Part 7
Il ne saurait y avoir de saison dans ces lointains pays où tout est affaire, où tous sont affairés, où tout grouille, où tout fouille, où le penseur qui médite passe pour un idiot, où le poëte qui rêve est un fainéant pendable, où les yeux sont obstinément fixés sur la terre, où rien ne peut les forcer de s'élever un instant vers le ciel. Ce sont les Lemnos des cyclopes modernes, dont la mission est grande, il est vrai, mais incompatible avec celle de l'art. Les velléités musicales de ces géans laborieux seront donc longtemps aussi inutiles et aussi contre nature que l'amour de Polyphème pour Galatée, et tout à fait hors de saison.
Restent trois ou quatre petits coins de notre petit globe où l'art, gêné, froissé, infecté, asphyxié par la foule de ses ennemis, persiste pourtant encore à vivre et peut dire qu'il a une saison.
Ai-je besoin de nommer l'Allemagne, l'Angleterre et la France? En limitant à ce point le nombre des pays à saisons, et en indiquant ces trois points centraux de la civilisation, j'espère être exempt des préjugés que chacun des trois peuples qui les habitent conserve encore. En France on croit naïvement qu'il n'y a en Angleterre à cette heure pas plus de musique qu'au temps de la reine Elisabeth. Beaucoup d'Anglais pensent que la musique française est un mythe, et que nos orchestres sont à dix mille lieues de l'orchestre des concerts de Julien. Combien de Français méprisent l'Allemagne comme l'ennuyeuse terre de l'harmonie et du contrepoint seulement! Et si l'Allemagne veut être franche, elle avouera qu'elle méprise à la fois la France et l'Angleterre.
Mais ces opinions plus ou moins entachées de vanité puérile, d'ignorance et de préventions, ne changent rien à l'existence des choses. Ce qui est est; _E pur si muove_! Et justement parce qu'_elle se meut_ (la musique) comme la terre, comme tout au monde, précisément parce que ses saisons sont d'une variabilité que l'on remarque davantage d'année en année, les préjugés nationaux doivent plus promptement disparaître ou au moins perdre beaucoup de leur force.
Tout en reconnaissant la douceur des saisons dans une grande partie de l'Allemagne, nous maintenons donc notre droit de regarder comme considérables et très-importantes, quoique souvent rigoureuses, les saisons de Londres et de Paris.
La _belle_ saison parisienne ne commence guère que vers le 20 janvier et finit quelquefois au 1er février, rarement dure-t-elle jusqu'au 1er mars.
On a vu des saisons ne finir qu'en avril. Mais ces années-là étaient des années trisextiles, plusieurs comètes avaient paru dans le ciel, et les programmes de la société du Conservatoire avaient annoncé quelque chose de nouveau.
Telle fut par exception la saison de l'an 1853, pendant laquelle on entendit pour la première fois aux concerts du Conservatoire _la Nuit du Walpurgis_, de Mendelssohn, et la presque totalité du _Songe d'une Nuit d'été_ du même maître. Mendelssohn écrivit _la Nuit du Walpurgis_ à Rome, en 1831. Il a donc fallu vingt-deux ans à cette belle oeuvre pour arriver jusqu'à nous. Il est vrai que la lumière de certains astres ne nous parvient qu'après des milliers d'années de voyage. Mais Leipsick, où les partitions de Mendelsshon sont dès longtemps publiées, n'est pas à une distance de Paris tout à fait égale à celle qui nous sépare de Saturne ou de Sirius.
Le Conservatoire a pour principe de procéder lentement en toutes choses. Toutefois, malgré ce défaut d'agilité et de chaleur que son âge explique, il faut le reconnaître, c'est un vieillard encore vert.
Il a fait de sa salle un musée pour un grand nombre de chefs-d'oeuvre de l'art musical, qu'il nous montre chaque année sous leur vrai jour: de là sa gloire. On lui reproche de ne vouloir pas que d'autres y exposent leurs travaux quand le musée est vide et qu'il n'y expose rien. En cela on a grand tort: il possède une bonne salle, la seule bonne de Paris pour la musique d'ensemble; il a voulu en avoir le monopole, il a eu raison; il l'a obtenu, il le garde, il a encore raison. Il ne peut pas, sans doute, en laissant ce champ libre, favoriser la concurrence. S'il était dehors, que d'autres fussent dedans, il trouverait fort naturel que ces autres le laissassent se morfondre à la porte; et il est tout simple qu'il apprécie le bon sens du précepte:
«Il ne faut faire qu'à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait.»
