Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 8

Chapter 83,533 wordsPublic domain

Le 12 décembre, Carteret eut le chagrin de voir que la mousson d’ouest avait commencé. Le _Swallow_ n’était pas en état de lutter contre ce vent et le courant pour atteindre Batavia par l’ouest. Il fallut donc se résigner à gagner Macassar, qui était alors le principal établissement des Hollandais dans les Célèbes. Lorsque les Anglais y arrivèrent, il y avait trente-cinq semaines qu’ils avaient quitté le détroit de Magellan.

A peine l’ancre fut-elle jetée en vue du port, qu’un Hollandais, dépêché par le gouverneur, monta à bord du _Swallow_. En apprenant que ce bâtiment appartenait à la marine militaire anglaise, il parut très alarmé. Aussi, le lendemain, lorsque Carteret envoya son lieutenant, M. Gower, demander l’accès du port, afin d’y acheter des rafraîchissements pour son équipage mourant, d’y réparer son bâtiment délabré, et d’attendre le renversement de la mousson, non seulement on ne lui permit pas de descendre à terre, mais les Hollandais s’empressèrent de réunir leurs troupes et d’armer leurs bâtiments. Enfin, au bout de cinq heures, la réponse du gouverneur fut apportée à bord. C’était un refus aussi peu poli que peu déguisé. En même temps, il était fait défense aux Anglais de débarquer dans aucun endroit soumis au gouvernement hollandais.

Toutes les représentations de Carteret, qui fit remarquer l’inhumanité de ce refus, ses démonstrations hostiles mêmes, n’amenèrent d’autres résultats que la vente de quelques provisions et l’autorisation de gagner une petite baie voisine. Il y trouverait, disait-on, un abri assuré contre la mousson; il pourrait y installer un hôpital pour ses malades; enfin, il s’y procurerait des rafraîchissements plus abondants qu’à Macassar, d’où on lui enverrait, d’ailleurs, tout ce dont il pourrait avoir besoin. Sous peine de mourir de faim et de couler bas, il fallut en passer par ces exigences, et Carteret dut se résoudre à gagner la rade de Bonthain.

Là, les malades, installés dans une maison, se virent refuser la permission de s’écarter à plus de trente verges de leur hôpital. Ils étaient gardés à vue et ne pouvaient communiquer avec les naturels. Enfin, il leur était défendu de rien acheter que par l’entremise des soldats hollandais, qui abusèrent étrangement de leur pouvoir, car ils faisaient quelquefois plus de mille pour cent de profit. Toutes les plaintes des Anglais furent inutiles; ils durent se soumettre, pendant tout leur séjour, à une surveillance humiliante au suprême degré.

Ce fut seulement le 22 mai 1768, au retour de la mousson, que le capitaine Carteret put quitter Bonthain, après une longue série d’ennuis, de vexations et d’alarmes qu’il nous est impossible de raconter en détail, et qui avaient mis sa patience à une rude épreuve.

«Célèbes, dit-il, est la clé des Moluques, ou îles à Épiceries, qui sont nécessairement sous la domination du peuple qui est maître de cette île. La ville de Macassar est bâtie sur une pointe de terre, et elle est arrosée par une rivière ou deux, qui la traversent ou qui coulent dans son voisinage. Le terrain est uni et d’une très belle apparence. Il y a beaucoup de plantations et de bois de cocotiers, entremêlés d’un grand nombre de maisons, qui font juger que le pays est bien peuplé.... A Bonthain, le bœuf est excellent, mais il serait difficile d’en trouver pour approvisionner une escadre. On peut s’y procurer autant de riz, de volailles et de fruits qu’on le désirera; il y a aussi, dans les bois, une grande abondance de cochons sauvages, qu’il est facile d’avoir à bon marché, parce que les naturels du pays, qui sont mahométans, n’en mangent jamais...»

Ces informations, tout incomplètes qu’elles sont, avaient leur intérêt à l’époque où elles furent recueillies, et nous penchons à croire que, bien que vieilles de plus de cent ans, elles présentent encore aujourd’hui un certain fond de vérité.

