Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 40
«Quelques inventions étaient nouvelles pour les spectateurs anglais, dit la relation. Nous allons en citer une. Une grande boîte fut élevée à une hauteur considérable, et, le fond s’étant détaché, comme par accident, on vit descendre une multitude de lanternes de papier. En sortant de la boîte, elles étaient toutes pliées et aplaties; mais elles se déplièrent peu à peu, en s’écartant l’une de l’autre.
«Chacune prit une forme régulière, et, tout à coup, on y aperçut une lumière admirablement colorée... Les Chinois semblent avoir l’art d’habiller le feu à leur fantaisie. De chaque côté de la grande boîte, il y en avait de petites, qui y correspondaient et qui, s’ouvrant de la même manière, laissèrent tomber un réseau de feu, avec des divisions de forme différente, brillant comme du cuivre bruni et flamboyant comme un éclair à chaque impulsion du vent. Le tout fut terminé par l’éruption du volcan artificiel.»
Ordinairement, après les fêtes de l’anniversaire de sa naissance, l’empereur va chasser la bête fauve dans les forêts de la Tartarie; mais, son grand âge ne permettant pas à Tchien-Lung de se livrer à ce divertissement, il résolut de retourner à Pékin, où l’ambassade anglaise devait le précéder.
Cependant, lord Macartney sentait qu’il était temps de fixer un terme à sa mission. D’un côté, les ambassadeurs n’avaient pas coutume de résider d’une façon permanente à la cour de Chine; de l’autre, les frais considérables que la présence de l’ambassade causait à l’empereur, qui payait toutes ses dépenses, l’engageaient naturellement à abréger son séjour Il reçut bientôt de Tchien-Lung la réponse aux lettres du roi d’Angleterre, les présents qu’on le chargeait de remettre au roi et ceux qui lui étaient destinés ainsi qu’à tous les officiers et fonctionnaires qui faisaient partie de sa suite. C’était un congé.
Macartney regagna Tong-chou-Fou par le canal Impérial. Pendant ce voyage de retour, les Anglais purent voir le fameux oiseau «leut-zé» pêcher pour le compte de son maître. C’est une sorte de cormoran. Il est si bien instruit, qu’on n’a besoin de lui mettre au cou ni cordon, ni anneau pour l’empêcher d’avaler une partie de sa proie.
«Sur chaque canot ou radeau, il y a dix ou douze de ces oiseaux, qui plongent à l’instant où leur maître leur fait un signe. On ne peut voir sans étonnement les énormes poissons que ces oiseaux prennent et rapportent dans leur bec.»
Macartney raconte une singulière manière de faire la chasse aux canards sauvages et aux oiseaux aquatiques. On laisse flotter sur l’eau des jarres vides et des calebasses pendant plusieurs jours, afin que les oiseaux aient le temps de s’habituer à cette vue. Puis, un homme entre dans l’eau, se coiffe d’un de ces vases, s’avance doucement, et, tirant par les pattes l’oiseau dont il a pu s’approcher, l’étouffe sous l’eau et continue sans bruit sa chasse jusqu’à ce que soit plein le sac qu’il a sur lui.
L’ambassadeur gagna Canton, puis Macao, et reprit le chemin de l’Angleterre. Nous n’avons pas à insister sur les péripéties de ce voyage de retour.
Il faut nous transporter maintenant dans cette autre partie de l’Asie, qu’on pourrait appeler l’Asie intérieure. Le premier voyageur sur lequel nous ayons à nous étendre quelque peu est Volney.
Il n’est personne qui ne connaisse, au moins de réputation, son livre des _Ruines_. Le récit de son voyage en Égypte et en Syrie lui est bien supérieur. Là, rien de déclamatoire ou de pompeux; un style sobre, exact, positif en fait, un des meilleurs et des plus instructifs ouvrages qu’on puisse lire. Les membres de l’expédition d’Égypte y trouvèrent, dit-on, des indications précieuses, une appréciation exacte du climat, des produits du sol, des mœurs des habitants.
