Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 36

Chapter 363,750 wordsPublic domain

«Avant de quitter Silla, dit le voyageur, je crus convenable de prendre, des marchands maures et nègres, toutes les informations que je pourrais me procurer, soit sur le cours ultérieur du Niger vers l’est, soit sur la situation et l’étendue des royaumes qui l’avoisinent....

«A deux journées de marche de Silla est la ville de Djenné, qui est située sur une petite île du fleuve, et qui contient, dit-on, plus d’habitants que Sego et même qu’aucune autre ville du Bambara. A deux jours de distance, la rivière s’étend et forme un lac considérable appelé _Dibby_ «le lac obscur». Tout ce que j’ai pu savoir sur l’étendue de ce lac, c’est qu’en le traversant de l’ouest à l’est, les canots perdent la terre de vue pendant un jour entier. L’eau sort de ce lac en plusieurs courants, qui finissent par former deux grands bras de rivière, dont l’un coule vers le nord est et l’autre vers l’est. Mais ces bras se réunissent à Kabra, qui est à une journée de marche au sud de Tombouctou et qui forme le port ou le lieu d’embarquement de cette ville. L’espace qu’enferment les deux courants s’appelle _Jinbala_; il est habité par des nègres. La distance entière, par terre, de Djenné à Tombouctou est de douze jours de marche.

«Au nord-est de Masina est le royaume de Tombouctou, le grand objet des recherches des Européens. La capitale de ce royaume est un des principaux marchés du grand commerce que les Maures font avec les nègres. L’espoir d’acquérir des richesses dans ce négoce, et le zèle de ces peuples pour leur religion ont peuplé cette grande ville de Maures et de convertis mahométans. Le roi lui-même et les principaux officiers de l’État sont plus sévères, plus intolérants dans leurs principes, qu’aucune des autres tribus maures de cette partie de l’Afrique.»

Mungo-Park dut donc revenir sur ses pas, et, par des chemins qu’avaient détrempés les pluies et l’inondation, traverser Mourzan, Kea, Modibou, où il retrouva son cheval, Nyara, Sansanding, Samée, Sai, entourée de fossés profonds et de hautes murailles aux tours carrées, Jabbée, ville considérable d’où l’on aperçoit de hautes montagnes, et, enfin, Taffara, où il fut reçu avec peu d’hospitalité.

Au village de Souha, Mungo-Park essaya d’obtenir par charité quelques grains du «douty», qui lui répondit n’avoir rien dont il pût se passer.

«Tandis que j’examinais la figure de cet homme inhospitalier, dit Mungo-Park, et que je cherchais à démêler la cause d’un air d’humeur et de mécontentement qu’exprimaient ses traits, il appela un esclave qui travaillait dans un champ voisin et lui ordonna d’apporter avec lui sa bêche; lui montrant ensuite un endroit peu éloigné, il lui dit de faire un trou dans la terre. L’esclave, avec son outil, commença à creuser la terre, et le douty, qui paraissait un homme impatient, marmotta et parla tout seul, jusqu’à ce que le trou fût presque fini. Il prononça alors deux fois de suite les mots _dankatou_ (bon à rien), _jankra lemen_ (une vraie peste), expressions que je crus ne pouvoir s’appliquer qu’à moi.

«Comme le trou avait assez l’apparence d’une fosse, je trouvai prudent de remonter à cheval, et j’allais décamper, lorsque l’esclave, qui venait d’aller au village, en revint, et apporta le corps d’un enfant mâle, d’environ neuf ou dix ans, parfaitement nu. Le nègre portait le corps par un bras et une jambe, et le jeta dans la fosse avec une indifférence barbare dont je n’avais jamais vu d’exemple. Pendant qu’il le couvrait de terre, le douty répétait: _naphula attiniata_ (argent perdu), d’où je conclus que l’enfant avait été un de ses esclaves.»

Le 21 août, Mungo-Park quitta Koulikorro, où il s’était procuré des aliments en écrivant des saphis pour plusieurs habitants, et gagna Bammakou, où se tient un grand marché de sel. Près de là, du haut d’une éminence, le voyageur put apercevoir une grande chaîne de montagnes située dans le pays de Kong, dont le souverain pouvait mettre sur pied une armée plus nombreuse que celle du roi de Bambara.

Dépouillé par des brigands du peu qu’il possédait, le malheureux Mungo-Park, au milieu d’un immense désert, pendant la saison pluvieuse, à cinq cents lieues de l’établissement européen le plus voisin, se sentit un moment à bout de force et d’espoir. Mais ce fut une crise de peu de durée. Reprenant courage, il atteignit la ville de Sibidoulou, dont le «mansa» ou chef lui fit retrouver son cheval et ses habits qui lui avaient été volés par des brigands foulahs, puis Kamalia, où Karfa Taura lui proposa de gagner la Gambie, après la saison des pluies, avec une caravane d’esclaves. Épuisé, sans ressources, attaqué de la fièvre, qui pendant cinq semaines l’empêcha de sortir, Mungo-Park fut contraint de s’arrêter à ce parti.