Aucun incident ne vint marquer la traversée jusqu’à Batavia. Après plusieurs retards, causés par le désir qu’avait la Compagnie hollandaise de se faire délivrer par le commandant un _satisfecit_ de la conduite qu’avait tenue à son égard le gouverneur de Macassar, et qu’il refusa avec beaucoup de fermeté, Carteret obtint la permission de faire réparer son bâtiment.

Le 15 septembre, le _Swallow_, radoubé tant bien que mal, mit à la voile. Il était muni d’un supplément de matelots anglais, sans lesquels il lui eût été impossible de regagner l’Europe. Vingt-quatre hommes de son équipage primitif étaient morts, et vingt-quatre autres étaient dans un tel état, que sept d’entre eux périrent avant d’atteindre le Cap.

Après un séjour dans ce port, séjour très salutaire à l’équipage, qui se prolongea jusqu’au 6 janvier 1769, Carteret reprit la mer, et rencontra, un peu plus haut que l’Ascension, où il avait touché, un bâtiment français. C’était la frégate _la Boudeuse_, sur laquelle Bougainville venait de faire le tour du monde.

Le 20 mars 1769, le _Swallow_ jetait l’ancre sur la rade de Spithead, après trente et un mois d’un voyage aussi pénible que dangereux.

Il avait fallu toute l’habileté nautique, tout le sang-froid, toute l’ardeur de Carteret pour ne pas périr sur un bâtiment aussi insuffisant, et pour faire des découvertes importantes, dans de telles conditions. Si sa gloire tire un nouveau lustre des obstacles qu’il dut surmonter, la honte d’un si misérable armement retombe tout entière sur l’Amirauté anglaise, qui, au mépris des représentations de l’habile capitaine, exposa sa vie et celle de tant de braves marins dans un si long voyage.

III

Bougainville.--Les métamorphoses d’un fils de notaire. --Colonisation des Malouines.--Buenos-Ayres et Rio-de-Janeiro. --Remise des Malouines aux Espagnols.--Hydrographie du détroit de Magellan.--Les Pécherais.--Les Quatre-Facardins.--Taïti. --Incidents de la relâche.--Productions du pays et mœurs des habitants.--Les Samoa.--La Terre du Saint-Esprit ou les Nouvelles-Hébrides.--La Louisiade.--Les îles des Anachorètes. --La Nouvelle-Guinée.--Bourou.--De Batavia à Saint-Malo.

Tandis que Wallis achevait de faire le tour du monde, pendant que Carteret continuait sa longue et pénible circumnavigation, une expédition française était armée dans le but de faire des découvertes dans la mer du Sud.

Sous l’ancien régime, où tout était arbitraire, les titres, les grades et les places se donnaient à la faveur. Il n’était donc pas étonnant qu’un militaire, qui venait de quitter depuis quatre ans à peine le service de terre et le grade de colonel, pour entrer dans la marine avec celui de capitaine de vaisseau, reçût cet important commandement.

Par extraordinaire, cette singulière mesure se trouva justifiée, grâce aux talents de celui qui en fut l’objet.

Louis-Antoine de Bougainville était né à Paris, le 13 novembre 1729. Fils d’un notaire, il fut d’abord destiné au barreau et se fit recevoir avocat. Mais, sans goût pour la profession paternelle, il s’adonnait particulièrement aux sciences et publiait un _Traité de calcul intégral_, tandis qu’il se faisait recevoir aux mousquetaires noirs. Des trois carrières qu’il avait commencé à parcourir, il abandonna sans retour les deux premières, fit quelques infidélités à la troisième pour une quatrième, la diplomatie, jusqu’à ce qu’il la quittât définitivement pour une cinquième, la marine. Il devait mourir sénateur, après un sixième avatar.

