Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 38

Chapter 383,715 wordsPublic domain

Adowa n’était point autrefois la capitale du Tigré. On y avait établi une manufacture de ces grosses toiles de coton, qui circulent dan s toute l’Abyssinie et servent de monnaie courante. Dans les environs, le sol est assez profond pour qu’on cultive le blé.

«On a, dans ces contrées, dit Bruce, trois récoltes par an. Les premières semailles se font en juillet et en août. Les pluies tombent alors en abondance; malgré cela, on sème le froment, le tocusso, le teff et l’orge. Vers le 20 de novembre, ils commencent à recueillir l’orge, puis le froment et ensuite le tocusso. Soudain, ils sèment de nouveau, à la place de tous ces grains, et sans aucune préparation, de l’orge, qu’ils recueillent en février, puis ils sèment, pour la troisième fois, du teff, et, plus souvent encore, une espèce de pois, appelé shimbra, et l’on en fait la récolte avant les premières pluies d’avril. Mais malgré l’avantage de cette triple récolte, qui ne coûte ni engrais ni sarclage et qui n’oblige pas à laisser les terres en jachère, les cultivateurs abyssiniens sont toujours fort pauvres.»

A Fremona, non loin d’Adowa, sont situés les restes d’un couvent de jésuites, qui ressemble bien plutôt à un fort qu’à l’habitation d’hommes de paix. A deux journées de marche plus loin, on rencontre les ruines d’Axoum, l’ancienne capitale de l’Abyssinie.

«Dans une grande place, que je crois avoir été le centre de la ville, dit Bruce, on voit quarante obélisques, dont pas un seul n’est orné d’hiéroglyphes. Les deux plus beaux sont renversés; mais un troisième, un peu moins grand que ces deux-là et plus grand que tous les autres, est encore debout. Ils sont tous d’un seul bloc de granit, et, au haut de celui qui est debout, on voit une patère supérieurement sculptée dans le goût grec.....»

«Après avoir passé le couvent d’Abba-Pantaléon, appelé en Abyssinie Mantillas, et le petit obélisque, qui est situé sur un rocher au-dessus de ce couvent, nous suivîmes un chemin conduisant vers le sud et pratiqué dans une montagne de marbre extrêmement rouge, où nous avions, à gauche, un mur de marbre formant un parapet de cinq pieds de hauteur. De distance en distance, on voit dans cette muraille des piédestaux solides, sur lesquels beaucoup de marques indiquent qu’ils servirent à porter les statues colossales de Sirius, l’aboyant Anubis ou la Canicule. Il y a encore en place cent trente-trois de ces piédestaux avec les marques dont je viens de parler. Mais il n’y reste que deux figures de chien, qui, quoique très mutilées, montrent aisément qu’elles sont sculptées dans le goût égyptien.....

«Il y a aussi des piédestaux sur lesquels ont été placées des figures de sphinx. Deux magnifiques rangs de degrés en granit, de plusieurs centaines de pieds de long, supérieurement travaillés et encore intacts, sont les seuls restes d’un temple superbe. Dans un coin de la plate-forme où ce temple s’élevait, on voit aujourd’hui la petite église d’Axoum. «Petite, mesquine, fort mal soignée, cette église est remplie de fiente de pigeon.»

C’est près d’Axoum que Bruce vit trois soldats tailler sur une vache vivante le beefsteak qui devait servir à leur dîner.

«Ils laissèrent entière, dit-il très sérieusement, la peau qui recouvrait l’endroit où ils avaient coupé de la chair, et ils la rattachèrent avec quelques petits morceaux de bois qui leur servirent d’épingles. Je ne sais pas s’ils mirent quelque chose entre le cuir et la chair, mais ils recouvrirent bien toute la blessure avec de la boue; après quoi, ils forcèrent l’animal à se lever et ils le firent marcher devant eux pour qu’il pût leur fournir, sans doute, un nouveau repas le soir, quand ils auraient joint leurs camarades.»

