Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 42

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De pareilles tentatives n’étaient pas pour donner de grandes lumières sur le cours du fleuve. Les Portugais furent plus heureux. En 1636 et 1637, Pedro Texeira, avec quarante-sept canots et un nombreux détachement d’Espagnols et d’Indiens, avait suivi l’Amazone jusqu’à son tributaire, le Napo. Il avait alors remonté celui-ci, puis la Coca, et était arrivé à trente lieues de Quito, qu’il avait gagnée avec quelques hommes. L’année suivante, il était retourné au Para par le même chemin, accompagné des jésuites d’Acunha et d’Artieda, qui publièrent le récit de ce voyage, dont la traduction parut en 1682.

La carte, dressée par Sanson sur cette relation, naturellement copiée par tous les géographes, était extrêmement défectueuse, et, jusqu’en 1717, il n’y en eut pas d’autre. A cette époque, fut publiée dans le tome XII des _Lettres édifiantes_,--précieux recueil où l’on rencontre une multitude d’informations des plus intéressantes pour l’histoire et la géographie,--la copie d’une carte dressée, dès 1690, par le père Fritz, missionnaire allemand. On y voit que le Napo n’était pas la vraie source de l’Amazone et que ce dernier, sous le nom de Marañon, sort d’un lac Guanuco, à trente lieues de Lima vers l’orient. La partie inférieure du cours du fleuve était assez mal tracée, parce que le père Fritz, lorsqu’il le descendit, était trop malade pour observer exactement.

Parti de Tarqui, à cinq lieues de Cuenca, le 11 mai 1743, La Condamine passa par Zaruma, ville autrefois célèbre par ses mines d’or, et traversa plusieurs rivières sur ces ponts en liane, attachés aux deux rives, qui ressemblent à un immense hamac tendu d’un bord à l’autre. Puis, il gagna Loxa, située à quatre degrés de la ligne. Cette ville est placée quatre cents toises plus bas que Quito. Aussi y remarque-t-on une notable différence de température, et les montagnes, couvertes de bois, ne paraissent plus que des collines auprès de celles de Quito.

De Loxa à Jaen-de-Bracamoros, on traverse les derniers contreforts des Andes. Dans ce canton, la pluie tombe tous les jours pendant les douze mois de l’année; aussi n’y faut-il pas faire un séjour de quelque durée. Tout ce pays était bien déchu de son antique prospérité; Loyola, Valladolid, Jaen et la plupart des villes du Pérou, éloignées de la mer et du grand chemin de Carthagène à Lima, n’étaient plus alors que de petits hameaux. Et cependant, toute la contrée aux alentours de Jaen est couverte de cacaoyers sauvages, auxquels les Indiens ne font d’ailleurs pas plus d’attention qu’au sable d’or charrié par leurs rivières.

La Condamine s’embarqua sur le Chincipe, plus large à cet endroit que la Seine à Paris, et le descendit jusqu’à son confluent avec le Marañon. A partir de cet endroit, le Marañon commence d’être navigable, bien qu’il soit interrompu par quantité de sauts ou de rapides, et rétréci en bien des endroits jusqu’à n’avoir plus que vingt toises de large. Le plus célèbre de ces détroits est le _pongo_ ou porte de Mansériché, lit creusé par le Marañon au milieu de la Cordillère, coupée presque à pic, et dont la largeur n’a pas plus de vingt-cinq toises. La Condamine, resté seul avec un nègre sur un radeau, y eut une aventure presque sans exemple.

«Le fleuve, dit-il, dont la hauteur diminua de vingt-cinq pieds en trente-six heures, continuait à décroître. Au milieu de la nuit, l’éclat d’une grosse branche d’arbre cachée sous l’eau s’étant engagé entre les pièces de bois de mon train, où il pénétrait de plus en plus à mesure que celui-ci baissait avec le niveau de l’eau, je me vis au moment, si je n’eusse été présent et éveillé, de rester avec le radeau accroché et suspendu en l’air à une branche d’arbre. Le moins qui pouvait m’arriver, eût été de perdre mes journaux et cahiers d’observations, fruit de huit ans de travail. Je trouvai heureusement enfin moyen de dégager le radeau et de le remettre à flot.»

