Les grands orateurs de la Révolution Mirabeau, Vergniaud, Danton, Robespierre

Part 15

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Ainsi, les robespierristes calomniaient ce juste et ce patriote quand ils l'accusaient de ne point croire à la morale. Il avait, lui aussi, une morale; sans morale eût-il pu se faire entendre du peuple qui, réuni, ne comprend pas la langue de l'intérêt? Mais cette morale de Danton, plus sommaire que celle de Robespierre, se réduisait à un double postulatum, sur lequel il évitait même de disserter. Robespierre, du haut de la tribune, raisonne sa morale, la professe, la prêche et ne craint pas d'être pédant. Danton constate en lui-même et chez autrui l'existence des deux sentiments dont nous avons parlé, et il en fait l'inspiration, la flamme de son éloquence, sans chercher à les démontrer, à les expliquer.

Si les principes diffèrent chez ces deux orateurs, leur but n'est pas le même. Robespierre, à l'exemple de Rousseau, rêve de moraliser le monde. Danton n'a pas ces visées ambitieuses: il ne cherche pas à réformer l'homme intérieur, mais à entourer ses concitoyens des meilleures conditions matérielles pour vivre dans la liberté, l'égalité et la fraternité. Il ne tend pas à faire violence au génie de la nation et à changer Athènes en Sparte, comme on disait alors. Il conseillerait plutôt à la race française d'abonder dans son propre sens, de développer ses qualités héréditaires et d'être heureuse conformément à son caractère. Mais il ne croit pas que les gouvernants aient charge d'âme ni que les députés à la Convention soient des professeurs de morale. Ils auront, d'après lui, rempli leur tâche, s'ils résolvent les difficultés de l'heure présente, s'ils chassent l'ennemi du sol français, s'ils abattent à l'intérieur les partisans de l'ancien régime, s'ils donnent à la France l'indépendance et la liberté.

Il suit de là que la politique de Robespierre se meut tout entière dans le passé et dans l'avenir, qu'elle tient un compte énorme des idées, un compte médiocre des faits. La politique de Danton ne s'occupe que des sentiments et des choses de l'heure présente. Robespierre donne une direction aux hommes. Danton leur indique le moyen de se tirer d'affaire le jour même. Rarement Robespierre dit ce qu'il faut faire, dans telle circonstance. Toujours Danton indique la mesure à prendre immédiatement.

C'est sa force, c'est la raison de son influence décisive en vingt conjonctures importantes. Mais c'est aussi le secret de sa faiblesse et la raison de sa chute. Il se condamnait, par son affectation d'empirisme, à toujours réussir. Les échecs de Robespierre le relevaient: c'était méchanceté des hommes et nouvelle preuve de la nécessité de les rendre meilleurs. Les échecs de Danton le diminuaient: c'était un démenti à sa perspicacité, à son génie. La morale dont se couvrait Robespierre fut son bouclier: si on n'eût fait croire que c'était là un masque, si on n'eût montré en lui le Tartufe, eût-on jamais pu lui ôter l'amour de ce peuple si sensible aux idées morales? Eût-on jamais pu, si coupable qu'il fût, le vaincre et l'abattre sans le calomnier? Au contraire, le peuple abandonna Danton dès qu'il fut vaincu, parce que sa politique affectait de reposer en partie sur l'habileté et l'audace. Il ne fut pleuré que d'une élite qui avait compris sa pensée et pénétré son coeur.

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Précisons maintenant et demandons à Danton lui-même les éléments de sa politique. Nous savons en général quelle fut son _invention oratoire_: empruntons des exemples à ses discours.

Voici d'abord une protestation formelle contre la «métaphysique» en politique: «Une révolution, dit-il le 5 pluviôse an II, ne peut se faire géométriquement.» La Convention n'est pas pour lui un concile destiné à définir la morale, à incliner ou contraindre les âmes dans un sens meilleur: «Nous ne sommes, sous le rapport politique, dit-il, qu'une commission nationale que le peuple encourage par ses applaudissements.»