Cependant, il est peut-être temps qu'il songe à varier son répertoire, pour que le public fatigué n'en vienne pas à faire un mauvais jeu de mots sur le titre de l'harmonieuse société, en l'appelant la _satiété_ des concerts. Ce qui pourrait, auprès de certaines gens, ne pas sembler tout à fait hors de saison.
* * * * *
Paris n'est pas le seul point de la France sur lequel on puisse signaler un important mouvement musical. Il y a tous les quatre ou cinq ans des saisons à Lyon, à Bordeaux; tous les huit ans il y en a une magnifique à Lille, il y en a d'excellentes à Marseille, où les fruits de l'art musical mûrissent plus vite qu'ailleurs.
Mais après les saisons de France, «la saison de Londres! la saison de Londres!» est le cri de tous les chanteurs, italiens, français, belges, allemands, bohèmes, hongrois, suédois et anglais; et les virtuoses de toutes les nations le répètent avec enthousiasme en mettant le pied sur les bateaux à vapeur, comme les soldats d'Enée en montant sur leurs vaisseaux répétaient: _Italiam! Italiam!_ C'est qu'il n'y a pas de pays au monde où l'on consomme autant de musique dans une saison qu'à Londres.
Grâce à cette immense consommation, tous les artistes d'un vrai talent, après quelques mois employés à se faire connaître, y sont nécessairement occupés. Une fois connus et adoptés, on les attend chaque année, on compte sur eux comme on compte dans l'Amérique du nord sur le passage de pigeons. Et jamais, jusqu'à la fin de leur vie, on ne les voit tromper l'attente du public anglais, ce modèle de fidélité, qui toujours les accueille, toujours les applaudit, toujours les admire,
Sans remarquer des ans l'irréparable outrage.
Il faut être témoin de l'entrain, du tourbillonnement de la vie musicale des artistes aimés à Londres, pour s'en faire une juste idée. Et c'est bien plus curieux encore quand on étudie la vie des professeurs établis depuis longues années en Angleterre, tels que M. Davison, son admirable élève, miss Godard, MM. Mac Farren, Ella, Benedict, Osborne, Frank Mori, Sainton, Piatti. Ceux-là toujours courant, jouant, dirigeant, qui dans un concert public, qui dans une soirée musicale privée, ont à peine le temps de dire bonjour à leurs amis par la portière de leur voiture en traversant le Strand ou Piccadilly...
Quand enfin les saisons de Paris et de Londres sont finies, croyez-vous que les musiciens vont se dire: Prenons du repos, c'est la saison. Ah! bien oui. Les voilà tous qui courent s'entre-dévorer dans les ports de mer, aux eaux de Vichy, de Spa, d'Aix, de Bade. Ce dernier point de ralliement est surtout désigné à leurs empressements, et de tous les coins du monde, pianistes, violonistes, chanteurs, compositeurs, séduits par la beauté du pays, par l'élégante société qu'on y trouve, et plus encore par l'extrême générosité du directeur des jeux, M. Bénazet, s'acheminent alors en criant: A Bade! à Bade! à Bade! c'est la saison.
Et les saisons de Bade sont depuis quelques années organisées de façon à décourager toute concurrence. La plupart des hommes célèbres et des beautés illustres de l'Europe s'y donnent rendez-vous. Bade va devenir Paris, plus Berlin, Vienne, Londres et Saint-Pétersbourg, surtout quand on saura le parti que vient de prendre M. Bénazet et que je vais vous dire.
Tout n'est pas fait quand, pour charmer le public élégant, on est parvenu à le mettre en contact avec les hommes qui ont le plus d'esprit, avec les femmes les plus ravissantes, avec les plus grands artistes, à lui donner des fêtes magnifiques; il faut encore garantir cette fleur de la fashion de l'approche des individus désagréables à voir et à entendre, dont la présence seule suffit à ternir un bal, à rendre un concert discordant; il faut écarter les femmes laides, les hommes vulgaires, les sottes et les sots, les imbéciles, en un mot les cauchemars. C'est ce dont nul impresario avant M. Bénazet ne s'était encore avisé. Or il paraît certain que Mme ***, si sotte et si laide, Mlle ***, dont les allures sont si excentriquement ridicules, M***, si mortellement ennuyeux, M***, son digne émule, et beaucoup d'autres non moins dangereux, ne paraîtront plus à Bade de longtemps. Après des négociations assez difficiles, et au moyen de sacrifices considérables, M. Bénazet s'est assuré pour trois saisons de leur absence.
