Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 6

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Quelques cocos et une grande quantité de plantes antiscorbutiques furent recueillis; mais les Anglais, s’ils virent des huttes et des hangars, ne rencontrèrent pas un seul habitant. Cette île, découverte la veille de la Pentecôte, dont elle prit le nom--_Whitsunday_--et située par 19° 26′ de latitude S. et 137° 56′ de longitude O, appartient, comme les suivantes, à l’archipel des Pomotou.

Le lendemain, les Anglais essayèrent d’entrer en relations avec les habitants d’une autre île; mais les dispositions des indigènes parurent si hostiles, le rivage était tellement accore, qu’il fut impossible de débarquer. Après avoir louvoyé toute la nuit, Wallis renvoya les embarcations, avec ordre de ne faire aucun mal aux habitants, à moins d’y être forcé par la nécessité.

En approchant de la terre, le lieutenant Furneaux fut surpris de voir sept grandes pirogues à deux mâts, dans lesquelles tous les indigènes allaient s’embarquer. Aussitôt après leur départ, les Anglais descendirent sur la plage et parcoururent l’île en tous sens. Ils y trouvèrent plusieurs citernes remplies de très bonne eau. Le sol était uni, sablonneux, couvert d’arbres, surtout de palmiers et de cocotiers, et parsemé de végétaux antiscorbutiques.

«Les habitants de cette île, dit la relation, étaient d’une taille moyenne, leur teint était brun et ils avaient de longs cheveux noirs, épars sur les épaules. Les hommes étaient bien faits et les femmes belles. Leur vêtement était une espèce d’étoffe grossière, attachée à la ceinture, et qui paraissait faite pour être relevée autour des épaules.»

L’après-midi, Wallis renvoya le lieutenant à terre pour faire de l’eau et prendre possession de cette nouvelle découverte au nom de Georges III, en lui donnant le nom d’île de la Reine-Charlotte, en l’honneur de la reine d’Angleterre.

Après avoir opéré en personne une reconnaissance, Wallis résolut de s’arrêter en cet endroit pendant une semaine, à cause des facilités d’approvisionnement qu’il y rencontrait.

Durant leurs promenades, les marins anglais ramassèrent des outils de coquilles et de pierres aiguisées, façonnées et emmanchées en forme de doloires, de ciseaux et d’alènes. Ils aperçurent également plusieurs canots, en construction, faits de planches cousues ensemble. Mais, ce qui les surprit le plus, ce fut des tombeaux où les cadavres étaient exposés sous une sorte de toit et pourrissaient à l’air libre. En partant, ils laissèrent des haches, des clous, des bouteilles et d’autres objets, en réparation des torts qu’ils avaient causés aux indigènes.

Si le XVIIIe siècle afficha de grandes prétentions à la philanthropie, on voit, par les récits de tous les voyageurs, que ces théories, si fort à la mode, furent pratiquées presque en toute circonstance. L’humanité avait fait un grand pas. La différence de couleur n’empêchait plus de voir un frère en tout homme, et la Convention allait, à la fin du siècle, en décrétant l’affranchissement des noirs, consacrer définitivement une idée qui rencontrait de nombreux adeptes.

Le même jour fut relevée, à l’ouest de l’île de la Reine-Charlotte, une nouvelle terre dont le _Dauphin_ rangea la côte sans trouver de fond. Basse, couverte d’arbres, sans cocotiers, sans trace d’habitations, elle ne semblait servir que de rendez-vous de chasse et de pêche aux naturels des îles voisines. Aussi Wallis ne jugea-t-il pas à propos de s’y arrêter. Il lui donna le nom d’Egmont, en l’honneur du comte d’Egmont, alors premier lord de l’Amirauté.

Les jours suivants, nouvelles découvertes. Ce furent tour à tour les îles Glocester, Cumberland, Guillaume-Henri et Osnabruck. Le lieutenant Furneaux, sans débarquer sur cette dernière, put se procurer quelques rafraîchissements. Ayant aperçu sur la grève plusieurs pirogues doubles, il jugea qu’il devait y avoir, à peu de distance, des îles plus étendues où l’on pourrait sans doute trouver des provisions en abondance, et dont l’accès serait, peut-être, moins difficile.

