Les grotesques de la musique

Part 6

Chapter 63,763 wordsPublic domain

Plusieurs, il est vrai, cherchent leur salut dans la fuite. Ce vieux moyen réussit encore. Je dois même l'avouer, j'ai eu la lâcheté de l'employer dernièrement. On annonçait je ne sais quelle exécution; les bourreaux de Paris et leurs aides étaient déjà convoqués. Une lettre m'arrive, indiquant le jour et l'heure. Il n'y avait pas à hésiter. Je cours au chemin de fer de Rouen, et je pars pour Motteville. Arrivé là, je prends une voiture et me fais conduire à un petit port inconnu sur l'Océan où l'on est à peu près sûr de n'être pas découvert. Des renseignements précis m'avaient fait espérer d'y trouver la paix; la paix, ce don céleste que Paris refuse aux hommes de bonne volonté. En effet, Saint-Valery-en-Caux est un endroit charmant, caché dans un vallon au bord de la mer; _est in secessu locus_. On n'y est exposé ni aux orgues de Barbarie, ni aux concours de piano. On n'y a pas encore ouvert un théâtre lyrique; et si on l'eût fait, il serait déjà fermé.

L'établissement de bains est modeste et ne donne pas de concerts; les baigneurs ne font pas de musique; l'une des deux églises n'a pas d'organiste, l'autre n'a pas d'orgue; le maître d'école, qui pourrait être tenté de démoraliser le peuple par l'enseignement de ce qu'on appelle à Paris le _chant_, n'a pas d'élèves; les pêcheurs qui pourraient se laisser ainsi démoraliser n'ont pas de quoi payer le magister. On y voit beaucoup de cordiers et de cordières, mais personne n'y file des sons. Les seules chansons qui s'y élèvent par-ci par-là, de sept à huit heures du matin, sont celles des jeunes filles occupées à tisser des seines et des éperviers, encore ces innocentes enfants n'ont-elles qu'un filet de voix. Il n'y a pas de garde nationale, partant, pas de musique de la loterie; on y entend retentir pour tout bruit les coups de maillet des calfats qui réparent des coques de navires. Il y a un cabinet de lecture derrière les vitres duquel ne figurent ni romances ni polkas avec portraits et lithographies. On ne court les risques d'aucun quatuor d'amateurs, d'aucune souscription pour arracher un virtuose au malheur de servir utilement sa patrie. Les hommes, dans ce pays-là, ont tous passé l'âge de la conscription, et aucun des enfants ne l'a encore atteint.

Enfin c'est un Eldorado pour les critiques, une île de Taïti en terre ferme, entourée d'eau d'un seul côté; moins les ravissantes Taïtiennes, il est vrai, mais aussi moins les ministres protestants, les cantiques nazillards, la grosse reine Pomaré qui enfle dans sa case, et le journal français; car on imprime un journal en langue française à Taïti, ce qu'on se garde bien de faire à Saint-Valery. Ainsi informé et rassuré, je descends de l'omnibus (il faut dire encore que le conducteur de cet omnibus, chargé d'amener les honnêtes gens de Motteville à Saint-Valery, ne joue ni de la trompette, comme ses confrères de Marseille, ni de cette affreuse petite corne dont se servent les Belges sur les chemins de fer pour assassiner les voyageurs). Je descends donc intact et presque joyeux de mon véhicule, et je me hâte de gravir une des falaises qui s'élèvent verticalement de chaque côté du bourg. Alors, du haut de ce radieux observatoire, je crie à la mer qui rumine son hymne éternel à trois cents pieds au-dessous de moi: «Bonjour, la grande!» Je m'incline devant le soleil couchant qui exécute son decrescendo du soir dans un sublime palais de nuages rose et or: «Salut, majesté!» Et la délicieuse brise des falaises accourant pour me souhaiter la bienvenue, je l'accueille par un soupir de bonheur en lui disant: «Bonsoir, la folle!» et la douce verdure de la montagne m'invitant, je me roule à terre et je me livre à une orgie d'air pur, d'harmonies et de lumière.