Si ce bel exemple est suivi, et il le sera, n'en doutons pas, je connais des gens qui vont gagner bien de l'argent.
Tous les ans maintenant, aux mois d'août et de septembre, ces cauchemars, ravis de devenir riches, se constitueront en club à Paris, où ils pourront s'adresser de mutuelles félicitations.
«Vous êtes engagés, nous sommes engagés, se diront-ils, par les directeurs de Bade, de Viesbaden, de Vichy, de Spa. Cachons-nous, taisons-nous; qu'on ne soupçonne pas notre existence.
Nous sommes engagés; c'est la saison!!!»
Petites Misères des grands Concerts.
C'est au festival annuel de Bade que ces petites misères se font cruellement sentir. Et pourtant tout est disposé en faveur du chef d'orchestre organisateur; aucune mesquine économie ne lui est imposée, nulle entrave d'aucune espèce. M. Bénazet, persuadé que le meilleur parti à prendre est de le laisser agir librement, ne se mêle de rien... que de payer. «Faites les choses royalement, lui dit-il, je vous donne carte blanche.» A la bonne heure! c'est seulement ainsi qu'on peut produire en musique quelque chose de grand et de beau. Vous riez, n'est-ce pas, et vous songez à la réponse de Jean Bart à Louis XIV:
«--Jean Bart, je vous ai nommé chef d'escadre!
--Sire, vous avez bien fait!»
Riez, riez, parbleu! Jean Bart n'en a pas moins raison. Oui, sire, vous avez bien fait, et il serait fort à désirer que, pour commander les escadres, on ne prît jamais que des marins. Il serait fort à désirer aussi qu'une fois le Jean Bart nommé, le Louis XIV ne vînt jamais contrôler ses manoeuvres, lui suggérer des idées, le troubler par ses craintes et jouer avec lui la première scène de la _Tempête_ de Shakespeare.
ALONZO, ROI DE NAPLES.
«Contre-maître, de l'attention! Où est le capitaine? Faites manoeuvrer vos gens!
LE CONTRE-MAITRE.
Vous feriez mieux de rester en bas.
ANTONIO.
Contre-maître, où est le capitaine?
LE CONTRE-MAITRE.
Ne l'entendez-vous pas? Vous gênez la manoeuvre; restez dans vos cabines, vous ne faites qu'aider la tempête.
GONZALVE.
Rappelle-toi qui tu as à ton bord.
LE CONTRE-MAITRE.
Il n'y a personne à bord dont je me soucie plus que de moi-même. Vous êtes conseiller du roi, n'est-ce pas? Si vous pouvez imposer silence aux vents et persuader à la mer de s'apaiser, nous n'aurons plus à manier un câble; voyons, employez ici votre autorité. Si, au contraire, vous n'y pouvez rien, remerciez Dieu d'être encore vivant, et allez dans votre cabine vous tenir prêt à tout événement. Courage, mes enfants! Hors d'ici, vous dis-je!»
