Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 39
Une escadre de trois bâtiments, composée du _Lion_, de l’_Hindoustan_ et du _Chacal_, partit de Portsmouth le 26 décembre 1792, emportant Macartney et sa suite. Après plusieurs relâches à Rio-de-Janeiro, aux îles Saint-Paul et Amsterdam, où furent vus des chasseurs de veaux marins, à Batavia et à Bantam, dans l’île de Java, à Poulo-Condor, les bâtiments mouillèrent à Turon (Han-San), en Cochinchine, vaste baie dont on n’avait qu’une très mauvaise carte. L’arrivée des navires anglais inspira tout d’abord quelque inquiétude aux Cochinchinois; mais, dès qu’ils eurent appris les motifs qui forçaient l’escadre à s’arrêter en ce lieu, un haut dignitaire fut envoyé avec des présents à Macartney, qui fut bientôt après invité par le gouverneur à un repas suivi d’une représentation dramatique. Ces détails sont complétés par quelques observations, recueillies trop rapidement pour être bien exactes, sur les mœurs et les variétés de race des Cochinchinois.
Les navires remirent à la voile, dès que les malades eurent recouvré la santé et que les provisions eurent été renouvelées. Après une relâche aux îles des Larrons, l’escadre pénétra dans le détroit de Formose, où elle fut assaillie par de gros temps, et entra dans le port de Chusan. On profita de cette relâche pour corriger la carte de cet archipel et visiter la ville de Ting-Haï, où les Anglais excitèrent autant de curiosité qu’ils en éprouvaient à voir tant de choses nouvelles pour eux.
Les maisons, les marchés, les vêtements des Chinois, la petitesse des pieds de leurs femmes, toutes choses que nous connaissons maintenant, excitaient au plus haut point l’intérêt des étrangers. Nous nous arrêterons cependant sur les procédés employés par les Chinois pour la culture des arbres nains.
«Cette espèce de végétation rabougrie, dit Macartney, semble être très estimée des curieux en Chine, car on en trouve des exemples dans toutes les maisons considérables. Une partie du talent du jardinier consiste à savoir la produire, et c’est un art inventé à la Chine. Indépendamment du mérite de vaincre une difficulté, on a, grâce à cet art, l’avantage d’introduire dans des appartements ordinaires des végétaux qu’autrement leur grandeur naturelle ne permettrait pas d’y faire entrer.
«La méthode qu’on emploie à la Chine pour produire les arbres nains est telle que nous allons la rapporter. Quand on a choisi l’arbre dont on veut tirer un nain, on met sur son tronc, et le plus près possible de l’endroit où il se divise en branches, une certaine quantité d’argile ou de terreau, qu’on contient avec une enveloppe de toile de chanvre ou de coton, et qu’on a soin d’arroser souvent pour y entretenir l’humidité. Ce terreau reste là quelquefois toute une année, et, pendant tout ce temps, le bois qu’il couvre jette de tendres fibres qui ressemblent à des racines. Alors, la partie du tronc d’où sortent ces fibres, et la branche qui se trouve immédiatement au-dessus, sont avec précaution séparés du reste de l’arbre et plantés dans une terre nouvelle où les fibres deviennent bientôt de véritables racines, tandis que la branche forme la tige d’un végétal, qui se trouve en quelque sorte métamorphosé. Cette opération ne détruit ni n’altère la faculté productive dont jouissait la branche avant d’être enlevée du tronc paternel. Ainsi, lorsqu’elle portait des fleurs ou des fruits, elle continue à s’en couvrir quoiqu’elle ne soit plus sur sa première tige. On arrache toujours les bourgeons des extrémités des branches qu’on destine à devenir des arbres nains, ce qui les empêche de s’allonger et les force à jeter d’autres bourgeons et des branches latérales. Ces branchettes sont attachées avec du fil d’archal et prennent le pli que veut leur donner le jardinier.
«Quand on a envie que l’arbre ait un air vieux et décrépit, on l’enduit, à plusieurs reprises, de thériaque ou de mélasse, ce qui attire des multitudes de fourmis, qui, non contentes de dévorer ces matières, attaquent l’écorce de l’arbre et la corrodent de manière à produire bientôt l’effet désiré.»
