Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 37
Le voyageur visita ensuite Mossel-Bay, havre peu fréquenté parce qu’il est trop ouvert aux vents d’ouest, et la terre des Houtniquas, ou des Antiniquas, de la carte de Burchell. Couverte de bois, elle paraît fertile, et les colons qui s’y sont établis y prospéreront sûrement. Sparrman eut l’occasion de voir et d’étudier dans ce canton la plupart des quadrupèdes de l’Afrique, éléphants, lions, léopards, chats-tigres, hyènes, singes, lièvres, antilopes et gazelles.
Nous ne pouvons suivre pas à pas Sparrman dans toutes les petites localités qu’il visite. L’énumération des cours d’eau, des kraals ou des villages qu’il traverse n’apprendrait rien aux lecteurs. Nous préférons lui emprunter quelques détails assez curieux et nouveaux sur deux animaux qu’il eut l’occasion d’observer, le mouton du Cap et le coucou des abeilles.
«Lorsqu’on veut tuer un mouton, dit le voyageur, on cherche toujours le plus maigre du troupeau. Il serait impossible de manger les autres. Leurs queues sont d’une forme triangulaire, ont d’un pied à un pied et demi de long et quelquefois plus de six pouces d’épaisseur dans le haut. Une seule de ces queues pèse ordinairement huit à douze livres; elle est principalement formée d’une graisse délicate que quelques personnes mangent avec le pain au lieu de beurre; on s’en sert pour apprêter des viandes et quelquefois on en fait de la chandelle.»
Après une description du rhinocéros à deux cornes, jusqu’alors inconnu, du gnou, qui, par sa forme, tient le milieu entre le cheval et le bœuf, de la gerboise, du babouin, de l’hippopotame, dont les habitudes étaient jusqu’alors peu connues, Sparrman signale un oiseau singulier, qui rend de grands services aux habitants; il l’appelle le coucou des abeilles.
«Cet oiseau, dit-il, n’est remarquable ni par sa grosseur ni par sa couleur. A la première vue, on le prendrait pour un moineau ordinaire, si ce n’est qu’il est un peu plus gros, d’une couleur plus claire, qu’il a une petite tache jaune sur chaque épaule et que les plumes de sa queue sont marquées de blanc.
«C’est pour son propre intérêt que cet oiseau découvre aux hommes les nids d’abeilles, car il est lui-même très friand de leur miel et surtout de leurs œufs, et il sait que toutes les fois qu’on détruit un de ces nids, il se répand toujours un peu de miel dont il fait son profit ou que les destructeurs lui laissent en récompense de ses services.
«Le soir et le matin sont probablement les heures où son appétit se réveille; du moins c’est alors qu’il sort le plus ordinairement, et par ses cris perçants semble chercher à exciter l’attention des Hottentots ou des colons. Il est rare que les uns ou les autres ne se présentent pas à l’endroit d’où part le cri; alors l’oiseau, tout en le répétant sans cesse, vole, lentement et d’espace en espace, vers l’endroit où l’essaim d’abeilles s’est établi.... Enfin, lorsqu’il est arrivé au nid, qu’il soit bâti dans une fente des rochers, dans le creux d’un arbre ou dans quelque lieu souterrain, il plane immédiatement au-dessus pendant quelques secondes (j’ai moi-même été deux fois témoin de ce fait), après quoi il se pose en silence et se tient ordinairement caché dans l’attente de ce qui va arriver et dans l’espérance d’avoir sa part de butin.»
Le 12 avril 1776, en revenant au Cap, Sparrman apprit qu’on avait récemment découvert un grand lac un peu au nord du canton de Sneeuwberg, le seul qui existât dans la colonie. Peu de temps après, le voyageur ralliait le Cap et s’embarquait pour l’Europe avec les nombreuses collections d’histoire naturelle qu’il avait recueillies.
