Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 41

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Au XVIIIe siècle, on n’acceptait déjà plus aveuglément les récits des voyageurs. On les examinait, on les contrôlait et l’on n’en retenait que les parties qui concordaient avec les relations déjà connues. Buache, Delisle et surtout Fleurieu ont, les premiers, ouvert la voie si féconde de la critique historique, et il faut leur en savoir le plus grand gré.

Les Russes, on l’a vu, avaient considérablement étendu le domaine de leurs connaissances, et il y avait tout lieu de croire peu éloigné le jour où leurs coureurs et leurs cosaques atteindraient l’Amérique, si surtout, comme on le supposait à cette époque, les deux continents étaient réunis par le nord. Mais ce n’aurait pas été, en tout cas, une expédition sérieuse, et qui pût donner des renseignements scientifiques auxquels on dût ajouter foi.

Le czar Pierre Ier avait tracé de sa main, peu d’années avant sa mort, le plan et les instructions d’un voyage dont il avait formé le projet depuis longtemps: s’assurer si l’Asie et l’Amérique sont réunies ou séparées par un détroit. Il n’était pas possible de trouver les ressources nécessaires dans les arsenaux et les ports du Kamtschatka. Aussi fallut-il faire venir d’Europe capitaines, matelots, équipements et vivres.

Le Danois Vitus Behring et le Russe Alexis Tschirikow, qui tous deux avaient donné mainte preuve de savoir et d’habileté, furent chargés du commandement de l’expédition. Celle-ci se composait de deux vaisseaux, qui furent construits au Kamtschatka. Ils ne furent prêts à prendre la mer que le 20 juillet 1720. Dirigeant sa route au nord-est, le long de la côte d’Asie, qu’il ne perdit pas un instant de vue, Behring parvint, le 15 août, par 67° 18′ de latitude nord, en vue d’un cap au delà duquel la côte s’infléchissait à l’ouest.

Non seulement, dans ce premier voyage, Behring n’avait pas eu connaissance de la côte d’Amérique, mais il venait de franchir, sans s’en douter, le détroit auquel la postérité a imposé son nom. Le fabuleux détroit d’Anian était remplacé par le détroit de Behring.

Un second voyage, entrepris l’année suivante par les mêmes voyageurs, n’avait pas amené de résultat.

Ce fut seulement en 1741, le 4 juin, que Behring et Tschirikow purent partir de nouveau. Cette fois, dès qu’ils seraient arrivés par 50 degrés de latitude nord, ils entendaient porter à l’est, jusqu’à ce qu’ils rencontrassent la côte d’Amérique. Mais les deux vaisseaux, séparés dès le 20 juin par un coup de vent, ne purent se réunir pendant le reste de la campagne. Le 18 juillet, fut découvert par Behring le continent américain par 58° 28′ de latitude. Les jours suivants furent consacrés au relèvement d’une grande baie, comprise entre les deux caps Saint-Élie et Saint-Hermogène.

Pendant tout le mois d’août, Behring navigua au milieu des îles qui bordent la péninsule d’Alaska, nomma l’archipel Schumagin, lutta jusqu’au 24 septembre contre des vents contraires, reconnut l’extrémité de la presqu’île, et découvrit une partie des îles Aléoutiennes.

Mais depuis longtemps malade, ce navigateur fut bientôt incapable de relever la route que faisait le navire, et ne put éviter de se mettre à la côte sur une petite île qui a pris le nom de Behring. Là périt misérablement, le 8 décembre 1741, cet homme de cœur, cet explorateur habile.

Quant au reste de l’équipage, bien diminué par les fatigues et les privations d’un hivernage en ce lieu désolé, il parvint à construire une grande chaloupe avec les débris du vaisseau, et rentra au Kamtschatka.

Pour Tschirikow, après avoir attendu son commandant jusqu’au 25 juin, il atterrit à la côte d’Amérique entre les cinquante-cinquième et cinquante-sixième degrés. Il y perdit deux embarcations avec tout leur équipage, sans pouvoir découvrir ce qu’elles étaient devenues. N’ayant plus alors de moyen pour communiquer avec la terre, il avait regagné le Kamtschatka.