Ces prévisions n’allaient pas tarder à se réaliser. Le 19, au lever du soleil, les marins anglais furent fort étonnés de se voir environnés de plusieurs centaines de pirogues, grandes et petites, montées par plus de huit cents individus. Après s’être concertés quelque temps à l’écart, quelques-uns des indigènes s’approchèrent, tenant à la main des rameaux de bananier. Ils s’étaient décidés à monter sur le bâtiment, et les échanges avaient commencé, lorsqu’un incident assez grotesque faillit compromettre ces relations amicales.

Un des naturels, qui se tenait sur le passavant, fut heurté par une chèvre. Il se retourne, aperçoit cet animal inconnu dressé sur ses pieds de derrière, qui se prépare à l’assaillir de nouveau. Frappé de terreur, il se précipite à la mer, et tous les autres en font autant. On eût dit des moutons de Panurge! Ils se remirent cependant de cette alarme, remontèrent à bord et firent appel à toute leur adresse et à leur subtilité pour dérober quelques objets. Seul, un officier eut son chapeau volé. Pendant ce temps, le bâtiment continuait à suivre le rivage, à la recherche d’un havre sûr et bien abrité, tandis que les embarcations côtoyaient la terre au plus près, pour sonder.

Jamais, durant ce voyage, les Anglais n’avaient vu pays si pittoresque et si attrayant. Sur le bord de la mer, des bosquets de bois, d’où émergeaient les gracieux panaches des cocotiers, ombrageaient les cabanes des naturels. Dans l’intérieur, une série de collines, aux croupes plantureuses, s’élevaient par étages, et l’on distinguait, au milieu de la verdure, les sillons argentés d’une multitude de ruisseaux qui descendaient jusqu’à la mer.

A l’entrée d’une large baie, les chaloupes, qui s’étaient éloignées pour sonder, furent tout à coup entourées d’une multitude de pirogues. Afin d’éviter une collision, Wallis fit tirer neuf coups de pierriers par-dessus la tête des indigènes; mais, malgré la frayeur que leur causèrent les détonations, ceux-ci continuèrent à se rapprocher. Le capitaine fit alors signal à ses embarcations de rallier le bord. Quelques naturels, se voyant à portée, commencèrent à lancer des pierres qui blessèrent plusieurs matelots. Mais le patron de la chaloupe répondit à cette agression par un coup de fusil chargé à plomb, qui atteignit l’un des assaillants et mit tous les autres en fuite.

Le lendemain, à l’embouchure d’une belle rivière, le _Dauphin_ put jeter l’ancre par vingt brasses d’eau. La joie fut universelle parmi les matelots. Tout d’abord, les pirogues entourèrent en foule le bâtiment, apportant des cochons, de la volaille et quantité de fruits, bientôt échangés contre de la quincaillerie et des clous. Mais une des embarcations envoyées pour sonder près de terre fut assaillie à coups de pagaie et de bâton, et les matelots furent forcés de se servir de leurs armes. Un des naturels fut tué, un second grièvement blessé; les autres se jetèrent à l’eau. Voyant qu’on ne les poursuivait pas, ayant conscience qu’eux-mêmes s’étaient attiré ce châtiment, ils revinrent trafiquer auprès du _Dauphin_, comme si rien ne s’était passé.

En rentrant à bord, les officiers rapportèrent que les indigènes les avaient pressés de descendre à terre, les femmes surtout, dont les gestes n’étaient pas équivoques. D’ailleurs, près de la côte, il y avait un bon mouillage, à portée de l’aiguade. Le seul inconvénient était une houle assez forte. Le _Dauphin_ releva donc ses ancres, et il prenait le large pour gagner le dessus du vent, lorsque s’ouvrit, à sept ou huit milles, une baie où Wallis résolut d’atterrir. Un dicton veut que le mieux soit l’ennemi du bien. Le capitaine en devait faire l’expérience.