Malgré tant de moyens mis à sa disposition et cette liberté précieuse de les employer à son gré, c'est encore une rude tâche pour le chef d'orchestre que de mener à bien l'exécution d'un festival comme celui de Bade, tant le nombre des petits obstacles est grand, et tant l'influence du plus mince peut être subversive de l'ensemble dans toute entreprise de cette espèce. Le premier tourment qu'il doit subir lui vient presque toujours des chanteurs, et surtout des cantatrices, pour l'arrangement du programme. Comme cette difficulté lui est connue, il s'y prend deux mois d'avance pour la tourner: «Que chanterez-vous, Madame?--Je ne sais..... j'y réfléchirai.... je vous écrirai.» Un mois se passe, la cantatrice n'a pas réfléchi et n'a pas écrit. Quinze jours sont encore employés inutilement à solliciter auprès d'elle une décision. On part alors de Paris; on fait un programme provisoire où le titre du morceau de la diva est laissé en blanc. Arrive enfin la désignation de ce tant désiré morceau. C'est un air de Mozart. Bien. Mais la diva n'a pas la musique de cet air, il n'est plus temps d'en faire copier les parties d'orchestre, et elle ne veut ni ne doit chanter avec accompagnement de piano. Un théâtre obligeant veut bien prêter les parties d'orchestre. Tout est en ordre; on publie le programme. Ce programme arrive sous les yeux de la cantatrice, qui s'effraie aussitôt du choix qu'elle a fait. «C'est un concert immense, écrit-elle au chef d'orchestre; les diverses parties grandioses de ce riche programme vont faire paraître bien petit, bien maigre mon _pauvre_ morceau de Mozart. Décidément je chanterai un autre air, celui de _la Semiramide_, _Bel raggio_. Vous trouverez aisément les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et si vous ne les trouvez pas, veuillez écrire au directeur du Théâtre-Italien de Paris; il se hâtera sans doute de vous les envoyer.» Aussitôt cette lettre reçue, on fait imprimer de nouveaux programmes, coller une bande sur l'affiche pour annoncer la scène de _la Semiramide_. Mais on n'a pas pu trouver les parties d'orchestre de cet air _en Allemagne_, et on n'a pas cru devoir prier M. le directeur du Théâtre-Italien de Paris d'envoyer au-delà du Rhin l'opéra entier de _la Semiramide_, dont on ne peut distraire l'air qu'il s'agit d'accompagner. La cantatrice arrive; on se rencontre à une répétition générale:
«Eh bien! nous n'avons pas la musique de _la Semiramide_; il vous faut chanter avec accompagnement de piano.
--Ah! mon Dieu! mais ce sera glacial.
--Sans doute.
--Que faire?
--Je ne sais.
--Si j'en revenais à mon air de Mozart?
--Vous feriez sagement.
--En ce cas répétons-le.
--Avec quoi? Nous n'en avons plus la musique; d'après vos ordres, on l'a rendue au théâtre de Carlsruhe. Il faut de la musique pour l'orchestre, quand on veut que l'orchestre joue. Les chanteurs inspirés oublient toujours ces vulgaires détails. C'est bien matériel, bien prosaïque, j'en conviens; mais enfin cela est.»
A la répétition suivante, les parties d'orchestre de l'opéra de Mozart ont été rapportées; tout est de nouveau en ordre. Les programmes sont refaits, l'affiche est recorrigée. Le chef annonce aux musiciens qu'on va répéter l'air de Mozart, on est prêt. La cantatrice alors s'avance et dit avec cette grâce irrésistible qu'on lui connaît:
«J'ai une idée, je chanterai l'air du _Domino noir_.
--Oh! ah! ha! haï! psch! krrrr!..... Monsieur le cappel-meister, avez-vous dans votre théâtre l'opéra que dit madame?
--Non, monsieur.
--Eh bien, alors?
--Alors il faudra donc me résigner à l'air de Mozart?
--Résignez-vous, croyez-moi.»
Enfin on commence; la cantatrice s'est résignée au chef-d'oeuvre. Elle le couvre de broderies; on pouvait le prévoir. Le chef d'orchestre entend en lui-même retentir plus fort qu'auparavant cette éloquente exclamation: Krrrr! et, se penchant vers la diva, il lui dit de sa voix la plus douce et avec un sourire qui ne semble avoir rien de contraint:
«Si vous chantez ainsi ce morceau, vous aurez des ennemis dans la salle, je vous en préviens.
--Vous croyez?
--J'en suis sûr.
--Oh! mon Dieu! mais..... je vous demande conseil..... Il faut peut-être chanter Mozart simplement, tel qu'il est. C'est vrai, nous sommes en Allemagne; je n'y pensais pas..... Je suis prête à tout, Monsieur.
--Oui, oui, courage; risquez ce coup de tête; chantez Mozart simplement. Il y avait autrefois des airs, voyez-vous, destinés à être brodés, embellis par les chanteurs; mais ceux-là en général furent écrits par des valets de cantatrice, et Mozart est un maître; il passe même pour un grand maître qui ne manquait pas de goût.»