Du Tigré, Bruce passa dans la province de Siré, qui tire son nom de sa capitale, ville plus grande qu’Axoum, mais où règnent continuellement des fièvres putrides. Près de là, coule le Takazzé, l’ancien Siris, aux bords ombragés d’arbres majestueux, aux eaux poissonneuses. Dans la province de Samen, où Bruce fut inquiété par les lions et les hyènes, où de grosses fourmis noires dévorèrent une partie de ses bagages, au milieu des montagnes de Waldubba, pays malsain et brûlant, où de nombreux moines s’étaient retirés pour se livrer à la pénitence et à la prière, Bruce ne s’arrêta que le temps nécessaire au repos de ses bêtes de somme. Il avait hâte de gagner Gondar, car le pays était déchiré par la guerre civile, et la situation des étrangers n’était rien moins que sûre.

Au moment où Bruce arriva dans la capitale, la fièvre typhoïde y faisait de grands ravages. Ses succès comme médecin lui furent excessivement utiles. Ils ne tardèrent pas à lui procurer une situation très avantageuse à tous les points de vue, avec un commandement qui lui permit de parcourir, à la tête de corps de troupes, le pays dans toutes les directions. Il recueillit ainsi une foule d’observations intéressantes sur la contrée, sur son gouvernement, sur les mœurs des habitants et sur les événements de son histoire, qui firent de son travail l’ouvrage le plus important qui eût jusqu’alors été publié sur l’Abyssinie.

C’est pendant une de ces courses que Bruce découvrit les sources du Nil Bleu, qu’il croyait être le vrai Nil. Arrivé à l’église de Saint-Michel Géesh, où le fleuve n’avait que quatre pas de large et quatre pouces de profondeur, Bruce reconnut que ses sources devaient se trouver dans le voisinage; mais son guide lui assura qu’il fallait encore escalader une montagne pour y arriver. Naturellement, le voyageur ne se laissa pas tromper.

«Allons! allons! dit Bruce, plus de paroles! Il est déjà tard, conduisez-nous à Géesh et aux sources du Nil, et montrez-moi la montagne qui nous en sépare.--Il me fit passer alors au sud de l’église, et, étant sortis du bosquet de cèdres qui l’environne:--C’est là, dit-il, en me regardant malicieusement, c’est là la montagne qui, lorsque vous étiez de l’autre côté de l’église, était entre vous et les sources du Nil. Il n’y en a point d’autre. Voyez cette éminence couverte de gazon dans le milieu de ce terrain humide. C’est là qu’on trouve les deux sources du Nil. Géesh est située sur le haut du rocher, où l’on aperçoit ces arbrisseaux si verts. Si vous allez jusqu’auprès des sources, ôtez vos souliers, comme vous avez fait l’autre jour, car les habitants de ce canton sont tous des payens, et ils ne croient à rien de ce que vous croyez, si ce n’est au Nil, qu’ils invoquent tous les jours comme un Dieu, comme vous l’invoquez peut-être vous-même.

«J’ôtai mes souliers, je descendis précipitamment la colline et je courus vers la petite île verdoyante, qui était environ à deux cents pas de distance. Tout le penchant de la colline était tapissé de fleurs, dont les grosses racines perçaient la terre. Et, comme, en courant, j’observais les peaux de ces racines ou de ces oignons, je tombai deux fois très rudement, avant d’être au bord du marais, mais je m’approchai enfin de l’île tapissée de gazon. Je la trouvai semblable à un autel, forme qu’elle doit sans doute à l’art; et je fus dans le ravissement en contemplant la principale source qui jaillit au milieu de cet autel.

«Certes, il est plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai alors. Je restais debout en face de ces sources où depuis trois mille ans le génie et le courage des hommes les plus célèbres avaient en vain tenté d’atteindre.»

Le voyage de Bruce contient encore bien d’autres observations curieuses; mais nous devons nous borner. Aussi ne rapporterons-nous que ce qu’il dit du lac Tzana.

