Part 10
Ah! monsieur le critique impartial, inflexible, inabordable, invincible;--vous n'avez donc parlé si haut en commençant que pour faire comme tant d'autres, vous avez loué sur la foi d'autrui une pièce de M. Walewski, que vous n'aviez ni vue ni entendue;--j'étais fière de marcher sous votre drapeau, mais maintenant je vous méprise, je lève l'étendard de la révolte, et je tourne contre vous mon aiguillon acéré.
L'AUTEUR. Ah! ma chère petite _Mammone_, toi que j'aimais d'une affection toute particulière.
MAMMONE. Il n'y a pas de chère petite Mammone,--défendez-vous.
L'AUTEUR. Oh! là,--elle m'a percé le doigt, la méchante,--le doigt dont je tiens la plume.
UNE AUTRE GUÊPE. Je m'appelle Moloch.--Quoi, vous avez loué cette pièce de théâtre!
L'AUTEUR. Je vous assure, Moloch, qu'il y a des gens qui en disent beaucoup de bien.
MOLOCH. Oui;--l'auteur, ne se voyant pas assez loué à sa guise par ses amis, a pris le parti de se louer lui-même dans un journal qui lui appartient.
MAMMONE. Le jour de la première représentation, où la salle était si brillante, où il y avait tant de nobles et jolies femmes,--j'ai bien vu ce qui s'est passé, cachée dans une fleur de la coiffure de madame...
Les amis applaudissaient des mains en disant: «Oh! que c'est mauvais...»
L'AUTEUR. Mais, Mammone, vous savez combien un homme a peu d'amis qui ne soient pas un peu contents d'une humiliation qui lui arrive.
ASTARTÉ. Les acteurs faisaient des entrées et des sorties qui n'avaient pour raison que d'aller changer de pantalons.--On craignait à chaque instant qu'il n'y eût des changements de pantalons à vue.--Quelqu'un en sortant...
MAMMONE. Je crois que ce quelqu'un est M. de Mornay,--mais je n'en suis pas bien sûre.
ASTARTÉ. Quelqu'un racontait que le duc d'Orléans avait dit: «C'est une pièce en cinq actes et en cinq pantalons.»
AZAZEL. Pourquoi n'avez-vous pas parlé de ces longs et solennels débats à propos de la lettre qu'on apporte sur un plat d'argent?--les acteurs voulaient qu'on le supprimât,--mais l'auteur y a tenu comme à un des plus beaux morceaux de sa comédie, et M. _de Rémusat_, qui dirigeait les répétitions en même temps qu'il méditait la rédaction de l'_adresse_ de la Chambre,--a fort appuyé l'auteur dans sa résistance.
«Mais, monsieur le comte, disait un comédien, le public prendra votre lettre pour un beefteack, et il exigera qu'on mette alentour des pommes de terre ou du cresson.»
MOLOCH. Et, en effet, ce n'était pas une idée heureuse--quoique l'auteur prétende que c'est à ces petits riens qu'on reconnaît le monde:--D'abord, cet usage de se faire apporter les lettres sur un plat d'argent n'est ni si général, ni si établi qu'on n'eût pu le supprimer,--si ce n'est chez quelques dandys d'imitation anglaise.--Ensuite, il n'est pas, selon moi, très-élégant d'apporter une lettre sur un plat qui peut avoir servi à manger des côtelettes;--on devrait employer un plateau d'une forme particulière.
AZAZEL. Depuis cette représentation, il y a une foule de faux dandys à la suite qui se font apporter,--sur un plat d'argent tout ce qu'ils demandent à leurs domestiques; leurs bretelles, leur gilet, leurs bottes.
L'AUTEUR. Mammone, vous pourriez rire un peu moins fort,--ce me semble,--des médiocres plaisanteries d'Azazel?
(MAMMONEN ne répond qu'en bourdonnant _la Marseillaise_.)
MOLOCH. L'auteur de la pièce a eu tort d'aller s'attaquer à Janin,--et d'aller chercher de petits motifs mesquins à la critique du feuilletoniste.
A part le commencement du feuilleton de Janin; qui était peut-être un peu vulgaire...
L'AUTEUR. Oh là! Moloch,--ne parlez pas ainsi de Janin!
MAMMONE.--Nous sommes en révolte, notre ex-maître,--et je parle comme je veux.
(MAMMONEN continue à bourdonner _la Marseillaise_.)