Bien que les chaloupes marchassent devant pour sonder, le _Dauphin_ toucha sur un récif, et l’avant fut engagé. Les mesures recommandées en pareille circonstance furent prises sans retard. Mais, en dehors de la chaîne des roches madréporiques, on ne trouva pas de fond. Impossible, par conséquent, de laisser tomber les ancres et de se touer sur elles en virant au cabestan. Que faire en cette situation critique? Le bâtiment battait sur l’écueil avec violence, et plusieurs centaines de pirogues semblaient attendre un naufrage certain pour se ruer à la curée. Au bout d’une heure, heureusement, une brise favorable, soufflant de terre, dégagea le _Dauphin_, qui put gagner sans accident un bon ancrage. Les avaries n’étaient pas sérieuses. On les eut aussi vite oubliées que réparées.

Wallis, que les tentatives réitérées des naturels engageaient à la prudence, répartit son monde en quatre quarts, dont l’un devait être toujours armé, et il fit charger les canons. Cependant, après quelques échanges, le nombre des pirogues augmenta. Au lieu d’être chargées de volailles, de cochons et de fruits, elles ne semblaient porter que des pierres. Les plus grandes avaient des équipages plus nombreux.

Tout à coup, à un signal donné, une grêle de cailloux tomba sur le bâtiment. Wallis ordonna une décharge générale, et fit tirer deux pièces chargées à mitraille. Après un peu de désordre et d’hésitation, les assaillants revinrent deux fois à la charge avec une grande bravoure, et le capitaine, voyant la multitude toujours plus serrée des combattants, n’était pas sans crainte sur l’issue de la lutte, lorsqu’un incident inattendu vint y mettre fin.

Parmi les pirogues qui attaquaient avec le plus d’ardeur l’avant du _Dauphin_, il en était une qui semblait porter quelque chef, car c’était d’elle qu’était venu le signal du combat. Un coup de canon bien dirigé vint séparer en deux cette pirogue double. Il n’en fallut pas davantage pour décider les naturels à la retraite. Ils l’opérèrent même avec une telle précipitation, qu’une demi-heure plus tard, pas une seule embarcation ne restait en vue. Le navire fut alors toué dans le port et disposé pour protéger le débarquement. A la tête d’un fort détachement de matelots et de soldats de marine, le lieutenant Furneaux prit terre, planta le pavillon anglais et prit possession de l’île au nom du roi d’Angleterre, en l’honneur duquel elle reçut le nom de Georges III. C’est la Taïti des indigènes.

Après s’être prosternés et avoir donné des marques de leur repentir, les naturels semblaient vouloir nouer avec les étrangers un commerce amical et de bonne foi, lorsque Wallis, qu’une grave indisposition retenait à bord, s’aperçut qu’une attaque simultanée par terre et par mer se préparait contre ses hommes occupés à faire de l’eau. Plus courte serait la lutte, moins elle serait meurtrière. Aussi, quand il vit les naturels à portée du canon, il fit tirer quelques volées qui suffirent à disperser leur flottille.

Pour éviter le retour de ces tentatives, il fallait faire un exemple. Wallis s’y détermina à regret. Il expédia immédiatement à terre un fort détachement avec ses charpentiers, pour détruire toutes les pirogues qui avaient été hâlées sur le rivage. Plus de cinquante, dont quelques-unes longues de soixante pieds, furent mises en pièces. Cette exécution détermina les Taïtiens à se soumettre. Ils déposèrent des cochons, des chiens, des étoffes et des fruits sur le rivage, puis se retirèrent. On leur laissa en échange des haches et des babioles, qu’ils emportèrent dans les forêts avec de grandes démonstrations de joie. La paix était faite, et dès le lendemain s’établit un commerce régulier et abondant, qui procura à discrétion des vivres frais aux équipages.

Il y avait lieu d’espérer que les relations amicales se continueraient durant le séjour des Anglais, maintenant que les naturels avaient éprouvé la puissance et la portée des armes des étrangers. Wallis fit donc dresser une tente près de l’aiguade et débarqua ses nombreux scorbutiques, pendant que les hommes valides s’occupaient à raccommoder les agrès, à rapiécer les voiles, à calfater, à repeindre le navire, à le mettre, en un mot, en état de fournir la longue course qui devait le ramener en Angleterre.