On recommence l'air. La cantatrice, décidée à boire le calice jusqu'à la lie, chante simplement ce miracle d'expression, de sentiment, de passion, de beau style, elle n'en change que deux mesures seulement, pour l'honneur du corps. A peine a-t-elle fini que cinq ou six personnes, arrivées dans la salle au moment où l'on recommençait le morceau, s'avancent pleines d'enthousiasme vers la cantatrice en se récriant: «Mille compliments, madame; comme vous chantez purement et simplement! Voilà de quelle façon on doit interpréter les maîtres; c'est délicieux, admirable! Ah! vous comprenez Mozart!»
Le chef d'orchestre à part: «Krrrrr!!!»
On a un billet avec vingt francs.
Vivier ayant une fois déterminé de cette manière originale le prix des places pour un concert qu'il se proposait de donner, un pauvre joueur de cor de la barrière Pigalle vendit tout ce qu'il pouvait rendre et courut chez le célèbre virtuose.
Arrivé devant le nº 24 de la rue Truffaut à Batignolles, il entre tout palpitant, monte au second, frappe à une petite porte (Vivier le millionnaire affecte des allures fort modestes). Un monsieur barbu, portant un coq sur son épaule gauche et un long serpent à sa main droite, vient ouvrir.
--M. Vivier?
--C'est moi, monsieur.
--On m'a assuré qu'on pouvait obtenir chez vous, avec vingt francs, un billet pour le concert? (Admirez cette flatterie, _le concert_! comme s'il ne devait y avoir que le concert de Vivier à Paris!) Je suis un peu cor aussi, et j'ai même un peu de talent, quoiqu'on n'ait jamais voulu m'admettre à l'Opéra, et vous me rendriez, monsieur, le plus heureux, monsieur, des hommes, monsieur, si...
--Ah! vous aviez des dispositions pour entrer dans la police espagnole?
--La police? Comment?
--Certainement, vous avez voulu prendre place parmi les cors de l'Opéra; ceux qui sont parvenus à cette dignité ont toujours fini par répondre quand on leur a demandé s'il était vrai qu'ils fussent à notre Académie de Musique: Oui, j'y suis cor et j'y dors. Mais assez de philosophie. (Et tendant au pauvre diable un napoléon sur un billet de concert.) Voilà votre affaire!
--Vous me donnez vingt francs, monsieur?
--N'avez-vous pas vu annoncer dans les papiers publics, ne vous a-t-on pas dit, ne m'avez-vous pas répété vous-même tout à l'heure qu'on vous avait dit que l'on disait qu'on obtenait de moi un billet de concert avec vingt francs? Eh bien! n'avez-vous pas l'un et les autres? Que prétendez-vous? Vingt francs, cela n'est peut-être pas suffisant, à votre avis? Peste! vous êtes un drôle de cor!
--Mais, monsieur...
--Assez! vous veniez me dévaliser! lui crie Vivier d'une voix terrible; sortez d'ici, ou j'appelle la maréchaussée et je vous fais traîner à la Bastille!
Guerre aux bémols.
Une dame passionnée pour la musique entre un jour chez notre célèbre éditeur Brandus et demande à voir les morceaux de chant les plus nouveaux et les plus beaux, en ajoutant qu'elle tient surtout à ce qu'ils ne soient pas trop chargés de bémols. Le garçon du magasin lui présente alors une romance.
--Ce morceau est délicieux, lui dit-il, malheureusement il a quatre bémols à la clé.
--Oh! cela ne fait rien, répond la jeune dame, quand il y en a plus de deux, je les gratte.
VOYAGES
CORRESPONDANCE SCIENTIFIQUE
PLOMBIÈRES ET BADE
(1re Lettre)
A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DU JOURNAL DES DÉBATS
_Plombières.--Les Vosges.--La piscine.--Les parties de plaisir.--Visite à Mlle Dorothée. Les paysans du Val-d'Ajol.--L'Empereur._
Plombières, le 24 août.
Monsieur,
La position horizontale est évidemment la plus favorable au travail de l'intelligence, à l'expansion de l'esprit, et cela se conçoit. Notre cerveau est la chaudière où se forment les vapeurs connues sous le nom d'idées, qui font marcher et si souvent dérailler le train des choses humaines; le sang est l'eau bouillante qui vient s'y transformer en vapeurs; tous les physiologistes vous le diront. Plus ce liquide afflue avec facilité dans la chaudière, et plus il doit nécessairement y engendrer d'idées ou de vapeurs.