MOLOCH. Le commencement du feuilleton de Janin, sur les pièces de M. Walewski, était un peu vulgaire et banal.--Les hommes qui par goût ne vivent pas dans le monde ont tort d'en parler avec aigreur,--ils ont l'air d'être envieux, et rien n'a si mauvaise grâce.
ASTARTÉ. Eh! de quoi, grand Dieu! peut être envieux le poëte?
Quelles sont les fêtes qui valent les fêtes de pensées et de rêveries qu'il se donne lui-même?
Les acacias exhalent pour lui un parfum plus suave de leurs petites cassolettes blanches.
Le vent dans les feuilles,--le rossignol dans la nuit, lui disent de la part de Dieu des choses si belles, et que lui seul peut entendre.
Le poëte est si riche, qu'il ne peut envier personne, et que tous les autres hommes ne sont auprès de lui que des fils déshérités.
MOLOCH. Mais, après son préambule, Janin a été plein de raison, de grâce et d'esprit.--L'auteur de la comédie a attaqué Janin, comme s'il n'avait pas assez d'un échec.
BÉLIAL. Les connaissances de l'auteur, aux représentations suivantes,--envoyaient leurs voitures à la porte du théâtre et n'y allaient pas.
MOLOCH. Cérémonial d'enterrement.
L'AUTEUR. Je ne puis supporter une telle liberté. A moi Padoke et Grimalkin, saisissez Moloch et amenez-la ici les pattes liées.
Après un peu d'hésitation, Padoke et Grimalkin passent du côté des insurgés.--Mammone bourdonne--le _Suivez-moi_ de _Guillaume Tell_.--Toutes les guêpes se précipitent sur l'auteur.
L'AUTEUR. Holà!--Tant pis pour vous!
Spicula si figant, emorientur apes.
Les guêpes, comme les abeilles, meurent de la blessure qu'elles font.
MOLOCH. C'est un vieux conte de vieux naturaliste, et cela n'est pas vrai.
L'AUTEUR. Mais je vous assure que c'est un de mes amis,--un ancien camarade qui avait entendu la pièce... qui m'a dit...
MOLOCH. Ton ami est un traître;--placé entre deux amis,--il t'a sacrifié à l'autre; tant pis pour toi.--Après avoir si longtemps rabâché contre les amis dans tes livres, tu t'y laisses encore prendre:--tant pis pour toi.--Allons, Mammone, sonne encore la charge.
L'AUTEUR.--Grâce! grâce! _Astarté_, toi qui es si jolie;--grâce! _Moloch_ l'invincible!--grâce! ma chère petite _Mammone_,--je ne le ferai plus;--et toi aussi _Azazel_, tu es si jeune, tu seras moins féroce que les autres.
MAMMONEN, _bourdonnant_. La victoire est à nous!
MOLOCH. Nous sommes vengées;--nous rentrons sous l'obéissance, et nous acceptons ta charte et ton programme;--seulement tu nous dénonceras l'ami perfide...
L'AUTEUR. Grâce pour lui, mes guêpes!
BÉLIAL. Le trait est beau--et sera un jour donné en thème aux enfants avec l'histoire d'_Oreste_ et _Pylade_, d'_Euryale_ et de _Nisus_.
AZAZEL. Nous sommes soumises, et nous attendons tes ordres, tu es notre roi.
CHŒUR DE GUÊPES _bourdonnant_. _God save the King!_
[GU] Pour tout dire, les amis de M. le comte Walewski ne l'ont pas toujours aussi bien servi que N. R.
Pendant un entr'acte, un ami disait tout haut: «Cela ne va pas, mais on n'a pas écouté mes avis.--J'avais conseillé à l'auteur d'_inonder_ le second acte de _traits_ d'esprit.»
C'était cependant là un excellent conseil; en effet, il n'y a rien de si simple.--Vous avez à faire un second acte qui vous embarrasse un peu,--un ami, homme lettré, spirituel et instruit, vient vous voir;--vous lui confiez votre embarras.
--Parbleu, dit-il; une idée! _Inonde_ ton deuxième acte de _traits_ d'esprit.
--C'est juste, dit l'autre,--et rien n'est plus simple.--je n'y avais pas songé,--je suis sauvé!--Je vais tranquillement inonder mon second acte de traits d'esprit.