J'aurais bien des choses à raconter de cette excursion en Normandie. Je me bornerai au récit du naufrage d'un petit lougre qui, commandé par un joueur de clarinette de Rouen, est venu échouer à deux lieues du port de Saint-Valery. Chose étonnante! car qui pourrait être plus apte qu'un joueur de clarinette à diriger un navire? Autrefois on s'obstinait à confier ces fonctions à des marins; mais on a enfin reconnu tous les dangers de cette ancienne habitude. Cela se conçoit; un marin, un homme du métier, a naturellement des idées à lui, un système; il exécute ce que son système lui fait paraître bon; rien ne le ferait consentir à une manoeuvre qu'il juge fausse ou inopportune. Chacun à son bord doit lui obéir, sans raisonner ni hésiter; il soumet tout ce qui l'entoure au despotisme militaire. C'est intolérable. Puis les marins sont jaloux les uns des autres; il suffit que l'un ait dit blanc dans une circonstance donnée pour que l'autre dise noir si le même cas se représente. D'ailleurs leurs prétendues connaissances spéciales, leur expérience nautique, ont-elles empêché d'innombrables et affreux malheurs? On est encore à la recherche de sir John Franklin, perdu dans les mers polaires. C'était un maître marin pourtant. Et l'infortuné La Peyrouse qui alla se briser sur les écueils de Vanicoro, n'avait-il pas étudié à fond mathématiques, physique, hydrographie, géographie, géologie, anthropologie, botanique et tout le fatras dont les marins proprement dits s'obstinent à se remplir la tête? Il n'en a pas moins conduit ses deux navires à leur perte. Il avait un système, il prétendait que la hauteur des rochers de corail dont la mer est obstruée dans l'archipel des Nouvelles-Hébrides, voisin de Vanicoro, était à étudier; qu'il fallait, en allant avec précaution, en déterminer le gisement, chercher des passes, opérer des sondages, et il s'y brisa. A quoi lui a donc servi sa science? Ah! l'on a bien raison de se méfier des hommes spéciaux, des hommes à systèmes, et de les tenir à l'écart!

Voyez encore Colomb! Ferdinand et Isabelle et leurs doctes conseillers n'étaient-ils pas bien inspirés en refusant si obstinément de lui confier deux caravelles, et n'eussent-ils pas sagement fait de persister dans ce refus? Car enfin il a trouvé le Nouveau-Monde, c'est vrai; mais s'il n'eût pas mis l'entêtement d'un maniaque à poursuivre sa route à l'ouest, il n'eût pas rencontré, vingt-quatre heures avant la découverte de San-Salvador, des morceaux de bois flottants, travaillés à main d'homme, cette circonstance ridicule n'eût pas rendu à son équipage un peu de confiance, et il eût été forcé de boire sa honte, de retourner en Europe et de s'estimer encore trop heureux d'y parvenir. C'est donc le hasard qui amena cette tant fameuse découverte; et tout autre que Colomb, sans être marin ni géologue, qui eût eu l'idée de cingler droit à l'ouest, fût parvenu aux îles Lucayes, et, par suite, sur le continent américain aussi bien que lui.

Et Cook, le fameux, l'étonnant capitaine Cook! N'est-il pas allé se faire tuer comme un niais par un sauvage à Hawaï? Il a découvert la Nouvelle-Calédonie, il en a pris possession au nom de l'Angleterre, et c'est la France qui l'occupe. Le beau service qu'il a rendu à son pays!

Non, non, ces hommes à systèmes sont les fléaux de toutes les institutions humaines, rien n'est plus évident aujourd'hui. Le petit sinistre de Saint-Valery ne prouve rien. Le joueur de clarinette qui commandait le lougre ayant une dizaine de dames à son bord, avait fait, par amour-propre, autant de toile que possible, et comme la brise était gentille, il filait je ne sais combien de noeuds à l'heure, et tout le monde sur la jetée de s'écrier: «Mais voyez donc comme ce petit lougre marche bien!» Quand arrivé devant Veule, et voulant virer de bord pour revenir, il a touché, et le pauvre lougre a été jeté sur le flanc. Fort heureusement, les gens de Veule n'ont pas hésité à se mettre à l'eau jusqu'à mi-corps pour porter à terre les tremblantes passagères. Le joueur de clarinette ne savait pas sans doute qu'à la marée basse il faut se garder d'approcher la grève de Veule, ni que son lougre tirât tant d'eau. Voilà tout; et les plus habiles marins qui, ignorant comme lui ces circonstances, fussent venus à pareille heure, au même point de la côte avec ce lougre-là, eussent éprouvé le même accident.