Au reste, Volney s’était préparé par un entraînement sérieux à ce voyage. C’était pour lui une grande entreprise, et il ne voulait laisser au hasard que le moins de prise possible. C’est ainsi qu’à peine arrivé en Syrie, il avait compris qu’il ne pouvait pénétrer intimement dans les dessous de l’existence du peuple qu’en se mettant à même, en apprenant la langue, de recueillir personnellement toutes ses informations. Il se retira donc au monastère de Mar-Hanna, dans le Liban, pour apprendre l’arabe.
Plus tard, afin de se rendre compte de la vie que mènent les tribus errantes des déserts de l’Arabie, il se lia avec un cheik, s’habitua à porter une lance et à «courir un cheval», et se mit en état d’accompagner les tribus dans leurs courses à travers le désert. C’est grâce à la protection de ces tribus qu’il put visiter les ruines de Palmyre et de Balbeck, villes mortes, dont on ne connaissait guère à cette époque que le nom.
«Son expression, dit Sainte-Beuve, exempte de toute phrase et sobre de couleur, se marque par une singulière propriété et une rigueur parfaite. Quand il nous définit la qualité du sol de l’Égypte et en quoi ce sol se distingue du désert de l’Afrique, de «ce terreau noir, gras et léger», qu’entraîne et que dépose le Nil; quand il nous retrace aussi la nature des vents chauds du désert, leur chaleur sèche dont «l’impression peut se comparer à celle qu’on reçoit de la bouche d’un four banal, au moment qu’on en tire le pain;» l’aspect inquiétant de l’air dès qu’ils se mettent à souffler; cet air «qui n’est pas nébuleux mais gris et poudreux et réellement plein d’une poussière très déliée qui ne se dépose pas et pénètre partout;» le soleil «qui n’offre plus qu’un disque violacé;» dans toutes ces descriptions, dont il faut voir en place l’ensemble et le détail, Volney atteint à une véritable beauté,--si cette expression est permise, appliquée à une telle rigueur de lignes,--une beauté physique, médicale en quelque sorte, et qui rappelle la touche d’Hippocrate dans son _Traité de l’air, des lieux et des eaux_.»
Si Volney n’a fait aucune découverte géographique qui ait illustré son nom, nous devons, du moins, reconnaître en lui un des premiers voyageurs qui aient eu la conscience de l’importance de leur tâche. Il a cherché à reproduire l’aspect «vrai» des localités qu’il a visitées, et ce n’est pas un mince mérite, à une époque où aucun explorateur ne se privait d’enjoliver ses récits, sans se douter le moins du monde de la responsabilité qu’il encourait.
Par ses relations de société, par sa situation scientifique, l’abbé Barthélemy, qui devait publier, en 1788, son _Voyage du jeune Anacharsis_, commençait à exercer une certaine influence et à mettre à la mode la Grèce et les pays circonvoisins. C’est évidemment dans ses leçons que M. de Choiseul avait puisé son goût pour l’histoire et l’archéologie.
Nommé ambassadeur à Constantinople, celui-ci se promit d’employer les loisirs que lui laissaient ses fonctions, à parcourir en archéologue et en artiste la Grèce d’Homère et d’Hérodote. Ce voyage devait servir à compléter l’éducation de ce jeune ambassadeur de vingt-quatre ans, qui, s’il se connaissait lui-même, ne devait guère connaître les hommes.
Au reste, il faut croire que M. de Choiseul avait conscience de son insuffisance, car il s’entoura de savants et d’artistes sérieux, l’abbé Barthélemy, l’helléniste d’Ansse de Villoison, le poète Delille, le sculpteur Fauvel et le peintre Cassas. Le seul rôle qu’il joua dans la publication de son _Voyage pittoresque de la Grèce_ est celui d’un Mécène.
M. de Choiseul-Gouffier avait engagé, comme secrétaire particulier, un professeur, l’abbé Jean-Baptiste Le Chevalier, qui parlait avec facilité la langue d’Homère. Celui-ci, après un voyage à Londres, où les intérêts personnels de M. de Choiseul l’arrêtèrent assez longtemps pour qu’il eût le temps d’y apprendre l’anglais, partit pour l’Italie, où une grave maladie le retint à Venise pendant sept mois. Il put, alors seulement, rejoindre à Constantinople M. de Choiseul-Gouffier.
