennel, à l'exécution duquel on tienne aussi rigoureusement que la promesse imprudente d'un petit voyage.--Je devais une absence à mes amis--partout où l'on me rencontrait, on me disait avec un air fâché: _«Ah! vous êtes encore ici;--vous ne partez donc pas?»_ Je voyais bien que j'encombrais Paris.
Aussi, le lendemain du conseil extraordinaire tenu avec Gatayes--nous nous mîmes en route pour la Normandie.
Comme nous passions les barrières, nous vîmes le peuple qui amenait aux marchés des charrettes chargées de légumes;--ce n'était pas là ce que nous cherchions;--nous nous représentions bien, d'ailleurs, d'après le journal, quelle devait être à peu près l'attitude du peuple.
Tout le peuple à la fois, dans toute la France, devait se tenir debout--la jambe droite un peu en avant, les bras croisés--la tête légèrement inclinée--en un mot, tout à fait semblable au _Spartacus_ de marbre des Tuileries.
A MANTES, une partie du peuple vendait à l'autre partie d'horribles cochons blancs qui criaient à fendre les pierres.--Pour la réforme électorale, il n'en paraissait pas être question.
A YVETOT, il y avait des canards dans une mare et on les regardait nager.
A ROUEN, on vendait, on achetait, on transportait des balles de coton; le peuple remplaçait économiquement l'amadou pour allumer sa pipe par des pincées de coton arrachées en passant aux balles laissées sur les quais.
A BOLBEC, il y avait sur la place, autour d'une fontaine surmontée d'une très-jolie statue en marbre blanc,--un rassemblement assez nombreux de femmes et d'hommes;--pour le coup, cela avait bien l'air d'une attitude;--nous nous mêlâmes aux groupes:--on y parlait d'un voleur qui, la nuit précédente, s'était introduit dans l'église de briques de la commune et avait vidé le tronc des pauvres, où du reste il n'y avait que quatre sous.--Gatayes plaignit fort le voleur, qui était évidemment volé.
Nous arrivâmes au HAVRER:--la tour et les jetées étaient couvertes de monde,--on parlait beaucoup,--on était très-animé;--voici ce qu'on disait:
--Ce ne peut être que l'_Aimable-Marie._
--Non, l'_Aimable-Marie_ est chargée d'_arcajou_--et l'_arcajou_ aurait fait enfoncer le bâtiment.
--L'_arcajou_ n'enfonce pas.
--L'_arcajou_ enfonce.
--Les pêcheurs ont rapporté un cadavre.
--On dit qu'il n'était pas mort.
--Il respirait encore, mais il n'a pu rien dire.
--Voilà une mauvaise année pour les assureurs.
--Je vous dis que c'est l'_Aimable-Marie_--capitaine Thomas.
--Venant d'où?
--De Santo-Domingo.
--S'il ne vient pas un peu de vent d'est, le port va être encombré.
--Voilà l'_Alcide_ qui remorque un navire pour la sortie.
--Oh! c'est un Américain;--il n'y a qu'eux pour sortir par ce temps-là.
La mer en effet était forte et houleuse;--les grandes mauves grises se jouaient en criant dans le vent et dans l'écume. Le matin, des pêcheurs de _Courseulles_ étaient venus annoncer qu'ils avaient rencontré un trois-mâts sur le flanc, à quelques lieues du Havre, en rade de Trouville, et ils avaient rapporté un cadavre.
Trois bateaux à vapeur, le _Vésuve_, le _Rollon_ et _l'Alcide_, sortirent du port se suivant et se dépassant comme des chevaux de course;--chacun veut arriver le premier et avoir la meilleure part au sauvetage.
Nous passâmes la moitié de la nuit sur la jetée, à attendre le retour des remorqueurs,--enveloppés dans nos manteaux, avec nos amis Édouard Corbière et Félix Serville--fumant les cigares de Manille de Corbière--et songeant au sort de ces pauvres marins. Cinq mois auparavant, ils étaient partis du Havre, et revenaient mourir en vue du port--et de quelle mort!