Le lendemain de ce sinistre, qui ne prouve rien, je le répète, contre l'aptitude des joueurs de clarinette au commandement des vaisseaux, une lettre de Paris me découvrit à Saint-Valery, et vint m'apprendre qu'une pièce nouvelle (nouvelle!) venait d'être représentée à l'Opéra-Comique. Mon correspondant ajoutait que, cette oeuvre étant assez inoffensive, je pouvais sans grand danger m'y exposer. Je suis donc revenu (il le fallait!) je ne l'ai pas vue, et je suis convaincu qu'on me saura gré de n'en pas faire mention. L'oeuvre, à mon retour, était déjà rentrée dans le néant. J'ai questionné à son sujet quelques personnes d'ordinaire bien informées, elles ne savaient pas de quoi je leur parlais. Ayez donc des succès, faites donc des chefs-d'oeuvre, couvrez-vous donc de gloire! pour qu'au bout de cinq ou six jours... O Paris! ville de l'indifférence en matière d'opéras-comiques! Quel gouffre que ton oubli!

Je n'y suis pas moins revenu; je n'en ai pas moins quitté les hautes falaises, et la grande mer, et les splendides horizons, et les doux loisirs, et la douce paix, pour la ville plate, boueuse, affairée; pour la ville barbare!... et j'y ai repris la truelle de l'éloge; j'y loue, j'y reloue, comme auparavant!... plus qu'auparavant!...

Trop misérables critiques! Pour eux, l'hiver n'a point de feux, l'été n'a point de glaces. Toujours transir, toujours brûler. Toujours écouter, toujours subir. Toujours exécuter ensuite la danse des oeufs, en tremblant d'en casser quelques-uns, soit avec le pied de l'éloge, soit avec celui du blâme, quand ils auraient envie de trépigner des deux pieds sur cet amas d'oeufs de chats-huants et de dindons, sans grand danger pour les oeufs de rossignols, tant ils sont rares aujourd'hui!... Et ne pouvoir enfin suspendre aux saules du fleuve de Babylone leur plume fatiguée, et s'asseoir sur la rive et pleurer à loisir!...

Les Allemands désignent par le nom de _recenseurs_ les journalistes chargés de rendre un compte périodique de ce qui se passe dans les théâtres, et même aussi d'analyser les oeuvres littéraires récemment livrées à la publicité. Si notre expression de _critiques_ s'applique mieux que le terme allemand aux écrivains chargées de cette seconde partie de la tâche, il faut en convenir, le titre modeste de _recenseurs_ est plus juste pour désigner beaucoup d'honnêtes gens condamnés au labeur froid, ingrat et bien souvent humiliant qui constitue la première. Qui peut savoir, excepté ces malheureux eux-mêmes, ce que l'accomplissement de cette tâche leur cause parfois de douleurs déchirantes, de vastes et profonds dégoûts, de répulsions frémissantes, de colères concentrées qui ne peuvent faire explosion?... Que de forces ainsi perdues! que de temps ainsi gaspillé! que de pensées étouffées! que de machines à vapeur, capables de percer les Alpes, employées à tourner la roue d'un moulin!

Tristes recenseurs, inutiles censeurs, si souvent censurés! quand seront-ils...

(Un homme de bon sens interrompant Jérémie:)

«Raca! Raca! Raca! allez-vous recommencer encore votre refrain et nous parler dans un cinquantième couplet _de suspendre votre plume aux saules du fleuve de Babylone et de vous asseoir sur la rive et d'y pleurer_?...

Savez-vous bien que vos récriminations et vos lamentations sont parfaitement insupportables?... Qui diable vous met dans cet état de désolation? Si vous êtes un homme à vapeurs, prenez des douches; si vous vous sentez cette gigantesque puissance de tranche-montagne, pour Dieu! donnez-lui carrière comme il vous plaira; percez les Alpes, percez l'Apennin, percez le mont Ararat, percez la butte Montmartre même, si tel est votre besoin de percer, et ne venez pas nous déchirer le tympan par vos cris d'aigle en cage? Assez d'autres sont là, plus capables que vous, dont le plus vif désir serait de tourner la roue de votre moulin.