En quittant Chusan, l’escadre pénétra dans la mer Jaune, que n’avait jamais sillonnée aucun navire européen. C’est dans cette mer que se jette le fleuve Hoang-Ho, qui, dans sa longue et tortueuse course, entraîne une énorme quantité de limon jaunâtre, d’où ce nom donné à cette mer. Les bâtiments anglais jetèrent l’ancre dans la baie de Ten-chou-Fou, entrèrent bientôt dans le golfe de Pékin et s’arrêtèrent devant la barre du Peï-Ho. Comme il ne restait que trois ou quatre pieds d’eau sur cette barre, à marée basse, les navires ne purent la franchir.
Des mandarins, nommés par le gouvernement pour recevoir l’ambassadeur anglais, arrivèrent presque aussitôt, apportant quantité de présents. Ceux qui, en retour, étaient destinés à l’empereur, furent transbordés sur des jonques, tandis que l’ambassadeur devait passer sur un yacht qui lui avait été préparé.
La première ville devant laquelle s’arrêta le cortège est Takou, où Macartney reçut la visite du vice-roi de la province et du principal mandarin. C’étaient deux hommes à l’air noble et vénérable, très polis, et exempts de cette obséquiosité et de ces préventions qu’on rencontre chez les classes inférieures.
«On a raison de dire, remarque Macartney, que le peuple est ce qu’on le fait, et les Anglais en eurent continuellement des preuves dans l’effet que produisait sur le commun des Chinois la crainte de la pesante main du pouvoir. Quand ils étaient à l’abri de cette crainte, ils paraissaient d’un caractère gai et confiant; mais, en présence de leurs magistrats, ils avaient l’air d’être extrêmement timides et embarrassés.»
En remontant le Peï-Ho, on ne s’avançait qu’avec une extrême lenteur vers Pékin, à cause des détours innombrables du fleuve. La campagne, admirablement bien cultivée, les maisons et les villages épars sur le bord de l’eau ou dans l’intérieur des terres, les cimetières, les pyramides de sacs remplis de sel, se déroulaient en un tableau enchanteur et toujours varié; puis, lorsque la nuit tombait, les lanternes de diverses couleurs, accrochées à la pomme des mâts des jonques et des yachts, jetaient sur le paysage des teintes singulières, qui lui donnaient un air fantastique.
Tien-Tsing veut dire «lieu céleste», et la ville doit ce nom à son climat agréable, son ciel pur et serein, la fertilité de ses environs. L’ambassadeur y fut reçu par le vice-roi et le légat envoyés par l’empereur. Ils apprirent à Macartney que l’empereur était à sa résidence d’été, en Tartarie, et qu’il voulait y célébrer l’anniversaire de sa naissance, le 13 septembre. L’ambassade devait donc remonter par eau jusqu’à Tong-Schou, à douze milles de Pékin, et gagner, par terre, Zhé-Hol, où se trouvait l’empereur. Quant aux présents, ils suivraient l’ambassadeur. Si la première partie de cette communication plut à Macartney, la dernière lui fut singulièrement désagréable, car les cadeaux qu’il apportait consistaient en instruments délicats qui avaient été démontés au départ et emballés pièce à pièce. Le légat ne voulait pas consentir à ce que ces instruments fussent déposés dans un lieu d’où ils ne sortissent plus. Il fallut l’intervention du vice-roi pour sauver ces «monuments du génie et des connaissances de l’Europe.»
La flottille qui portait Macartney et sa suite longea Tien-Tsing. Cette ville parut aussi longue que Londres et ne renfermait pas moins de sept cent mille âmes. Une foule considérable bordait le rivage pour voir passer l’ambassade, et, sur le fleuve, toute la population aquatique des jonques se pressait au risque de tomber à l’eau.