La voie était ouverte. Des aventuriers, des négociants, des officiers s’y engagèrent résolûment. Leurs découvertes portèrent principalement sur les îles Aléoutiennes et la presqu’île d’Alaska.

Cependant, les expéditions que les Anglais envoyaient à la côte d’Amérique, les progrès des Russes avaient excité la jalousie et l’inquiétude des Espagnols. Ceux-ci craignaient de voir leurs rivaux s’établir dans des pays qui leur appartenaient, nominalement, mais où ils n’avaient aucun établissement.

Le vice-roi du Mexique, le marquis de Croix, se souvint alors de la découverte faite par Vizcaino d’un excellent port, et il résolut d’y établir un presidio. Deux expéditions simultanées, l’une par terre, sous le commandement de don Gaspar de Portola, l’autre par mer, composée des deux paquebots le _San-Carlos_ et le _San-Antonio_, quittèrent La Paz le 10 janvier 1769, atteignirent le port de San-Diego, et retrouvèrent, après une année de recherches, le havre de Monterey, indiqué par Vizcaino.

A la suite de cette expédition, les Espagnols continuèrent à explorer les côtes de la Californie. Les plus célèbres voyages sont ceux de don Juan de Ayala et de La Bodega, qui eurent lieu en 1775, et pendant lesquels furent reconnus le cap del Engaño et la baie de la Guadalupa, puis les expéditions d’Arteaga et de Maurelle.

Les reconnaissances de Cook, de La Pérouse et de Marchand, ayant été précédemment racontées, il convient maintenant de s’arrêter avec quelque détail sur l’expédition de Vancouver. Cet officier, qui avait accompagné Cook pendant son second et son troisième voyage, se trouvait tout naturellement désigné pour prendre le commandement de l’expédition que le gouvernement anglais envoyait à la côte d’Amérique dans le but de mettre fin aux contestations survenues avec le gouvernement espagnol au sujet de la baie de Nootka.

Georges Vancouver reçut ordre d’obtenir, des autorités espagnoles, une cession formelle de ce port si important pour le commerce des fourrures. Il devait ensuite relever toute la côte nord-ouest depuis le trentième degré de latitude jusqu’à la rivière de Cook sous le soixante et unième degré. Enfin, on appelait tout particulièrement son attention sur le détroit de Fuca et sur la baie explorée en 1789 par le _Washington_.

Les deux bâtiments, la _Découverte_, de 340 tonneaux, et le _Chatam_, de 135, ce dernier sous le commandement du capitaine Broughton, partirent de Falmouth le 1er avril 1791.

Après deux relâches à Ténériffe et à la baie Simon, puis au cap de Bonne-Espérance, Vancouver s’enfonça dans le sud, reconnut l’île Saint-Paul, et cingla vers la Nouvelle-Hollande, entre les routes de Dampier et de Marion, sur des parages qui n’avaient pas encore été parcourus. Le 27 septembre, fut reconnue une partie de la côte de la Nouvelle-Hollande, terminée par un cap formé de falaises élevées, qui reçut le nom de cap Chatam. Comme un certain nombre de ses matelots étaient attaqués de la dysenterie, Vancouver résolut de relâcher dans le premier port qu’il rencontrerait, afin de s’y procurer l’eau, le bois, et surtout les vivres frais qui lui manquaient. Ce fut au port du Roi Georges III qu’il s’arrêta. Il y trouva des canards, des courlis, des cygnes, une grande quantité de poissons, des huîtres; mais il ne put entrer en communication avec aucun habitant, bien qu’on eût découvert un village d’une vingtaine de huttes tout récemment abandonnées.

Nous n’avons pas à suivre la croisière de Vancouver sur la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande; elle ne nous apprendrait rien que nous ne sachions déjà.

Le 26 octobre, fut doublée la terre de Van-Diemen, et, le 2 novembre, on reconnut la côte de la Nouvelle-Zélande, où les deux bâtiments anglais allèrent mouiller à la baie Dusky. Vancouver y compléta les relèvements que Cook avait laissés inachevés. Un ouragan sépara bientôt de la _Découverte_ le _Chatam_, qui fut retrouvé dans la baie de Matavaï, à Taïti. Pendant cette dernière traversée, Vancouver avait aperçu quelques îles rocheuses, qu’il appela les Embûches (_the Snares_), et une île plus considérable, nommée Oparra. De son côté, le capitaine Broughton avait découvert l’île Chatam à l’est de la Nouvelle-Zélande. Les incidents de la relâche à Taïti rappellent trop ceux du séjour de Cook, pour qu’il soit utile de les rapporter.