Le 19 avril fut le jour du départ de la caravane pour la côte. Avec quelle joie Mungo-Park salua son lever, on peut aisément le deviner! Après avoir traversé le désert de Jallonka et passé le bras principal du Sénégal, puis la Falémé, la caravane atteignit enfin les bords de la Gambie et Pisania, où Mungo-Park tomba, le 12 juin 1797, dans les bras du docteur Laidley, qui ne comptait plus le revoir.

Le 22 septembre, Mungo-Park rentrait en Angleterre. L’enthousiasme fut tel, à l’annonce de ses découvertes, si grande était l’impatience avec laquelle on attendait la relation de ce voyage, assurément le plus important qui eût été fait dans cette partie de l’Afrique, que la Société Africaine dut lui permettre de publier, à son profit, un récit abrégé de ses aventures.

On lui devait sur la géographie, les mœurs et les coutumes du pays, plus de faits importants que n’en avaient recueilli tous les voyageurs qui l’avaient précédé. C’est lui qui venait de fixer la position des sources du Sénégal et de la Gambie, et relever le cours du Niger ou Djoliba, coulant vers l’est alors que la Gambie descendait à l’ouest.

C’était mettre fin, par des faits positifs, à un débat qui avait jusqu’alors divisé les géographes. En même temps, il n’y avait plus moyen de confondre ces trois fleuves comme l’avait fait, en 1707, le géographe français Delisle, qui nous présentait le Niger courant vers l’est depuis le Bornou, et se terminant par le fleuve du Sénégal à l’ouest. Mais lui-même avait reconnu et corrigé cette erreur dans ses cartes, de 1722 à 1727, sans doute d’après les informations recueillies par André Brue, le gouverneur du Sénégal pour la Compagnie.

Houghton avait bien reçu, des naturels, des renseignements assez précis sur la source du Niger dans le pays de Manding, sur la position approximative de Sego, de Djenné et de Tombouctou; mais il appartenait à Mungo-Park de fixer définitivement, _de visu_, la position de ces deux premières villes, et de nous donner, sur la nature du pays et les différentes peuplades qui l’habitent, des détails bien plus circonstanciés que ceux que l’on possédait.

Aussi, comme nous l’avons dit plus haut, l’opinion publique ne s’était-elle pas trompée sur l’importance de ce voyage, sur l’habileté, le courage et la véracité de celui qui l’avait exécuté.

Un peu plus tard, le gouvernement anglais voulut confier à Mungo-Park le commandement d’une expédition pour l’intérieur de l’Australie, mais le voyageur refusa.

Quelques années après, en 1804, la Société Africaine, résolue à compléter la découverte du Niger, proposa à Mungo-Park la direction d’une nouvelle campagne d’exploration. Mungo-Park ne crut pas pouvoir refuser, cette fois, et, le 30 janvier 1805, il quitta l’Angleterre. Deux mois après, il débarquait à Gorée.

Mungo-Park était accompagné du chirurgien Anderson, son beau-frère, du dessinateur Georges Scott et de cinq artilleurs. Il était, en outre, autorisé à s’adjoindre le nombre de soldats qu’il jugerait nécessaire, et un crédit de cent mille francs lui était ouvert.

«Ces ressources, dit Walckenaer dans son _Histoire des voyages_, si grandes en comparaison de celles qu’avaient pu lui fournir les souscriptions particulières de la Société Africaine, furent, suivant nous, ce qui contribua en partie à sa perte. La rapace exigence des monarques africains s’accrut en raison des richesses qu’ils supposaient à notre voyageur, et la nécessité de se soustraire à l’énormité de demandes qu’il n’aurait pu satisfaire fut en partie la cause de la catastrophe qui mit fin à cette expédition.»

Quatre charpentiers, un officier et trente-cinq soldats d’artillerie, ainsi qu’un marchand mandingue appelé Isaac, qui devait servir de guide, composaient, avec les chefs de l’expédition déjà nommés, une importante caravane. Le 27 avril 1805, Mungo-Park quitta Cayee, arriva le lendemain à Pisania, d’où il était parti, dix ans auparavant, pour entreprendre son premier voyage, et se dirigea dans l’est, suivant la route autrefois parcourue jusqu’à Bambakou, sur les bords du Niger. De tous les Européens, il ne restait plus, lorsque la caravane y arriva, que six soldats et un charpentier. Tous les autres avaient succombé à la fatigue, aux fièvres, aux maladies causées par les inondations. Les exactions des petits potentats, dont l’expédition avait traversé les États, avaient été telles, que le stock des marchandises d’échange était considérablement réduit.