Les maisons sont construites en briques bleues,--il y en a très peu de rouges,--et quelques-unes sont à deux étages, ce qui est contraire à la mode générale. L’ambassade y vit fonctionner ces brouettes à voiles dont l’existence parut longtemps fabuleuse. Ce sont de doubles brouettes de roseau, qui ont une grande roue entre elles.
«Quand il n’y a point assez de vent pour faire marcher la charrette, dit la relation, un homme, qui y est véritablement attelé, la tire en avant, tandis qu’un autre la tient en équilibre et la pousse par derrière. Lorsque le vent est favorable, la voile rend inutile le travail de l’homme qui est en avant. Cette voile consiste en une natte attachée à deux bâtons plantés sur les deux côtés de la charrette.»
Les bords du Peï-Ho sont, en quelques endroits, revêtus de parapets de granit pour parer aux débordements, et l’on rencontre, de loin en loin, des digues en granit, pourvues d’une écluse qui permet d’arroser les champs placés en contre-bas.
Bien que toute cette contrée parût admirablement bien cultivée, elle était souvent ravagée par des famines survenues à la suite d’inondations, ou produites par les ravages des sauterelles.
Jusqu’alors l’ambassade avait navigué au milieu de l’immense plaine d’alluvion du Pe-tche-Li. Ce ne fut que le quatrième jour après la sortie de Tien-Tsing, qu’on aperçut à l’horizon la ligne bleue des montagnes. On approchait de Pékin. Le 6 août 1793, les yachts jetèrent l’ancre à deux milles de cette capitale et à un demi-mille de Tong-chou-Fou.
Il fallait débarquer pour déposer au palais, appelé _Jardin de verdure perpétuelle_, les présents qui ne pouvaient être transportés, sans danger, à Zhé-Hol. La curiosité des habitants de Tong-chou-Fou, déjà si vivement surexcitée par la vue des Anglais, fut portée à son comble par l’apparition d’un domestique nègre.
«Sa peau, sa couleur de jais, sa tête laineuse, les traits particuliers à son espèce, étaient absolument nouveaux pour cette partie de la Chine. On ne se rappelait pas d’y avoir vu rien de semblable. Quelques-uns des spectateurs doutaient qu’un tel être appartînt à la race humaine, et les enfants criaient que c’était un diable noir, _fanquée_. Mais son air de bonne humeur les réconcilia bientôt avec sa figure, et ils continuèrent à le regarder sans crainte et sans déplaisir.»
Une des choses qui surprirent le plus les Anglais fut de voir sur un mur le dessin d’une éclipse de lune qui devait avoir lieu dans quelques jours. Ils constatèrent également que l’argent était une marchandise pour les Chinois, car ceux-ci n’ont pas de monnaie frappée et se servent de lingots qui ne portent qu’un seul caractère représentatif de leur poids. La ressemblance étonnante entre les cérémonies du culte de Fo et celles de la religion chrétienne ne pouvait échapper aux Anglais. Macartney rappelle que certains auteurs ont assuré que l’apôtre Thomas était allé en Chine, tandis que le missionnaire Premore prétend que c’est un tour que le diable a voulu jouer aux jésuites.
Il fallut quatre-vingt-dix petits chariots, quarante-quatre brouettes, plus de deux cents chevaux et près de trois mille hommes, pour transporter les cadeaux offerts par le gouvernement britannique. L’ambassadeur et trois autres Anglais accompagnèrent en palanquin ce convoi; les autres attachés à l’ambassade se tenaient à cheval, ainsi que les mandarins, autour de l’ambassadeur. Une foule énorme se pressait sur le passage du cortège. Lorsque Macartney arriva aux portes de Pékin, il fut accueilli par des détonations d’artillerie; dès qu’il eut franchi les murailles, il se trouva dans une large rue, non pavée, mais bordée de maisons à un ou deux étages. Cette rue était traversée par un bel arc de triomphe en bois, à trois portes surmontées de toits relevés et richement décorés.