Le 24 janvier 1792, les deux bâtiments partirent pour les Sandwich et s’arrêtèrent quelque peu à Owhyhee, à Waohoo et à Attoway. Depuis le massacre de Cook, bien des changements étaient survenus dans l’archipel. Des navires anglais et américains, qui faisaient la pêche de la baleine ou le commerce des fourrures, commençaient à le visiter. Leurs capitaines avaient donné aux naturels le goût de l’eau-de-vie et le désir de posséder des armes à feu. Les querelles entre les petits chefs étaient devenues plus fréquentes, l’anarchie la plus complète régnait partout, et déjà le nombre des habitants avait singulièrement diminué.

Le 17 mars 1792, Vancouver abandonna les îles Sandwich, et fit route pour l’Amérique, dont il reconnut bientôt la partie de côte nommée par Drake Nouvelle-Albion. Il y rencontra presque aussitôt le capitaine Gray, qui passait pour avoir pénétré avec le _Washington_ dans le détroit de Fuca, et avoir reconnu une vaste mer. Gray se hâta de démentir les découvertes qu’on lui avait si généreusement prêtées. Il n’avait fait que cinquante milles seulement dans le détroit qui courait de l’ouest à l’est, jusqu’à un endroit à partir duquel les naturels lui assuraient qu’il s’enfonçait dans le nord.

Vancouver pénétra à son tour dans le détroit de Fuca, y reconnut le port de la Découverte, l’entrée de l’Amirauté, la Birch-Bay, le Désolation-Sound, le détroit de Johnston et l’archipel de Broughton. Avant d’atteindre l’extrémité de ce long bras de mer, il avait rencontré deux petits bâtiments espagnols sous les ordres de Quadra. Les deux capitaines se communiquèrent leurs travaux réciproques, et donnèrent leurs deux noms à la principale île de ce nombreux archipel, qui fut désigné sous le nom de Nouvelle-Géorgie.

Vancouver visita ensuite Nootka, la rivière Columbia, et vint relâcher à San-Francisco. On comprend que nous ne puissions suivre dans tous ses détails cette exploration minutieuse, qui ne demanda pas moins de trois campagnes successives. L’immense étendue de côtes comprise entre le cap Mendocino et le port de Conclusion par 56° 14′ nord et 225° 37′ est, fut reconnue par les navires anglais.

«Maintenant, dit le voyageur, que nous avons atteint le but principal que le roi s’était proposé en ordonnant ce voyage, je me flatte que notre reconnaissance très précise de la côte nord-ouest de l’Amérique dissipera tous les doutes et écartera toutes les fausses opinions concernant un passage par le nord ouest; qu’on ne croira plus qu’il y ait une communication entre la mer Pacifique du Nord et l’intérieur du continent de l’Amérique dans l’étendue que nous avons parcourue.»

Parti de Nootka pour faire la reconnaissance de la côte méridionale de l’Amérique avant de revenir en Europe, Vancouver s’arrêta à la petite île des Cocos, qui mérite peu son nom, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, relâcha à Valparaiso, doubla le cap Horn, fit de l’eau à Sainte-Hélène, et rentra dans la Tamise, le 12 septembre 1795.

Mais les fatigues de cette longue campagne avaient tellement altéré la santé de cet habile explorateur, qu’il mourut au mois de mai 1798, avant d’avoir pu terminer la rédaction de son voyage, qui fut achevée par son frère.

Pendant les quatre années qui avaient été employées à ce rude travail de relever neuf mille lieues de côtes inconnues, la _Découverte_ et le _Chatam_ n’avaient perdu que deux hommes. On le voit, l’habile élève du capitaine Cook avait mis à profit les leçons de son maître, et l’on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, en Vancouver, ou des soins qu’il donna à ses matelots aussi bien que de son humanité envers les indigènes, ou de la prodigieuse habileté dont il fit preuve pendant tout le cours de cette dangereuse navigation.