Aide de camp de Chevert, puis secrétaire d’ambassade à Londres, où il fut reçu membre de la Société royale, il partit de Brest, en 1756, avec le grade de capitaine de dragons, pour rejoindre Montcalm au Canada. Aide de camp de ce général, il se fit remarquer en différentes occasions, qui lui méritèrent la confiance de son chef, et fut envoyé en France demander des renforts.

Notre malheureuse patrie ne comptait plus ses revers en Europe, où elle avait besoin de toutes ses ressources. Aussi, lorsque le jeune Bougainville exposa à M. de Choiseul l’objet de sa mission, le ministre répondit-il avec brusquerie:

«Lorsque le feu est à la maison, on ne s’occupe guère des écuries.--Au moins, monsieur, répondit Bougainville, on ne dira pas que vous parlez comme un cheval.»

Cette saillie était trop spirituelle et trop mordante pour lui concilier la bienveillance du ministre. Heureusement, Mme de Pompadour aimait les gens d’esprit; elle présenta au roi Bougainville, qui, s’il ne put rien obtenir pour son général, eut le talent de se faire nommer colonel et chevalier de Saint-Louis, bien qu’il n’eût que sept ans de service. De retour au Canada, il eut à cœur de justifier la confiance de Louis XV et se fit remarquer dans plusieurs affaires. Après la perte de cette colonie, il servit en Allemagne sous M. de Choiseul-Stainville.

La paix de 1763 vint arrêter sa carrière militaire. La vie de garnison ne pouvait convenir à un esprit aussi actif, aussi amoureux du mouvement que celui de Bougainville. Il conçut alors le singulier projet de coloniser les îles Falkland, à l’extrémité méridionale de l’Amérique du Sud, et d’y transporter, de bonne volonté, les colons canadiens qui avaient émigré en France, pour échapper au joug tyrannique de l’Angleterre. Enthousiasmé de cette idée, il s’adressa à certains armateurs de Saint-Malo, qui, depuis le commencement du siècle, fréquentaient cet archipel et lui avaient donné le nom d’îles Malouines.

Dès qu’il eut gagné leur confiance, Bougainville fit miroiter aux yeux du ministère les avantages, cependant bien problématiques, de cet établissement, qui, par son heureuse situation, pouvait servir de relâche aux bâtiments allant dans la mer du Sud. Fortement épaulé, il obtint l’autorisation qu’il demandait et enleva sa nomination de capitaine de vaisseau.

On était en 1763. Il y a peu d’apparence que les officiers de marine, qui avaient conquis leur avancement en passant par tous les grades, aient vu d’un bon œil une nomination que rien n’avait justifiée jusqu’alors. Peu importait, d’ailleurs, au ministre de la marine, M. de Choiseul-Stainville. Il avait eu Bougainville sous ses ordres, et était trop grand seigneur pour ne pas mépriser les criailleries du corps des officiers de vaisseau.

Bougainville, après avoir converti à ses projets MM. de Nerville et d’Arboulin, son cousin et son oncle, fit aussitôt construire et armer à Saint-Malo, par les soins de M. Guyot-Duclos, l’_Aigle_, de 20 canons, et le _Sphinx_, de 12, sur lesquels il embarqua plusieurs familles canadiennes. Parti de Saint-Malo le 15 septembre 1763, il relâcha à l’île Sainte-Catherine, sur la côte du Brésil, à Montevideo, où il prit beaucoup de chevaux et de bêtes à cornes, et débarqua aux Malouines, dans une grande baie qui lui parut tout à fait propre à ses projets; mais il ne lui fallut pas longtemps pour voir que ce qui avait été pris par tous les navigateurs pour des bois de moyenne hauteur n’était que roseaux. Pas un arbre, pas un arbrisseau ne poussait sur ces îles. On pouvait heureusement les remplacer comme combustible par une excellente tourbe. La pêche et la chasse y offraient aussi d’abondantes ressources.