Robespierre, dépositaire de l'orthodoxie, admet ou rejette, selon la nuance des opinions. Il ne faut être à ses yeux ni en deçà ni au delà de la vérité. Cette ferme certitude exclut la tolérance, la conciliation: ceux qui pensent autrement sont _les méchants_: point de pacte avec eux. Danton, en sceptique, provoque au contraire les adhésions, appelle et attire toutes les bonnes volontés: c'est que la Patrie et la Justice sont des divinités bienveillantes: «Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement....» «Je ne veux pas que vous flattiez tel parti plutôt que tel autre, mais que vous prêchiez l'union.» Il n'a de colère que contre ceux qui se cantonnent et s'excluent les uns les autres: «Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme traîtres à la patrie; je vous mets tous sur la même ligne.» C'est au nom de la _raison_ qu'il affecte de convoquer les hommes, recherchant les mots de ralliement les plus généraux, les bannières les plus larges: «L'énergie, dit-il, fonde les républiques; la sagesse et la conciliation les rendent immortelles. On finirait bientôt par voir naître des partis. Il n'en faut qu'un, celui de la raison....». Robespierre aurait dit: «Il n'en faut qu'un, celui de la _vertu_», et Robespierre ne voyait de _vertu_ que dans l'évangile du _Vicaire savoyard_.

La défaite ou la victoire de la _vertu_, voilà le cheval de bataille de Robespierre. Contre qui les ennemis intérieurs sont-ils coalisés? Contre le peuple? Contre la Révolution? Dites plutôt: contre la _vertu_. Par ce terme abstrait, que désigne au fond l'orateur moraliste? Ses partisans, ou mieux ses coreligionnaires en Jean-Jacques. Partout où il dit la _vertu_, Danton dit plutôt la _France_; par exemple, le 30 mars 1793: «Non, la France ne sera pas réasservie», ou le 21 janvier de la même année: «La France entière ne saura plus sur qui poser sa confiance.» Aux entités de son rival il oppose des réalités vivantes et actuelles. La patrie, pour lui, est-ce, comme Robespierre, une réunion idéale d'âmes possédées de la vérité, est-ce une patrie mystique? Non, ce sont des personnes, des villes, un sol, c'est Paris, c'est Arcis-sur-Aube, c'est la France, cette France qu'on ne peut quitter. Qui ne se représente, sans effort, Robespierre, en exil, se consolant avec sa pensée, jouissant de sa cité idéale qu'il a emportée avec lui et y vivant comme à Paris ou à Arras? Mais s'imagine-t-on Danton loin de la France? _Emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?_ [Note: Convention, séance du 18 nivôse, an III: «_Legendre_: Ecoutez ce mot d'un de vos collègues qui a été guillotiné. Il avait été prévenu du sort qui l'attendait; quelques jours avant qu'il fut arrêté, on lui conseillait de fuir: «Eh quoi! répondit-il, emporte-t-on sa patrie sous la semelle de ses souliers?» _Plusieurs voix_: C'est Danton! _Legendre_: L'histoire et la postérité jugeront l'homme qui a prononcé ces paroles.»]

Il suit de là que, si Robespierre s'inquiète surtout des ennemis intérieurs, des _hétérodoxes_, Danton s'inquiète davantage de repousser l'invasion allemande. Ces disputes sur les principes, si chères à Robespierre, il les écarte comme byzantines. «Toutes nos altercations tuent-elles un Prussien?» Il n'est rien, d'après lui, qui ne doive tendre à fonder d'abord l'indépendance du pays en chassant l'étranger. S'il dit, avec la brutalité du temps: _Il faut tuer les ennemis intérieurs_, il ajoute aussitôt: _pour triompher des ennemis extérieurs_. Plus son pâle et mystique rival se tourmente des progrès de l'erreur et du vice, plus Danton s'exalte pour sauver la patrie. On sait comment il arma la nation, excita l'enthousiasme, et parla aux Français au nom de la France. Ses paroles vivent encore: «Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. (_On applaudit._) Pour les vaincre, messieurs, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace, et la France est sauvée.» C'est dans ce sens qu'il pouvait dire: «Faisons marcher la France, et nous irons glorieux à la postérité.» Il apparaît à nos yeux, en effet, comme la personnification de la patrie en danger, de la patrie sauvée.

Cette patrie, il en affirme la personnalité à toute occasion, et il aime à en proclamer l'unité, et cela par des images sensibles, sans mysticisme de langage: «Les citoyens de Marseille, dit-il, veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque.» Et il venait de s'écrier dans le même discours: «Aucun de nous n'appartient à tel ou tel département: il appartient à la France entière.»

Il voit volontiers la France sous les traits de Paris, et il comprend qu'à cette heure de crise la capitale doit réellement commander au reste du corps. Sans aller jusqu'à la naïve adoration du bon Anacharsis Cloots, qui regardait Paris comme la Mecque du genre humain, Danton défend et loue «le peuple de Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent, peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les départements..., qui sera toujours la terreur des ennemis de la liberté. Paris est le centre où tout vient aboutir; Paris sera le foyer qui recevra tous les rayons du patriotisme français, et en brûlera tous les ennemis. On n'entendra plus de calomnies contre une ville qui a créé la liberté, qui ne périra pas avec elle, mais qui triomphera avec la liberté et passera avec elle à l'immortalité».