«Le lac Tzana, d’après la relation, est, sans contredit, le plus vaste réservoir qu’il y ait dans ces contrées. Cependant, son étendue a été très exagérée. Sa plus grande largeur est de Dingleber à Lamgué, c’est-à-dire de l’est à l’ouest, et a trente-cinq milles en droite ligne, mais il se rétrécit beaucoup par les bouts. Il n’a même guère plus de dix milles en quelques endroits. Sa plus grande longueur est de quarante-neuf milles du nord au sud, et va du Bab-Baha un peu au sud-ouest quart d’ouest de cet endroit où le Nil, après avoir traversé le lac par un courant toujours visible, tourne vers Dara dans le territoire d’Allata. Dans la saison des sécheresses, c’est-à-dire du mois d’octobre au mois de mars, le lac décroît beaucoup; mais, lorsque les pluies ont grossi toutes les rivières qui viennent s’y réunir comme les rayons d’une roue se réunissent dans le centre, il augmente et déborde dans une partie de la plaine.

«Si l’on en croit les Abyssiniens, qui sont toujours de grands menteurs, il y a dans le lac Tzana, quarante-cinq îles habitées. Mais je pense que ce nombre peut être réduit à onze. La principale est Dek, Daka ou Daga; les plus considérables sont ensuite Halimoon, du côté de Gondar, Briguida, du côté de Gorgora, et Galila, qui est au delà de Briguida. Toutes ces îles étaient autrefois les prisons où l’on envoyait les grands d’Abyssinie, ou bien ils les choisissaient eux-mêmes pour leur retraite, quand ils étaient mécontents de la cour, ou lorsque, enfin, dans les temps de trouble, ils voulaient mettre en sûreté leurs effets les plus précieux.»

Après avoir visité l’Abyssinie avec Bruce, remontons au nord.

Le jour commençait à se faire sur l’antique civilisation de l’Égypte. Les voyages archéologiques de Pococke, de Norden, de Niebuhr, de Volney, de Savary, avaient été publiés tour à tour, et la commission d’Égypte travaillait à la rédaction de son grand et magnifique ouvrage. Les voyageurs devenaient tous les jours plus nombreux, et c’est ainsi que W. G. Browne, à l’exemple de tant d’autres, voulut connaître la terre des Pharaons.

Son ouvrage nous offre en même temps, et le tableau des monuments et des ruines qui rendent ce pays si intéressant, et la peinture des mœurs des peuples qui l’habitent. La partie absolument neuve est celle qui a trait au Darfour, pays dans lequel jamais Européen n’avait pénétré. Enfin, ce qui assure à Browne une place à part entre tant de voyageurs, c’est que, le premier, il comprit que le Bahr-el-Abiad était le vrai Nil et qu’il chercha, non pas à en découvrir la source,--il ne pouvait guère y compter,--mais à en approcher assez pour en déterminer la direction et la latitude.

Arrivé en Égypte, le 10 janvier 1792, Browne fit son premier voyage à Siouah, où il reconnut, comme devait le faire Hornemann, l’oasis de Jupiter Ammon. Il n’eut pas beaucoup plus que son successeur la faculté d’explorer les ruines et les catacombes, où il vit nombre de crânes et d’ossements humains.

«Les ruines de Siouah, dit-il, ressemblent trop à celles de la Haute-Égypte, pour qu’on puisse douter que les édifices dont elles proviennent n’aient été bâtis par la même race d’hommes. On y distingue aisément, parmi les sculptures, les figures d’Isis et d’Anubis, et les proportions de leur architecture sont, quoique plus petites, les mêmes que celles des temples égyptiens.

«Les rochers, que je vis dans le voisinage des ruines de Siouah, étaient d’une nature sablonneuse, qui n’avait aucun rapport avec la qualité des pierres de ces ruines; de sorte que je pense que, quand on a bâti les édifices, les matériaux ne peuvent avoir été pris sur les lieux. Les habitants de Siouah n’ont conservé sur ces objets aucune tradition vraisemblable; ils s’imaginent seulement qu’ils renferment des trésors et qu’ils sont fréquentés par des démons.»