--(Jérémie.) Quiconque dit à son frère: Raca! mérite la damnation éternelle. Mais vous avez raison, trois fois raison, sept fois raison, homme plein de raison; les yeux de mon esprit louchaient, vous êtes l'accident qui me fait rentrer en moi-même, et me voilà maintenant gros Jean comme devant.

Un critique modèle.

Un de nos confrères du feuilleton avait pour principe qu'un critique jaloux de conserver son impartialité ne doit jamais voir les pièces dont il est chargé de faire la critique, afin, disait-il, de se soustraire à l'influence du jeu des acteurs. Cette influence en effet s'exerce de trois façons: d'abord en faisant paraître belle, ou tout au moins agréable, une chose laide et plate; puis en produisant l'impression contraire, c'est-à-dire en détruisant la physionomie d'une oeuvre au point de la rendre repoussante, de noble et de gracieuse qu'elle est en réalité; et enfin en ne laissant rien apercevoir de l'ensemble ni des détails de l'ouvrage, en effaçant tout, en rendant tout insaisissable ou inintelligible. Mais ce qui donnait beaucoup d'originalité à la doctrine de notre confrère, c'est qu'il ne lisait pas non plus les ouvrages dont il avait à parler; d'abord parce qu'en général les pièces nouvelles ne sont pas imprimées, puis encore parce qu'il ne voulait pas subir l'influence du bon ou du mauvais style de l'auteur. Cette incorruptibilité parfaite l'obligeait à _composer_ des récits incroyables des pièces qu'il n'avait ni vues ni lues, et lui faisait émettre de très-piquantes opinions sur la musique qu'il n'avait pas entendue.

J'ai regretté bien souvent de n'être pas de force à mettre en pratique une si belle théorie, car le lecteur dédaigneux qui, après un coup d'oeil jeté sur les premières lignes d'un feuilleton, laisse tomber le journal et songe à toute autre chose, ne peut se figurer la peine qu'on éprouve à entendre un si grand nombre d'opéras nouveaux, et le plaisir que ressentirait à ne les point voir l'écrivain chargé d'en rendre compte. Il y aurait en outre pour lui, en critiquant ce qu'il ne connaît pas, une chance d'être original; il pourrait même sans s'en douter, et par conséquent sans partialité, être utile aux auteurs en produisant quelque invention capable d'inspirer aux lecteurs le désir de voir l'oeuvre nouvelle. Tandis qu'en usant, comme on le fait généralement, du vieux moyen, en écoutant, en étudiant de son mieux les pièces dont on doit entretenir le public, on est forcé de dire à peu près toujours la même chose, puisque au fond il s'agit à peu près toujours de la même chose; et l'on fait ainsi, sans le vouloir, un tort considérable à beaucoup de nouveaux ouvrages; car le moyen que le public aille les voir, quand on lui a dit réellement et clairement ce qu'ils sont!

L'accent dramatique.

Le diable fut toujours en haute estime et en grande vénération auprès des auteurs d'opéras-comiques. Les critiques ne leur ressemblent guère sous ce rapport, et leur irrévérence pour le diable va très-souvent (n'est-il pas vrai, chers confrères?) jusqu'à le tirer par la queue.

Le théâtre de l'Opéra-Comique, qu'on le sache et qu'on se le dise, a créé et mis au monde une foule d'ouvrages dont le diable est le héros: _le Diable à quatre_, _le Diable page_, _le Diable boiteux_, _le Diable couleur de rose_, _le Diable amoureux_, _le Diable à Séville_, _la Part du Diable_, _le Diable à l'école_, _la Fiancée du Diable_.

Le diable m'emporte! (c'est moi qui parle; on pourrait encore prendre cette exclamation pour le titre d'un opéra-comique) l'Opéra-Comique faillit en 1830 mettre la main sur _Robert-le-Diable_, qui lui était en effet destiné; mais M. Véron, un fin bourgeois de Paris qui a le diable au corps, eut la démoniaque astuce de se faire forcer la main par un ministre pour ouvrir la plus grande porte de l'Opéra au plus grand diable qui soit jamais sorti de l'enfer, trouvant, en son âme, que l'Opéra-Comique possédait déjà à cette époque une assez belle collection de diables de toutes les couleurs, quand lui, l'Opéra, n'en était encore qu'aux diables bleus (_blue devils_).

