Part 8
Plombières est un puits creusé par la nature au centre des montagnes Royales (ou des Vosges, s'il vous plaît de leur donner encore ce vieux nom républicain). C'est triste l'été, c'est affreux l'hiver; les environs seuls en sont charmants. Il faut donc absolument en sortir pour s'y plaire. Mais l'Empereur y était, et tout avait un air de fête, loin aux alentours, sur les montagnes, dans les bois et dans le puits. Partout des guirlandes de feuillage, partout des fleurs, des drapeaux flottants, de brillants uniformes, roulements de tambours, volées de cloches, harmonies militaires, vivat faisant retentir le vallon, bals, concerts, ascensions de montgolfières, députations municipales, joyeuses troupes de paysans endimanchés, superbes beautés enharnachées, comédiens du théâtre du Palais-des-Vosges venus de Paris, écrivains, artistes, savants, maires, adjoints, sous-préfets et préfets, célébrités sans autorité, autorités sans célébrité.
C'était une véritable et belle transfiguration.
Une manie des nouveaux venus ici est de chercher l'étymologie du nom de Plombières. On leur en donne plusieurs tirées de l'allemand, et du français, et du latin, et toutes plus tirées par les cheveux les unes que les autres. Eh! mon Dieu! Plombières vient de plomb. Le plomb est un métal, on ne le contestera pas, j'espère; mais le fer en est un autre, et qui a bien son prix. Or les montagnes qui surplombent ce petit lieu sont pleines de minerai de fer, leurs eaux sont ferrugineuses et teignent les fossés d'oxyde de fer; or si le fer, en sa qualité de métal, fait naturellement penser au plomb, n'en voilà-t-il pas plus qu'il ne faut pour justifier le nom de Plombières? Cette étymologie, aussi naturelle qu'évidente, est la seule présentable. N'en parlons plus.
La population de Plombières se compose en été de deux classes d'individus fort différentes l'une de l'autre: les étrangers, curieux ou baigneurs, et les indigènes. Cette dernière classe, peu nombreuse, quoique Plombières compte plusieurs habitants, se concentre, après la chute des neiges, dans un monument en forme de tombe, qui occupe le milieu de la _ville_, et qu'on nomme le bain romain. Là, du matin au soir, chauffés gratuitement par l'eau qui circule sous les dalles de la salle supérieure, hommes, femmes et enfants travaillent à de fins ouvrages d'aiguille, à des broderies.
Que faire en un tel gîte, à moins que l'on n'y brode?
Et ne croyez pas qu'il n'y ait que des hommes faibles ou maladifs, des culs-de-jatte, des bossus, des nains appliqués à ce travail. Hélas! non; de robustes gaillards, de véritables Hercules, brodent eux-mêmes, aux pieds de cette triste Omphale dont le nom est Nécessité.
Toutes les maisons sont fermées, on y rentre seulement la nuit. Il n'y a plus alors le jour chez les bourgeois, qui pendant l'été louent leurs chambres aux baigneurs, qu'une vieille femme courageuse, sûre d'ailleurs que son aspect suffira pour mettre en fuite les voleurs s'il s'en présente. Car le vieux sexe est terrible dans les Vosges.
La rue de Plombières est en certains endroits d'une largeur raisonnable; quatre gros hommes peuvent y passer de front. Autrefois les femmes jouissaient du même privilége. Il n'en est plus ainsi. Il n'y passe pas aujourd'hui plus d'une belle dame de front, la loi crinoline le défend. Encore les atours de ces lionnes sont-ils toujours tachés et froissés à gauche et à droite par suite de leur frottement contre les murs.
Les détails que je vous donne là, monsieur, et ceux qui vont suivre, ne sont empruntés à aucun des nombreux ouvrages publiés sur Plombières; vous pouvez m'en croire. Désireux de m'instruire, je n'en ai lu aucun; et je vous donne le résultat de mes très-réelles et très-personnelles observations.
Il y a un _salon_ à Plombières où l'on pourrait jouer au billard et lire les journaux, si les journaux et le billard n'étaient toujours, comme disent les garçons de café, _occupés_. On y prie le dimanche dans une modeste petite église; mais il n'y a pas de cimetière; je n'en ai du moins pas pu découvrir. Il paraît (cela tiendrait-il à la grande efficacité des eaux?) qu'à Plombières on ne meurt pas. C'est pourquoi, sans doute, les habitants y ont tous l'air si vieux, et possèdent un si grand fonds d'expérience... en matière commerciale.