Dès qu’il eut quitté Siouah, Browne fit plusieurs courses en Égypte et vint s’établir au Caire, où il apprit l’arabe. Il quitta cette ville le 10 septembre 1792, et visita successivement Kaw, Achmin, Girgeh, Denderah, Kous, Thèbes, Assouan, Kosseïr, Memphis, Suez, le mont Sinaï; puis, désireux de pénétrer en Abyssinie, mais certain qu’il ne pourrait le faire par Massouah, il partit d’Assiout pour le Darfour, au mois de mai 1793, avec la caravane du Soudan. Ainé, Dizé, Charjé, Boulak, Scheb, Seliné, Leghéa, Bir-el-Malha, telles furent les étapes de la caravane avant d’atteindre le Darfour.

Détenu à Soueini, malade, Browne ne put gagner El-Fascher qu’après un long délai. Dans cette ville, les vexations et les exactions recommencèrent, et Browne ne put parvenir à être reçu par le sultan. Il dut passer l’hiver à Cobbé, attendant une convalescence qui ne se fit que pendant l’été de 1794. Cependant, cette inaction forcée ne fut pas perdue pour le voyageur; il apprit à connaître les mœurs et le dialecte du Darfour.

L’été revenu, Browne rentra à El-Fascher et recommença ses démarches. Elles avaient toujours le même résultat négatif, lorsqu’une dernière injustice, plus criante que les autres, procura enfin à Browne l’entrevue avec le sultan qu’il demandait depuis si longtemps.

«Je trouvai le monarque (Abd-el-Raschman) sur son trône, et sous un dais de bois très élevé, garni de diverses étoffes de Syrie et des Indes flottantes et indistinctement mêlées. La place du trône était couverte de petits tapis de Turquie. Les meleks (officiers de la cour) étaient assis à droite et à gauche, mais à quelque distance du trône. Derrière eux, il y avait un rang de gardes, dont les bonnets étaient ornés sur le devant d’une petite plaque de cuivre et d’une plume d’autruche noire. L’armure de ces gardes consistait en une lance qu’ils tenaient dans leur main droite et un bouclier de peau d’hippopotame qui couvrait leur bras gauche. Ils n’avaient pour tout habillement qu’une chemise de coton fabriquée dans le pays. Derrière le trône, on voyait quatorze ou quinze eunuques vêtus de riches étoffes de différente espèce, et dont les couleurs n’étaient nullement assorties. Le nombre des solliciteurs et des spectateurs qui occupaient la place en avant du trône s’élevait à plus de quinze cents.

«Un louangeur à gages se tenait debout à la gauche du prince et criait continuellement de toute sa force:--Voyez le buffle! le fils d’un buffle! le taureau des taureaux! l’éléphant d’une force extraordinaire! le puissant sultan Abd-el-Raschman-el-Raschid! Que Dieu protège ta vie, ô maître! Que Dieu t’assiste et te rende victorieux!»

Le sultan promit justice à Browne et remit son affaire entre les mains d’un des meleks. Cependant, on ne lui rendit que le sixième de ce qui lui avait été volé.

Le voyageur n’était entré dans le Darfour que pour le traverser; il s’aperçut qu’il ne lui serait pas facile de le quitter et qu’il fallait, en tout cas, renoncer à pousser plus loin son exploration.

«Le 11 décembre 1795, c’est-à-dire après trois mois de séjour, j’accompagnai, dit Browne, le chatib (un des premiers personnages de l’empire) à l’audience du sultan. Je lui répétai succinctement ce que j’avais demandé; le chatib seconda mes sollicitations, mais non pas avec tout le zèle que j’aurais désiré. Le sultan ne fit pas la moindre réponse à la demande que je lui faisais de me laisser poursuivre mon voyage; et ce despote inique, qui avait reçu de moi pour sept cent cinquante piastres de marchandises, ne consentit à me donner que vingt bœufs maigres qu’il estimait cent vingt piastres! Le triste état de mes finances ne me permit pas de refuser cet injuste payement. Je le pris et je dis adieu à El-Fascher, dans l’espoir de n’y plus retourner.»