A la même époque, de 1772 à 1775, le Suédois Thunberg, que Sparrman avait rencontré au Cap, faisait dans l’intérieur de l’Afrique trois voyages consécutifs. Ce ne sont, pas plus que ceux de Sparrman, des voyages de découverte, et l’on ne doit à Thunberg la connaissance d’aucun fait géographique nouveau. Il réunit seulement une prodigieuse quantité d’observations curieuses sur les oiseaux du Cap, et on lui doit des renseignements intéressants sur les différentes populations qui se partagent ce vaste territoire, bien plus fertile qu’on n’aurait pu le penser.
Thunberg fut immédiatement suivi dans les mêmes parages par un officier anglais, le lieutenant William Paterson, dont le but principal était de récolter des plantes et des objets d’histoire naturelle. Il pénétra dans le nord, un peu au delà de la rivière Orange, et à l’est jusque dans le pays des Cafres, bien au delà de la rivière des Poissons. C’est à lui qu’est due la première description de la girafe, et l’on trouve dans son récit des observations importantes sur l’histoire naturelle, sur la constitution du pays et sur ses habitants.
Une remarque curieuse à faire, c’est que le nombre des Européens attirés dans l’Afrique australe par le seul appât des découvertes géographiques est bien moins considérable que celui des voyageurs dont la principale préoccupation est l’histoire naturelle. Nous venons de citer successivement Sparrman, Thunberg, Paterson; à cette liste, il faut ajouter le nom de l’ornithologiste Le Vaillant.
Né à Paramaribo, dans la Guyane hollandaise, de parents français qui faisaient le commerce des oiseaux, Le Vaillant revint avec eux en Europe, et parcourut, dès sa plus tendre enfance, la Hollande, l’Allemagne, la Lorraine, les Vosges, avant d’arriver à Paris. Il est facile de comprendre que cette existence cosmopolite ait pu faire naître en lui le goût des voyages. Sa passion pour les oiseaux, encore excitée par la vue des collections nationales ou particulières, fit naître en lui le désir d’enrichir la science par la description et la représentation d’espèces inconnues.
Quelle contrée lui offrait sous ce rapport la plus riche récolte? Les pays voisins du Cap avaient été explorés par des botanistes, et par un savant qui avait fait des quadrupèdes le principal objet de ses recherches. Personne ne les avait encore parcourus pour se procurer des oiseaux.
Arrivé au Cap, le 29 mars 1781, Le Vaillant, après la catastrophe qui fit sauter son bâtiment, se trouva sans autre ressource que l’habit qu’il portait, dix ducats et son fusil.
D’autres auraient été déconcertés. Le Vaillant, lui, ne perdit pas l’espoir de se tirer de cette position fâcheuse. Confiant dans son adresse à tirer le fusil et l’arc, dans sa force et son agilité, comme dans son talent pour préparer les peaux d’animaux et empailler les oiseaux auxquels il savait donner l’allure qui leur était propre, Le Vaillant fut bientôt en rapport avec les plus riches collectionneurs du Cap.
L’un d’eux, le fiscal Boers, lui fournit toutes les ressources nécessaires pour voyager avec fruit, chariots, bœufs, provisions, objets d’échange, chevaux, jusqu’aux domestiques et aux guides qui devaient l’accompagner. Le genre de recherches auxquelles Le Vaillant avait dessein de se livrer influa sur son mode de voyage. Loin de chercher les lieux fréquentés et les agglomérations, il s’efforça toujours de se jeter hors des routes frayées, dans les cantons laissés de côté par les Européens, car il pensait ne devoir rencontrer que là seulement de nouveaux types d’oiseaux, inconnus des savants. Il résulta de cette manière de procéder que Le Vaillant prit presque toujours la nature sur le vif, et qu’il eut des rapports avec des indigènes dont les mœurs n’avaient pas été modifiées par le contact des blancs. Aussi les informations que nous lui devons expriment-elles bien mieux la réalité de la vie sauvage que celles de ses devanciers ou de ses successeurs. Le seul tort de Le Vaillant fut de confier la rédaction de ses notes de voyage à un jeune homme qui les modifia pour les plier à ses propres idées. Loin d’avoir le respect scrupuleux des éditeurs modernes, ce voyageur grossit les événements, et, appuyant outre mesure sur l’habileté du voyageur, il donna au récit de cette exploration un ton de hâblerie qui lui fut extrêmement nuisible.