[GU] Madame *** a marié récemment sa fille;--on croyait généralement qu'elle lui donnerait les pierreries de la famille, qui sont fort belles et jouissent même d'une sorte de célébrité.--Madame a jugé à propos d'en garder encore l'usufruit.--Aussi disait-on, l'autre soir, dans un salon où la nouvelle mariée a paru avec quelques pierres de peu de valeur: «Ce sont des pierres d'attente.»
[GU] Dernièrement, quelques hommes connus dans les arts et la littérature se sont fourvoyés dans un bal où on entendait de toutes parts entre les danseurs des dialogues semblables à celui-ci:
--Vous êtes bien jolie, madame.
--Rue du Bac, 43, monsieur.
[GU] S'il est une chose de mauvais goût, c'est la manie qu'ont les gens de recevoir dans leurs salons huit fois plus de monde qu'il n'y en peut tenir, et seize fois plus qu'il n'y peut s'en asseoir.--M. Ard..., banquier de la Chaussée-d'Antin, a donné, dans son petit appartement, un bal où cette bizarrerie s'est montrée dans tout son jour.
[GU] On annonce que le comte Roy, homme de tact et de bon goût, se propose de donner, cet hiver, dans son immense hôtel, quelques concerts et quelques soirées où il n'invitera que cinquante personnes.
La cohue a proscrit la conversation;--la conversation était le plus grand charme du monde,--les hommes se retirent du monde et vivent dans les clubs.
[GU] Un mot dont on a étrangement abusé est celui d'honneur;--nous avons des croix d'_honneur_,--des champs d'_honneur_,--des dames d'_honneur_,--des gardes d'_honneur_,--des lits d'_honneur_,--des places d'_honneur_,--des dettes d'_honneur_,--des parties d'_honneur_,--des points d'_honneur_,--des hommes d'_honneur_,--des paroles d'_honneur_.
Il ne manquait plus que des _honorables_,--nous devons ce mot au gouvernement représentatif.
De l'_honneur_,--_cette île escarpée et sans bords_,--on a fait un pays banal, une place publique. Tous les députés indistinctement s'appellent _honorables_ tout en s'accusant mutuellement et sans cesse de «trahir le pays,--d'assassiner la liberté,--d'être sourds à la voix de la patrie,--d'être des anarchistes, des tyrans, des valets, des bourreaux, etc.» Toutes choses qui, prises au sérieux, rendraient un homme fort peu _honorable_.
[GU] M. Coraly, ancien maître de ballets, a deux fils,--l'un est député, l'autre danseur à l'Opéra.--J'ai vu les deux, mais je ne puis me rappeler lequel est le danseur, lequel est le député;--il leur arrive souvent, du reste, que l'on fait des compliments au danseur sur son attitude à la Chambre, ou sur quelques paroles risquées dans les bureaux,--et que l'on dit au député: «Vous avez bien de la grâce et bien du ballon,--vous avez été très-bien dans votre dernier pas.»
[GU] Madame *** est connue entre autres choses par la grosseur de ses bouquets.--Une femme qui aime et comprend les fleurs mieux qu'aucune autre--disait: «Je la hais, parce qu'elle finira par me dégoûter des fleurs.»
Madame *** a consacré le lundi à l'amitié qu'elle porte à une _illustre épée_,--comme on dit en argot parlementaire. Ce jour-là, elle le reçoit seul, et la porte est fermée pour tout le monde. Un de ces derniers lundis, un domestique renvoyé, qui devait quitter la maison quelques jours après,--avait résolu de se venger de son expulsion. En conséquence, feignant d'oublier la consigne, il ouvrit tout d'un coup la porte du salon de madame *** et annonça deux personnes, un ménage, qui s'étaient présentées.--Madame *** se leva pâle et effrayée,--confuse.--L'_illustre épée_, qui était à ses genoux, n'en put faire autant à cause de sa goutte. Les deux visiteurs s'étaient arrêtés sur le seuil de la porte,--hésitant et prêts à s'enfuir.--L'_illustre épée_ crut retrouver de la présence d'esprit, et, restant à genoux, dit: «Madame, c'est aujourd'hui votre fête, et je m'empresse de vous la souhaiter.--Ah! diable, j'ai oublié mon bouquet, je vais aller le chercher.» Il fit signe au domestique de l'aider à se relever, et sortit du salon.--Le ménage fit une courte visite et s'en alla.--Il faut croire qu'il ne fut pas discret, car, le lendemain, il y eut chez madame *** une procession de domestiques apportant des bouquets.