Voltaire malade, et par conséquent couché quand il écrivit _Candide_, jouissait d'une santé florissante quand il mit la main à l'oeuvre pour _la Henriade_.
Bernardin de Saint-Pierre avait, dit-on, apporté des Indes un hamac où il aimait à s'étendre pour composer; c'est là qu'il rêva ses délicieux chefs-d'oeuvre, _Paul et Virginie_ et _la Chaumière indienne_. Quand ensuite il élabora ses _Harmonies de la Nature_, où il veut expliquer le phénomène des marées par la fonte des glaces polaires, le hamac étant usé, il ne s'en servait plus.
J.-J. Rousseau gisait tout de son long au pied d'un arbre de la forêt de Vincennes quand il improvisa sa fameuse prosopopée de Fabricius, mais à coup sûr il écrivit debout la comédie de _Narcisse ou l'Amant de lui-même_ et plusieurs chapitres de son dictionnaire de musique.
Séduit par ces illustres exemples et par l'efficacité du procédé, j'ai souvent pensé à me pendre par les pieds, quand je me sentais par trop dépourvu d'esprit et de bon sens. La crainte de ne pouvoir me décrocher assez tôt m'a seule retenu. Mais il y a trois ou quatre imbéciles de ma connaissance, à qui je voudrais bien voir appliquer ce mode de spiritualisation pendant quarante-huit heures seulement.
Or donc, j'étais couché dans la forêt de sapins du vieux château, à Bade, quand j'ai lu la lettre où vous me faites l'honneur de vous plaindre de mon silence et de mon inaction. Gardant ma position horizontale, je me suis mis aussitôt à vous penser une réponse du plus vif intérêt, éloquente, chaleureuse, d'un style net et coloré, pleine aussi de détails piquants et savants. Séduit par le charme du récit que je vous faisais de mon voyage, je me suis levé pour aller l'écrire, car il faut toujours bien en venir là. Mais arrivé chez moi, quel a été mon désespoir de ne me plus trouver ni éloquence, ni chaleur, ni style, ni mémoire! Je n'avais pas même un souvenir des beaux récits si richement imagés que je vous faisais horizontalement une heure auparavant. J'étais réduit enfin à la médiocrité intellectuelle, pour ne pas dire à la nullité d'esprit, de l'homme perpendiculaire. Il pleuvait à verse, je ne pouvais retourner cueillir des idées dans mon bois de sapins. Vous me direz qu'on peut toujours s'étendre quelque part, sur un lit, sur un canapé, sur un plancher même. C'est bien ce que j'ai fait, mais sans le moindre résultat. Mon sang était devenu froid, la chaudière n'a pas voulu bouillir, je suis demeuré stupide. La nature a des caprices...
Je vous narrerai donc tant bien que mal, en style de guide du voyageur, mon excursion dans les Vosges et dans le duché de Bade; je vous en demande bien pardon. Je mettrai du moins dans ce récit autant d'ordre que possible et ne vous dirai rien qui ne se rapporte au sujet directement. Tout d'abord ce nom de Vosges me rappelle une assez bonne plaisanterie de M. Méry. Après la révolution de 1848, le nom de la place Royale fut converti par le gouvernement républicain en celui de place des Vosges; on parlait aussi de nommer rue des Vosges la rue Royale. M. Méry, logicien s'il en fut jamais, imaginant alors que la dénomination départementale devait partout être substituée à la qualification royale, écrivit une lettre ainsi adressée:
«A Monsieur le directeur de l'Académie des Vosges de musique.»
Et la lettre parvint.
Vous me parlez des eaux que je suis censé prendre et que je prends réellement, car je suis malade, et vous me demandez quelles sont celles que je préfère. Ce sont les eaux qu'on ne prend pas, celles de Bade. Pour les autres, n'en ayant essayé que d'une sorte, je ne puis établir de comparaison.
Je ne vous dirai pas comme César:
_Veni, vidi, Vichy;_
d'abord parce que le _Journal des Débats_ est un journal français, grave, qui ne saurait permettre que l'on fasse dans ses colonnes un pareil abus de la langue latine, ensuite parce qu'en effet je n'ai point vu Vichy. Je suis allé de Paris et revenu ensuite (vous saurez pourquoi) aux eaux de Plombières tout bonnement.