Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre
Part 6
Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune, dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des dettes qui restaient encore à payer».
Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.»
C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M. Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire. «Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.»
Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans, à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à 1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780, repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir?
«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.» Et cette réponse décida de son avenir.
Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux, se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus grand des Girondins.
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Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère, dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère, j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune s'annonce.
Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud, avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les surprendre dans le bocage où elles se cachent:
Là, regardez à travers l'ombre Scintiller ces deux yeux fripons, Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds; C'est en vain que la nuit est sombre: Quand on est éclairé du flambeau de l'amour, On voit la nuit comme le jour.
Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes assez gaies, mais sans grande portée.
En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques, dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres, une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783 et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature.
Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà, chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux, se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà susceptible de la nation qui se réveillait.
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Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou, penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver.
Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable!
Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud, qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et, s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le bienveillant procureur à s'adresser à un autre».
M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud [1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer- Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.» Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_.
[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits, lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.]
Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793, prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en continuant je ne sais quel rêve commencé.
Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie par les nombreux congés qu'il donnait à son activité.
Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur?
N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence. Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive, qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi, quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme.
De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas, mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6 mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790, pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain de cette époque nous ait laissée.
C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en 1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme, nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative, il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc pas uniquement de sa nonchalance.
Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve? Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la _Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire.
Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.
Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin (des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient observer, et elle éclate dans ses lettres.
Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole, et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot, qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la bonté».
Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre. L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image.
[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai 1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch. Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction photographique de l'oeuvre de Cartellier.]
A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux [Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble.
_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_