Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 7

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Il est regrettable qu’Hawkesworth n’ait pas reproduit les instructions données à Wallis par l’Amirauté. Faute de les connaître, nous ne pouvons décider si ce hardi marin exécuta rigoureusement les ordres qui lui avaient été remis. Nous voyons qu’il suivit, sans guère s’en écarter, la route tracée par ses prédécesseurs dans l’océan Pacifique. En effet, presque tous abordent à l’archipel Dangereux, laissant de côté la partie de l’Océanie où les îles sont le plus nombreuses et où Cook devait faire tant et de si importantes découvertes. Habile navigateur, Wallis sut tirer d’un armement hâtif, et par cela même incomplet, des ressources imprévues, qui lui permirent de mener à bien une entreprise aventureuse. Il faut également le louer de son humanité et des efforts qu’il fit pour rassembler des documents sérieux sur les populations qu’il visita. S’il eût possédé, à son bord, quelques savants spéciaux, nul doute que la moisson scientifique n’eût été plus abondante. La faute en revient à l’Amirauté.

Nous avons dit que, le 10 avril 1767, au moment où le _Dauphin_ et le _Swallow_ débouchaient dans l’océan Pacifique, le premier de ces bâtiments, emporté par une bonne brise, n’avait pas tardé à perdre de vue le second, incapable de le suivre. Cette séparation fut très pénible au capitaine Carteret. Mieux que personne de son équipage, il connaissait le lamentable état de son bâtiment et l’insuffisance des provisions. Il savait, enfin, qu’il ne devait plus espérer revoir le _Dauphin_ qu’en Angleterre, puisque aucun plan d’opérations n’avait été concerté, puisque aucun lieu de rendez-vous n’avait été fixé,--faute très grave de la part de Wallis, qui était cependant instruit du délabrement de sa conserve. Néanmoins, Carteret ne laissa rien soupçonner de ses inquiétudes à son équipage.

D’ailleurs, le temps détestable qui accueillit le _Swallow_ dans l’océan Pacifique, au nom trompeur, ne permettait guère aux hommes de réfléchir. Les dangers du moment présent, auxquels il fallait parer sous peine d’être englouti, leur cachaient les périls de l’avenir.

Carteret gouverna au nord, en longeant la côte du Chili. Lorsqu’il se rendit compte de la quantité d’eau douce qui restait à bord, il reconnut qu’elle était insuffisante pour la traversée qu’il entreprenait. Aussi, avant de faire voile dans l’ouest, il résolut de faire provision d’eau à l’île Juan-Fernandez ou à Mas-a-fuero.

Cependant, le temps continuait à être mauvais. Le 27, dans la soirée, une rafale très forte fit tout à coup sauter le vent, qui prit le vaisseau droit au cap. La violence de l’ouragan manqua d’emporter les mâts et de faire sombrer le bâtiment. La tempête continuait dans toute sa fureur, et les voiles, étant extrêmement mouillées, se collèrent si bien aux mâts et aux agrès, qu’il était à peine possible de les manœuvrer.

Le lendemain, un coup de mer rompit la vergue d’artimon à l’endroit où la voile était risée et mit, pendant quelques minutes, tout le bâtiment sous l’eau. La tempête ne s’apaisa que pour donner à l’équipage du _Swallow_ le temps de se reposer un peu et de réparer les avaries du bâtiment; puis elle recommença et continua par violentes bourrasques jusqu’au 7 mai. Le vent devint alors favorable, et, trois jours plus tard, l’île Juan-Fernandez fut découverte.

Carteret ignorait que les Espagnols eussent fortifié cette île. Aussi fut-il fort surpris de voir un grand nombre d’hommes sur le rivage, d’apercevoir au bord de l’eau une batterie de quatre pièces, et, sur une colline, un fort percé de vingt embrasures, qui portait pavillon espagnol. Des coups de vent l’empêchèrent d’entrer dans la baie Cumberland, et, après avoir croisé une journée entière, il dut se résigner à gagner Mas-a-fuero. Mais les mêmes obstacles et la houle qui brisait au rivage contrarièrent ses opérations; ce fut à grand’peine qu’il parvint à embarquer quelques futailles pleines d’eau. Plusieurs de ses hommes, que l’état de la mer avait contraints de rester à terre, tuèrent assez de pintades pour régaler tout l’équipage. Ce furent, avec des veaux marins et quantité de poissons, les seuls avantages d’un séjour marqué par une série de rafales et d’orages, qui mirent plus d’une fois le vaisseau en perdition sur cette côte.