La mort du noyé n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour;--ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait chaque soir depuis cinquante ans.--C'est une mort mêlée de lutte, de désespoir, de blasphème.--On n'y est pas préparé par l'affaiblissement successif des organes.--On n'arrive pas à n'être plus par d'imperceptibles transitions;--ce n'est pas un dernier fil qui se brise; ce sont tous les liens qui se rompent à la fois;--on meurt au milieu de la force, de la santé, de l'espoir, de la vie--sans amis, sans prêtres,--et dans ces immenses solitudes de l'Océan, poussant des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête et les cris de joie des mouettes et des goélands--semblent empêcher de monter jusqu'à Dieu.
Bientôt nous vîmes à l'horizon les feux des trois remorqueurs; le _Rollon_ rentra le premier; il rapportait encore un cadavre.--Le _Vésuve_ rentra ensuite--et _l'Alcide_ traîna l'_Aimable-Marie_ sur la plage de la Hève.
[GU] Le lendemain seulement, je pensai à m'informer de la _réforme électorale_; on me dit que, quelque temps auparavant,--il y avait eu de grandes hésitations entre deux projets pour la construction d'un nouveau bassin;--les auteurs du premier projet s'étaient mis à recueillir des signatures et en avaient obtenu un nombre considérable;--le second projet se mit en campagne de son côté, et revint avec un nombre égal d'acquiescements;--le nombre des signatures obtenues par les deux projets dépassait beaucoup celui des citoyens du Havre:--on allait s'étonner quand on s'aperçut que tous deux avaient les mêmes signatures.
On pensait qu'il en serait de même pour la réforme électorale.
Le lendemain nous partîmes du Havre pour voir ailleurs l'attitude du peuple; _à Criquetot_,--où nous passâmes le soir,--le peuple dansait autour d'un grand feu,--aucune des silhouettes noires ne ressemblait au _Spartacus_.
A _Étretat_,--où j'ai été pêcheur,--on nous reçut comme d'anciens amis. «Ah! voilà M. Léon!... et M. Alphonse aussi;--nous parlions de vous hier avec Valin le garde-pêche;--nous ne pensions pas vous voir en cette saison, quoique vous n'ayez peur ni du surouë ni de la mer.--Monsieur Alphonse,--où est donc Freyschütz, votre beau terre-neuvien?»--Et nous reconnûmes tout le monde;--à ce voyage du moins nous n'apprîmes la mort d'aucun de nos amis.--Voilà Césaire, et Onésime, et Palfret, et Martin Valin, et Martin Glam.--Bérénice n'est donc pas mariée?
Mais nous trouvâmes nos pécheurs bien pauvres;--la pêche a été bien mauvaise cette année;--tous les ans elle devient moins favorable;--le hareng quitte les côtes de France;--les pêcheurs disent que c'est depuis la déchéance de l'empereur.
Ce propos, qui m'a paru absurde au premier moment, comme il vous le paraît à vous-même, mon lecteur, est cependant fondé en raison.
Sous l'Empire, il y avait peu de pêcheurs; les marins étaient occupés sur les vaisseaux de l'État et sur les corsaires:--de plus, les pêcheurs étrangers n'osaient pas venir sur nos côtes. Aujourd'hui elles sont sillonnées en tous sens par des bateaux à vapeur, et couvertes d'innombrables barques de pêcheurs, ce qui à la fois écarte le poisson, et divise à l'infini le produit de la pêche; c'est une industrie qui ne tardera pas à disparaître;--toute cette population des côtes est ruinée et dévouée à la misère;--tous ces gens-là sont représentés à la Chambre par un député,--mais ce député a bien d'autres choses à faire que de s'occuper de ces détails;--il faut soutenir ou renverser tel ou tel ministre, et ni ministre ni député ne s'occupe de trouver pour des populations entières une industrie pour remplacer celle qui s'en va. L'attitude du peuple était triste à _Etretat_; de nombreuses familles demandaient de l'ouvrage;--les pêcheurs, en jetant un regard de regret sur la mer, s'en allaient, les uns travailler à ferrer la route, les autres s'embarquer pour des voyages de longs cours, laissant leurs femmes et leurs enfants, qu'ils ne reverront peut-être plus.--Personne ne demandait des droits politiques--ni le suffrage universel.