Eh bien! cet insatiable Opéra-Comique n'a jamais pu se consoler du départ de ce Robert-le-Diable; pendant longtemps, pendant très-longtemps, sa grotte s'est obstinée à ne pas retentir de ses chants. Rien ne lui réussissait; il faisait des efforts du diable pour attirer le public, et le public se sauvait comme un beau diable. Il engageait de jeunes actrices, il _faisait travailler_ de jeunes auteurs; mais, bah! toutes ces jeunesses n'avaient que la beauté du diable, et cela devenait vieux en fort peu de temps, tandis que ce diable de Robert-le-Diable faisait un bruit du diable dans toute l'Europe et précipitait trois fois par semaine une foule infernale dans le gouffre du grand Opéra.

Voici une anecdote qui montre avec quel respect et quelle terreur religieuse les acteurs de l'Opéra-Comique prononcent le nom du malin esprit. Un jour (oui, c'était en plein jour), dans une cérémonie tristement grave, l'un d'eux eut à prononcer l'éloge d'un compositeur d'un grand talent récemment enlevé à l'art. Il lut son oraison funèbre d'une façon assez naturelle et convenable tant qu'il y fut question de choses humaines et surterraines seulement. Mais quand, arrivé à l'énumération des oeuvres du compositeur, il fallut prononcer le nom de l'esprit des ténèbres qui sert de titre à l'une de ces oeuvres, vous eussiez vu et entendu une étrange et admirable transformation des traits et de la voix de l'orateur. Son visage s'assombrit, ses sourcils se froncèrent, son regard devint noir, son geste perpendiculaire, fourchu, et d'un ton rauque et caverneux il prononça en frissonnant les six dernières syllabes de la phrase suivante: «M. Gomis, en arrivant à Paris, débuta au théâtre de l'Opéra-Comique par un ouvrage intitulé: _Le Diaaaaable à Séville_.» Je n'ajoute rien, ma thèse est soutenue. N'est-ce pas beau?...

Succès d'un Miserere.

On écrit de Naples: «On a chanté à l'église de Saint-Pierre, le 27 mars, un _Miserere_ de Mercadante, en présence de S. Em. le cardinal-archevêque et de sa suite, auxquels s'étaient joints les professeurs du Conservatoire. L'exécution a été très-belle, et S. Em. a daigné en témoigner à plusieurs reprises sa satisfaction. La composition renferme des beautés de l'ordre le plus élevé. L'assistance _a voulu entendre deux fois_ le _Redde mihi_ et le _Benigne fac, Domine_.»

L'assistance a donc crié _bis_, demandé _da capo_, comme font nos claqueurs aux premières représentations théâtrales?... Le fait est curieux. Plaignez-vous maintenant de nos concerts du mois de Marie, des _débuts_ de nos jeunes cantatrices dans les églises de Paris!... Eh! malheureux critiques catholiques, votre antipatriotisme vous aveugle; vous ne voyez pas que nous sommes de petits saints!

La saison.--Le club des cauchemars.

Il y a un moment de l'année où, dans les grandes villes, à Paris et à Londres surtout, on fait beaucoup de musique telle quelle, où les murs sont couverts d'affiches de concerts, où les virtuoses étrangers accourent de tous les coins de l'Europe pour rivaliser avec les nationaux et entre eux, où ces plaideurs d'une espèce nouvelle se ruent sur le pauvre public, le prennent violemment à partie, et le payeraient même volontiers pour l'avoir d'abord, et ensuite pour l'enlever à leurs rivaux. Mais, comme les témoins, les auditeurs sont chers et n'en a pas qui veut.

Ce terrible moment, dans la langue des artistes musiciens, s'appelle _la saison_.

La saison! cela explique et justifie toutes sortes de choses que je voudrais pouvoir appeler _fabuleuses_, et qui ne sont que trop vraies.