Carteret, qui, chassé par des vents impétueux, eut, chaque fois qu’il la regagnait, l’occasion d’observer l’île de Mas-a-fuero, relève plusieurs erreurs du rédacteur du voyage de l’amiral Anson et fournit quelques détails précieux pour les navigateurs.

A son départ de Mas-a-fuero, Carteret porta dans le nord avec l’espoir de rencontrer l’alizé du sud-est. Emporté plus loin qu’il ne comptait, il résolut de chercher les îles Saint-Ambroise et Saint-Félix ou Saint-Paul. Maintenant que Juan-Fernandez était occupée et fortifiée par les Espagnols, ces îles pouvaient être utiles aux Anglais en cas de guerre. Mais les cartes de M. Green et les _Éléments de navigation_ de Robertson n’étaient pas d’accord sur leur position. Carteret, plus confiant dans ce dernier ouvrage, les chercha dans le nord et les manqua. En relisant la description qu’en avait donnée Waser, le chirurgien de Davis, il pensa que ces deux îles étaient la terre rencontrée par ce flibustier dans sa route au sud des îles Galapagos, et que la Terre de Davis n’existait point. C’était une double erreur, d’identifier les îles Saint-Félix avec la Terre de Davis et de nier l’existence de cette dernière, qui n’est autre que l’île de Pâques.

«Nous eûmes, dit Carteret, dans ce parallèle (à 18° à l’ouest de son point de départ), de petites fraîcheurs, un fort courant au nord et d’autres raisons de conjecturer que nous étions près de cette Terre de Davis que nous recherchions avec grand soin. Mais, un bon vent s’élevant de rechef, nous gouvernâmes 1/4 S.-O. et nous arrivâmes au 28e degré et demi de latitude sud; d’où il suit que, si cette terre ou quelque chose de semblable existait, je l’aurais infailliblement rencontrée, ou qu’au moins je l’aurais vue. Je me tins ensuite au 28e degré de latitude sud, 40° à l’ouest de mon point de départ, et, suivant mon estime, à 121° ouest de Londres.»

Tous les navigateurs continuant à admettre l’existence d’un continent austral, Carteret ne pouvait s’imaginer que la Terre de Davis ne fût qu’une petite île, un point perdu au milieu de l’immensité de l’Océan. De ce qu’il ne rencontrait pas de continent, il concluait à la non-existence de cette Terre de Davis. C’est encore en cela qu’il se trompait.

Jusqu’au 7 juin, Carteret continua sa recherche. Il était par 28° de latitude sud et 112° de longitude ouest, c’est-à-dire qu’il se trouvait dans le voisinage immédiat de l’île de Pâques. On était alors au milieu de l’hiver. La mer était continuellement grosse, les vents violents et variables, le temps sombre, brumeux et froid, avec accompagnement de tonnerre, de pluie et de neige. C’est sans doute cette obscurité prodigieuse, ce brouillard épais sous lequel le soleil se cacha pendant plusieurs jours, qui empêcha Carteret d’apercevoir l’île de Pâques, car certains indices, la multitude des oiseaux, les algues flottantes, lui avaient dénoncé le voisinage de quelque terre.

Ces troubles atmosphériques étaient faits pour ralentir encore le voyage. En outre le _Swallow_, était aussi mauvais voilier que possible, et l’on peut juger de l’ennui, des préoccupations, de l’angoisse même du capitaine, qui voyait son équipage à la veille de mourir de faim. Quoi qu’il en soit, la route fut continuée toutes voiles dehors, de jour et de nuit, dans la direction de l’ouest, jusqu’au 2 juillet.