M. *** fut très-surpris, en rentrant de la Chambre, de voir toute sa maison pleine de fleurs;--il en demanda la raison.
--On les a apportées pour la fête de madame.
--Mais ce n'est pas sa fête.
--Je répète à monsieur ce qu'on a dit.
[GU] On disait d'un député riche, avare et mal vêtu: «Son habit fait peur aux voleurs, il leur montre la corde.»
[GU] M. Arago a prononcé l'éloge de M. Ampère, mort il y a deux ans.--Cela me rappelle une distraction plaisante de ce bon M. Ampère, qui était un véritable savant.
Il sortait un jour de l'Académie, rêvant à un problème:--tout à coup il s'arrête, ses yeux s'animent, il le tient.--Il avait gardé à la main la craie blanche dont il venait de se servir;--il voit devant lui un carré noir assez semblable aux tableaux dont il se sert habituellement,--il y place ses chiffres;--mais tout à coup--le tableau fuit sous sa main et fait trois pas.--M. Ampère le suit.--Le tableau prend le trot. M. Ampère prend sa course et ne s'arrête qu'exténué, hors d'haleine et violet. Ce tableau n'était autre que le dos d'un fiacre arrêté.
[GU] Fort instruites et fort spirituelles, pour la plupart, les personnes qui habitent le château sont, en général, médiocrement organisées pour la musique, à l'exception de madame Adélaïde et de la duchesse d'Orléans, qui est bonne musicienne et très-forte sur le contre-point. On a cependant donné deux grands concerts qui se renouvelleront plusieurs fois cette année. On a nommé M. Halévy directeur de ces concerts; et on a planté le drapeau de la musique française.
La nouvelle salle est arrangée avec un goût parfait;--l'orchestre, très-heureusement disposé, a eu un grand succès.--On a joué des morceaux de Rossini, de Mercadante, de Cimarosa, de Meyer-Beer, de Bellini, de Gluk et de Méhul.
Le duc et la duchesse d'Orléans ont reçu avec beaucoup de grâce et de bienveillance.
[GU] M. Nodier, qui avait été invité avec MM. Hugo, Auber, Schenetz, etc., a dit: «Ma foi, si c'est pour nous donner des princes si aimables,--vive l'usurpation!» Ce mot rappelle un peu l'enthousiasme comique de madame de Sévigné pour le roi, qui venait de danser avec elle: «Ah! nous avons un grand roi.»
[GU] Le monde financier est très-inquiet;--les duchesses de la Bourse, les marquises du trois pour cent, les vicomtesses de la rue de la Verrerie, s'agitent beaucoup pour être invitées.
[GU] Les directeurs des théâtres de musique s'inquiètent aussi de leur côté; la lésinerie de la nouvelle aristocratie est telle que bien des gens refuseront une loge à l'Opéra ou aux Italiens à leur femme,--sous prétexte des chances qu'elle a d'être invitée aux concerts du château.
[GU] Pour le faubourg Saint-Germain, il n'ira nulle part tant que don Carlos ne sera pas libre; pour passer le temps, il s'amuse à désigner les quêteuses pour le carême. Les bourgeoises riches intriguent auprès des curés, non par esprit de religion,--mais parce que cet office de quêteuse est une sorte de privilége de la noblesse; par la même raison, les duchesses écartent les bourgeoises.
[GU] Il est curieux de voir les _épouses_ de députés, dont plusieurs ne connaissent le christianisme que dans la _Guerre des Dieux_, montrer une si excessive ferveur.
Madame Paturle a obtenu d'être d'une des dernières quêtes de Saint-Vincent de Paul.
La maison Thiers, Dosne et compagnie intrigue pour que madame Thiers puisse quêter dans une paroisse.--Mais ses bonnes amies du juste-milieu l'ont, dans un accès d'envie, dénoncée comme n'ayant pas fait sa première communion.--On ne croit pas à l'admission.
[GU] En écoutant, l'autre soir, mademoiselle Pauline Garcia chanter la cavatine du _Barbier de Séville_, où elle fait tant de roulades et de fioritures, je me suis mis à penser à Grétry. Il n'aimait guère que les chanteurs lui arrangeassent ainsi sa musique--et il leur disait: «Si je voulais qu'on chantât ces choses-là,--je les écrirais, et un peu mieux, j'ose le croire, que vous ne les faites.»