Après trois mois de séjour au Cap et dans les environs, Le Vaillant partit, le 18 décembre 1781, pour un premier voyage à l’est et dans la Cafrerie. Son train était composé de trente bœufs, savoir, vingt bœufs pour ses deux voitures et dix autres pour les relais, de trois chevaux, de neuf chiens et de cinq Hottentots.
Tout d’abord, Le Vaillant parcourut la Hollande hottentote, bien connue par les explorations de Sparrman; il y rencontra des hardes immenses de zèbres, d’antilopes et d’autruches, et arriva enfin à Zwellendam, où il acheta des bœufs, une charrette et un coq, qui fit pendant toute la campagne l’office de réveille-matin. Un autre animal lui fut également d’un grand secours. C’était un singe qu’il avait apprivoisé et qu’il avait promu au poste aussi utile qu’honorable de dégustateur. Si l’on rencontrait un fruit, une racine, qui fussent inconnus des Hottentots, personne ne devait y toucher avant que «maître Kées» ne se fût prononcé.
Kées servait en même temps de sentinelle, et ses sens, aiguisés par l’habitude et les nécessités de la lutte pour la vie, dépassaient en finesse ceux du Peau-rouge le plus subtil. C’est lui qui avertissait les chiens de l’approche du danger. Qu’un serpent fût dans le voisinage, qu’une bande de singes s’ébattît dans les fourrés prochains, la terreur de Kées, ses cris lamentables, faisaient bientôt reconnaître la nature des trouble-fête.
De Zwellendam, qu’il quitta le 12 janvier 1782, Le Vaillant continua à se diriger dans l’est, à quelque distance de la mer. Sur les bords de la rivière du Colombier (Duywen-Hoek), Le Vaillant dressa son camp, et fit plusieurs parties de chasse très fructueuses dans un canton giboyeux. Il gagna ensuite Mossel-Bay, où les cris des hyènes effrayèrent ses bœufs.
Plus loin, il atteignit le pays des Houtniquas, mot qui, en idiome hottentot, signifie «homme chargé de miel». Dans cette contrée, on ne peut faire un pas sans rencontrer des essaims d’abeilles. Les fleurs naissent sous les pas du voyageur; l’air est chargé de leurs parfums; leurs couleurs variées font de ce lieu un séjour enchanteur. La tentation d’y demeurer pouvait s’emparer de quelques-uns des domestiques du voyageur. Aussi Le Vaillant pressa-t-il le départ. Tout ce pays, jusqu’à la mer, est occupé par des colons qui élèvent des bestiaux, font du beurre, coupent des bois de charpente, et ramassent du miel qu’ils transportent au Cap.
Un peu au delà du dernier poste de la Compagnie, Le Vaillant, ayant reconnu un canton où volaient par milliers des «touracos» et d’autres oiseaux rares, établit un camp de chasse; mais les pluies, qui vinrent à tomber brusquement, avec violence et continuité, contrarièrent singulièrement ses projets et mirent les voyageurs à la veille de périr de faim.
Après diverses péripéties et de nombreuses aventures de chasse, dont le récit serait amusant à faire, mais ne rentrerait pas dans notre cadre, Le Vaillant atteignit Mossel-Bay. C’est là que vinrent le trouver,--on suppose avec quelle joie de sa part,--des lettres de France. Les courses et les chasses continuèrent dans diverses directions, jusqu’à ce que l’expédition pénétrât chez les Cafres. Il fut assez difficile d’avoir des rapports avec ces derniers, car ils évitaient soigneusement les blancs. Les colons leur avaient fait subir des pertes considérables en hommes et en bestiaux, et les Tamboukis, profitant de leur situation critique, avaient envahi la Cafrerie et commis mille déprédations; enfin, les Boschimans leur faisaient une chasse très sérieuse. Sans armes à feu, pressés de divers côtés à la fois, les Cafres se dérobaient et se retiraient vers le nord.
Il était inutile, d’après ces renseignements, de pousser plus loin dans ce pays qui devenait montagneux, et Le Vaillant revint sur ses pas. Il visita alors les Montagnes de Neige, les plaines arides du Karrou, les bords de la Buffles-River, et rentra au Cap, le 2 avril 1783.