Trois occupations importantes partagent dans la saison d'été la journée des baigneurs. Ce sont le bain, la table d'hôte et la _partie de plaisir_. Ah! la partie de plaisir! c'est la partie pénible et vraiment cruelle du régime imposé par les médecins aux malades, et par les malades aux malheureux qui se portent bien. Vous en aurez la preuve. Le bain se prend en général le matin, soit aristocratiquement dans une baignoire placée dans un cabinet, comme à Paris, soit démocratiquement dans une grande cuve de pierre où grouillent à la fois toutes les gibbosités, toutes les infirmités, toutes les laideurs de tous les sexes et de tous les âges. Cette crapaudière porte un nom qui suffirait à me la faire détester si je ne l'exécrais dans son essence (qui n'est pas l'essence de roses, croyez-le bien), c'est le nom de piscine. Piscine! quelle euphonie! quelles idées cela éveille! Piscine! mot venu du latin et désignant un lieu où barbotent des poissons. Piscine! cela fait penser aux lépreux de Jérusalem qui allaient, au dire de la Bible, y laver leurs ulcères.
Eh bien! tout le monde y va, excepté quelques originaux qui ne craignent pas de se faire surnommer les dégoûtés; et je renonce à vous donner une idée approximative de ce spectacle, de ce bruit, de ces êtres enfermés dans des espèces de vilains sacs plus ou moins mal clos, plus ou moins flottants quand on va se mettre à l'eau, plus ou moins collants quand on en sort; de ces conversations, de ces discussions politiques, de ces opinons drôlatiques, de ces chansons de commis voyageur, le tout arrosé de jets d'eau chaude par de turbulents enfants, les têtards de la crapaudière, qui ont imaginé les plus étranges manières d'injecter leurs voisins.--Malgré votre dégoût, vous avez donc vu la piscine? me direz-vous.--Non, monsieur, non, je ne l'ai point vue dans son plein, et j'espère bien ne la voir jamais. Jugez de ce que je vous en dirais si je l'avais vue. Piscine! piscine! et par aggravation on en a fait à Plombières le verbe _pisciner_, «nous piscinons, ils ou elles piscinent!» Heureusement Plombières est maintenant en droit de compter sur de larges et ingénieuses réformes, sur de précieux embellissements; la promesse lui en a été faite, et cette promesse, venue de haut, est déjà en voie de s'accomplir. Il faut donc espérer qu'avant peu d'années on pourra noyer le souvenir de la piscine dans des bains un peu moins primitifs et plus décents.
Les environs de Plombières offrent des sites ravissants, je l'ai déjà dit, des points de vue grandioses, des retraites délicieuses, des lieux de repos dans les bois, dignes d'être chantés par les Virgile et les Bernardin de Saint-Pierre de tous les temps et de tous les pays. Tels sont le _val d'Ajol_, vu de la _Vieille Feuillée_, les plateaux étalés sur les montagnes qui y conduisent, la fontaine _du roi Stanislas_, celle _du Renard_, la _vallée des Roches_ et dix autres que je m'abstiens de nommer. C'est vers l'un de ces lieux poétiques qu'il est d'usage parmi les baigneurs de diriger après le déjeuner, c'est-à-dire vers onze heures, de petites caravanes réunies pour ces excursions, nommées par antiphrase _parties de plaisir_. Promenades charmantes en effet, si l'on n'y allait qu'à son heure, à son pas, par un temps supportable, et seul ou à peu près seul. Mais on y monte d'ordinaire par groupes de huit ou dix personnes, dont six au moins sont à ânes, avec accompagnement de trois ou quatre âniers ou ânières du plus désagréable aspect; par un soleil à pierre fondre, sans pouvoir s'arrêter où l'on se plaît, s'ébattre, comme le lièvre de la fable, sur le thym ou la bruyère; traîné à la remorque par les âniers, qui, recevant tant par voyage, songent à en faire le plus possible dans la même journée, et connaissent en conséquence le prix du temps.
Ce sont là de véritables parties de purgatoire. L'âne d'ailleurs est un sot animal; avec son air humble et résigné, il se montre beaucoup plus entêté que la mule.