Ce jour-là, une terre fut aperçue dans le nord, et, le lendemain, Carteret la rangea d’assez près pour la reconnaître. Ce n’était qu’un grand rocher de cinq milles de circonférence, couvert d’arbres, qui paraissait inhabité, et que la houle, très violente en cette saison, l’empêcha d’accoster. On l’appela Pitcairn, du nom de celui qui l’avait découverte le premier. Ce fut dans ces parages que les matelots, jusqu’alors en bonne santé, ressentirent les premières atteintes du scorbut.

Le 11, une nouvelle terre fut aperçue par 22° de latitude sud et 141° 34′ de longitude. On lui donna le nom d’Osnabruck, en l’honneur du second fils du roi.

Le lendemain, Carteret expédia un détachement sur deux autres îles, où l’on ne trouva ni végétaux comestibles ni eau. On y prit à la main plusieurs oiseaux, si peu sauvages, qu’ils ne fuyaient pas à l’approche de l’homme.

Toutes ces terres faisaient partie de l’archipel Dangereux, longue chaîne d’îles basses, d’attolls, qui firent le désespoir de tous les navigateurs par le peu de ressources qu’elles leur offraient. Carteret crut reconnaître la terre vue par Quiros; mais cette dernière, qui porte le nom indigène de Taïti, est située plus au nord.

Cependant, la maladie faisait tous les jours de nouveaux progrès. Les sautes de vent, et, par-dessus tout, les avaries du vaisseau rendant la marche très lente, Carteret jugea nécessaire de prendre la route sur laquelle il avait chance de rencontrer les rafraîchissements et les facilités de réparations dont il avait un si pressant besoin.

«J’avais dessein, dit Carteret, si le vaisseau pouvait être réparé, de poursuivre mon voyage dans le sud au retour de la saison convenable, pour faire de nouvelles, découvertes dans cette partie du globe. Je projetais enfin, si je découvrais un continent, et que je pusse y trouver une quantité suffisante de provisions, de me maintenir le long de la côte du sud jusqu’à ce que le soleil eût passé l’équateur, de gagner alors une latitude sud fort avancée et de tirer à l’ouest vers le cap de Bonne-Espérance ou de m’en revenir à l’est, après avoir touché aux îles Falkland, s’il était nécessaire, et de partir promptement de là pour aborder en Europe.»

Ces louables projets, qui dénotent en Carteret le véritable explorateur, plutôt stimulé qu’intimidé par le péril, il allait être dans l’impuissance absolue de les mettre à exécution.

En effet, il ne rencontra l’alizé que par 16°, et le temps continua d’être détestable. Aussi, quoi qu’il naviguât dans le voisinage de l’île du Danger, découverte par Byron en 1765, et de certaines autres, il ne vit aucune terre.

«Nous passâmes probablement, dit-il, près de quelqu’une, que la brume nous empêcha de voir, car, dans cette traversée, un grand nombre d’oiseaux de mer voltigèrent souvent autour du vaisseau. Le commodore Byron, dans son dernier voyage, avait dépassé les limites septentrionales de cette partie de l’Océan, dans laquelle on dit que les îles Salomon sont situées; et, comme j’ai été moi-même au delà des limites sud sans les voir, j’ai de grandes raisons de conclure que, si ces îles existent, leur situation est mal déterminée dans toutes les cartes.»

Cette dernière supposition était exacte; mais les îles Salomon existaient si bien, que Carteret allait, quelques jours plus tard, y atterrir sans les reconnaître.

Cependant, les vivres étaient presque entièrement consommés ou corrompus, les manœuvres et les voiles hachées par la tempête, les rechanges épuisées, la moitié de l’équipage clouée sur les cadres, lorsque survint, pour le capitaine, un nouveau sujet d’alarmes. Une voie d’eau fut signalée. Placée au-dessous de la ligne de flottaison, il était, impossible de l’aveugler tant qu’on serait en pleine mer. Par une chance inespérée, le lendemain, la terre fut découverte. Dire de quels cris de joie, de quelles acclamations elle fut saluée, ce serait superflu. Le sentiment de surprise et de soulagement qu’éprouva l’équipage ne peut être comparé, suivant les expressions mêmes de Carteret, qu’à celui que ressent le criminel qui reçoit sur l’échafaud l’annonce de sa grâce. C’était l’île de Nitendit, déjà vue par Mendana.