[GU] A la première représentation d'un des grands ouvrages de Grétry,--Martin qui y avait un rôle important, broda tellement son premier air, qu'il ne fit aucun effet, quoique le reste eût beaucoup de succès. Après la pièce, Grétry entra dans sa loge et lui fit mille compliments sur le succès auquel _il avait tant contribué_,--seulement, ajouta-t-il, pourquoi as-tu donc passé mon premier air? Tout _simple_ que tu le trouves, j'y tenais, moi, et je suis fâché que tu ne l'aies pas chanté.» Martin rougit extrêmement et comprit si bien, qu'à la seconde représentation il chanta l'air simplement comme il était composé--et qu'il eut un grand succès.
[GU] On dit, la future duchesse de Nemours d'une grande beauté.--Il faut que le roi Louis-Philippe soit bien pauvre pour s'exposer à voir ainsi marchander à la Chambre des députés la dotation qu'il demande pour le mariage de son fils.
[GU] 29 JANVIER.--Les gens qui s'intitulent sérieux appellent un _événement politique_--les choses ridicules dont voici quelques échantillons.
M. Thiers est sorti à pied avant-hier.
La reine d'Angleterre n'a pas parlé de la France avec une assez vive amitié.
On parle d'un remaniement du cabinet.
On pense à une fusion _Thiers_ et _Guizot_.
Voilà de quoi on parle, de quoi on s'occupe--voilà ce qu'on désire--voilà ce qu'on craint.
[GU] Certes, on ne m'accusera pas d'exagérer les _misères du peuple_--et d'en abuser, pour faire à ce sujet de longues phrases ampoulées,--mais il s'est passé, il y a trois jours, à Paris, une chose que j'appelle, moi, un événement politique de la plus haute gravité.
Dans le quartier du quai aux Fleurs, une pauvre vieille femme est morte _de faim_.
Dans un pays civilisé--on ne doit pas pouvoir mourir de faim.
Il y aurait un bon usage à faire de la police;--un usage qui amènerait en peu de temps à la réalisation de cette utopie: la police faite par les honnêtes gens.
La police ne s'occupe des gens qu'à mesure qu'ils deviennent voleurs ou assassins.
Il faut surveiller tout homme qui ne gagne pas sa vie--le faire venir et lui dire: _Voilà de l'ouvrage_;--s'il ne veut pas travailler, c'est un homme dangereux qui doit être mis à la disposition du procureur du roi.
Mais, pour cela, il faut avoir des travaux toujours prêts.
Il faut, par exemple, que le gouvernement se charge de l'exécution des grandes lignes de chemins de fer; il faut qu'il n'y ait pas de ministres et pas de députés qui aient des intérêts occultes dans l'exploitation des compagnies, et dont le vote acheté n'enlève pas la direction de ses travaux au gouvernement.
[GU] Mais qui est-ce qui s'occupe de cela, à la Chambre ou ailleurs? Qui est-ce qui montera à la tribune pour dire: «Une femme est _morte de faim_ à Paris?»
[GU] Demain, l'opposition, le parti qui s'intitule _ami du peuple_, demandera pour le peuple «des droits politiques.»
[GU] C'est un pays de sauvages que celui où l'on meurt de faim dans une rue.
C'est à la fois un deuil et une infamie publics.
Quand il meurt, à cinq cents lieues d'ici,--un prétendu cousin du roi de France,--on prend le deuil à la cour,--et on annonce: «A cause de la mort du duc***, arrière-cousin du roi,--le bal annoncé pour le..., n'aura pas lieu.»
[GU] Mais, si toutes ces phrases dont se servent les rois,--de _sujets qui sont leurs enfants, d'amour paternel qu'ils leur portent,--de cœur déchiré des souffrances du peuple_, ne sont pas une insolente mystification,--ce doit être un sujet d'affliction profonde et de deuil véritable que la nouvelle qu'une femme est morte _de faim_,--dans le quartier du quai aux Fleurs, près du Palais de Justice,--de cette maison où l'on condamnerait aux travaux forcés le malheureux qui aurait volé un pain d'un sou à un boulanger, tandis que le boulanger qui vole un sou sur le poids du pain, et rogne la portion si péniblement gagnée d'un des enfants d'une pauvre famille, en sera quitte pour cinq francs d'amende.
Bêtise féroce.
Mais qui s'occupe du peuple, à la Chambre et ailleurs?