Le suffrage universel, en effet, et l'exercice des droits politiques paraissent une chose ravissante à cette partie de la nation qui vit dans les cafés, fume, boit de la bière, joue au billard,--et aime à attribuer aux fautes du pouvoir la misère qu'elle se fait par la fainéantise, et les débauches sans plaisirs.
C'est là ce que les journaux appellent le peuple,--la nation,--le pays,--et voilà les intérêts qu'ils représentent.
Mais les bons ouvriers,--mais les cultivateurs,--mais les pêcheurs qui m'entourent,--quand c'est l'époque de semer le blé, ou de couper les foins, quand le vent souffle de l'est, et annonce qu'il faut aller pêcher les maquereaux, croyez-vous qu'ils abandonneront ces soins pour voter et exercer des droits politiques?--et, si vous arrivez à pervertir leur jugement au point de les faire agir ainsi,--croyez-vous que la récolte et la pêche en soient beaucoup meilleures?
J'étais assez attristé, et Gatayes me dit: «Pour un homme qui n'a d'autre état que de vendre de l'esprit, je ne te cacherai pas que je te trouve assez bête aujourd'hui.--Mais c'est dimanche, et peut-être es-tu comme les marchands anglais, qui ferment scrupuleusement boutique le jour du Seigneur.»
[GU] Nous retournâmes au Havre et nous passâmes à Honfleur sur le _Français_, par une mer assez dure;--le peuple avait sur le paquebot une attitude qui se rapprochait encore assez peu de celle du _Spartacus_ des Tuileries;--le peuple avait le mal de mer--et mordait frénétiquement dans des citrons;--un monsieur,--le vent aidant,--offrit à _Neptune en courroux_ son chapeau et sa perruque.
[GU] La Normandie, du reste, était déjà bien belle:--pendant notre voyage il y avait eu un petit printemps de quelques jours. Quelques primevères jaunes fleurissaient dans l'herbe,--les troënes, dans les haies, avaient gardé leur feuillage étroit et leurs grappes de baies noires,--les genévriers avaient aussi conservé leurs branches épineuses d'un vert glauque,--les toits des chaumières, couverts de mousse, semblaient revêtus du plus magnifique velours vert, et sur leur crête s'élevaient des iris au feuillage allongé comme des fers de lance,--et des fougères découpées comme de riches guipures. Les sommités des peupliers prenaient une teinte jaune, et celles des tilleuls s'empourpraient de la séve qui allait bientôt jaillir en bourgeons et en feuillage.
Sur les côtes, les ajoncs couvraient les falaises de leurs fleurs jaunes comme d'un drap d'or.
Et sur tout le soleil--qui faisait tout riant, vermeil, heureux,--le soleil, qui donne à tout la couleur du bonheur et de la vie;--le soleil, ce doux regard d'amour que Dieu laisse tomber sur la terre.
Et, comme nous revenions par _Vernon_, le peuple regardait deux grands abricotiers déjà couverts de fleurs,--et, en pensant au froid qui allait revenir,--il disait: «Pauvres fleurs!»
Nous nous arrêtâmes un moment,--et nous dîmes plus tristement encore que les autres: «Pauvres fleurs!»
[GU] Dix jours après notre départ, nous rentrions à Paris,--et je disais à Léon Gatayes: «Est-ce que par hasard ces messieurs des journaux ne seraient pas aussi savants et aussi miraculeusement bien informés que je le croyais en partant?»
[GU] Il se passait beaucoup de choses à Paris.
Paris.
UN BAL A LA COUR.--Entre les choses qui se passaient à Paris lors de notre retour, il y avait un bal à la cour.
Quel bal et quelle cour!
Jamais un bal masqué de théâtre de troisième ordre n'offrit plus horrible cohue;--on se poussait, on se heurtait, on se bousculait,--surtout du côté des buffets, que l'on mettait au pillage.--Les salons étaient jonchés de rubans, d'épaulettes, de gants;--quelques _bottes_ avaient marché sur quelques souliers de satin, que les pieds n'avaient pu retrouver.--Les femmes étaient fripées et chiffonnées,--marbrées et zébrées de coups de coude.