Les études de Le Chevalier portèrent principalement sur les champs où fut Troie. Profondément versé dans la connaissance de l’_Iliade_, Le Chevalier rechercha et crut retrouver toutes les localités désignées dans le poème homérique. Cet ingénieux travail de géographie historique, cette restitution souleva, presque aussitôt son apparition, de nombreuses controverses. Les uns, comme Bryant, déclarèrent illusoires les découvertes de Le Chevalier, par cette bonne raison que Troie et, à plus forte raison, la guerre de Dix Ans n’avaient jamais existé que dans l’imagination de celui qui les avait chantées. Bien d’autres, et presque tous sont Anglais, adoptèrent les conclusions de l’archéologue français. On croyait depuis longtemps la question épuisée, lorsque les découvertes de M. Schliemann sont venues, tout récemment, lui donner un regain d’actualité.
Guillaume-Antoine Olivier, qui parcourut une grande partie de l’orient à la fin du siècle dernier, eut une singulière fortune. Employé par Berthier de Sauvigny à la rédaction d’une statistique de la généralité de Paris, il se vit privé de son protecteur et du prix de ses travaux par les premières fureurs de la Révolution. Cherchant à utiliser ses talents en histoire naturelle loin de Paris, Olivier reçut du ministre Roland une mission pour les portions reculées et peu connues de l’empire ottoman. On lui donna comme associé un naturaliste du nom de Bruguière.
Partis de Paris à la fin de 1792, les deux amis attendirent pendant quatre mois à Marseille qu’on leur eût trouvé un vaisseau convenable, et ils arrivèrent à la fin de mai de l’année suivante à Constantinople, porteurs de lettres relatives à leur mission pour M. de Semonville. Mais cet ambassadeur avait été rappelé. Son successeur, M. de Sainte-Croix, n’avait pas entendu parler de leur voyage. Que faire en attendant la réponse aux instructions que M. de Sainte-Croix demandait à Paris?
Les deux savants ne pouvaient rester oisifs. Ils se déterminèrent donc à visiter les côtes de l’Asie Mineure, quelques îles de l’archipel et l’Égypte. Comme le ministre de France avait eu d’excellentes raisons pour ne mettre à leur disposition que très peu d’argent, comme eux-mêmes n’avaient que des ressources très bornées, ils ne purent visiter qu’en courant tous ces pays si curieux.
A leur retour à Constantinople, Olivier et Bruguière trouvèrent un nouvel ambassadeur, Verninac, qui était chargé de les envoyer en Perse, où ils devaient s’efforcer de développer les sympathies du gouvernement pour la France, et le déterminer, s’il était possible, à déclarer la guerre à la Russie.
La Perse était à cette époque dans un état d’anarchie épouvantable, et les usurpateurs s’y succédaient, pour le plus grand mal des habitants. Méhémet-Khan était alors sur le trône. Il guerroyait dans le Khorassan, lorsqu’arrivèrent Olivier et Bruguière. On leur offrit de rejoindre le shah dans cette contrée qu’aucun voyageur n’avait encore visitée. L’état de santé de Bruguière les en empêcha et les retint, quatre mois durant, dans un village perdu au milieu des montagnes.
En septembre 1796, Méhémet rentra à Téhéran. Son premier acte fut de faire massacrer une centaine de matelots russes qu’on avait pris sur les bords de la Caspienne et de faire clouer leurs membres pantelants sur les portes de son palais. Dégoûtante enseigne, bien digne d’un tel bourreau!
L’année suivante, Méhémet fut assassiné, et son neveu Fehtah-Ali-Shah lui succéda, mais non sans combat.
Au milieu de ces incessants changements de souverains, il était difficile à Olivier de faire aboutir la mission dont le gouvernement français l’avait chargé. Avec chaque nouveau prince, il fallait recommencer les négociations. Les deux diplomates-naturalistes-voyageurs, comprenant qu’ils n’obtiendraient rien tant que le gouvernement subirait cette instabilité, incapable d’affermir le pouvoir dans les mains d’un shah quelconque, reprirent le chemin de l’Europe, et remirent à des jours meilleurs ou à de plus habiles le soin de conclure l’alliance de la France et de la Perse. Bagdad, Ispahan, Alep, Chypre, Constantinople, telles furent les étapes de leur voyage de retour.