Quand il est chargé d'un lourd monsieur Prudhomme pérorant sur ses devoirs de citoyen, sur le sabre d'honneur qu'il a reçu, lequel sabre _est le plus beau jour de sa vie_, et qu'il jure d'employer _à défendre ou à combattre nos institutions_, si l'on veut hâter son pas (le pas de l'âne) pour être débarrassé de lui (du monsieur Prudhomme) en restant en arrière, le maudit animal (l'âne) fait le cuir dur et la sourde oreille; insensible aux coups, il progresse avec une stoïque gravité et semble au contraire modeler son allure sur la vôtre. S'il porte au contraire une gracieuse crinoline avec laquelle on serait heureux de causer en marchant à son côté, on a beau adresser la plus instante prière à l'âne du purgatoire pour qu'il n'aille pas trop vite, il prend le trot au travers des rocs et des ronces, et vous plante là seul sur une montagne pelée, chauffée à quarante degrés Réaumur, à un quart de lieue de tout ombrage.
Puis une douzaine d'autres petites vexations dont je ne vous parle pas, mais qui ont leur prix.
Oh! la partie de plaisir! Dieu vous en garde! La seule raison qui m'ait fait l'appeler modérément un purgatoire, quand j'étais en droit de la comparer à l'enfer, c'est qu'en général on en revient moulu, brisé, il est vrai, brûlé, _poussé_ (couvert de poussière, c'est un mot vosgien), la tête et la gorge en feu, les pieds écorchés, d'une humeur de dogue, regrettant une journée perdue, une belle nature mal vue, des rêveries troublées, des émotions comprimées, mais on en revient..... presque toujours.
J'ai été traînée sur cette ardente claie un jour que les directeurs de la _partie de plaisir_ avaient opté pour un pèlerinage à la _Vieille Feuillée_ et une visite à Mlle Dorothée. Mlle Dorothée, célèbre à Plombières et très-avantageusement connue depuis Épinal jusqu'à Rémiremont, est une honnête et aimable personne, née il y a longtemps dans le val d'Ajol, d'où elle est sortie pendant quelques années seulement. Ses rapports avec le monde élégant lui ont fait acquérir une élocution correcte, une façon de s'exprimer distinguée sans affectation, et une tenue digne et obligeante sans obséquiosité. Elle construit de ses mains de petits instruments de petite musique, qu'elle nomme épinettes, sans doute parce qu'on en vend à Épinal, car ils n'ont de commun avec la véritable épinette que l'emploi de quatre cordes en métal tendues sur un bâton creux semé de sillets comme un manche de guitare, et qu'on gratte avec un bec de plume.
Mlle Dorothée fait en outre des vers remplis d'expressions bienveillantes pour les voyageurs qui vont la visiter, et offre à ses hôtes du lait exquis, du kirsch et un excellent pain bis, sur une table de pierre plantée il y a soixante-dix ans par son père sur une terrasse qui de très-haut domine le val d'Ajol. De là une vue indescriptible.
Le jour où notre petite caravane, composée d'un bouquet (je devrais dire d'un gerbier) des plus gracieuses crinolines de Plombières, s'achemina vers la retraite de Mlle Dorothée, les ânes encore furent de la partie, et, fidèles à leurs habitudes, ils ne manquèrent pas de tourmenter ceux d'entre nous qui allaient à pied. Malgré nos cris, ils finirent par nous quitter tout à fait. Nous étions trois ainsi délaissés, sous la mitraille d'un soleil furieux, au milieu d'une lande nue, sans avoir la moindre idée de la direction qu'il fallait prendre pour arriver au but de notre voyage. Après quelques moments donnés à la mauvaise humeur, nous fûmes tout surpris de ressentir des impressions dont la compagnie des ânes nous eût sans doute privés. Nous marchions en silence, étudiant la physionomie particulière du plateau élevé de la montagne où nous avions été si inhumainement abandonnés, physionomie que n'ont point les grandes plaines inférieures. Ces hauts lieux semblent plus riches d'air et de lumière; un certain mystère plane sur l'ensemble du paysage; l'esprit de la solitude l'habite... cette chaumière ouverte et déserte... ce petit étang où les fées doivent venir s'ébattre en secret la nuit... ce bosquet de chênes immobiles... pas de laid animal cornu, malpropre et ruminant; pas de chien galeux aboyant; pas de berger goîtreux déguenillé... pas d'oiseaux domestiques, poules ou dindons, rappelant la basse-cour, l'écurie, etc. Silence et paix partout; sous un léger souffle de la brise, les bruyères agitent doucement leurs petits panaches roses; deux alouettes passent à tire-d'aile... poursuite amoureuse... l'une des deux disparaît dans un champ de blé, l'autre commence à s'élever en spirale en préludant à son grand hymne de joie. Goethe l'a dit: «Il n'est personne qui ne se sente pressé d'un sentiment profond quand l'alouette invisible dans l'air répand au loin sa chanson joyeuse.» C'est le plus poétique des oiseaux. Ne me parlez pas de votre classique rossignol, _Philomela sub umbrâ_, à qui il faut pour salles de concert des bocages fleuris et sonores, qui chante la nuit pour se faire remarquer, qui regarde si on l'écoute, qui toujours vise à l'effet dans ses pompeuses cavatines avec trilles et roulades, qui singe par certains accents l'expression d'une douleur qu'il ne ressent pas, un oiseau qui a de gros yeux avides, qui mange de gros vers et qui demanderait volontiers des claqueurs. C'est un vrai ténor à cent mille francs d'appointements.