La colonie ne fut d’abord composée que de vingt-neuf personnes, auxquelles on bâtit des cases et un magasin aux vivres. En même temps, on traçait et on commençait un fort capable de contenir quatorze pièces de canon. M. de Nerville consentit à rester à la tête de l’établissement, tandis que Bougainville repartait pour la France, le 5 avril. Là, il racola de nouveaux colons et prit un chargement considérable de provisions de toute espèce, qu’il débarqua le 5 janvier 1765. Puis, il alla chercher dans le détroit de Magellan une cargaison de bois, et rencontra, comme nous l’avons dit plus haut, les bâtiments du Commodore Byron, qu’il suivit jusqu’au port Famine. Il y embarqua plus de dix mille plants d’arbres de différents âges, qu’il avait l’intention de transporter aux Malouines. Lorsqu’il quitta cet archipel, le 27 avril suivant, la colonie se composait de quatre-vingts personnes, en y comprenant un état-major payé par le roi. Vers la fin de 1765, les deux mêmes bâtiments furent renvoyés avec des vivres et de nouveaux habitants.

L’établissement commençait alors à prendre figure, lorsque les Anglais vinrent s’établir au port Egmont reconnu par Byron. En même temps, le capitaine Macbride essayait de se faire livrer l’établissement en prétendant que ces terres appartenaient au roi d’Angleterre, bien que Byron n’eût reconnu les Malouines qu’en 1765, alors que les Français y étaient établis depuis deux ans. Sur ces entrefaites, l’Espagne les revendiqua à son tour, comme une dépendance de l’Amérique méridionale. L’Angleterre, pas plus que la France, ne voulut rompre la paix pour la possession de cet archipel sans grande importance commerciale, et Bougainville fut obligé d’abandonner son entreprise, sous la condition que la cour de Madrid l’indemniserait de ses frais. Bien plus, il fut chargé par le gouvernement français d’effectuer la remise des Malouines aux commissaires espagnols.

Cette tentative insensée de colonisation fut l’origine et la source de la fortune de Bougainville, car, pour utiliser ce dernier armement, le ministère le chargea de revenir par la mer du Sud et d’y faire des découvertes.

Dans les premiers jours de novembre 1766, Bougainville se rendit à Nantes, où son second, M. Duclos-Guyot, capitaine de brûlot et habile marin vieilli dans les rangs inférieurs parce qu’il n’était pas noble, surveillait les détails de l’armement de la frégate _la Boudeuse_, de 26 canons.

Ce fut le 15 novembre que Bougainville partit de la rade de Mindin, à l’embouchure de la Loire, pour la rivière de la Plata, où il devait trouver les deux frégates espagnoles _la Esmeralda_ et _la Liebre_. Mais à peine la _Boudeuse_ avait-elle pris le large, qu’une horrible tempête s’éleva. La frégate, dont le gréement était neuf, fit des avaries assez sérieuses pour être obligée de venir se réparer à Brest, où elle entra le 21 novembre. Cette épreuve avait suffi à son commandant pour se rendre compte que la _Boudeuse_ était peu propre au service qu’on en attendait. Il fit donc diminuer la hauteur des mâts, changea son artillerie pour une autre plus légère; mais, malgré ces modifications, _la Boudeuse_ ne convenait nullement pour les grosses mers et les tempêtes du cap Horn. Cependant, le rendez-vous était fixé avec les Espagnols, et Bougainville dut reprendre la mer. L’état-major de la frégate se composait de onze officiers et trois volontaires, au nombre desquels était le prince de Nassau-Sieghen. L’équipage comprenait deux cent trois matelots, mousses ou domestiques.

Jusqu’à la Plata, la mer fut assez calme pour permettre à Bougainville de faire nombre d’observations sur les courants, causes fréquentes des erreurs commises par les navigateurs dans leur estime.