«L’ambassade fournissait, dit-on, amplement matière aux contes qui captivaient en ce moment l’imagination du peuple. On débitait que les présents qu’elle apportait à l’empereur consistaient en tout ce qui était rare dans les autres pays et inconnu à la Chine. On assurait gravement que, parmi les animaux compris dans ces raretés, il y avait un éléphant pas plus gros qu’un singe, mais aussi féroce qu’un lion, et un coq qui se nourrissait de charbon. Tout ce qui venait d’Angleterre était supposé différer de ce qu’on avait vu jusqu’alors à Pékin, et posséder des qualités absolument contraires à celles qu’on lui savait propres.»
On arriva devant la muraille du palais impérial, suffisamment désigné par sa couleur jaune. A travers la porte, on apercevait des montagnes artificielles, des lacs, des rivières avec de petites îles, et des édifices de fantaisie semés au milieu des arbres.
Au bout d’une rue qui se terminait vers le nord, aux murailles de la ville, les Anglais purent entrevoir un vaste édifice, d’une hauteur considérable, qui renfermait une cloche d’une grandeur prodigieuse; puis, ils continuèrent de traverser la ville de part en part. Le résultat de leurs impressions ne fut pas favorable. Aussi demeurèrent-ils convaincus que, si un Chinois traversant Londres, avait vu ses ponts, ses places, ses innombrables vaisseaux, ses squares, ses monuments publics, il aurait emporté une meilleure idée de la capitale de la Grande-Bretagne, qu’ils ne le faisaient de Pékin.
Lorsqu’on fut arrivé au palais où devaient être rangés les présents du roi d’Angleterre, le gouverneur s’entendit avec lord Macartney sur la manière de placer et de classer les différents objets. Ceux-ci furent installés dans une vaste salle, bien décorée, où ne se trouvaient, d’ailleurs, que le trône et quelques vases de vieille porcelaine.
Nous n’entrerons pas dans le détail des négociations interminables auxquelles donna lieu la prétention des Chinois de faire se prosterner l’ambassadeur d’Angleterre devant l’empereur, prétention humiliante, suffisamment indiquée par l’inscription placée au-dessus des pavillons des yachts et des chariots de l’ambassade: _Ambassadeur portant tribut du pays d’Angleterre_.
C’est dans la cité chinoise, à Pékin, qu’est situé ce champ que l’empereur ensemence chaque printemps, conformément à l’ancien usage. C’est là aussi que se trouve le _Temple de la Terre_, où se rend le souverain, au moment du solstice d’été, pour reconnaître le pouvoir de l’astre qui éclaire le monde, et le remercier de sa bienfaisante influence.
Pékin n’est que le siège du gouvernement de l’empire; là, ni manufactures, ni port, ni commerce.
La population de Pékin est évaluée par Macartney à trois millions d’habitants. Les maisons à un seul étage de la ville sembleraient ne pouvoir suffire à une telle population; mais il est bon de savoir qu’une seule maison suffit pour une famille comprenant trois générations. Cette densité des habitants s’explique également par la précocité des mariages. Ces unions hâtives sont, chez les Chinois, une mesure de prévoyance, parce que les enfants, et particulièrement les fils, sont obligés de prendre soin de leurs parents.
Le 2 septembre 1793, l’ambassade quitta Pékin. Macartney fit le voyage en chaise de poste, et il est probable que semblable voiture roulait pour la première fois sur la route de Tartarie.
A mesure qu’on s’éloigne de Pékin, la route monte, le sol devient plus sablonneux et contient moins d’argile et de terre noire. Bientôt, on rencontra d’immenses étendues de terrain plantées en tabac; pour Macartney, l’usage de cette plante n’est pas venu d’Amérique, et l’habitude de fumer a dû naître spontanément sur le sol asiatique.
Avec la qualité du sol, la population diminuait. On ne tarda pas à s’en apercevoir. En même temps, le nombre des Tartares augmentait, et la différence entre les mœurs des Chinois et de leurs conquérants devenait moins sensible.
Le cinquième jour de leur voyage, les Anglais aperçurent la grande muraille devenue légendaire.