Les résultats de cette longue campagne étaient importants. Le Vaillant rapportait des renseignements précis sur les Gonaquas, peuple nombreux qu’il ne faut pas confondre avec les Hottentots proprement dits, et qui, par tous ses caractères, semble résulter du mélange des Cafres avec ceux-ci. Quant aux Hottentots, les détails recueillis par Le Vaillant sont, presque en tous points, d’accord avec ceux de Sparrman.
«Les Cafres que Le Vaillant a eu l’occasion de voir, dit Walckenaer, sont généralement d’une taille plus haute que les Hottentots et même les Gonaquas. Leur figure n’a pas ces visages rétrécis par le bas, ni cette saillie des pommettes des joues si désagréable chez les Hottentots, et qui déjà commence à s’affaiblir chez les Gonaquas. Ils n’ont pas non plus cette face plate et large ni les lèvres épaisses de leurs voisins, les nègres de Mozambique; ils ont, au contraire, la figure ronde, un nez élevé, pas trop épaté, et une bouche meublée des plus belles dents du monde.... Leur couleur est d’un beau noir bruni, et si l’on fait abstraction de cette différence, il est, dit Le Vaillant, telle femme cafre qui passerait pour très jolie à côté d’une Européenne.»
Seize mois d’absence dans l’intérieur du continent avaient suffi pour que Le Vaillant ne reconnût plus les habitants de la ville du Cap. A son départ, il admirait la retenue hollandaise des femmes; à son retour, les femmes ne pensaient plus qu’aux divertissements et qu’à la parure. Les plumes d’autruche étaient tellement à la mode, qu’il avait fallu en faire venir d’Europe et d’Asie. Toutes celles que rapportait notre voyageur furent bientôt écoulées. Quant aux oiseaux, qu’il avait expédiés par toutes les occasions possibles, leur nombre s’élevait à mille quatre-vingts individus, et la maison de M. Boers, où ils étaient déposés, se trouvait ainsi métamorphosée en un véritable cabinet d’histoire naturelle.
Le Vaillant avait accompli un trop fructueux voyage pour qu’il ne désirât pas le recommencer. Bien que son compagnon Boers fût rentré en Europe, il put, grâce à l’aide des nombreux amis qu’il avait su se créer, réunir le matériel d’une nouvelle expédition. C’est le 15 juin 1783 qu’il partit à la tête d’une caravane de dix-neuf personnes. Il emmenait treize chiens, un bouc et dix chèvres, trois chevaux, trois vaches à lait, trente-six bœufs d’attelage, quatorze de relais et deux pour porter le bagage des serviteurs hottentots.
On comprendra que nous ne suivions pas le voyageur dans ses chasses. Ce qu’il importe de savoir, c’est que Le Vaillant parvint à rassembler une collection d’oiseaux merveilleuse, qu’il importa en Europe la première girafe qu’on y ait vue et qu’il parcourut l’immense espace compris entre le tropique du Capricorne à l’ouest et le quatorzième méridien oriental. Rentré au Cap en 1784, il s’embarqua pour l’Europe et arriva à Paris dès les premiers jours de 1785.
Le premier peuple sauvage que Le Vaillant ait rencontré dans ce second voyage, ce sont les Petits Namaquas, race peu nombreuse, par cela même destinée à disparaître avant peu, d’autant plus qu’elle occupait un terrain stérile et se trouvait en butte aux attaques des Boschimans.
Bien qu’ils soient encore d’une belle stature, les Petits Namaquas sont inférieurs aux Cafres et aux Namaquas, et leurs mœurs ne diffèrent pas beaucoup de celles de ces peuples.
Les Caminouquas ou Comeinacquas, sur lesquels Le Vaillant nous donne ensuite quelques détails, ont poussé en longueur.