HISTOIRE D'UN MAIRE DE LA BANLIEUE ET DE SON ÉPOUSE.--Au dernier bal des Tuileries, le maire d'une petite commune de la banlieue, ayant reçu une invitation,--arriva à huit heures en carriole d'osier avec son épouse, parée de tous ses bijoux et de toutes les couleurs du prisme. Arrivé au guichet du quai, on l'arrête et on refuse de laisser entrer sa carriole;--mais il y a si peu de chemin à faire;--la cour est si bien sablée;--nous irons bien à pied jusqu'au péristyle. «Eh bien! Jean, tiens-toi en dehors et couvre Cocotte.»--On arrive au péristyle. Là, on demande à M. le maire ses billets d'invitation.--Il présente celui qu'il a reçu.
--Mais, monsieur, il n'y en a qu'un;--où est celui de madame?
--Est-ce que mon épouse en a besoin?
--Certainement, monsieur.
--Tiens, moi j'ai cru qu'en m'engageant on avait aussi prié mon épouse.--Nous allons toujours partout ensemble;--nous ne faisons qu'un.
--Il m'est impossible de laisser entrer madame, qui n'est pas invitée, puisqu'on ne lui a pas envoyé de billet.
--Diable! c'est bien désagréable d'avoir fait tant de frais pour rien:--Comment faire?
--Comment faire?
--Écoute, ma bonne, pour que tout ne soit pas perdu, je vais te laisser un moment chez M. le concierge, et je ferai seulement le tour du bal pour jouir du coup d'œil,--et puis aussi parce que le roi serait peut-être fâché de ne pas me voir.--Monsieur le concierge, je vous confie mon épouse,--que je vais venir reprendre.
--Ne sois pas longtemps, mon ami.
--Je t'ai déjà dit, ma bonne, que je ne veux que faire le tour du bal.
Madame la mairesse s'assied chez le concierge,--et son mari monte. Il entre dans la galerie, où se trouve une foule immense.--Il se glisse de côté, il pousse,--non sans exciter des murmures et provoquer des apostrophes,--pour arriver à la salle des maréchaux, où se tiennent la reine et les princesses.--Il y parvient à grand'peine; mais là il n'y a pas moyen de bouger;--on y respire tout au plus;--l'espace nécessaire à une personne est occupé par cinq ou six.--On valse, il faut attendre la fin de la valse.--Après la valse, il se remet en route,--poussant et bousculant de plus belle,--emporté par un flot de la foule et rapporté par un autre flot,--perdant en un instant le travail qu'il a employé à _tourner_ un gros invité. A une heure, il arrive de l'autre côté de la salle pour voir la famille royale;--mais Leurs Majestés passaient dans la salle du souper;--il les suit, moitié de gré, moitié de force;--il voit la famille royale à table.--Il pense alors à son épouse, et veut s'en aller.--Quelle scène elle va lui faire, et quelle humeur pendant toute la semaine!--Impossible de traverser et de sortir;--les femmes y sont, il faut attendre le tour des hommes.--Il est trois heures, il faut bien prendre quelque chose.--Nouvelle lutte, nouveau combat, nouvelle victoire du magistrat municipal; il mange quelques truffes et boit un verre de vin de Champagne.--Enfin, ce n'est qu'à quatre heures passées qu'il va chercher son épouse, qui dormait chez le concierge.
Le couple retraverse la cour,--et remonte dans sa carriole d'osier.
[GU] LA DOTATION.--Il s'agissait d'obtenir pour M. le duc de Nemours une dotation de cinq cent mille francs, et le ministre s'était chargé du succès...
Au moment où j'écris ces lignes, un de mes amis entre chez moi et me dit:
--Je suis fort inquiet de savoir ce que vous direz de la dotation.
--Parbleu, j'en dirai ce que je pense.
--Êtes-vous pour,--êtes-vous contre la dotation?