A peine l’ancre avait-elle touché le fond, qu’une embarcation fut expédiée à la recherche d’une aiguade. Des indigènes, noirs, à la tête laineuse, entièrement nus, parurent sur le rivage et s’enfuirent avant que le canot pût accoster. Un beau courant d’eau douce au milieu d’une forêt impénétrable d’arbres et d’arbustes qui poussaient jusque dans la mer même, une contrée sauvage, hérissée de montagnes, voilà le tableau que fit du pays le patron de l’embarcation.

Le lendemain, le maître fut renvoyé à la recherche d’un lieu de débarquement plus facile, avec l’ordre de gagner par des cadeaux la bienveillance des naturels. Il lui était expressément recommandé de ne pas s’exposer, de regagner le bord si plusieurs pirogues se dirigeaient vers lui, de ne point quitter lui-même l’embarcation, et de ne laisser descendre à terre que deux hommes à la fois, tandis que les autres se tiendraient sur la défensive. De son côté, Carteret envoya son canot à terre pour faire de l’eau. Quelques naturels lui décochèrent des flèches, qui n’atteignirent heureusement personne. Pendant ce temps, la chaloupe regagnait le _Swallow_. Le maître avait trois flèches dans le corps, et la moitié de son équipage était si dangereusement blessée, que lui-même ainsi que trois matelots moururent quelques jours après.

Voici ce qui s’était passé. Débarqué, lui cinquième, dans un endroit où il avait aperçu plusieurs cabanes, le maître était entré en relations d’échange avec les indigènes. Bientôt le nombre de ceux-ci augmenta, et plusieurs grandes pirogues se dirigeant vers sa chaloupe, il n’avait pu la rejoindre qu’au moment où l’attaque commençait. Poursuivi à coups de flèches par les naturels, qui entrèrent dans l’eau jusqu’aux épaules, chassé par les pirogues, il n’était parvenu à s’échapper qu’après avoir tué plusieurs indigènes et coulé une de leurs embarcations.

Cette tentative, à la recherche d’un endroit plus favorable pour échouer le _Swallow_, avait été si malheureuse, que Carteret fit abattre son navire en carène, à l’endroit même où il était, et là, on travailla à boucher la voie d’eau. Si le charpentier, seul homme de l’équipage dont la santé fût passable, ne put parvenir à l’aveugler entièrement, il la diminua cependant beaucoup. Tandis qu’une nouvelle embarcation était dirigée vers l’aiguade, on balaya les bois, du vaisseau à coups de canon, de la chaloupe à coups de mousquet. Cependant, les matelots travaillaient depuis un quart d’heure, lorsqu’ils furent assaillis par une volée de flèches, qui blessa grièvement l’un d’eux à la poitrine. Il fallut recourir aux mêmes mesures toutes les fois qu’on voulut faire de l’eau.

A ce moment, trente hommes étaient incapables de faire leur service. Le maître se mourait de ses blessures. Le lieutenant Gower était très mal. Carteret, lui-même, attaqué d’une maladie bilieuse et inflammatoire, était obligé de garder le lit. Ces trois officiers étaient seuls capables de reconduire le _Swallow_ en Angleterre, et ils étaient sur le point de succomber!

Si l’on voulait enrayer les progrès de la maladie, il fallait à tout prix se procurer des rafraîchissements, et il était impossible de le faire en cet endroit. Carteret leva donc l’ancre le 17 août, après avoir donné à cette île le nom d’Egmont, en l’honneur du lord de l’Amirauté, et appelé baie Swallow celle où il avait mouillé. Persuadé que c’était la terre à laquelle les Espagnols ont donné le nom de Santa-Cruz, le navigateur n’en céda pas moins à la manie, alors à la mode, d’imposer de nouveaux vocables à tous les endroits qu’on visitait. Puis il longea la côte à peu de distance, constata que la population était très nombreuse, et eut, mainte fois, maille à partir avec ses habitants. Ces obstacles, ainsi que l’impossibilité de se procurer des rafraîchissements, empêchèrent Carteret de reconnaître les autres îles de ce groupe, auquel il imposa le nom d’îles de la Reine-Charlotte.