«Ils paraissent même, dit-il, plus grands que les Gonaquas, quoique peut-être ils ne le soient pas réellement; mais leurs os plus petits, leur air fluet, leur taille efflanquée, leurs jambes minces et grêles, tout enfin, jusqu’à leurs longs manteaux, peu épais, qui, des épaules, descendent jusqu’à terre, contribue à l’illusion. A voir ces corps effilés comme des tiges d’arbres, on dirait des hommes passés à la filière. Moins foncés en couleur que les Cafres, ils ont un visage plus agréable que les autres Hottentots, parce que le nez est moins écrasé et la pommette des joues moins proéminente.»
Mais, de toutes les nations que Le Vaillant visita pendant ce long voyage, la plus curieuse et la plus ancienne est celle des Houzouanas. Cette tribu n’a été retrouvée par aucun voyageur moderne, mais on croit y reconnaître les Betjouanas, bien que l’emplacement que leur assigne le voyageur ne corresponde en aucune façon avec celui qu’ils occupent depuis une longue série d’années.
«Le Houzouana, dit la relation, est d’une très petite taille; les plus grands atteignent à peine cinq pieds. Ces petits corps, parfaitement proportionnés, réunissent, à une force et à une agilité surprenantes, un air d’assurance et d’audace qui impose et qui plaît. De toutes les races de sauvages que Le Vaillant a connues, nulle ne lui a paru douée d’une âme aussi active et d’une constitution aussi infatigable. Leur tête, quoiqu’elle ait les principaux caractères de celle du Hottentot, est cependant plus arrondie par le menton. Ils sont beaucoup moins noirs..... Enfin, leurs cheveux, plus crépus, sont si courts, que d’abord Le Vaillant les a cru tondus..... Une chose qui distingue la race de Houzouanas, c’est cette énorme croupe naturelle que portent les femmes, masse énorme et charnue qui, à chaque mouvement du corps, contracte une oscillation et une ondulation fort singulières. Le Vaillant vit courir une femme houzouana avec son enfant, âgé de trois ans, posé debout sur ses pieds, se tenant derrière elle comme un jockey derrière un cabriolet.»
Le voyageur entre ensuite dans beaucoup de détails, que nous sommes obligés de passer sous silence, relativement à la conformation et aux habitudes de ces diverses peuplades, aujourd’hui complètement éteintes ou fondues dans quelques tribus plus puissantes. Ce n’est pas la partie la moins curieuse de l’ouvrage, si ce n’est pas toujours la plus véridique, et c’est précisément l’exagération de ces peintures qui nous engage à n’en pas parler.
Sur la côte orientale d’Afrique, un voyageur portugais, Francisco José de Lacerda e Almeida, partait, en 1797, des côtes de Mozambique et s’enfonçait dans l’intérieur. Le récit de cette expédition dans des localités qui n’ont été visitées à nouveau que de nos jours, serait extrêmement intéressant. Par malheur, le journal de Lacerda n’a jamais été publié, que nous sachions du moins. Le nom de Lacerda est très souvent cité par les géographes; on sait dans quelles contrées il a voyagé; mais il est impossible, en France du moins, de trouver un ouvrage qui s’étende un peu longuement sur cet explorateur et nous rapporte les particularités de son excursion. Tout ce qu’on sait de Lacerda, nous l’aurons dit en quelques lignes, avec le regret très vif de n’avoir pu nous étendre plus longuement sur l’histoire d’un homme qui avait fait de très importantes découvertes, et envers lequel la postérité est souverainement injuste en laissant son nom dans l’oubli.
Lacerda, dont on ignore la date et le lieu de naissance, était ingénieur. En cette qualité, il fut chargé de procéder à la délimitation des frontières entre les possessions espagnoles et portugaises de l’Amérique du Sud. C’est ainsi qu’on lui doit une foule d’observations intéressantes sur la province de Mato-Grosso, dont le détail a été imprimé dans la _Revista trimensal do Brazil_. Quelles furent les circonstances qui le conduisirent, après cette expédition si bien conduite, dans les possessions portugaises d’Afrique? Quel but se proposait-il en cherchant à traverser l’Afrique australe de la côte orientale au royaume de Loanda? Nous l’ignorons. Mais, ce qu’on sait, c’est qu’il partit, en 1797, de Teté, ville bien connue, à la tête d’une caravane imposante, pour se rendre dans les États du Cazembé.