Ce ne fut qu’au printemps de 1796 que Browne put quitter le Darfour; il se joignit à la caravane qui rentrait en Égypte.

La ville de Cobbé, bien qu’elle ne soit pas la résidence des marchands, doit être considérée comme la capitale du Darfour. Elle a plus de deux milles de longueur, mais elle est très étroite. Chaque maison est placée au milieu d’un champ entouré de palissades, entre chacune desquelles se trouve un terrain en friche.

La plaine où s’élève la ville s’étend à l’ouest et au sud-ouest jusqu’à vingt milles de distance. Presque tous les habitants sont des marchands qui font le commerce d’Égypte. Le nombre des habitants peut s’élever à six mille, encore y compte-t-on beaucoup plus d’esclaves que de personnes libres. La population totale du Darfour ne doit pas dépasser deux cent mille individus; mais Browne ne put arriver à cette évaluation que d’après le nombre des recrues levées pour la guerre contre le Kordofan.

«Les habitants du Darfour, dit la relation, sont de différente origine. Les uns viennent des bords du Nil, les autres sortent des contrées occidentales; ils sont ou foukkaras (prêtres) ou adonnés au commerce. Il y a beaucoup d’Arabes, dont quelques-uns se sont fixés dans le pays. Ces Arabes appartiennent à diverses tribus. Ils mènent, pour la plupart, une vie errante sur les frontières du Darfour, où ils font paître leurs chameaux, leurs chevaux et leurs bœufs, et ils ne sont pas assez soumis au sultan pour lui donner toujours des secours en temps de guerre, ou pour lui payer tribut en temps de paix..... Après les Arabes viennent les gens du Zeghawa, pays qui formait autrefois un état indépendant, dont le chef pouvait, dit-on, mettre en campagne mille cavaliers pris parmi ses propres sujets. Les Zeghawas parlent un autre dialecte que celui du Darfour.

«On peut compter ensuite les habitants du Bego ou Dageou, maintenant sujets du Darfour et issus d’une tribu qui dominait autrefois ce pays.»

Les Darfouriens peuvent supporter longtemps la soif et la faim, et cependant ils se livrent avec passion à l’usage d’une liqueur fermentée, la «bouza» ou «mérissé». Le vol, le mensonge, la fraude dans les marchés et tous les vices qui les accompagnent, font l’ornement des Darfouriens.

«En vendant et en achetant, le père qui peut tromper son fils et le fils qui peut tromper son père s’en glorifient. C’est en attestant le nom de Dieu et celui du Prophète qu’on commet les friponneries les plus atroces et qu’on prononce les mensonges les plus impudents.

«La polygamie est, comme on sait, tolérée par la religion mahométane, et les habitants du Darfour en abusent avec excès. Quand le sultan Teraub partit pour aller faire la guerre dans le Kordofan, il avait à sa suite cinq cents femmes, et il en laissa autant dans son palais. Cela peut d’abord paraître ridicule; mais il faut songer que ces femmes étaient chargées de moudre le blé, de puiser l’eau, de préparer à manger et de faire tous les travaux du ménage pour un très grand nombre de personnes.»

La relation de Browne contient encore de très intéressantes observations médicales, des conseils sur la manière de voyager en Afrique et des détails sur les animaux, les poissons, les métaux et les plantes du Darfour. Nous ne nous y arrêtons pas, car nous n’y avons rien trouvé qui attire l’attention d’une manière spéciale.

CHAPITRE III

L’ASIE ET SES PEUPLES

La Tartarie d’après Wilzen.--La Chine d’après les Jésuites et le père Du Halde.--Macartney en Chine.--Séjour à Chu-Sang.--Arrivée à Nankin.--Négociations.--Réception de l’ambassade par l’empereur.--Fêtes et cérémonies à Zhé-Hol.--Retour à Pékin et en Europe.--Volney.--Choiseul-Gouffier.--Le Chevalier dans la Troade.--Olivier en Perse.--Un pays semi-asiatique.--La Russie d’après Pallas.