«Tout ce que l’œil peut embrasser à la fois, dit Macartney, de cette muraille fortifiée, prolongée sur la chaîne des montagnes et sur les sommets les plus élevés, descendant dans les plus profondes vallées, traversant les rivières par des arches qui la soutiennent, doublée, triplée en plusieurs endroits, pour rendre les passages plus difficiles, et ayant des tours ou de forts bastions, à peu près de cent pas en cent pas, tout cela, dis-je, présente à l’âme l’idée d’une entreprise d’une grandeur étonnante....
«Ce qui cause de la surprise et de l’admiration, c’est l’extrême difficulté de concevoir comment on a pu porter des matériaux et bâtir des murs dans des endroits qui semblent inaccessibles. L’une des montagnes les plus élevées, sur lesquelles se prolonge la grande muraille, a, d’après une mesure exacte, cinq mille deux cent vingt-cinq pieds de haut.
«Cette espèce de fortification, car le simple nom de muraille ne donne pas une juste idée de sa structure, cette fortification a, dit-on, quinze cents milles de long; mais, à la vérité, elle n’est pas également parfaite. Cette étendue de quinze cents milles était celle des frontières qui séparaient les Chinois civilisés de diverses tribus de Tartares vagabonds. Ce n’est point de ces sortes de barrières que peut dépendre aujourd’hui le sort des nations qui se font la guerre.
«Plusieurs des moindres ouvrages en dedans de ces grands remparts cèdent aux efforts du temps et commencent à tomber en ruines; d’autres ont été réparés; mais la muraille principale paraît, presque partout, avoir été bâtie avec tant de soin et d’habileté, que, sans qu’on ait jamais eu besoin d’y toucher, elle se conserve entière depuis environ deux mille ans, et elle paraît encore aussi peu susceptible de dégradation que les boulevards de rocher, que la nature a élevés elle-même entre la Chine et la Tartarie.»
Au delà de la muraille, la nature semblait annoncer, elle aussi, qu’on entrait dans un autre pays. La température était plus froide, les chemins plus raboteux, les montagnes moins richement parées. Le nombre des goîtreux était considérable dans ces vallées de la Tartarie et s’élevait, suivant le docteur Gillan, médecin de l’ambassade, au sixième de la population. La partie de la Tartarie où cette maladie est commune, offre une grande ressemblance avec quelques cantons de la Suisse et de la Savoie.
Enfin, on aperçut la vallée de Zhé-Hol, où l’empereur possède un palais et un jardin qu’il habite l’été. La résidence s’appelle: _Séjour de l’agréable fraîcheur_, et le parc: _Jardin des arbres innombrables_. L’ambassade fut reçue avec les honneurs militaires, au milieu d’une foule immense, parmi laquelle on remarquait une multitude de gens vêtus de jaune. C’étaient des lamas inférieurs ou moines de la secte de Fo, à laquelle l’empereur était attaché.
Les négociations qui avaient eu lieu à Pékin au sujet du prosternement devant l’empereur recommencèrent. Enfin, Tchien-Lung daigna se contenter de la forme respectueuse avec laquelle les Anglais avaient coutume d’aborder leur souverain. La réception se fit avec toute la pompe et la cérémonie imaginables. Le concours des courtisans et des fonctionnaires était prodigieux.
«Peu après qu’il fit jour, dit la relation, le son de plusieurs instruments et des voix confuses d’hommes éloignés annoncèrent l’approche de l’empereur. Bientôt il parut, venant de derrière une haute montagne, bordée d’arbres, comme s’il sortait d’un bois sacré et précédé par un certain nombre d’hommes qui célébraient à haute voix ses vertus et sa puissance. Il était assis sur une chaise découverte et triomphale, portée par seize hommes. Ses gardes, les officiers de sa maison, les porte-étendard, les porte-parasol et la musique l’accompagnaient. Il était vêtu d’une robe de soie de couleur sombre, et coiffé d’un bonnet de velours, assez semblable pour la forme à ceux des montagnards d’Écosse. On voyait sur son front une très grosse perle, seul joyau ou ornement qu’il parût avoir sur lui.»