Cependant, si les explorateurs se succédaient sur la côte occidentale d’Amérique, les colons n’étaient pas non plus inactifs. D’abord établis sur les bords de l’Atlantique, où ils avaient fondé une longue suite d’États jusqu’au Canada, ils n’avaient pas tardé à s’enfoncer dans l’intérieur. Leurs trappeurs, leurs coureurs des bois, avaient reconnu d’immenses espaces de terrain propres à la culture, et les squatters anglais les avaient envahis progressivement. Ce n’avait pas été sans une lutte continuelle contre les Indiens, ces premiers possesseurs du sol, qu’ils tendaient tous les jours à refouler dans l’intérieur. Appelés par la fertilité d’une terre vierge et les constitutions plus libérales des divers États, les colons n’avaient pas tardé à affluer.

Leur nombre devint tel, qu’à la fin du XVIIe siècle, les héritiers de lord Baltimore estimaient à trois mille livres le produit de la vente de leurs terres, et qu’au milieu du siècle suivant, en 1750, les successeurs de William Penn se faisaient de la même manière un revenu dix fois plus considérable. Et cependant, on ne trouvait pas encore l’immigration assez considérable; on se mit à déporter les condamnés,--le Maryland en comptait 1981 en 1750,--mais surtout on recruta des émigrants auxquels on faisait signer un engagement, ce qui fut la source d’abus scandaleux.

Bien que toutes les terres qu’on avait achetées des Indiens ou qu’on leur avait enlevées fussent loin d’être occupées, le colon anglais allait toujours de l’avant au risque d’avoir maille à partir avec les légitimes possesseurs du sol.

Au nord, la Compagnie de la baie d’Hudson, qui a le monopole du commerce des fourrures, est toujours à la recherche de nouveaux territoires de chasse, car ceux qu’elle a exploités ne tardent pas à s’épuiser. Elle pousse en avant ses trappeurs, recueille auprès des Indiens, qu’elle emploie et qu’elle grise, des renseignements précieux. C’est ainsi qu’elle apprend l’existence d’une rivière qui se jette, au nord, près de riches mines de cuivre dont quelques indigènes ont apporté au fort du Prince-de-Galles de riches échantillons. La résolution de la Compagnie est aussitôt prise, et, en 1769, elle confie à Samuel Hearne le commandement d’une expédition de recherches.

Pour un voyage dans ces contrées glacées, où l’on ne trouve que difficilement à s’approvisionner, où la rigueur du froid est extrême, il faut des hommes bien trempés, en petit nombre, capables de supporter les fatigues d’une marche pénible au milieu de la neige et de résister aux tortures de la faim. Hearne ne prit avec lui que deux blancs et quelques Indiens dont il était sûr.

Malgré l’extrême adresse de ces guides qui connaissent le pays et sont au courant des habitudes du gibier, les provisions font bientôt défaut. A deux cents milles du fort du Prince-de-Galles, les Indiens abandonnent Hearne et ses deux compagnons, qui sont obligés de revenir sur leurs pas.

Mais le chef de l’entreprise est un rude marin, habitué à tout souffrir. Aussi ne se rebute-t-il pas. Si l’on a échoué la première fois, ne peut-on être plus heureux dans une seconde tentative?

Au mois de février 1770, Hearne s’élance de nouveau à travers ces contrées inconnues. Cette fois, il est seul avec cinq Indiens, car il a compris que l’inaptitude des blancs à supporter les fatigues engendre le mépris des sauvages. Déjà il s’est éloigné de cinq cents milles, lorsque la rigueur de la saison le force à s’arrêter et à attendre une température plus clémente. Ce fut un rude moment à passer. Tantôt dans l’abondance, avec du gibier plus qu’on n’en peut consommer, plus souvent n’avoir rien à se mettre sous la dent, être même obligé, pendant sept jours, de mâcher de vieux cuirs, de ronger des os qu’on avait jetés, ou de chercher sur les arbres quelques baies qu’on ne trouve pas toujours, souffrir, enfin, des froids terribles, voilà l’existence du découvreur dans ces contrées glacées!