Le 31 janvier, la _Boudeuse_ mouilla dans la baie de Montevideo, où l’attendaient, depuis un mois, les deux frégates espagnoles, sous le commandement de D. Philippe Ruis-Puente. Le séjour de Bougainville sur cette rade et bientôt à Buenos-Ayres, où il alla s’entendre avec le gouverneur au sujet de sa mission, le mit à même de recueillir sur la ville et les mœurs de ses habitants des renseignements trop curieux pour que nous les passions sous silence. Buenos-Ayres lui parut beaucoup trop grand pour le nombre de ses habitants, qui ne dépassait pas 20,000. Cela tient à ce que les maisons n’ont qu’un seul étage avec une grande cour et un jardin. Non seulement cette ville n’a pas de port, mais pas même de môle. Aussi les navires sont-ils forcés de décharger leur cargaison sur des allèges, qui entrent dans une petite rivière où des chariots viennent prendre les ballots pour les porter à la ville.

Ce qui donne à Buenos-Ayres un caractère original, c’est le grand nombre de ses communautés d’hommes et de femmes.

«L’année y est remplie, dit Bougainville, des fêtes de saints qu’on célèbre par des processions et des feux d’artifice. Les cérémonies du culte tiennent lieu de spectacles.... Les jésuites offraient à la piété des femmes un moyen de sanctification plus austère que les précédents. Il avaient, attenant à leur couvent, une maison nommée _casa de los ejercicios de las mujeres_, c’est-à-dire maison des exercices des femmes. Les femmes et les filles, sans le consentement des maris ni des parents, venaient s’y sanctifier par une retraite de douze jours. Elles y étaient logées et nourries aux dépens de la compagnie. Nul homme ne pénétrait dans ce sanctuaire, s’il n’était revêtu de l’habit de Saint-Ignace; les domestiques, même du sexe féminin, n’y pouvaient accompagner leurs maîtresses. Les exercices dans ce lieu saint étaient la méditation, la prière, les catéchismes, la confession et la flagellation. On nous a fait remarquer les murs de la chapelle encore teints du sang que faisaient, nous a-t-on dit, rejaillir les disciplines dont la pénitence armait les mains de ces Madeleines.»

Les environs de la ville étaient bien cultivés et égayés par un grand nombre de maisons de campagne appelées «quintas». Mais, à deux ou trois lieues seulement de Buenos-Ayres, ce n’étaient plus que des plaines immenses, sans une ondulation, abandonnées aux taureaux et aux chevaux, qui en sont à peu près les seuls habitants. Ces animaux étaient en telle abondance, dit Bougainville, «que les voyageurs, lorsqu’ils ont faim, tuent un bœuf, en prennent ce qu’ils peuvent manger et abandonnent le reste, qui devient la proie des chiens sauvages et des tigres».

Les Indiens qui habitent les deux rives de la Plata n’avaient encore pu être soumis par les Espagnols. Ils portaient le nom d’«Indios bravos.»

«Ils sont d’une taille médiocre, fort laids et presque tous galeux. Leur couleur est très basanée, et la graisse, dont ils se frottent continuellement, les rend encore plus noirs. Ils n’ont d’autre vêtement qu’un grand manteau de peau de chevreuil qui leur descend jusqu’aux talons et dans lequel ils s’enveloppent.... Ces Indiens passent leur vie à cheval, du moins auprès des établissements espagnols. Ils viennent quelquefois avec leurs femmes pour y acheter de l’eau-de-vie, et ils ne cessent d’en boire que quand l’ivresse les laisse absolument sans mouvement.... Quelquefois, ils s’assemblent en troupe de deux ou trois cents pour venir enlever des bestiaux sur les terres des Espagnols, ou pour attaquer les caravanes de voyageurs. Ils pillent, massacrent et emmènent en esclavage. C’est un mal sans remède; comment dompter une nation errante, dans un pays immense et inculte, où il serait même difficile de la rencontrer?»

Quant au commerce, il était loin d’être florissant depuis qu’il était défendu de faire passer, par terre, au Pérou et au Chili, les marchandises d’Europe. Cependant, Bougainville vit encore sortir de Buenos-Ayres un vaisseau porteur d’un million de piastres, «et si tous les habitants de ce pays, ajoute-t-il, avaient le débouché de leurs cuirs en Europe, ce commerce seul suffirait à les enrichir.»