A la fin du XVIIe siècle, le voyageur Nicolas Witzen avait parcouru la Tartarie orientale et septentrionale et avait rapporté un fort curieux récit de voyage qu’il publia en 1692. Cet ouvrage, écrit en hollandais et qui ne fut traduit en aucune langue européenne, ne procura pas à son auteur la notoriété à laquelle il avait droit. Illustré de nombreuses gravures, peu artistiques, il est vrai, mais dont la bonhomie semble prouver la fidélité, ce livre fut réédité en 1705, et les derniers exemplaires de cette seconde édition furent rajeunis en 1785 par un nouveau titre. Le besoin ne s’en faisait cependant pas sentir, car on avait, à cette époque, des relations bien plus curieuses et autrement complètes.

Depuis le jour où les jésuites avaient pu mettre le pied dans le Céleste Empire, ils avaient travaillé, par tous les moyens en leur pouvoir, à rassembler des documents de tout genre sur cette immense contrée, qui n’était connue, avant eux, que d’après les récits merveilleux de Marco Polo. Bien que la Chine soit la patrie de la stagnation et que les mœurs y demeurent constamment les mêmes, trop d’événements s’étaient passés pour qu’on ne désirât pas être renseigné d’une manière plus précise sur un pays avec lequel l’Europe pouvait entamer des relations avantageuses.

Les résultats des recherches des pères de la Compagnie de Jésus, qui jusqu’alors avaient été publiés dans le recueil précieux des _Lettres édifiantes_, furent réunis, révisés, augmentés par un de leurs plus zélés représentants, par le père Du Halde. Le lecteur n’attend pas, sans doute, que nous résumions ce travail immense; un volume n’y suffirait pas, et d’ailleurs les renseignements que nous possédons aujourd’hui sont bien plus complets que ceux que l’on doit à la patience et à la critique éclairée du père Du Halde, qui composa le premier ouvrage vraiment sérieux sur le Céleste Empire.

En même temps qu’ils se livraient à ces travaux, on ne peut plus méritoires, les jésuites s’adonnaient aux observations astronomiques, recueillaient pour les herbiers des spécimens d’histoire naturelle et publiaient des cartes qu’on consultait encore avec fruit, il n’y a pas longtemps, pour certaines provinces reculées de l’empire.

A la fin du XVIIIe siècle, un chanoine de Saint-Louis du Louvre, l’abbé Grosier, publiait à son tour et sous une forme abrégée une nouvelle description de la Chine et de la Tartarie. Il y mettait à profit les travaux de son devancier, le père Du Halde, qu’il rectifiait et complétait à son tour. Le gros travail de l’abbé Grosier, après une description des quinze provinces de la Chine et de la Tartarie chinoise, ainsi que des États tributaires tels que la Corée, le Tonking, la Cochinchine et le Thibet, consacre de longs chapitres à la population et à l’histoire naturelle de la Chine. Puis, il passe en revue le gouvernement, la religion, les mœurs, la littérature, les sciences et les arts des Chinois.

Dans les dernières années du XVIIIe siècle, le gouvernement anglais, voulant ouvrir des relations commerciales avec la Chine, envoya dans ce pays, comme ambassadeur extraordinaire, Georges de Macartney. Ce diplomate avait déjà parcouru l’Europe, la Russie, et, tour à tour gouverneur des Antilles anglaises, gouverneur de Madras, puis gouverneur général des Indes, il avait acquis dans cette longue fréquentation des hommes, sous des latitudes et des climats si différents, une science profonde des mobiles qui les font agir. Aussi le récit de son voyage contient-il une foule de faits, ou d’observations, qui permirent aux Européens de se faire une idée bien plus exacte des Chinois.

Au récit d’aventures ou d’observations personnelles, le lecteur s’intéresse bien plus qu’à un travail anonyme. Le moi est haïssable, dit un proverbe bien connu; ce n’est pas exact en fait de relations de voyages, et celui qui peut dire: «J’étais là, telle chose advint», rencontrera toujours une oreille attentive et prévenue favorablement.