A ce moment, la maladie de Wallis prit un caractère alarmant. Le premier lieutenant n’était guère en meilleure santé. Toute la responsabilité retomba donc sur le lieutenant Furneaux, qui ne resta pas au-dessous de sa tâche. Au bout de quinze jours, pendant lesquels la paix n’avait pas été troublée, Wallis retrouva tout son monde remis sur pied et bien portant.

Cependant, les vivres se faisaient plus rares. Les naturels, rendus plus difficiles par l’abondance des clous et des haches, se montraient plus exigeants. Le 15 juillet, une grande femme, d’environ quarante-cinq ans, au port majestueux, et à laquelle les indigènes témoignaient un grand respect, vint à bord du _Dauphin_. Wallis, à la dignité de son maintien, à cette liberté d’allures qui distingue les personnes habituées à commander, reconnut qu’elle devait occuper une haute situation. Il lui fit présent d’un grand manteau bleu, d’un miroir et d’autres babioles, qu’elle reçut avec les marques d’un profond contentement. En quittant le navire, elle engagea le commandant à descendre à terre et à lui rendre visite. Wallis n’y manqua pas le lendemain, bien qu’il fût encore très-faible. Il fut admis dans une grande case, qui occupait un espace de terrain long de 327 pieds et large de 42; elle était couverte d’un toit en feuilles de palmiers que supportaient cinquante-trois piliers. Une foule considérable, réunie pour la circonstance, faisait la haie sur le passage de Wallis, et le reçut respectueusement. Cette visite fut égayée par un incident assez comique. Le chirurgien du bâtiment, que la marche avait mis tout en sueur, enleva sa perruque pour se rafraîchir.

«Une exclamation subite d’un des Indiens, à cette vue, attira l’attention de tous les autres sur ce prodige, qui fixa tous les yeux. Toute l’assemblée demeura quelque temps sans mouvement, et dans le silence de l’étonnement, qui n’eût pas été plus grand, s’ils eussent vu un des membres de notre compagnon séparé de son corps.»

Le lendemain, un messager, qui allait porter un présent à la reine Obéroa, en remerciement de sa gracieuse réception, la trouva qui donnait un festin à un millier de personnes.

«Ses domestiques lui portaient les mets tout préparés, la viande dans des noix de coco, et les coquillages dans des espèces d’augets de bois, semblables à ceux dont nos bouchers se servent; elle les distribuait de ses propres mains à tous ses hôtes, qui étaient assis et rangés autour de la grande maison. Quand cela fut fait, elle s’assit elle-même sur une espèce d’estrade, et deux femmes placées à ses côtés lui donnèrent à manger. Les femmes lui présentaient les mets avec leurs doigts, et elle n’avait que la peine d’ouvrir la bouche.»

Le contre-coup de cet échange de procédés amicaux ne tarda pas à se faire sentir, et le marché fut encore une fois amplement approvisionné, mais sans que les prix redevinssent aussi bas qu’à l’arrivée des Anglais.

Une reconnaissance fut opérée par le lieutenant Furneaux, le long de la côte, à l’ouest, pour prendre une idée de l’île, et voir ce qu’il serait possible d’en tirer. Partout les Anglais furent bien reçus. Ils virent un pays agréable, très peuplé, dont les habitants ne semblaient pas pressés de vendre leurs denrées. Tous les outils étaient de pierre ou d’os, ce qui fit conjecturer au lieutenant Furneaux que les Taïtiens ne connaissaient aucun métal. Ne possédant pas de vases de terre, ils ne se faisaient, par cela même, aucune idée que l’eau pût être chauffée. On s’en aperçut un jour que la reine déjeunait à bord. Un des principaux personnages de sa suite, ayant vu le chirurgien verser l’eau de la bouilloire dans la théière, tourna le robinet et reçut le liquide bouillant sur la main. Se sentant brûlé, il jeta des cris épouvantables et se mit à courir autour de la cabine, en faisant les contorsions les plus extravagantes. Ses compagnons, ne pouvant concevoir ce qui lui était arrivé, restaient les yeux fixés sur lui, avec un mélange d’étonnement et de frayeur. Le chirurgien s’empressa d’intervenir, mais il se passa quelque temps avant que le pauvre Taïtien pût être soulagé.