Les critiques alors se voient assaillis par des gens pressés qui viennent de fort loin faire leur réputation dans la grand'ville, qui la veulent faire vite et qui tentent sur eux l'emploi des fromages de Hollande comme moyen de corruption.

C'est la saison!

On donne jusqu'à cinq et six concerts chaque jour, à la même heure, et les organisateurs de ces fêtes trouvent fort inconvenant que les pauvres critiques se fassent remarquer à quelques-unes par leur absence! Ils écrivent alors aux absents des lettres fort curieuses, remplies de fiel et d'indignation.

C'est la saison!

Une foule incroyable de gens qui passent _dans leur endroit_ pour avoir du talent viennent ainsi acquérir la preuve qu'ils n'en ont pas hors de leur endroit, ou qu'ils n'ont que celui de rendre fort sérieux le public frivole et frivole le public sérieux.

C'est la saison!

Dans ce grand nombre de musiciens et de musiciennes marchant sur les talons les uns des autres, se coudoyant, se bousculant, prenant parfois traîtreusement leurs rivaux par les jambes pour les faire tomber, on remarque pourtant par bonheur quelques talents de haute futaie qui s'élèvent au-dessus du peuple des médiocrités, comme les palmiers au-dessus des forêts tropicales. Grâce à ces artistes exceptionnels, on peut alors entendre de temps en temps quelques fort belles choses, et se consoler de toutes les choses détestables qu'on doit subir.

C'est la saison!

Mais, cette époque de l'année une fois passée, si après une longue abstinence et en proie à une ardente soif, vous cherchez à boire une coupe de pure harmonie; impossible!

Ce n'est pas la saison.

On vous parle d'un chanteur, on vante sa voix et sa méthode; vous allez l'entendre. Il n'a ni voix ni méthode.

Ce n'est pas la saison.

Arrive un violoniste précédé d'un certain renom. Il se dit élève de Paganini, comme de coutume; il exécute, dit-on, _des duos sur une seule corde_, et, qui plus est, il joue toujours juste et chante comme un cygne de l'Éridan. Vous allez plein de joie à son concert. Vous trouvez la salle vide; un mauvais piano vertical remplace l'orchestre pour les accompagnements; le monsieur n'est pas seulement capable d'exécuter proprement un solo sur ses quatre cordes, il joue faux comme un Chinois et chante comme un cygne noir d'Australie.

Ce n'est pas la saison.

Pendant les longues soirées de château (en hiver pour les Anglais, en été pour les Français), l'annonce d'une fête musicale organisée avec pompe dans une ville voisine vient tout d'un coup faire dresser les oreilles à une société d'amateurs passionnés pour les grands chefs-d'oeuvre et auxquels le chant individuel et le piano ne suffisent pas. Vite on envoie retenir des places; au jour fixé on accourt. La salle du festival est pleine, il est vrai, mais de quels auditeurs!... L'orchestre est composé de dix ou douze artistes et de trente musiciens de guinguettes; le choeur a été recruté parmi les blanchisseuses du lieu et les soldats de la garnison. On écartèle une symphonie de Beethoven, on brait un oratorio de Mendelssohn. Et l'on serait mal venu de se plaindre.

Ce n'est pas la saison.

On annonce par exception, dans la grand'ville, une oeuvre nouvelle d'un vieux maître blanchi sous le harnois, chantée par une prima donna dont le nom, dès longtemps populaire, a conservé un grand éclat. Hélas! la musique de l'oeuvre nouvelle est incolore et la voix de la cantatrice n'a pas eu le même bonheur que son nom.

Ce n'est plus la saison.

Combien nous comptons peu de pays à saison!

Connaissez-vous la contrée où fleurit l'oranger?.... Cette contrée, depuis longtemps, n'a plus de saison.

Si vous avez vécu aux champs de l'Ibérie, vous devez savoir que là il n'y a pas encore de saison.

Quant aux tristes contrées où fleurissent seulement les sapins, les bouleaux et le perce-neige, elles ont déjà de temps en temps des saisons, mais éclairées comme les nuits polaires, par des aurores boréales seulement. Espérons que, si le soleil leur apparaît enfin, elles auront des saisons de six mois, pour regagner le temps perdu.