Mais voyez et écoutez le mâle de l'alouette; celui-là est un artiste. Insoucieux de l'effet qu'il peut produire, il chante parce que c'est un bonheur pour lui de chanter; il lui faut l'air libre, l'espace infini. Voyez-le au soir d'un beau jour, quand la nuit déjà fait pressentir son approche, voyez-le s'élancer saluant le soleil qui décline à l'horizon, l'étoile qui scintille en perçant la voûte céleste; il monte en chantant vers l'astre; il nage dans l'éther; on comprend son bonheur démesuré, on le partage; il monte, monte, monte en chantant toujours; sa voix triomphante s'affaiblit peu à peu, mais on sent bien qu'elle a conservé sa force, que la distance seule en adoucit l'éclat; il monte encore, encore, il disparaît... on l'entend toujours; jusqu'à ce que, perdu dans l'azur du ciel, épuisé d'enthousiasme, ivre de liberté, d'air pur, de mélodie et de lumière, il ferme audacieusement ses ailes, et, d'une hauteur immense, se laisse tomber droit sur son nid, où sa femelle et ses petits, reconnaissants de ses douces chansons, le raniment par leurs caresses.
..... Nous écoutions tous les trois...; nous écoutions encore, que l'oiseau Pindare, rentré dans son cher nid, avait fini sa dernière strophe, et murmurait sans doute à sa famille des accents intimes que notre grossière oreille ne pouvait saisir. Mais nous étions tout à fait égarés et un peu inquiets des jeunes crinolines. Par bonheur, nous réveillâmes en passant une vieille femme qui dormait bravement au soleil dans un fossé: elle s'offrit à nous conduire à travers champs. A peine l'eûmes-nous acceptée pour guide, que la vieille nous mit sur le chapitre de l'Empereur, nous demanda si nous l'avions vu, si nous le connaissions, etc.
--Ah! c'est que j' l' connais ben, moi, continua-t-elle. L'autre jou, y passait par ici, comme vous, pour aller chez mam'zelle Dorothée; des gens du val d'Ajol vinrent l'attendre là-bas au coin d' ce bois. Y avait un grand général qui marchait avec un autre mssieu loin devant les autres de la troupe. Les paysans lui dirent comm' ça:
--Dites donc, mssieu, est-ce t'y vous qui êtes l'Empereur?
--Non, le voilà qui vient dans c'te prairie.
Tout d' suite les gens d'Ajol vont vers la prairie et puis disent à l'autre:
--C'est donc vous, mssieu, qui êtes l'Empereur?
--Oui, mes enfants, que l'autre leux répond.
--Ah! ben, alors, tenez, bénissez-nous.
Et les v'là qui se mettent à genoux devant l'Empereur. Y voulait les relever, mais y n' pouvait pas. Y se tortillait la moustache, et l'on voyait ben qu'il avait la larme à l'oeil, tout de même, le povre homme.
--Vous avez vu ça?