«Les habitants de l’île d’Egmont, dit-il, sont extrêmement agiles, vigoureux, actifs. Ils semblent aussi propres à vivre dans l’eau que sur terre, car ils sautent de leurs pirogues dans la mer presque à toutes les minutes... Une des flèches qu’ils tirèrent traversa les planches du bateau et blessa dangereusement un officier de poupe à la cuisse. Ces flèches ont une pointe de pierre, et nous ne vîmes parmi eux aucune espèce de métal. Le pays, en général, est couvert de bois et de montagnes et entrecoupé d’un grand nombre de vallées.»

Ce fut le 18 août 1767 que Carteret quitta cet archipel, avec le projet de gagner la Nouvelle-Bretagne. Avant de l’atteindre, il comptait bien rencontrer quelques îles où il serait plus heureux. En effet, le 20, il découvrit une petite île basse qu’il appela Gower, où il put se procurer quelques cocos. Le lendemain, il reconnut les îles Simpson et Carteret, plus un groupe de neuf îles qu’il estima être les Ohang-Java, découvertes par Tasman; puis, successivement, celles de sir Charles Hardy, Winchelsea, qu’il ne supposa pas faire partie de l’archipel des Salomon, l’île Saint-Jean de Schouten, et enfin la Nouvelle-Bretagne, qu’il atteignit le 28 août.

Carteret longea la côte de cette île, cherchant un port commode et sûr, et s’arrêta en diverses baies, où il se procura du bois, de l’eau, des cocos, des muscades, de l’aloès, des cannes à sucre, des bambous et des choux palmistes.

«Ce chou, dit-il, est blanc, frisé, d’une substance remplie de suc; lorsqu’on le mange cru, il a une saveur ressemblant à celle de la châtaigne, et, quand il est bouilli, il est supérieur au meilleur panais. Nous le coupâmes en petites tranches dans du bouillon fait avec nos tablettes, et ce bouillon, épaissi ensuite avec du gruau d’avoine, nous fournit un très bon mets.»

Les bois étaient animés par des vols nombreux de pigeons, de tourterelles, de perroquets et de divers oiseaux inconnus. Les Anglais visitèrent plusieurs habitations abandonnées. S’il est permis de juger de la civilisation d’un peuple par ses demeures, ces insulaires devaient être au dernier degré de l’échelle, car ils habitaient les plus misérables huttes que Carteret eût jamais rencontrées.

Le commandant profita de son séjour en ce lieu pour mettre encore une fois le _Swallow_ à la bande et visiter sa voie d’eau, que les charpentiers arrêtèrent de leur mieux. Le doublage étant fort usé et la quille toute rongée des vers, on l’enduisit de poix et de goudron chaud mêlés ensemble.

Le 7 septembre, Carteret accomplit cette ridicule cérémonie de la prise de possession du pays au nom de Georges III; puis il expédia en reconnaissance une de ses embarcations, qui rapporta quantité de cocos et de choux palmistes, rafraîchissements des plus précieux pour les nombreux malades du bord.

Bien que la mousson dût continuer à souffler de l’est longtemps encore, le commandant, qui appréciait le mauvais état de son vaisseau, résolut de partir aussitôt pour Batavia, où il espérait pouvoir refaire son équipage et réparer le _Swallow_. Il quitta donc, le 9 septembre, le havre de Carteret, le meilleur qu’il eût rencontré depuis son départ du détroit de Magellan.

Il pénétra bientôt dans un golfe que Dampier avait appelé baie Saint-Georges et qu’il ne tarda pas à reconnaître pour un détroit qui séparait la Nouvelle-Bretagne de la Nouvelle-Irlande. Il reconnut ce canal, auquel il laissa le nom de Saint-Georges, et le décrit, dans sa relation, avec un soin que durent hautement apprécier les navigateurs de son temps. Puis il suivit la côte de la Nouvelle-Irlande jusqu’à son extrémité occidentale. Près d’une petite île, qu’il nomma Sandwich, le capitaine Carteret eut quelques relations avec les indigènes.