Près de la ville ruinée de Santiago, où La Condamine arriva le 10 juillet, habitent, au milieu des bois, les Indiens Xibaros, en révolte depuis un siècle contre les Espagnols, afin de se soustraire au travail des mines d’or.

Au delà du pongo de Mansériché, c’était un monde nouveau, un océan d’eau douce, un labyrinthe de lacs, de rivières et de canaux au milieu de forêts inextricables. Bien qu’il fût depuis sept ans habitué à vivre en pleine nature, La Condamine ne pouvait se lasser de ce spectacle uniforme, de l’eau, de la verdure et rien de plus. Quittant Borja le 14 juillet, le voyageur dépassa bientôt le confluent du Morona, qui descend du volcan de Sangay dont les cendres volent quelquefois au delà de Guyaquil. Puis, il traversa les trois bouches de la Pastaca, rivière alors si débordée qu’il fut impossible de mesurer aucune embouchure. Le 19 du même mois, La Condamine atteignit la Laguna, où l’attendait depuis six semaines don Pedro Maldonado, gouverneur de la province d’Esmeraldas, qui avait descendu la Pastaca. La Laguna formait, à cette époque, un gros bourg de mille Indiens en état de porter les armes et rassemblés sous l’autorité des missionnaires de diverses tribus.

«En m’engageant à lever la carte du cours de l’Amazone, dit La Condamine, je m’étais ménagé une ressource contre l’inaction que m’eût permise une navigation tranquille, que le défaut de variété dans des objets, même nouveaux, eût pu rendre ennuyeuse. Il me fallait être dans une attention continuelle pour observer, la boussole et la montre à la main, les changements de direction du cours du fleuve, et le temps que nous employions d’un détour à l’autre, pour examiner les différentes largeurs de son lit et celles des embouchures des rivières qu’il reçoit, l’angle que celles-ci forment en y entrant, la rencontre des îles et leur longueur, et surtout pour mesurer la vitesse du courant et celle du canot, tantôt à terre, tantôt sur le canot même, par diverses pratiques, dont l’explication serait ici de trop. Tous mes moments étaient remplis. Souvent j’ai sondé et mesuré géométriquement la largeur du fleuve et celle des rivières qui viennent s’y joindre, j’ai pris la hauteur méridienne du soleil presque tous les jours, et j’ai observé son amplitude à son lever et à son coucher dans tous les lieux où j’ai séjourné.»

Le 25 juillet, après avoir passé devant la rivière du Tigre, La Condamine arriva à une nouvelle mission de sauvages appelés Yameos, que les pères avaient récemment tirés des bois. Leur langue était difficile et la manière de la prononcer encore plus extraordinaire. Certains de leurs mots exigeaient neuf ou dix syllabes, et ils ne savaient compter que jusqu’à trois. Ils se servaient avec beaucoup d’adresse de la sarbacane, avec laquelle ils lançaient de petites flèches trempées dans un poison si actif qu’il tuait en une minute.

Le lendemain fut atteinte l’embouchure de l’Ucayale, l’une des plus fortes rivières qui grossissent le Marañon et qui peut en être la source. A partir de ce confluent, la largeur du fleuve croît sensiblement.

Le 27, fut accostée la mission des Omaguas, nation autrefois puissante, qui peuplait les bords de l’Amazone sur une longueur de deux cents lieues au-dessous du Napo. Étrangers au pays, ils passent pour avoir descendu le cours de quelque rivière qui prend sa source dans le royaume de Grenade, afin d’échapper au joug des Espagnols. Le mot «omagua» signifie «tête plate» dans la langue du Pérou, et ces peuples ont en effet la coutume bizarre de presser entre deux planches le front des nouveau-nés, dans le but, disent-ils, de les faire ressembler à la pleine lune. Ils font aussi usage de deux plantes singulières, le «floripondio» et le «curupa», qui leur procurent une ivresse de vingt-quatre heures et des rêves fort étranges. L’opium et le hatchich avaient donc leur similaire au Pérou!