Le mouillage de Montevideo est sûr, quoiqu’on y essuie quelquefois des «pamperos», tourmentes du sud-ouest accompagnées d’orages affreux. La ville n’offre rien d’intéressant; ses environs sont si incultes, qu’il faut faire venir de Buenos-Ayres la farine, le biscuit et tout ce qui est nécessaire aux bâtiments. On y trouve cependant en abondance des fruits, tels que figues, pêches, pommes, coings, etc., ainsi que la même quantité de viande de boucherie que dans le reste du pays.

Ces documents, qui datent de cent ans, sont curieux à rapprocher de ceux que nous fournissent les voyageurs contemporains, et notamment M. Émile Daireaux, dans son livre sur la Plata. Sous bien des rapports, ce tableau est encore exact; mais il est certains autres détails,--tels que l’instruction, dont Bougainville n’avait pas à parler puisqu’elle n’existait pas,--qui ont fait des progrès immenses.

Lorsque les vivres, les provisions d’eau et de viande sur pied furent embarqués, les trois bâtiments firent voile, le 28 février 1767, pour les îles Malouines. La traversée ne fut pas heureuse. Des vents variables, un gros temps et une mer démontée causèrent quelques avaries à la _Boudeuse_. Ce fut le 23 mars qu’elle jeta l’ancre dans la baie Française, où elle fut rejointe le lendemain par les deux bâtiments espagnols, qui avaient été sérieusement éprouvés par la tempête.

Le 1er avril eut lieu la remise solennelle de l’établissement aux Espagnols. Peu de Français profitèrent de la permission que le roi leur donnait de rester aux Malouines; presque tous préférèrent s’embarquer sur les frégates espagnoles en partance pour Montevideo. Quant à Bougainville, il était obligé d’attendre la flûte _l’Étoile_, qui devait lui apporter des provisions et l’accompagner dans son voyage autour du monde.

Cependant, les mois de mars, d’avril et de mai s’écoulèrent sans que _l’Étoile_ parût. Il était impossible de traverser l’océan Pacifique avec les six mois de vivres seulement que portait la _Boudeuse_. Bougainville se détermina donc, le 2 juin, à gagner Rio-de-Janeiro, qu’il avait indiqué à M. de La Giraudais, commandant de l’_Étoile_, comme lieu de réunion, dans le cas où des circonstances imprévues l’empêcheraient de se rendre aux Malouines.

La traversée se fit par un temps si favorable, qu’il ne fallut que dix-huit jours pour gagner cette colonie portugaise. L’_Étoile_, qui l’y attendait depuis quatre jours, avait quitté la France plus tard qu’on ne l’espérait. Elle avait dû chercher un refuge contre la tempête à Montevideo, d’où elle avait gagné Rio, suivant ses instructions.

Fort bien accueillis par le comte d’Acunha, vice-roi du Brésil, les Français purent voir, à l’Opéra, les comédies de Métastase représentées par une troupe de mulâtres, et entendre les chefs-d’œuvre des grands maîtres italiens, exécutés par un mauvais orchestre, que dirigeait un abbé bossu, en costume ecclésiastique.

Mais les bons procédés du comte d’Acunha ne durèrent pas. Bougainville, qui, avec la permission du vice-roi, avait acheté un senau, s’en vit, sans motifs, refuser la livraison. Il lui fut défendu de prendre dans le chantier royal les bois qui lui étaient nécessaires et pour lesquels il avait conclu un marché; enfin, on l’empêcha de se loger avec son état-major, pendant le temps que durèrent les réparations de la _Boudeuse_, dans une maison voisine de la ville, qu’un particulier avait mise à sa disposition. Pour éviter toute altercation, Bougainville fit à la hâte ses préparatifs de départ.

Avant de quitter la capitale du Brésil, le commandant français entre dans quelques détails sur la beauté du port et le pittoresque de ses environs, et termine par une très-curieuse digression sur les richesses prodigieuses du pays, dont le port est l’entrepôt.