Quels avaient été les résultats de ce long séjour? Si le but diplomatique qu’on se proposait était manqué, si, au point de vue géographique, aucune découverte, aucune observation nouvelle n’avait été faite, Cuvier, dans son éloge d’Olivier, assure qu’en ce qui regarde l’histoire naturelle, les renseignements obtenus ne manquaient pas de valeur. Il faut bien le croire, puisque, trois mois après son retour, Olivier était nommé de l’Institut en remplacement de Daubenton.
Quant à sa relation, publiée en trois volumes in-4o, elle reçut du public l’accueil le plus distingué, dit Cuvier en style académique.
«On a dit qu’elle aurait été plus piquante, continue-t-il, si la censure n’en eût rien retranché; mais alors on trouvait des allusions partout, et il n’était pas toujours permis de dire ce que l’on pensait, même sur Thamas-Kouli-Khan.
«M. Olivier ne tenait pas à ses allusions plus qu’à sa fortune; il effaça tranquillement tout ce qu’on voulut, et se restreignit, avec une entière soumission, au récit pur et simple de ce qu’il avait observé.»
De la Perse à la Russie, la transition n’est pas trop brusque. Elle l’était encore bien moins au XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. A proprement parler, ce n’est qu’avec Pierre le Grand que la Russie entre dans le concert européen. Jusqu’alors, cette contrée, par son histoire, par ses relations, par les mœurs de ses habitants, était demeurée tout asiatique. Avec Pierre le Grand, avec Catherine II, les routes se percent, le commerce prend de l’importance, la marine se crée, les tribus russes se réunissent en corps de nation. Déjà, l’empire soumis au czar est immense. Ses souverains, par leurs conquêtes, l’agrandissent encore. Ils font plus. Pierre le Grand dresse des cartes, envoie des expéditions de tous les côtés pour être renseigné sur le climat, les productions, les races de chacune de ses provinces; enfin, il expédie Behring à la découverte du détroit qui doit porter le nom de ce navigateur.
Catherine II marche sur les traces du grand empereur, de l’initiateur par excellence. Elle attire des savants en Russie, se met en relation avec les littérateurs du monde entier. Elle sait créer une puissante agitation en faveur de son peuple. La curiosité, l’intérêt s’éveillent, et l’Europe occidentale a les yeux fixés sur la Russie. On sent qu’une grande nation est à la veille d’être constituée, et l’on n’est pas sans inquiétude sur les suites qu’amènera, infailliblement, son entremise dans les affaires européennes. Déjà la Prusse vient de se révéler, et son épée, jetée par Frédéric II dans la balance, a changé toutes les conditions de l’équilibre européen. La Russie possède bien d’autres ressources en hommes, en argent, en richesses de tout genre inconnues ou inexploitées.
Aussi, toutes les publications relatives à cette contrée sont-elles aussitôt lues avec empressement par les hommes politiques, par tous ceux qui s’intéressent aux destinées de leur patrie, aussi bien que par les curieux qui se plaisent à la description de mœurs si différentes des nôtres, si variées entre elles.
Aucun ouvrage n’avait encore été publié qui surpassât celui du naturaliste Pallas, _Voyage à travers plusieurs provinces de l’empire russe_, traduit en français de 1788 à 1793. Aucun n’eut autant de succès, et nous devons avouer qu’il le méritait à tous égards.
Pierre-Simon Pallas est un naturaliste allemand que Catherine II avait appelé en 1668 à Saint-Pétersbourg, qu’elle avait fait aussitôt nommer adjoint de l’Académie des Sciences, et qu’elle sut s’attacher par ses bienfaits. Pallas, en témoignage de reconnaissance, publie aussitôt son mémoire sur les ossements fossiles de la Sibérie. L’Angleterre et la France venaient d’envoyer des expéditions pour observer le passage de Vénus sur le disque du soleil. La Russie ne veut pas rester en arrière et fait partir pour la Sibérie toute une troupe de savants dont Pallas fait partie.