Le quinquina, l’ipécacuanha, le simaruba, la salsepareille, le gaïac et le cacao, la vanille, se trouvent partout sur les bords du Marañon. Il en est de même du caoutchouc, dont les Indiens faisaient des bouteilles, des bottes et des «seringues qui n’ont pas besoin de piston, dit la Condamine. Elles ont la forme de poires creuses, percées d’un petit trou à leur extrémité, où ils adaptent une canule. Ce meuble est fort en usage chez les Omaguas. Quand ils s’assemblent entre eux pour quelque fête, le maître de la maison ne manque pas d’en présenter une par politesse à chacun des conviés, et son usage précède toujours parmi eux les repas de cérémonie.»

Changeant d’équipage à San-Joaquin, La Condamine arriva à temps à l’embouchure du Napo pour observer, dans la nuit du 31 juillet au 1er août, une émersion du premier satellite de Jupiter; ce qui lui permit de fixer avec exactitude la longitude et la latitude de cet endroit; observation précieuse, sur laquelle devaient reposer tous les relèvements du reste du voyage.

Pevas, qui fut atteinte le lendemain, est la dernière des missions espagnoles sur les bords du Marañon. Les Indiens, qui y étaient réunis, appartenaient à des nations différentes et n’étaient pas tous chrétiens. Ils portaient encore des ornements d’os d’animaux et de poissons passés dans les narines et dans les lèvres, et leurs joues criblées de trous servaient d’étui à des plumes d’oiseaux de toute couleur.

Saint-Paul est la première mission des Portugais. Là, le fleuve n’a pas moins de neuf cents toises, et il s’y élève souvent des tempêtes furieuses. Le voyageur fut agréablement surpris de voir les femmes indiennes porter des chemises de toile et posséder des coffres à serrure, des clefs de fer, des aiguilles, des miroirs, des ciseaux et d’autres ustensiles d’Europe que ces sauvages se procurent au Para, lorsqu’ils y vont porter leur récolte de cacao. Leurs canots sont bien plus commodes que ceux dont se servent les Indiens des possessions espagnoles. Ce sont de vrais petits brigantins de soixante pieds de long sur sept de large, que manœuvrent quarante rameurs.

De Saint-Paul à Coari se jettent dans l’Amazone de grandes et belles rivières appelées Yutay, Yuruca, Tefé, Coari, sur la rive méridionale, Putumayo, Yupura, qui viennent du nord. Sur les bords de cette dernière rivière habitaient encore des peuplades anthropophages. C’est là qu’avait été plantée, le 26 août 1639, par Texeira, une borne qui devait servir de frontière. Jusqu’en cet endroit, on s’était servi de la langue du Pérou pour communiquer avec les Indiens; il fallut dès lors employer celle du Brésil, qui est en usage dans toutes les missions portugaises.

La rivière de Purus, le Rio-Negro, peuplé de missions portugaises sous la direction de religieux du Mont-Carmel, et qui met en communication l’Orénoque avec l’Amazone, furent successivement reconnus. Les premiers éclaircissements sérieux sur cette grave question de géographie sont dus aux travaux de La Condamine et à sa critique sagace des voyages des missionnaires qui l’avaient précédé. C’est dans ces parages qu’avaient été placés le lac Doré de Parimé et la ville imaginaire de Manoa-del-Dorado. C’est la patrie des Indiens Manaos, qui ont si longtemps résisté aux armes portugaises.

L’embouchure du rio de la Madera,--ainsi nommé de la grande quantité de bois qu’il charrie,--le fort de Pauxis, au delà duquel le Marañon prend le nom d’Amazone et où la marée commence à se faire sentir, bien qu’on soit encore éloigné de la mer de plus de deux cents lieues, la forteresse de Topayos, à l’embouchure d’une rivière qui descend des mines du Brésil et sur les bords de laquelle habitent les Tupinambas, furent successivement dépassés.