«Ces insulaires, dit-il, sont noirs et ont de la laine à la tête comme les nègres, mais ils n’ont pas le nez plat et les lèvres grosses. Nous pensâmes que c’était la même race d’hommes que les habitants de l’île d’Egmont. Comme eux, ils sont entièrement nus, si l’on excepte quelques parures de coquillages qu’ils attachent à leurs bras et à leurs jambes. Ils ont pourtant adopté une pratique sans laquelle nos dames et nos petits-maîtres ne sont pas supposés être habillés complètement. Leurs cheveux, ou plutôt la laine de leurs têtes, étaient chargés de poudre blanche, d’où il suit que la mode de se poudrer est probablement d’une plus haute antiquité et d’un usage plus étendu qu’on ne le croit communément..... Ils sont armés de piques et de grands bâtons en forme de massue, mais nous n’avons aperçu parmi eux ni arcs ni flèches.»

A l’extrémité sud-ouest de la Nouvelle-Irlande, Carteret reconnut encore une terre, à laquelle il donna le nom de Nouvelle-Hanovre, puis, bientôt après, l’archipel du Duc-de-Portland.

Bien que toute cette partie de sa relation de voyage, dans des contrées inconnues avant lui, abonde en détails précieux, Carteret, navigateur bien plus exact, bien plus zélé que ses prédécesseurs Byron et Wallis, s’excuse encore de n’avoir pu en réunir davantage.

«La description du pays, dit-il, de ses productions et de ses habitants aurait été beaucoup plus complète et plus détaillée, si je n’avais pas été tellement affaibli et épuisé par la maladie que je succombais presque sous les fonctions qui retombaient sur moi faute d’officiers. Lorsque je pouvais à peine me traîner, j’étais obligé de faire quart sur quart et de partager d’autres travaux avec mon lieutenant, dont la santé était aussi en fort mauvais état.»

En débouquant du canal Saint-Georges, la route fut faite à l’ouest. Carteret découvrit encore plusieurs îles; mais, la maladie l’ayant, pendant plusieurs jours, empêché de monter sur le pont, il ne put en déterminer exactement la position. Il leur donna le nom d’îles de l’Amirauté et se vit contraint d’employer, à deux reprises, les armes à feu pour repousser les attaques des naturels. Il reconnut ensuite l’île Durour, Matty et les Cuèdes, dont les habitants furent tout joyeux de recevoir quelques morceaux d’un cercle de fer. Carteret déclare que, pour quelques instruments de ce métal, il aurait acheté toutes les productions du pays. Bien qu’ils fussent voisins de la Nouvelle-Guinée et des archipels qu’il venait d’explorer, ces peuples n’étaient pas noirs, mais cuivrés. Ils avaient de beaux cheveux noirs très longs, les traits réguliers et des dents d’une blancheur éclatante. De taille moyenne, forts et agiles, ils étaient gais, familiers, et montèrent sans crainte à bord du bâtiment. L’un d’eux demanda même à Carteret de l’accompagner dans son voyage, et, malgré tout ce que ses compatriotes et le capitaine lui-même purent lui dire, il refusa de quitter le _Swallow_. Carteret, devant une volonté aussi ferme, céda, mais le pauvre Indien, qui avait reçu le nom de Joseph Freewill, ne tarda pas à dépérir et mourut à Célèbes.

Le 29 octobre, les Anglais atteignirent la partie nord-est de Mindanao. Toujours à la poursuite d’eau et de vivres frais, Carteret chercha, vainement, la baie que Dampier avait signalée comme très giboyeuse. Un peu plus loin, il rencontra une aiguade, mais les dispositions hostiles des habitants le forcèrent encore une fois à reprendre la mer.

En quittant Mindanao, le commandant fit voile pour gagner le détroit de Macassar, entre les îles Bornéo et Célèbes. Il l’embouqua le 14 novembre. Le vaisseau marchait alors si mal qu’il mit quinze jours à faire vingt-huit lieues.

«Malades, dit-il, affaiblis, mourants, voyant des terres où nous ne pouvions pas arriver, exposés à des tempêtes qu’il nous était impossible de surmonter, nous fûmes attaqués par un pirate.»

Celui-ci, espérant trouver l’équipage anglais endormi, attaqua le _Swallow_ au milieu de la nuit. Mais, loin de se laisser abattre par ce nouveau danger, les matelots se défendirent avec tant de vaillance et d’habileté, qu’ils coulèrent bas le prao malais.