Le despote qui gouvernait ce pays était renommé par sa bienveillance et son humanité autant que par ses hauts faits. Il aurait habité une capitale qu’on désignait sous le nom de Lunda, qui n’avait pas moins de deux milles d’étendue, et qui était située sur la rive orientale d’un certain lac Mofo. Il eût donc été très intéressant d’identifier ces localités avec celles que nous connaissons aujourd’hui dans les mêmes parages; mais l’absence de détails plus caractéristiques nous fait un devoir de nous tenir sur la réserve, tout en reconnaissant que le mot de Lunda était bien connu, grâce aux voyageurs portugais; quant à Cazembé, sa position est depuis longtemps hors de discussion.
Fort bien reçu par le roi, Lacerda aurait séjourné une douzaine de jours auprès de lui, puis il aurait déclaré vouloir continuer son voyage. Malheureusement, à une ou deux journées de Lunda, il aurait succombé aux fatigues de la route et à l’insalubrité du climat.
Le roi nègre réunit les cahiers et les notes du voyageur portugais et donna l’ordre de les transporter, ainsi que ses restes, à la côte de Mozambique. Mais, pendant le trajet, la caravane, chargée de ces précieuses dépouilles, fut attaquée, et les ossements de Lacerda restèrent abandonnés sur la terre africaine. Quant à ses observations, un de ses neveux, qui faisait partie de l’expédition, les rapporta en Europe.
Nous devons maintenant achever le tour du continent africain et raconter les explorations tentées par l’est, pendant le XVIIIe siècle. L’une des plus importantes, par ses résultats, est celle du chevalier Bruce.
Né en Écosse, comme un grand nombre des voyageurs en Afrique, James Bruce avait été destiné par sa famille à l’étude du droit et à la profession d’avocat. Mais cette position, éminemment sédentaire, ne pouvait convenir à ses goûts. Ainsi, ce fut avec plaisir qu’il saisit l’occasion d’entrer dans la carrière commerciale. Sa femme étant morte après quelques années de mariage, Bruce partit pour l’Espagne, où il se passionna pour l’étude des monuments arabes. Il voulait publier la description de tous ceux que renferme l’Escurial, mais le gouvernement espagnol lui en refusa l’autorisation.
De retour en Angleterre, Bruce se mit à l’étude des langues orientales, et particulièrement de l’éthiopien, qu’on ne connaissait encore que par les travaux incomplets de Ludolf.
Dans une conversation avec lord Halifax, celui-ci lui proposa, sans attacher grande importance à ses paroles, de tenter la découverte des sources du Nil. Aussitôt, Bruce s’enthousiasme, embrasse ce projet avec ardeur, et met tout en œuvre pour le réaliser. Les objections sont combattues, les obstacles vaincus par la ténacité du voyageur, et, au mois de juin 1768, Bruce quitte le ciel embrumé de l’Angleterre pour les paysages ensoleillés des bords de la Méditerranée.
A la hâte, et pour se faire la main, Bruce parcourt successivement quelques îles de l’Archipel, la Syrie et l’Égypte. Parti de Djedda, le voyageur anglais visite Moka, Loheia, et débarque à Massouah, le 19 septembre 1769. Il avait eu soin de se munir d’un firman du sultan, de lettres du bey du Caire et du shérif de la Mecque. Bien lui en avait pris, car le «nayb» ou gouverneur de cette île fit tous ses efforts pour l’empêcher d’entrer en Abyssinie et pour tirer de lui de gros présents.
Les missionnaires portugais avaient autrefois exploré l’Abyssinie. Grâce à leur zèle, on possédait déjà quelques notions sur ce pays, mais elles étaient loin d’égaler en exactitude celles que Bruce allait recueillir. Bien qu’on ait souvent mis en doute sa véracité, les voyageurs qui l’ont suivi dans les pays qu’il avait visités, ont rendu justice à la sûreté de ses informations.
De Massouah à Adowa, la route monte graduellement et escalade les montagnes qui séparent le Tigré des côtes de la mer Rouge.