--Je suis pour la dignité, pour le bon sens, pour la logique.
Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si humble, que de demander cette dotation.
Il n'y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si mesquin et de si peu conséquent, que de la refuser.
Tout le monde a agi dans son droit;--personne n'a agi avec dignité et avec noblesse.
Si j'étais roi de France,--j'aimerais mieux vendre les diamants de ma femme et de mes filles--et donner hypothèque sur mon château de Neuilly--que de m'humilier ainsi jusqu'à demander de l'argent aux avocats de la Chambre et de faire de mes fils des hommes à gages du peuple.
Si j'étais membre de la Chambre des députés, et du parti populaire,--je serais monté à la tribune et j'aurais dit: Jamais la royauté n'a plus humblement reconnu la souveraineté du peuple que dans la démarche qu'elle fait aujourd'hui. Le peuple, appelé à exercer sa générosité princière, ne doit pas laisser échapper cette occasion de se montrer roi--par le plus bel attribut de la couronne,--par la libéralité.
«Cette demande que fait aujourd'hui la royauté est la dernière de ses abdications, à elle qui en a tant fait, et nous devons l'accepter avec empressement.»--Mais, de part et d'autre, on a agi autrement.
[GU] La couronne a mérité l'humiliation du refus par l'humilité de la demande.
Le peuple, fidèle à sa logique ordinaire d'exiger à la fois la plus grande magnificence et la plus stricte économie,--a profité de la première occasion de se montrer roi--pour redevenir un bourgeois chipotier et liardeur.
Le peuple, qui avait tant demandé la royauté,--au moment de mettre la couronne sur sa tête,--a avisé que, puisque la royauté consentait de si bonne grâce à échanger cette couronne--contre sa casquette de loutre, à lui,--il fallait que cette casquette fût plus chaude aux oreilles, et cette couronne plus ornée d'épines qu'il ne l'avait supposé.
Il a repris sa casquette et laissé tomber la couronne qu'il tenait déjà à la main,--et que la royauté a reprise, malgré elle,--un peu plus bossuée et fêlée encore qu'elle ne l'était.
[GU] REMARQUABLE HABILETÉ DU MINISTÈRE.--Nous avions en ce temps-là des ministres fort habiles, et voici la part qu'ils prirent à l'action. A propos de la dotation, les bureaux de la Chambre avaient nommé une commission extrêmement favorable au projet du gouvernement:--six membres sur neuf appuyaient le projet;--les ministres s'endormirent sur les deux oreilles et attendirent l'événement.
Le jour de la discussion publique approchait:--le parti radical, malgré tout le tintamarre qu'il avait fait et tout le mouvement qu'il s'était donné, n'avait réussi à rassembler que les cent soixante et dix voix républicaines, démocratiques, légitimistes, etc., que l'on compte à la Chambre. On rallia alors à grand'peine le parti toujours si nombreux des mécontents,--tous les gens qui tiennent au notariat, menacé par M. Teste, tous les gens qui ont des rentes cinq pour cent, menacées par M. Passy,--tous les gens intéressés dans le sucre indigène, ruiné par le ministère du 13 mai,--tous les gens intéressés dans la canne à sucre, qui doit donner à la betterave une indemnité de quarante millions. Cette autre dotation à la betterave amènera aussi des embarras que le 13 mai ne doit pas être fâché de léguer à ses héritiers,--et encore quelques partisans du ministère précédent, un peu amis de tous les ministères, et qui se seraient volontiers ralliés au 13 mai si celui-ci n'avait pas eu la maladresse de ne pas les avouer.
Ce ramas hétérogène ne faisait pas encore une majorité:--il manquait trente voix; où trouver trente voix?
Les joueurs de gobelets et de portefeuilles, les saltimbanques politiques, voyant la situation, ont pensé que c'était le moment de jouer contre le ministère du 13 mai, toujours assuré de son succès et ne voyant rien de ce qui se passait,--absolument le jeu qui avait été joué par le même ministère _Soult_ contre le ministère _Molé_, renversé par lui.