Telle est l'idée que Danton se fait de la patrie et de Paris qui en est la tête, idée nette et concrète. De même, le peuple n'est pas pour lui une force mystérieuse, une abstraction: ce sont des Français, ouvriers et paysans, répandus sur les places publiques, dans leur costume de travail, ou courbés sur leurs outils, ou en marche vers la frontière. Tandis que Robespierre divinise le peuple, comme un instrument de Dieu, et s'abîme devant lui en méditations, Danton le coudoie dans les rues de Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité n'est pas pour lui, comme pour Robespierre, un agenouillement devant le dieu du Vicaire savoyard: c'est un repas en commun, entre braves gens du même pays. On dit qu'à Arcis il mangeait fenêtres ouvertes, mêlé à tous. C'est ainsi qu'il comprend la fraternité, et qu'il l'explique à la Convention: «Il faut, dit-il, que nous ayons la satisfaction de voir bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique.» Et il aime à dire à ses collègues: «Montrez-vous peuple.... Il faut que la Convention soit peuple.»

Il sut donc parler au coeur de ses contemporains, quoiqu'il ait dit une fois: «Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre raison.» Il prétend, en effet, à une politique purement raisonnable, uniquement inspirée de l'expérience et du bon sens, et c'est là l'autre face de son génie. Lui-même, au lendemain des plus nuageuses dissertations de Robespierre, se plaît à exagérer son empirisme, à parler de la _machine politique_, dont le gouvernement est la grande roue à laquelle il faut, en cas de besoin, adapter une _manivelle_. S'il conseille une mesure, c'est sous une forme aussitôt applicable, c'est à un besoin de l'heure même qu'il répond, c'est à l'instant même qu'on devra exécuter le décret proposé. Ainsi, à propos de la défense de la Belgique: «Je demande, dit-il, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme des commissaires qui, _ce soir_, se rendront dans toutes les sections de Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voler à la défense de la Belgique.» De même, quand il s'agit de révolutionner la Hollande: «Faites donc partir vos commissaires; soutenez-les par votre énergie; qu'ils partent _ce soir, cette nuit même_.» Et il répète dans la même séance: «Que vos commissaires partent à l'instant..., que _demain_ vos commissaires soient partis.» Par là, il ne donne pas seulement à la Convention le goût de la promptitude, si utile à une politique de défense nationale, il rassure aussi les esprits effrayés par les désastres récents, il ôte aux hommes le temps de la réflexion, du découragement, il remplit sans cesse par de nouveaux actes le vide que tant de mécomptes faisaient dans les coeurs. Ce politique habile ne laissa pas à la nation un instant pour douter et, tant que dura sa toute-puissance, la France fut heureuse, car elle ne cessa d'agir.

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Ainsi, l'âme de l'éloquence de Danton était le patriotisme; ses moyens, l'expérience et le bon sens. Est-ce tout? N'y a-t-il pas à démêler d'autres éléments? On a parlé souvent, à propos de ce tribun, de terrorisme et de modérantisme. Peut-on juger son éloquence, sans savoir s'il était un homme de sang ou un homme de réaction et s'il méritait ces deux reproches qui, partis de camps opposés, ne s'excluent pas forcément entre eux? La réponse se trouve dans les livres de MM. Bougeart et Robinet, après qui l'histoire et l'apologie de Danton ne sont plus à faire. Mais toute politique a deux faces: action et réaction. Après avoir provoqué, on arrête ou on ramène. Après avoir détruit, on fonde. Quel rôle ces tendances diverses jouent-elles dans l'éloquence de Danton?

Nous savons qu'il n'était pas haineux, et les mémoires du royaliste Beugnot nous le montrent humain et obligeant. L'effusion du sang est- elle un de ses _motifs_ oratoires? Voici les journées de septembre: Marat les loue, les Girondins les excusent. Que fait Danton, je ne dis pas dans la légende, mais dans l'histoire? Il y assiste avec tristesse, reste à son poste, tandis que Roland et les autres ministres veulent déserter, et se garde de toute parole d'approbation. C'est une calomnie trop légèrement acceptée, même par ses apologistes, que de lui prêter cette distinction cynique entre le _ministre de la Révolution_ et le _ministre de la justice_. Le propos n'est pas prouvé: j'ai le droit de le dire inventé. Et à la tribune? A la tribune, il ne parla qu'une fois des journées de septembre (10 mars 1793), et voici en quels termes: «Puisqu'on a osé, dans cette assemblée, rappeler ces journées sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que si un tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui auront été les témoins de ces mouvements, que nulle puissance humaine n'était dans le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale.»