--Pardi si j' l'on vu! je l'on vu comme et j' vous vois. Et plus loin, là haut vers c'te ferme, y n' savions plus l' chemin, et y sont allés l' demander au grand Nicolas qui vannait de sarrazin devant sa porte. Micolas leux a dit oûs qu'y fallait passer, et l'Empereur lui a mis une pièce dans la main. Micolas a cru comm' ça que c'était une pièce de vingt sous, mais quand y-z-ont tous été loin, il a ouvert sa main, il a regardé, et en voyant qu'il avait un vrai napoléon d'or en or, il a fait un cri, et puis y s'est mis à jurer, oh! à jurer que ça faisait peur. De joie, ben entendu, y jurait de joie; mais c't-égal, ce n'est pas bien tout d' même de jurer comm' ça.
En devisant ainsi dans son jargon rustique, la brave femme est parvenue à nous amener à peu près sains et saufs chez Mlle Dorothée, où nous avons trouvé nos charmantes crinolines, nos vilains ânes, et du kirsch et du lait.
Deuxième lettre
Arrivée chez Mlle Dorothée.--Le val d'Ajol.--Toujours ramper.--Pourquoi vieillir, souffrir et mourir?--La fontaine de Stanislas.--Les Moraines.--Les glaciers.--Les tables d'hôte.--Caquets et médisances.--L'Eaugronne.--M. le docteur Sibille; son procédé pour guérir les maladies intestinales.--Les pères sans entrailles.--Effroi de M. Prudhomme.--Concert de Vivier.--Soirée chez l'Empereur.--Bade.--Un opéra nouveau de M. Clapisson; succès.--Le concert.--Mme Viardot.--Mlle Duprez.--Beethoven.--Retour à Plombières.--Tristesse.
Plombières, le 30 août.
Après les premières exclamations de rigueur, modulées dans tous les tons, avec tous les timbres, sur tous les rhythmes: «Ah? vous voilà!
--Que vous est-il donc arrivé?
--Quelle inquiétude!
--Eh mais! c'est vous qui nous avez plantés là!
--Ce sont ces maudits ânes!
--Ah! pardi, M'ssieu, l'on sait bien que le-z-à ânes vont plus vite que le-z-à pied.
--Et ma selle qui a tourné.
--Ah! ah! on l'a retenue à temps!
--Nous avons cueilli des framboises.
--Quelle vue!
--Dieu! que c'est beau!
--Non, M'ssieu, je ne resterai point! Il faut nous en retourner tout d'suite à Plombié. On m'attend pour aller au Renard. J'veux que mes ânes me rapportent!
--Eh bien! partez, beauté rudanière, nous reviendrons à pied; croyez-vous que nous ayons grimpé jusqu'ici pour y rester seulement deux minutes et repartir sans rien voir?»
On s'est enfin permis de jouir du coup d'oeil, d'admirer le val d'Ajol qui se déploie à une grande profondeur au-devant de la maison de Dorothée. C'est un vaste berceau de verdure, avec un village rougeâtre déposé au fond du berceau, comme un jouet d'enfant, et mille arabesques dessinées par des massifs diversement colorés de sapin, de hêtre, de bouleau et de frêne, cet arbre élégant, l'orgueil de la végétation des Vosges; le tout couvert d'un léger voile bleu, et si calme, si frais, si bien encadré de toutes parts... A cet aspect, le premier mouvement du spectateur placé sur le bord de la terrasse est de s'élancer dans l'espace vide pour nager avec délices dans ce grand lac d'air pur. Mais aussitôt il résiste à cette impulsion spontanée qui l'entraîne en avant; il se cramponne à un arbre pour ne pas tomber dans le précipice, et il s'écrie avec Faust: «Oh! que n'ai-je des ailes!...» N'est-il pas naturel en effet d'éprouver alors un sentiment d'humiliation et de se dire: Le plus stupide et le plus lourd des oiseaux, une oie, pourrait le faire, et je ne le puis!... O hommes, si fiers de vos découvertes, de vos engins producteurs et destructeurs, de vos relations familières avec la vapeur et la foudre, dont vous avez fini par faire vos esclaves à peu près soumises, inventeurs si bouffis de votre science, de vos calculs; vous construisez des maisons roulantes, des palais flottants; vous avez même fait servir les lois de la gravitation à élever jusqu'aux nues, par une contradiction apparente, de grands globes dont la puissance ascensionnelle aurait dû vous ouvrir la route des airs; mais vous rampez encore, pourtant. Se traîner sur l'eau ou sur la terre, aidés par les vents ou par la vapeur, c'est toujours ramper. Et jusqu'au moment où vous aurez trouvé le moyen sûr de vous transporter librement dans l'espace, soit en volant, soit en dirigeant des navires aériens, des villes aériennes, malgré tout vous appartiendrez à la race des rampants, et vous n'en resterez pas moins d'ambitieuses chenilles, d'orgueilleux colimaçons.....