[GU] M. _Thiers_ alors,--l'aspirant perpétuel, envoya ses aides de camp,--MM. _Roger, Berger_ et _de la Redorte_,--vers la _gauche_, pour lui faire savoir que, si elle voulait être sobre d'éloquence, ou plutôt se taire tout à fait dans la discussion générale,--en échange de son précieux silence--on lui apporterait le nombre de voix dynastiques nécessaires pour compléter son triomphe. MM. _Taschereau_ et _Chambolle_ acceptèrent pour la gauche et se rendirent garants de la parfaite exécution de la manœuvre.--Pendant ce temps, le ministère continuait à se frotter les mains sans gants de M. _Passy (Hippolyte-Philibert)_.
L'affaire arrangée avec la gauche, M. _Thiers_ chargea ses officiers d'ordonnance d'une nouvelle mission.--Ils allèrent trouver les 221, et leur dirent: «Prêtez-nous trente voix, et avec ces trente voix nous renversons le ministère qui a renversé le ministère Molé, et qui vous demande présomptueusement et insolemment vos votes sans vous avouer. Les conditions faites, l'affaire bien arrangée, les ministres sont arrivés à la séance avec une confiance toujours croissante.
Personne n'a pris la parole dans la discussion générale sur l'ensemble du projet,--et on a été au scrutin pour savoir si on passerait à la discussion des articles;--plus heureux que jamais, les ministres ont cru que c'était dans leur intérêt que la discussion se trouvait ainsi étouffée,--et un membre innocent du cabinet a écrit au roi pendant le scrutin pour lui dire que de l'avis de M. de Rémusat, chargé de la manœuvre ministérielle, on pouvait promettre à Sa Majesté un vote favorable, avec une majorité de quarante voix.
[GU] Comme beaucoup de membres de cette nouvelle coalition auraient été fort embarrassés de justifier leur alliance avec le parti démocratique,--vingt membres des plus compromis se sont dévoués pour demander le scrutin secret, aux termes de la loi.
Pendant que les secrétaires faisaient le dépouillement du scrutin secret, les députés se pressaient, se poussaient vers leurs bureaux pour en connaître le résultat avant la proclamation qui allait en être faite.--Ce résultat--déclarait, à une majorité de deux cent vingt-six voix contre deux cents, que l'on ne passerait pas à la discussion des articles, et que par conséquent le projet du ministère serait considéré comme non avenu.
On vit alors M. Thiers jeter un regard de triomphe sur une loge où étaient madame Thiers, madame Dosne et l'ambassadeur d'Espagne. M. Taschereau se tourna vers l'antre des journalistes.
M. Duchâtel avait envoyé un billet de premières loges à mademoiselle Rachel, pour qu'elle pût étudier la diction parlementaire;--elle n'a assisté qu'à des scrutins.
Ainsi finit cet imbroglio, véritable journée des dupes,--car la victoire que le parti radical croit avoir remportée--ne sera profitable qu'aux _appoints_ qu'on lui a donnés.
Aussi le même parti radical, qui avait songé dans son premier enivrement à faire illuminer, par les marchands du petit commerce parisien, en l'honneur d'un vote qui leur enlève la consommation de quelques millions que le mariage du prince eût jetés dans la circulation, a ensuite décommandé les lampions, et a décidé qu'on se contenterait d'une souscription pour offrir une médaille à M. de Cormenin.
SUR LA MÉDAILLE DE M. DE CORMENIN.--Cet honneur que l'on va rendre au spirituel pamphlétaire ne peut manquer d'être médiocrement agréable à MM. _Arago, Dupont (de l'Eure), Laffitte,_ etc., momentanément éclipsés et relégués parmi les nébuleuses, pour se voir remplacés sur les autels de la République par M. le vicomte de _Cormenin_.
Cette souscription offre au parti l'occasion de compter son monde et de faire un nouveau recensement de ses forces.
C'est du reste, pour M. de Cormenin, une excellente spéculation que de se faire ainsi l'avocat d'office de l'économie et du désintéressement.--On comprend son silence à la tribune,--_Verba volant_.--Les paroles _le_ voleraient--de tout ce que ses écrits lui rapportent.