En entrant dans la tente, l’empereur monta sur le trône par les marches de devant, sur lesquelles lui seul a le droit de passer. Le grand colao (premier ministre) Ho-Choo-Taung et deux des principaux officiers de sa maison se tenaient auprès de lui et ne lui parlaient jamais qu’à genoux. Quand les princes de la famille impériale, les tributaires et les grands officiers de l’État furent placés suivant leur rang, le président du Tribunal des Coutumes conduisit Macartney jusqu’au pied du côté gauche du trône, côté qui, d’après les usages chinois, est regardé comme la place d’honneur. L’ambassadeur était suivi de son page et de son interprète. Le ministre plénipotentiaire l’accompagnait.
Macartney, instruit par le président, tint avec ses deux mains et leva au-dessus de sa tête la grande et magnifique boîte d’or, enrichie de diamants et de forme carrée, dans laquelle était enfermée la lettre du roi d’Angleterre à l’empereur. Alors, montant le peu de marches qui conduisent au trône, il plia le genou, fit un compliment très court et présenta la boîte à Sa Majesté impériale. Ce monarque la reçut gracieusement de ses mains, la plaça à côté de lui et dit: «qu’il éprouvait beaucoup de satisfaction du témoignage d’estime et de bienveillance que lui donnait Sa Majesté britannique en lui envoyant une ambassade avec une lettre et de rares présents; que, de son côté, il avait de pareils sentiments pour le souverain de la Grande-Bretagne et qu’il espérait que l’harmonie serait toujours maintenue entre leurs sujets respectifs.»
Après quelques minutes d’entretien particulier avec l’ambassadeur, l’empereur lui fit, ainsi qu’au ministre plénipotentiaire, divers présents. Puis ces dignitaires furent conduits sur des coussins devant lesquels se trouvaient des tables couvertes d’une pyramide de bols contenant une grande quantité de viandes et de fruits. L’empereur mangea aussi et accabla, pendant tout ce temps, les ambassadeurs de témoignages d’estime et de prévenances, qui étaient destinés à singulièrement relever le gouvernement anglais dans l’opinion publique. Bien plus, Macartney et sa suite furent invités à visiter les jardins de Zhé-Hol. Pendant leur promenade, les Anglais rencontrèrent l’empereur, qui s’arrêta pour recevoir leurs salutations et les fit accompagner par son premier ministre, que tout le monde considérait comme un vice-empereur, et par plusieurs autres grands personnages.
Ces Chinois prirent la peine de conduire l’ambassadeur et sa suite à travers de vastes terrains plantés pour l’agrément et ne formant qu’une partie de ces immenses jardins. Le reste était réservé aux femmes de la famille impériale, et l’entrée en était aussi rigoureusement interdite aux ministres chinois qu’à l’ambassade anglaise.
Macartney parcourut ensuite une vallée verdoyante, dans laquelle il y avait beaucoup d’arbres et surtout des saules d’une prodigieuse grosseur. L’herbe était abondante entre ces arbres, et ni le bétail ni le faucheur n’en diminuaient la vigoureuse croissance. Les ministres chinois et les Anglais, étant arrivés sur les bords d’un vaste lac, de forme irrégulière, s’embarquèrent dans des yachts et parvinrent jusqu’à un pont qui traversait le lac dans sa partie la plus étroite et au delà duquel il semblait se perdre dans un éloignement très obscur.
Quelques jours plus tard, le 17 septembre, Macartney et sa suite assistèrent à la cérémonie qui eut lieu à l’occasion de l’anniversaire de la naissance de l’empereur. Le lendemain et les jours suivants, eurent lieu des fêtes splendides auxquelles Tchien-Lung assista avec toute sa cour. Les danseurs de corde, les équilibristes, les faiseurs de tours, dont l’habileté fut si longtemps sans rivale, les lutteurs, se succédèrent; puis parurent des habitants des diverses contrées de l’empire dans leurs costumes nationaux, exhibant les différentes productions de leur pays. Ce fut ensuite le tour des musiciens et des danseurs et, enfin, des feux d’artifice, qui, quoique tirés en plein jour, firent un très bel effet.