Hearne repart au mois d’avril, continue jusqu’en août à courir les bois, et se prépare à passer l’hiver auprès d’une tribu indienne qui l’a bien accueilli, lorsqu’un accident, qui le prive de son quart de cercle, le force à continuer sa route.

Les privations, les misères, les déceptions n’ébranlent pas l’indomptable courage de Samuel Hearne. Il repart le 7 décembre, et, s’enfonçant dans l’ouest sous le soixantième degré de latitude, il rencontre une rivière. Le voilà construisant un canot et descendant ce cours d’eau, qui se jette dans une série interminable de lacs grands et petits. Enfin, le 13 juillet 1771, il atteint la rivière de Cuivre. Les Indiens qui l’accompagnaient se trouvaient depuis quelques semaines sur les territoires fréquentés par les Esquimaux, et se promettaient, s’ils en rencontraient, de les massacrer jusqu’au dernier.

Cet événement ne devait pas se faire attendre.

«Voyant, dit Hearne, tous les Esquimaux livrés au repos dans leurs tentes, les Indiens sortirent de leur embuscade et tombèrent à l’improviste sur ces pauvres créatures; je contemplais ce massacre, réduit à rester neutre.»

Des vingt individus qui composaient cette tribu, pas un n’échappa à la rage sanguinaire des Indiens, et ils firent périr dans les plus épouvantables tortures une vieille femme qui avait tout d’abord échappé au massacre.

«Après cet horrible carnage, continue Hearne, nous nous assîmes sur l’herbe et fîmes un bon repas de saumon frais.»

En cet endroit, la rivière s’élargissait singulièrement. Le voyageur était-il donc arrivé à son embouchure? Pourtant l’eau était absolument douce. Sur le rivage, paraissaient, cependant, comme les traces d’une marée. Des phoques se jouaient en grand nombre au milieu des eaux. Quantité de barbes de baleine avaient été trouvées dans les tentes des Esquimaux. Tout se réunissait enfin pour donner à penser que c’était la mer. Hearne saisit son télescope. Devant lui se déroule à perte de vue une immense nappe d’eau, interrompue, de place en place, par des îles. Plus de doute, c’est la mer.

Le 30 juin 1772, Hearne ralliait les établissements anglais, après une absence qui n’avait pas duré moins d’un an et cinq mois.

La Compagnie reconnut l’immense service que Hearne venait de lui rendre en le nommant gouverneur du fort de Galles. Pendant son expédition à la baie d’Hudson, La Pérouse s’empara de cet établissement et y trouva le journal de voyage de Samuel Hearne. Le navigateur français le lui rendit à la condition qu’il le publierait. Nous ne savons quelles circonstances ont retardé, jusqu’en 1795, l’accomplissement de la parole que le voyageur anglais avait donnée au marin français.

Ce n’est que dans le dernier quart du XVIIIe siècle que fut connue cette immense chaîne de lacs, de rivières et de portages qui, partant du lac Supérieur, ramasse toutes les eaux qui tombent des montagnes Rocheuses et les déverse dans l’océan Glacial. C’est à des négociants en fourrures, les frères Frobisher, et à M. Pond, qui arriva jusqu’à Athabasca, qu’est due en partie leur découverte.

Grâce à ces reconnaissances, le chemin devient moins difficile, les explorateurs se succèdent, les établissements se rapprochent, le pays est découvert. Bientôt même on entend parler d’une grande rivière qui se dirige vers le nord-ouest.

Ce fut Alexandre Mackenzie qui lui donna son nom. Parti, le 3 juin 1789, du fort Chippewayan, sur la plage méridionale du lac des Collines, il emmenait avec lui quelques Canadiens et plusieurs Indiens, dont l’un avait accompagné Samuel Hearne. Parvenu en un point situé par 67° 45′ de latitude, Mackenzie apprit qu’il n’était pas éloigné de la mer à l’est, mais qu’il en était encore plus près à l’ouest. Il approchait évidemment de l’extrémité nord-ouest de l’Amérique.