Sept astronomes et géomètres, cinq naturalistes et plusieurs élèves doivent parcourir en tout sens cet immense territoire. Pendant six ans entiers, Pallas ne s’épargne pas, explorant, tour à tour, Orembourg, sur le Jaïk, rendez-vous des hordes nomades qui errent sur les bords salés de la Caspienne; Gouriel, située sur cette mer ou plutôt ce grand lac qui se dessèche tous les jours; les montagnes de l’Oural et les nombreuses mines de fer qu’elles renferment; Tobolsk, la capitale de la Sibérie; le gouvernement de Koliwan, sur le versant septentrional de l’Altaï; Krasnojarsk, sur le Yenisseï; le grand lac Baïkal et la Daourie, qui touche aux frontières de la Chine. Puis c’est Astrakan, c’est le Caucase, aux peuples si divers et si intéressants, c’est le Don, qu’il étudie avant de rentrer à Pétersbourg, le 30 juillet 1774.
Il ne faut pas croire que Pallas soit un voyageur ordinaire. Il ne voyage pas en naturaliste seulement. Il est homme, et rien de ce qui touche l’humanité ne lui est indifférent. Géographie, histoire, politique, commerce, religion, beaux-arts, sciences, tout a pour lui de l’intérêt; et cela est si vrai, qu’on ne peut lire son récit de voyage sans admirer la variété de ses connaissances, sans rendre hommage à son patriotisme éclairé, sans reconnaître la perspicacité de la souveraine qui a su s’attacher un homme d’une telle valeur.
Une fois sa relation mise en ordre, écrite et publiée, Pallas ne songe ni à se reposer sur ses lauriers ni à se laisser enivrer par les fumées d’une gloire naissante. Pour lui, le travail est un délassement, et il participe aux opérations nécessaires à l’établissement de la carte de la Russie.
Bientôt, son esprit, toujours enthousiaste, le porte à se livrer plus spécialement à l’étude de la botanique, et ses ouvrages lui assurent une place des plus distinguées entre les naturalistes de l’empire russe.
Un de ses derniers travaux a été une description de la Russie méridionale, _Tableau physique et topographique de la Tauride_, ouvrage que Pallas a publié en français et traduit en allemand et en russe. Engoué de ce pays qu’il a visité en 1793 et en 1794, il témoigne le désir d’aller s’y établir. L’impératrice lui fait aussitôt présent de plusieurs terres appartenant à la couronne, et le savant voyageur se transporte avec sa famille à Symphéropol.
Pallas profita de la circonstance pour faire un nouveau voyage dans les provinces méridionales de l’empire, les steppes du Volga et les contrées qui bordent la mer Caspienne jusqu’au Caucase; enfin il parcourut la Crimée dans tous les sens. Il avait déjà vu une partie de ces pays une vingtaine d’années auparavant; il put y constater de profonds changements. S’il se plaint de l’exploitation à outrance des forêts, Pallas est obligé de reconnaître qu’en bien des endroits l’agriculture s’est développée, que des centres d’industrie et d’exploitation se sont créés, en un mot que le pays marche dans la voie du progrès. Quant à la Crimée, sa conquête est toute récente, et cependant on y reconnaît déjà des améliorations sensibles. Que seront-elles dans quelques années!
Le bon Pallas, si enthousiaste de cette province, eut à subir, dans sa nouvelle résidence, toute espèce de tracasseries de la part des Tartares. Sa femme mourut en Crimée, et enfin, dégoûté du pays et des habitants, il revint finir ses jours à Berlin, le 8 septembre 1811.
Il laissait deux ouvrages d’une importance capitale, où le géographe, l’homme d’État, le naturaliste, le commerçant pouvaient puiser en abondance des renseignements sûrs et précis sur des contrées jusqu’alors très peu connues, et dont les ressources et les besoins allaient modifier profondément les conditions du marché européen.