Contre l'un des murs de la modeste maison de Dorothée, à l'extérieur, était placardé au milieu d'une couronne de lauriers un quatrain en vers alexandrins de la muse silvestre, sur la visite que l'Empereur lui avait faite quelques jours auparavant.
«--C'est très-beau, mademoiselle, il y a là autant de coeur que de style. Sa Majesté a sans doute été bien satisfaite?
--L'Empereur a semblé surtout ému de voir l'endroit de ma maison où se sont reposées avant lui la reine Hortense et l'Impératrice Joséphine.
--Ces souvenirs, qu'il ne s'attendait pas à trouver dans cette solitude, ont dû le toucher en effet. Et il est venu chez vous à pied, par une telle chaleur?
--Oui, Mesdames.
--Sa Majesté vous a complimenté aussi sur votre lait? Il est excellent.
--L'Empereur ne l'a pas goûté.
--Comment! vous ne lui en avez pas présenté?
--J'étais si bouleversée que je n'y ai point songé. Il m'a pourtant demandé si nous avions des vaches...
--Eh bien! c'était clair cela!
--Hélas! oui, j'y pense maintenant, il avait soif, c'était une façon détournée de me le faire entendre, et il _n'a pas osé_ me demander du lait... Mon Dieu, que je suis honteuse! c'est indigne de ma part. Mais il m'a promis de revenir, et je lui ferai bien des excuses.
--S'il revient, comptez que l'Empereur fera cette fois apporter des rafraîchissements, qu'il prendra à votre barbe sur l'herbe, puisque sur cette table inhospitalière vous ne lui avez pas seulement offert une tasse de lait.»
Après avoir ainsi tourmenté la conscience de notre pauvre hôtesse et _osé_ écrire sur son album quelques vers auxquels elle a répondu par un sonnet tout entier deux jours après, nous sommes redescendus sans encombre, sans trop de fatigue et sans nous égarer cette fois, les uns chantant, les autres rêvant et quelque peu philosophant. Une très-aimable dame voulait absolument savoir _pourquoi vieillir_, _pourquoi souffrir_, _pourquoi mourir_.
--Ah! je conviens que vieillir, souffrir et mourir sont trois verbes sur la signification desquels on ne saurait trop gémir, et qu'il vaudrait mieux constamment jouir. J'avoue que grandir, parvenir à comprendre le beau, à connaître le vrai, sentir son intelligence et son coeur s'épanouir, pour, au milieu de cette sublime extase, voir peu à peu le mirage s'évanouir, l'espoir s'enfuir, est, sans mentir, une atroce mystification, et qu'on ne pourrait finir que par devenir fou, si l'on s'obstinait à l'approfondir. Mais, Madame, il y a dans cette souricière où nous sommes tous pris, dont l'amour, l'art, le poëme du monde, sont l'appât, et dont la mort est la trappe, bien d'autres choses qu'on ne s'explique pas. Permettez-moi de vous adresser une question: Savez-vous quel est le plus méchant des oiseaux?
--Ma foi non, il y en a tant de méchants. Est-ce le vautour? est-ce le pigeon qui tue ses petits?
--Non; c'est le pinson.
--Le pinson, ce folâtre chanteur, si gracieux, si jovial? Allons donc! et pourquoi?
--On n'a jamais pu le savoir.
--Je comprends l'apologue. Seulement vous calomniez le pinson; et, en disant que vieillir, souffrir et mourir sont trois choses atroces, exécrables, je ne calomnie pas...
--Le vautour inconnu qui tôt ou tard nous dévore? Non, certes; et je vous jure que ce monstre m'est, tout comme à vous, infiniment odieux. Mais pourquoi il est si odieusement atroce, dans bien des milliers d'années, si la race humaine existe encore, il faudra dire, comme aujourd'hui:
On n'a jamais pu le savoir.»--