Les prétendus amis du peuple--l'exploitent plus que les autres encore;--leurs plaintes niaises, fausses et hypocrites, sur la _misère du peuple_, n'ont pour but et pour résultat que d'exciter ce lion endormi, et de le lancer contre les hommes qui gênent leur ambition et leur avidité. Puis, quand il leur aura rendu ce service, ils profiteront de ce qu'il aura été blessé au profit de leur avarice et de leur vanité pour le remuseler plus fort qu'il n'était.
Le peuple n'est qu'un prétexte et un moyen.
[GU] Ce serait cependant une belle chose que la position d'un homme, d'un député, qui voudrait être réellement l'ami du peuple.
[GU] M. de Cormenin, par exemple, avec tout son esprit qui lui donne tant de lecteurs et tant d'influence,--s'il avait dans le cœur ce qu'il n'a que dans la phrase,--si, au lieu d'exciter tristement l'envie du peuple contre les classes dites supérieures,--il lui montrait son bonheur si facile par le travail et la modération?--si, au lieu de demander pour le peuple le droit du suffrage qui ne serait qu'un droit de perdre des journées de travail, il demandait pour lui un travail et un salaire assurés.
[GU] Mais qu'ont donné jusqu'ici au peuple ses prétendus amis?
Ils l'ont enivré de paroles bruyantes;
Ils l'ont traîné sur les places publiques;
Ils l'ont mené à la mort, à la prison,
En se tenant eux-mêmes à l'écart,--prêts également à se saisir du butin si le peuple est vainqueur, et, s'il est vaincu, à le renier lâchement.
[GU] Voilà ce qu'ont fait les amis du peuple pour le peuple.
[GU] Adieu, mes chers lecteurs, mon premier numéro sera daté--d'Étretat ou de Tréport.
Mars 1840.
L'attitude du peuple.--J'assemble Gatayes.--Spartacus.--Mantes.--Porcs vendus malgré eux.--Yvetot.--Rouen.--Bolbec.--Le Havre.--L'Aimable Marie.--Le Rollon.--Le Vésuve.--L'Alcide.--La réforme électorale.--Le pays selon les journaux.--Etretat.--Les harengs et l'Empereur.--Deux abricotiers en fleurs.--Un bal à la cour.--Histoire d'un maire de la banlieue et de son épouse.--La dotation du duc de Nemours.--La couronne et la casquette du peuple.--Les avaleurs de portefeuilles.--M. Thiers.--M. Roger.--M. Berger.--M. de la Redorte.--M. Taschereau.--M. Chambolle.--M. Teste.--M. Passy (Hippolyte-Philibert).--Où trouver trente-voix?--Les 221.--M. de Rémusat.--Madame Thiers.--Madame Dosne.--M. Duchâtel.--Mademoiselle Rachel.--M. de Cormenin.--MM. Arago, Dupont (de l'Eure) et Laffitte.--La crise ministérielle.--M. Molé.--M. Guizot.--La curée.--L'Académie.--M. Hugo.--Ne pas confondre M. Flourens avec Fontenelle, d'Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.--M. C. Delavigee.--L'avocat Dupin.--M. Scribe.--M. Viennet.--M. Royer-Collard.--Mariage de la reine d'Angleterre.--L'ami de M. Walewski.--Le duc de Nemours.--Le prince de Joinville.--Le duc d'Aumale.--Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.--Accès de M. le préfet de police.--L'amiral Duperré.--Les armes de M. Guizot.--La croix d'honneur.--Mystification de quelques lions.--Le sabre de M. Listz.--M. Alexandre Dumas et Mademoiselle Ida Ferrier.--M. de Chateaubriand.--M. Nodier.--M. de Balzac.--Spirituelle fluxion du maréchal Soult.--Derniers souvenirs.--Un assaut chez lord Seymour.--De M. Kalkbrenner et d'une marchande de poisson.--M. de Rothschild.--M. Paul Foucher.--Un seigneur rustre.--Sort des grands prix de Rome.--M. Debelleyme.--Abus des grands-pères.--Les hommes et les femmes dévoilés.--Les femmes immortelles.--Recette pour les tuer.--La torture n'est pas abolie.--At home.--Un mauvais métier.--M. Jules de Castellane.--Un nouveau jeu de paume.--Moyen adroit de glisser vingt vers.--Réponses diverses.
Étretat.
Un matin des premiers jours de février, comme je lisais un journal--j'y vis ces mots, qui me frappèrent singulièrement, à propos de la réforme électorale: _«Si le gouvernement veut s'instruire, il n'a qu'à regarder l'_ATTITUDE DU PEUPLE _dans toute la France.»_