Mais ne poussa-t-il pas, dans cette même séance, à l'organisation du Tribunal révolutionnaire? N'est-il pas un complice du système terroriste? Il le fut, mais à son corps défendant, quand d'autres s'y complaisaient. Loin de nous l'idée de glorifier aucun des meurtres de la Révolution: l'usage de la peine de mort fut, si l'on veut, sa tache et sa perte. Mais enfin comment ne pas distinguer Danton et Marat, dont la sensibilité barbare se réjouit de la mort des anciens oppresseurs du peuple, ou de Robespierre qui, quoi qu'en dise M. Hamel, parait avoir allègrement remercié son Dieu quand l'échafaud le délivrait des ennemis de la _vertu_?

Quand Danton parlait du _débordement de la vengeance nationale_, il disait le fond de sa pensée politique. Il lui semblait que, si l'on voulait garder la direction du mouvement, il fallait faire une part à la colère du peuple, à ces haines héréditairement transmises depuis tant de siècles et accrues encore par la permanence des griefs. Faire la part du sang! Chose horrible, qui n'était pas nécessaire, mais qu'il crut, avec ses contemporains, indispensable. Sa politique fut d'élever un échafaud pour empêcher des massacres, pour porter du moins quelque lumière et quelque choix dans la «vengeance nationale». Et, ce qui condamne cette mesure, c'est qu'au lieu de _vengeance_, on fut obligé de dire _justice_! Quoi qu'il en soit, reconnaissons que Danton, de bonne foi, fit le possible pour que la Révolution gardât quelque mesure envers ses ennemis, et, dès la première séance de la Convention, il développa cette idée qu'il faut faire faire justice au peuple pour qu'il ne la fasse pas lui-même. Il combat généreusement le soupçon, ce pourvoyeur de la guillotine qu'encourage sans cesse l'orthodoxie défiante de Robespierre: «Je vous invite, citoyens, à ne pas montrer cette envie de trouver sans cesse des coupables.... Laissons à la guillotine de l'opinion quelque chose à faire.»

Et les Girondins? et le 31 mai?--Danton n'est pas homme à reculer devant les responsabilités: «Je le proclame à la face de la France, dit-il peu de jours après ces événements, sans les canons du 31 mai, sans l'insurrection, les conspirateurs triomphaient, ils nous donnaient la loi. Que le crime de cette insurrection retombe sur nous; je l'ai appelée, moi, cette insurrection, lorsque j'ai dit que s'il y avait dans la Convention cent hommes qui me ressemblassent, nous résisterions à l'oppression, nous fonderions la liberté sur des bases inébranlables.» Mais s'il condamnait la politique des Girondins, il aimait leurs personnes, il estimait leurs talents, il avait fait le possible pour les rallier: «Vingt fois, disait-il à Garat, je leur ai offert la paix; ils ne l'ont pas voulue: ils refusaient de me croire, pour conserver le droit de me perdre.» Il se résigna à les écarter des affaires, dans l'intérêt public. Mais les destinait-il à l'échafaud? Garat, qui alla le voir au moment où il fut question de juger la Gironde, lui prête une attitude bien conforme à son caractère: «J'allai, dit-il, chez Danton: il était malade; je ne fus pas deux minutes avec lui sans voir que sa maladie était surtout une profonde douleur et une grande consternation de tout ce qui se préparait. _Je ne pourrai pas les sauver_, furent les premiers mots qui sortirent de sa bouche, et, en les prononçant, toutes les forces de cet homme qu'on a comparé à un athlète, étaient abattues, de grosses larmes tombaient le long de ce visage dont les formes auraient pu servir à représenter celui d'un Tartare: il lui restait pourtant encore quelque espérance pour Vergniaud et Ducos.» [Note: Garat, _Mémoire sur la Révolution ou exposé de ma conduite dans les affaires et dans les fonctions publiques_, Paris, an III, in-8°, p. 187.--Il ne savait pas haïr, et un jour, à propos d'un homme qu'il fréquentait sans l'estimer, il disait ces paroles fraternelles, dignes de Térence: «Je vois souvent X..., dont le caractère atrabilaire ne m'inspire aucune confiance; je sais qu'il me dénigre toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; je pourrais au besoin produire plus d'un témoin: en voilà plus qu'il ne faut sans doute pour cesser de voir cet homme. Eh bien, quand je pense que je l'ai vu dès l'enfance lutter contre sa mauvaise fortune; que je lui ai fait un peu de bien; que je puis encore lui être utile, alors je m'oublie moi-même pour le plaindre d'être si malheureusement né; sa présence devient une espèce d'étreinte qui m'ôte jusqu'à la force d'examiner sa conduite envers moi.» _Notes et souvenirs de Courtois_ (de l'Aube), publiés par le Dr Robinet dans la revue _La Révolution française_, t. XII, p. 1.000.]