Ce ne fut qu’au mois de septembre qu’on aperçut des montagnes dans le nord,--spectacle nouveau, car, depuis deux mois, La Condamine naviguait sans avoir vu le moindre coteau. C’étaient les premiers contreforts de la chaîne de la Guyane.

Le 6 septembre, en face du fort de Paru, on quitta l’Amazone pour entrer, par un canal naturel, dans la rivière de Xingu, que le père d’Acunha appelle Paramaribo. On gagna ensuite le fort de Curupa et, enfin, Para, grande ville aux rues droites, aux maisons bâties en pierres et en moellons. La Condamine, qui, pour terminer sa carte, tenait à visiter l’embouchure de l’Amazone, s’embarqua pour Cayenne, où il arriva le 26 février 1744.

Cet immense voyage avait eu des résultats considérables. Pour la première fois le cours des Amazones était établi d’une manière vraiment scientifique; on pouvait pressentir la communication de l’Orénoque avec ce fleuve; enfin, La Condamine rapportait une foule d’observations intéressantes touchant l’histoire naturelle, la physique, l’astronomie et cette science nouvelle qui tendait à se constituer, l’anthropologie.

Nous devons raconter maintenant les voyages d’un des savants qui comprirent le mieux les rapports de la géographie avec les autres sciences physiques, Alexandre de Humboldt. A lui revient la gloire d’avoir entraîné les voyageurs dans cette voie féconde.

Né en 1769, à Berlin, Humboldt eut pour premier instituteur Campe, l’éditeur bien connu de plusieurs relations de voyage. Doué d’un goût très vif pour la botanique, Humboldt se lia, à l’université de Göttingue, avec Forster le fils, qui venait d’accomplir le tour du monde à la suite du capitaine Cook. Cette liaison, et particulièrement les récits enthousiastes de Forster, contribuèrent vraisemblablement à faire naître chez Humboldt la passion des voyages. Il mène de front l’étude de la géologie, de la botanique, de la chimie, de l’électricité animale, et, pour se perfectionner dans ces différentes sciences, il voyage en Angleterre, en Hollande, en Italie et en Suisse. En 1797, après la mort de sa mère, qui s’était opposée à ses voyages hors d’Europe, il vient à Paris, où il fait la connaissance d’Aimé Bonpland, jeune botaniste avec lequel il forma aussitôt plusieurs projets d’explorations.

Il était convenu que Humboldt accompagnerait le capitaine Baudin; mais les retards auxquels fut soumis le départ de cette expédition lassèrent sa patience, et il se rendit à Marseille dans l’intention d’aller retrouver l’armée française en Égypte. Pendant deux mois entiers, il attendit le départ d’une frégate qui devait conduire le consul suédois à Alger; puis, fatigué de tous ces délais, il partit pour l’Espagne, avec son ami Bonpland, dans l’espoir d’obtenir la permission de visiter les possessions espagnoles d’Amérique.

Ce n’était pas chose facile; mais Humboldt était doué d’une rare persévérance, il avait de belles connaissances, de chaudes recommandations, et il possédait déjà une certaine notoriété. Aussi fut-il, malgré la très vive répugnance du gouvernement, autorisé à explorer ces colonies et à y faire toutes les observations astronomiques et géodésiques qu’il voudrait.

Les deux amis partirent de la Corogne le 5 juin 1799, et, treize jours après, ils atteignirent les Canaries. Pour des naturalistes, débarquer à Ténériffe sans faire l’ascension du pic, c’eût été manquer à tous leurs devoirs.