Le 12 juillet, Mackenzie atteignit une grande nappe d’eau qu’à son peu de profondeur et aux glaces qui la recouvraient, on ne pouvait prendre pour la mer, bien qu’on n’aperçût aucune terre à l’horizon. Et cependant, c’était bien l’Océan boréal que Mackenzie venait d’atteindre. Il en demeura convaincu, lorsqu’il vit les eaux monter, bien que le vent ne fût pas violent. C’était la marée. Le voyageur gagna ensuite une île qu’il apercevait à quelque distance de la côte. Il vit de là plusieurs cétacés qui se jouaient au milieu des flots. Aussi cette île, qui gît par 69° 14′ de latitude, reçut-elle du voyageur le nom d’île des Baleines. Le 12 septembre, l’expédition rentrait heureusement au fort Chippewayan.

Trois ans plus tard, Mackenzie, en qui la soif des découvertes n’était pas éteinte, remontait la rivière de la Paix, qui prend sa source dans les montagnes Rocheuses. En 1793, après être parvenu à se frayer une route à travers cette chaîne difficile, il reconnaissait de l’autre côté des montagnes une rivière, le Tacoutche-tesse, qui coulait vers le sud-ouest. Au milieu de dangers et de privations qu’il est plus facile d’imaginer que de rendre, Mackenzie descendit ce cours d’eau jusqu’à son embouchure, c’est-à-dire au-dessous des îles du Prince-de-Galles. Là, sur la paroi d’un rocher, il traça, avec un mélange de graisse et de vermillon, cette inscription, aussi éloquente que laconique: «Alexandre Mackenzie, venu du Canada par terre, ce 22 juillet 1793.» Le 24 août, il rentrait au fort Chippewayan.

Dans l’Amérique méridionale, aucun voyage scientifique n’a lieu pendant la première moitié du XVIIIe siècle. Il ne reste guère à parler que de La Condamine. Nous avons raconté plus haut les recherches qui l’avaient conduit en Amérique, et nous avons dit qu’une fois les mesures terminées, il avait laissé Bouguer revenir en Europe, et Jussieu prolonger un séjour qui devait enrichir l’histoire naturelle d’une foule de plantes et d’animaux inconnus, tandis que lui-même allait descendre l’Amazone jusqu’à son embouchure.

«On pourrait appeler La Condamine, dit M. Maury dans son _Histoire de l’Académie des Sciences_, l’Alexandre de Humboldt du XVIIIe siècle. A la fois bel esprit et savant de profession, il fit preuve, dans cette mémorable expédition, d’un héroïque dévouement à la science. Les fonds, accordés par le roi pour son voyage, n’ayant pas suffi, il mit cent mille livres de sa bourse; les fatigues, les souffrances lui firent perdre les jambes et les oreilles. Victime de sa passion pour la science, il ne rencontra, hélas! à son retour, chez un public qui ne comprenait pas un martyr qui n’aspire pas au ciel, que le sarcasme et la malignité. Ce n’était plus l’infatigable explorateur qui avait bravé tant de dangers qu’on voyait dans M. de La Condamine, mais seulement le distrait et le sourd ennuyeux, ayant toujours à la main son cornet acoustique. Satisfait de l’estime de ses confrères, dont M. de Buffon se fit un jour un si éloquent interprète (réponse au discours de réception de La Condamine à l’Académie française), La Condamine se consolait en composant des chansons et poursuivait jusqu’à la tombe, dont la souffrance lui abrégea le chemin, cette ardeur d’observations de toutes choses, même de la douleur, qui le conduisit à interroger le bourreau sur l’échafaud de Damiens.»

Peu de voyageurs, avant La Condamine, avaient eu l’occasion de pénétrer dans les vastes régions du Brésil. Aussi, le savant explorateur espérait-il rendre son voyage utile en levant une carte du cours du fleuve et en recueillant les observations qu’il aurait l’occasion de faire, dans un pays si peu fréquenté, sur les coutumes singulières des Indiens.

Depuis Orellana, dont nous avons raconté la course aventureuse, Pedro de Ursua avait été envoyé, en 1559, par le vice-roi du Pérou, à la recherche du lac Parima et de l’El Dorado. Il périt par la main d’un soldat rebelle, qui commit, en descendant le fleuve, toute sorte de brigandages et finit par être écartelé dans l’île de la Trinité.