Quelques jours plus tard, Wallis s’aperçut que les matelots dérobaient des clous pour les donner aux femmes. Ils en étaient même venus à soulever et à détacher les planches du vaisseau afin de se procurer les vis, les clous, les tenons et tous les morceaux de fer qui les fixaient à la membrure. Wallis eut beau sévir, rien n’y fit, et, malgré la précaution qu’il prit de ne laisser personne descendre à terre avant d’être fouillé, ces faits se renouvelèrent à plusieurs reprises.

Une expédition, envoyée dans l’intérieur de l’île, reconnut une large vallée qu’arrosait une belle rivière. Partout le terrain était cultivé avec un soin extrême, et des saignées avaient été pratiquées pour arroser les jardins et les plantations d’arbres fruitiers. Plus on s’enfonçait dans l’intérieur, plus les sinuosités de la rivière devenaient capricieuses; la vallée se rétrécissait, les collines tournaient à la montagne, la route devenait de plus en plus difficile. Un pic, éloigné d’environ six milles du lieu du débarquement, fut escaladé dans l’espoir que l’on découvrirait l’île tout entière jusque dans ses moindres replis. Mais la vue était bornée par des montagnes encore plus élevées. Du côté de la mer, cependant, aucun obstacle ne venait cacher le tableau enchanteur qui se développait sous les yeux: partout des collines tapissées de bois magnifiques; sur leur verdure, les cases des indigènes se détachaient en clair; dans les vallées, le spectacle était encore plus riant, avec cette multitude de cabanes et de jardins entourés de haies vives. La canne à sucre, le gingembre, le tamarin, des fougères arborescentes, telles étaient, avec les cocotiers, les principales essences de ce pays fertile.

Wallis, qui voulait enrichir cette contrée de plusieurs productions de nos climats, fit planter des noyaux de pêches, de cerises et de prunes, ainsi que des pépins de citron, d’orange et de limon, et semer les graines d’une quantité de légumes. En même temps, il faisait présent à la reine d’une chatte pleine, de deux coqs, de poules, d’oies et de plusieurs autres animaux, qu’il supposait pouvoir se reproduire facilement.

Cependant, le temps pressait, et Wallis dut se résoudre au départ. Lorsqu’il annonça sa résolution à la reine, celle-ci se jeta dans un fauteuil et pleura longtemps, avec tant de sensibilité, que rien ne pouvait la calmer. Elle resta jusqu’au dernier moment sur le vaisseau, et quand il eut mis à la voile, «elle nous embrassa de la manière la plus tendre, dit Wallis, en versant beaucoup de pleurs, et nos amis les Taïtiens nous dirent adieu avec tant de regret et d’une façon si touchante, que j’eus le cœur serré et que mes yeux se remplirent de larmes.»

La façon peu courtoise dont les Anglais avaient été accueillis, les tentatives réitérées des indigènes pour s’emparer du bâtiment, n’étaient pas pour faire soupçonner une séparation si pénible; mais, dit le proverbe, tout est bien qui finit bien.

Des renseignements que Wallis recueillit sur les mœurs et les habitudes des Taïtiens, nous ne retiendrons que les suivants, car nous aurons l’occasion d’y revenir en racontant les voyages de Bougainville et de Cook.

Grands, bien faits, agiles, le teint un peu basané, ces indigènes sont vêtus d’une espèce d’étoffe blanche fabriquée avec l’écorce d’un arbre. Des deux pièces d’étoffe qui composent tout leur costume, l’une est carrée et ressemble à une couverture. Percée d’un trou au centre pour passer la tête, elle rappelle le «zarape» des Mexicains et le «poncho» des indigènes de l’Amérique du Sud. L’autre s’enroule autour du corps, sans être serrée. Presque tous, hommes et femmes, ont l’habitude de se tatouer de lignes noires très rapprochées, qui représentent différentes figures. Cette opération se pratique de la manière suivante: la peau est piquée, et les trous sont remplis d’une sorte de pâte, composée d’huile et de suif, qui laisse une trace indélébile.