«Presque tous les naturalistes, dit Humboldt dans une lettre à La Metterie, qui (comme moi) sont passés aux Indes, n’ont eu le loisir que d’aller au pied de ce colosse volcanique et d’admirer les jardins délicieux du port de l’Orotava. J’ai eu le bonheur que notre frégate, _le Pizarro_, s’arrêta pendant six jours. J’ai examiné en détail les couches dont le pic de Teyde est construit.... Nous dormîmes, au clair de la lune, à 1200 toises de hauteur. La nuit à deux heures, nous nous mîmes en marche vers la cime, où, malgré le vent violent, la chaleur du sol qui brûlait nos bottes, et malgré le froid perçant, nous arrivâmes à huit heures. Je ne vous dirai rien de ce spectacle majestueux, des îles volcaniques de Lancerote, Canarie, Gomère, que l’on voit à ses pieds; de ce désert de vingt lieues carrées couvert de pierres ponces et de laves, sans insectes, sans oiseaux; désert qui nous sépare de ces bois touffus de lauriers et de bruyères, de ces vignobles ornés de palmiers, de bananiers et d’arbres de dragon dont les racines sont baignées par les flots.... Nous sommes entrés jusque dans le cratère même, qui n’a que 40 à 60 pieds de profondeur. La cime est à 1904 toises au-dessus du niveau de la mer, tel que Borda l’a trouvé par une opération géométrique très exacte..... Le cratère du pic, c’est-à-dire celui de la cime, ne jette, depuis des siècles, plus de laves (celles-ci ne sortent que des flancs). Mais le cratère produit une énorme quantité de soufre et de sulfate de fer.»

Au mois de juillet, Humboldt et Bonpland arrivèrent à Cumana, dans cette partie de l’Amérique du Sud connue sous le nom de Terre-Ferme. Ils y passèrent d’abord quelques semaines à examiner les traces du grand tremblement de terre de 1797. Ils fixèrent ensuite la position de Cumana, placée, sur toutes les cartes, d’un demi-degré trop au sud,--ce qu’il fallait attribuer à ce que le courant qui porte au nord près de la Trinité a trompé tous les navigateurs. Au mois de décembre 1799, Humboldt écrivait de Caracas à l’astronome Lalande:

«Je viens de finir un voyage infiniment intéressant dans l’intérieur du Para, dans la Cordillère de Cocolar, Tumeri, Guiri; j’ai eu deux ou trois mules chargées d’instruments, de plantes sèches, etc. Nous avons pénétré dans les missions des capucins, qui n’avaient été visitées par aucun naturaliste; nous avons découvert un grand nombre de végétaux, principalement de nouveaux genres de palmiers, et nous sommes sur le point de partir pour l’Orinoco, pour nous enfoncer, de là, peut-être jusqu’à San-Carlos du Rio-Negro, au delà de l’équateur.... Nous avons séché plus de 1600 plantes et décrit plus de 500 oiseaux, ramassé des coquilles et des insectes; j’ai fait une cinquantaine de dessins. Je crois qu’en considérant les chaleurs brûlantes de cette zone, vous penserez que nous avons beaucoup travaillé en quatre mois.»

Pendant cette première course, Humboldt avait visité les missions des Indiens Chaymas et Guaraunos. Il avait grimpé sur la cime du Tumiriquiri et était descendu dans la grotte du Guacharo, «caverne immense et habitation de milliers d’oiseaux de nuit, dont la graisse donne l’huile de Guacharo. Son entrée est véritablement majestueuse, ornée et couronnée de la végétation la plus luxuriante. Il en sort une rivière considérable, et son intérieur retentit du chant lugubre des oiseaux. C’est l’Achéron des Indiens Chaymas, car selon la mythologie de ces peuples et des Indiens de l’Orénoque, l’âme des défunts entre dans cette caverne. Descendre le Guacharo signifie mourir, dans leur langue.