Il accepte donc la terreur comme une nécessité, il ne l'aime pas. Il parle de ces mesures de salut public d'un tout autre accent que Robespierre et que Marat. Quant aux chimères politiques, ce prétendu démagogue les écarte en toute occasion; il s'oppose énergiquement à l'adoption de lois agraires et rassure les propriétaires du haut de la tribune. La République qu'il rêve n'est point une Sparte, encore moins une démagogie. On l'a appelé barbare. Danton barbare! Ecoutez-le lui- même: «Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur esclavage! Mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares: après avoir fondé la liberté, nous l'embellirons.» Il croit que quand le temple de la liberté sera _assis_, il faudra _le décorer_. Et il ajoute: «Nous n'avons point fondé une république de Wisigoths; après l'avoir solidement instruite, il faudra bien s'occuper de la décorer.»

Si, au fond du coeur, il n'est pas terroriste, ne serait-il, comme le veulent Saint-Just et Robespierre, qu'un modérantiste, qu'un faux révolutionnaire? Il a répondu d'avance à cette accusation hypocrite, le jour où il s'est écrié à la tribune: «Il vaudrait mieux outrer la liberté et la Révolution, que de donner à nos ennemis la moindre espérance de rétroaction.» Et il avait dit déjà: «Faites attention à cette grande vérité, c'est que, s'il fallait choisir entre deux excès, il vaudrait mieux se jeter du côté de la liberté que de rebrousser vers l'esclavage.» Voici d'ailleurs la nuance exacte de son prétendu modérantisme: «Déclarons, dit-il à la tribune de la Convention, que nul n'aura le droit de faire arbitrairement la loi à un citoyen; défendons contre toute atteinte ce principe: que la loi n'émane que de la Convention, qui seule a reçu du peuple la faculté législative: rappelons ceux de nos commissaires qui, avec de bonnes intentions sans doute, ont pris les mesures qu'on nous a rapportées, et que nul représentant du peuple ne prenne désormais d'arrêté qu'en concordance avec nos décrets révolutionnaires, avec les principes de la liberté, et d'après les instructions qui leur seront transmises par le comité de salut public. Rappelons-nous que, si c'est avec la pique que l'on renverse, c'est avec le compas de la raison et du génie qu'on peut élever et consolider l'édifice de la société.... Oui, nous voulons marcher révolutionnairement, dût le sol de la République s'anéantir, mais, après avoir donné tout à la vigueur, donnons beaucoup à la sagesse; c'est dela constitution de ces deux éléments que nous recueillerons les moyens de sauver la patrie.» Si nous faisions une histoire suivie de la politique de Danton, nous rappellerions que ses amis, d'accord avec lui, voulaient, il est vrai, _un Comité de clémence_. Mais était-ce réaction,--ou justice? Et les robespierristes eux-mêmes n'y songeaient- ils pas? La clémence ne devait-elle pas être le don de joyeux avènement du pontife-dictateur? La clémence! chaque parti ne l'ajournait que parce qu'il voulait la confisquer à son profit, parce qu'il comprenait que par elle seule un gouvernement pourrait s'établir. Robespierre voulait, lui aussi, la clémence: mais il la voulait robespierriste, et non dantonienne. Toutefois, ces considérations sont étrangères à l'étude des idées oratoires de Danton: nulle part, dans ses discours, il n'use de cet argument; jamais, en public, il n'aborde ce thème, même par voie d'allusion. Il parle de raison, de sagesse, non de clémence: il sait trop bien le parti terrible que ses rivaux tireraient contre lui, aux yeux du peuple encore altéré de vengeance et affolé de peur, d'un mot que tout homme éclairé portait alors gravé au fond du coeur et que, seul, le pauvre Camille Desmoulins osa prononcer.

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