CHAPITRE IV
LES DEUX AMÉRIQUES
La côte occidentale d’Amérique.--Juan de Fuca et de Fonte.--Les trois voyages de Behring-Vancouver.--Exploration du détroit de Fuca.--Reconnaissance de l’archipel de la Nouvelle-Géorgie et d’une partie de la côte américaine.--Exploration de l’intérieur de l’Amérique.--Samuel Hearne.--Découverte de la rivière de Cuivre.--Mackenzie et la rivière qui porte son nom.--La rivière de Fraser.--L’Amérique méridionale.--Reconnaissance de l’Amazone par La Condamine.--Voyage de A. de Humboldt et de Bonpland.--Ténériffe.--La caverne du Guachero.--Les «llanos».--Les gymnotes.--L’Amazone, le Rio-Negro et l’Orénoque. --Les mangeurs de terre.--Résultats du voyage. --Second voyage de Humboldt.--Les Volcanitos.--La cascade de Tequendama.--Les ponts d’Icononzo.--Le passage de Quindiu à dos d’homme.--Quito et le Pichincha.--Ascension du Chimboraço.--Les Andes.--Lima. --Le passage de Mercure. --Exploration du Mexique.--Mexico. --Puebla et le Cofre de Perote.--Retour en Europe.
A plusieurs reprises nous avons eu l’occasion de raconter certaines expéditions qui avaient pour but de reconnaître les côtes de l’Amérique. Nous avons parlé des tentatives de Fernand Cortès, des courses et des explorations de Drake, de Cook, de La Pérouse et de Marchand. Il est bon de revenir pour quelque temps en arrière et d’envisager, avec Fleurieu, la suite des voyages qui se sont succédé sur la rive occidentale de l’Amérique, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
En 1537, Cortès, avec Francisco de Ulloa, avait reconnu la grande péninsule de Californie et visité la plus grande partie de ce golfe long et étroit, qui porte aujourd’hui le nom de mer Vermeille.
Après lui, Vasquès Coronado, par terre, et Francisco Alarcon, par mer, s’étaient élancés à la recherche de ce fameux détroit, qui mettait en communication, disait-on, l’Atlantique et le Pacifique; mais ils n’avaient pu dépasser le trente-sixième parallèle.
Deux ans plus tard, en 1542, le Portugais Rodriguès de Cabrillo avait atteint 44° de latitude. Là, le froid, les maladies, le manque de provisions et le mauvais état de son navire l’avaient contraint de rétrograder. Il n’avait pas fait de découverte, il est vrai, mais il avait constaté que, du port de la Nativité, par 19° 3/4 jusqu’au point qu’il avait atteint, la côte se continuait sans interruption. Le détroit semblait reculer devant les explorateurs.
Il faut croire que le peu de succès de ces tentatives découragea les Espagnols, car, à cette époque, ils disparaissent de la liste des explorateurs. C’est un Anglais, Drake, qui, après avoir prolongé la côte occidentale depuis le détroit de Magellan et ravagé les possessions espagnoles, parvient jusqu’au quarante-huitième degré, explore tout le rivage en redescendant sur une longueur de dix degrés, et donne à cette immense étendue de côtes le nom de Nouvelle-Albion.
Vient ensuite, en 1592, le voyage, en grande partie fabuleux, de Juan de Fuca, qui prétendit avoir trouvé le détroit d’Anian qu’on cherchait depuis si longtemps, alors qu’il n’avait découvert en réalité que le pas qui sépare du continent l’île de Vancouver.
En 1602, Vizcaino jetait les fondations du port de Monterey, en Californie, et, quarante ans plus tard, avait lieu cette expédition si contestée de l’amiral de Fuente ou de Fonte,--suivant qu’on en fait un Espagnol ou un Portugais,--expédition qui a donné lieu à tant de dissertations savantes et de discussions ingénieuses. On lui doit la découverte de l’archipel Saint-Lazare au-dessus de l’île Vancouver; mais il faut rejeter dans le domaine du roman tout ce que Fonte raconte des lacs et des grandes villes qu’il assure avoir visitées et de la communication qu’il prétend avoir découverte entre les deux océans.