La civilisation était peu avancée. Nous avons dit plus haut que les Taïtiens ne connaissaient pas les vases de terre. Aussi, Wallis fit-il présent à la reine d’une marmite que tout le monde vint voir avec une extrême curiosité.

Quant à la religion de ces indigènes, le commandant n’en constata nulle trace. Il lui sembla seulement qu’ils entraient dans certains lieux, qu’il supposa être des cimetières, avec une contenance respectueuse et l’appareil de la douleur.

Un des Taïtiens, qui semblait plus disposé que ses compagnons à imiter et à adopter les manières anglaises, reçut un habillement complet qui lui allait très bien. Jonathan,--c’est ainsi qu’on l’avait nommé,--était tout fier de sa nouvelle parure. Pour mettre le comble à la distinction de ses manières, il voulut apprendre à se servir de la fourchette; mais il ne put parvenir à manier ce dernier instrument. Emporté par la force de l’habitude, il portait toujours sa main à sa bouche, et le morceau, piqué aux dents de la fourchette, passait à côté de son oreille.

Ce fut le 27 juillet que Wallis quitta l’île de Georges III. Après avoir rangé la côte de l’île du duc d’York, il découvrit successivement plusieurs îles ou îlots, sur lesquels il n’atterrit pas. Telles sont les îles de Charles-Saunders, de Lord-Howe, de Scilly, de Boscawen et de Keppel, où les dispositions hostiles des indigènes et la difficulté du débarquement l’empêchèrent de prendre terre.

L’hiver allait commencer dans la région australe. Le bâtiment faisait eau de toutes parts, l’arrière surtout était très-fatigué par le gouvernail. Était-il bien prudent, dans ces conditions, de faire voile pour le cap Horn ou le détroit de Magellan? Ne serait-ce pas courir au-devant d’un naufrage certain? Ne vaudrait-il pas mieux gagner Tinian ou Batavia, où l’on pourrait se réparer, et rentrer en Europe par le cap de Bonne-Espérance? C’est à ce dernier parti que Wallis s’arrêta. Il gouverna donc dans le nord-ouest, et, le 19 septembre, après une navigation trop heureuse pour avoir une histoire, il jeta l’ancre dans le havre de Tinian.

Les incidents qui avaient marqué la relâche de Byron en cet endroit se reproduisirent avec une beaucoup trop grande régularité. Pas plus que son prédécesseur, Wallis n’eut à se louer des facilités d’approvisionnement et de la température du pays. Si les scorbutiques guérirent en peu de jours, si les voiles purent être raccommodées, si le bâtiment put être radoubé et calfaté, l’équipage eut le bonheur inattendu de ne pas contracter de fièvres.

Le 16 octobre 1767, le _Dauphin_ reprit la mer; mais, cette fois, il essuya une série d’épouvantables tempêtes qui déchirèrent les voiles, rouvrirent la voie d’eau, démolirent en partie le gouvernail et emportèrent les dunettes avec tout ce qui se trouvait sur le château d’avant.

Les Bashees furent cependant doublées et le détroit de Formose franchi. Les îles Sandy, Small-Key, Long-Island, New-Island, furent reconnues, ainsi que Condor, Timor, Aros et Pisang, Pulo-Taya, Pulo-Toté et Sumatra, avant d’arriver à Batavia, le 30 novembre.

La dernière partie du voyage s’accomplit dans des localités dont nous avons eu déjà plusieurs fois occasion de parler. Il nous suffira donc de dire que, de Batavia, où l’équipage avait pris les fièvres, Wallis gagna le Cap, puis Sainte-Hélène, et arriva, le 20 mai 1768, aux Dunes, après six cent trente-sept jours de navigation.