«Les Indiens entrent dans la _cueva_ du Guacharo une fois chaque année, vers le milieu de l’été, armés de perches, à l’aide desquelles ils détruisent la plus grande partie des nids. A cette saison, plusieurs milliers d’oiseaux périssent ainsi de mort violente, et les vieux guacharos, comme s’ils voulaient défendre leurs couvées, planent au-dessus des têtes des Indiens en poussant des cris horribles. Les petits qui tombent à terre sont ouverts sur le lieu même. Leur péritoine est revêtu d’une épaisse couche de graisse qui s’étend depuis l’abdomen jusqu’à l’anus, formant ainsi une sorte de coussin entre les jambes des oiseaux. A l’époque appelée à Caripe la moisson de l’huile, les Indiens bâtissent à l’entrée et même sous les vestibules de la caverne, des huttes de feuilles de palmier, puis, allumant alors des feux de broussailles, ils font fondre dans des pots d’argile la graisse des jeunes oiseaux qu’ils viennent de tuer. Cette graisse, connue sous le nom de beurre ou d’huile de Guacharo, est à demi liquide, transparente, inodore, et si pure qu’on peut la conserver une année sans qu’elle rancisse.»

Puis Humboldt continue en disant: «Nous avons passé une quinzaine de jours dans la vallée de Caripe, située sur une hauteur de neuf cent cinquante-deux vares castillanes au-dessus du niveau de la mer et habitée par des Indiens nus. Nous y vîmes des singes noirs avec des barbes rousses; nous eûmes la satisfaction d’être traités avec la plus extrême bienveillance par les pères capucins du couvent et les missionnaires qui vivent avec les Indiens quelque peu civilisés.»

De la vallée de Caripe, les deux voyageurs regagnèrent Cumana par les montagnes de Santa-Maria et les missions de Catuaro, et, le 21 novembre, ils arrivaient par mer à Caracas, ville qui, située au milieu d’une vallée fertile en cacao, coton et café, offre le climat de l’Europe.

Humboldt profita de son séjour à Caracas pour étudier la lumière des étoiles du sud, car il s’était aperçu que plusieurs, notamment dans la Grue, l’Autel, le Toucan, les Pieds du Centaure, paraissaient avoir changé depuis La Caille.

En même temps, il mettait en ordre ses collections, en expédiait une partie en Europe et se livrait à un examen approfondi des roches, afin d’étudier la construction du globe dans cette partie du monde.

Après avoir exploré les environs de Caracas et fait l’ascension de la _Silla_, ou Selle, qu’aucun habitant de la ville n’avait encore escaladée jusqu’au faîte, bien qu’elle fût toute voisine de la ville, Humboldt et Bonpland gagnèrent Valencia, en suivant les bords d’un lac appelé Tacarigua par les Indiens, et qui dépasse en étendue le lac de Neufchâtel en Suisse. Rien ne peut donner une idée de la richesse et de la diversité de la végétation. Mais ce ne sont pas seulement ses beautés pittoresques et romantiques qui prêtent de l’intérêt à ce lac. Le problème de la diminution graduelle de ses eaux était fait pour appeler l’attention de Humboldt, qui attribue cette décroissance à une exploitation inconsidérée des forêts et par conséquent à l’épuisement des sources.

C’est près de là que Humboldt put se convaincre de la réalité des récits qui lui avaient été faits au sujet d’un arbre singulier, _palo de la vaca_, l’arbre de la vache, qui fournit, au moyen d’incisions qu’on pratique dans son tronc, un lait balsamique très nourrissant.

La partie difficile du voyage commençait à Porto-Cabello, à l’ouverture des «llanos», plaines d’une uniformité absolue qui s’étendent entre les collines de la côte et la vallée de l’Orénoque.

«Je ne sais pas, dit Humboldt, si le premier aspect des «llanos» excite moins d’étonnement que celui des Andes.»

Rien, en effet, n’est plus frappant que cette mer d’herbes sur laquelle s’élèvent continuellement des tourbillons de poussière sans qu’on sente le moindre souffle d’air. Au milieu de cette plaine immense, à Calabozo, Humboldt essaya pour la première fois la puissance des gymnotes, anguilles électriques qu’on rencontre à chaque pas dans tous les affluents de l’Orénoque. Les Indiens, qui craignaient de s’exposer à la décharge électrique, proposèrent de faire entrer quelques chevaux dans le marais où se tenaient les gymnotes.