Bientôt Mungo-Park commit une grave imprudence. A Sansanding, ville de onze mille habitants, il avait remarqué que le marché était très assidûment suivi et qu’on y vendait des grains de collier, de l’indigo, de l’antimoine, des bagues, des bracelets et mille autres objets qui n’avaient pas le temps de se détériorer avant d’être enlevés par les acheteurs.

«Il ouvrit, dit Walckenaer, une boutique dans le grand genre, et étala un assortiment choisi des marchandises d’Europe, à vendre en gros ou en détail. Mungo-Park croit que le grand débit qu’il en fit lui attira l’envie des marchands, ses confrères. Les gens de Djenné, les Maures, les marchands de Sansanding se joignirent à ceux de Sego, et offrirent, en présence de Modibinne, qui a lui-même rapporté le fait à Mungo-Park, de donner à Mansong une quantité de marchandises d’un plus grand prix que tous les présents qu’il avait reçus de notre voyageur, s’il voulait s’emparer de son bagage, et ensuite le tuer ou le chasser du Bambara. Mungo-Park n’en continua pas moins à ouvrir tous les jours sa boutique, et il reçut, dans une seule journée de marché, vingt-cinq mille sept cent cinquante-six pièces de monnaie ou cauris.»

Le 28 octobre, Anderson mourut après quatre mois de maladie, et Mungo-Park se vit, une seconde fois, seul au milieu de l’Afrique. Il avait reçu la permission du roi Mansong de construire à Sansanding une embarcation qui lui permettrait de descendre le Niger; il lui donna le nom de _Djoliba_ et fixa son départ au 16 novembre.

C’est là que se termine son journal par des détails sur les populations riveraines du fleuve et sur la géographie de ces contrées qu’il avait été le premier à découvrir. Parvenu en Europe, ce journal, tout informe qu’il était, fut publié, dès qu’on eut acquis la triste certitude que son auteur avait péri dans les eaux du Djoliba. A proprement parler, il ne contenait aucune nouvelle découverte, mais on savait qu’il serait utile à la science géographique. Plus instruit, en effet, Mungo-Park avait déterminé la position astronomique des villes les plus importantes, ce qui allait donner des bases sérieuses à une carte de la Sénégambie. Cette carte fut confiée à Arrow-Smith, qui, dans un court avertissement, se contenta de déclarer que, trouvant de grandes différences entre les positions des lieux données par les journées de marche et celles fournies par les observations astronomiques, il lui avait été impossible de les concilier, mais que, se rapportant à ces dernières, il avait été obligé de rejeter plus au nord la route suivie par Mungo-Park durant son premier voyage.

Il y avait là un fait bizarre que devait débrouiller un homme à l’esprit encyclopédique, le Français Walckenaer, tour à tour ou en même temps préfet, géographe, littérateur. Il découvrit, dans le journal de Mungo-Park, une erreur singulière que ni l’éditeur anglais, ni le traducteur français, qui a commis les plus grossières légèretés, n’avaient relevée. Ce journal contenait le récit de ce que Mungo-Park avait fait le «31 avril.» Or, tout le monde sait que ce mois n’a que trente jours. Il résultait de là que, pendant tout le cours du voyage, Mungo-Park avait fait l’erreur d’un jour entier, et qu’il avait, dans ses calculs, employé les déclinaisons de la veille en croyant faire usage de celles du jour. Il y eut donc des modifications importantes à faire à la carte d’Arrow-Smith; mais il n’en résulte pas moins, une fois les inexactitudes de Mungo-Park reconnues, qu’il rapportait la première base sérieuse d’une carte de la Sénégambie.

Bien que les rapports faits au gouvernement anglais ne laissassent guère de prise au doute, cependant, comme certains récits annonçaient que des blancs avaient été vus dans l’intérieur de l’Afrique, le gouverneur du Sénégal envoya une expédition dont il confia le commandement au marchand nègre Isaac, ancien guide de Mungo-Park qui avait fidèlement remis le journal de ce dernier entre les mains des autorités anglaises. Nous ne nous étendrons pas sur le récit de ce voyage qui ne contient aucun fait nouveau, et nous n’en retiendrons que la partie relative aux derniers jours de Mungo-Park.

A Sansanding, Isaac avait retrouvé Amadi Fatouma, nègre qui accompagnait Mungo-Park sur le Djoliba, lorsqu’il périt, et il reçut de lui la déposition suivante:

«Nous nous embarquâmes à Sansanding et nous gagnâmes en deux jours Silla, lieu où Mungo-Park avait terminé son premier voyage.

«Deux jours de navigation nous conduisirent ensuite à Djenné. Lorsque nous passâmes à Dibby, trois canots remplis de nègres armés de piques de lances et d’arcs, mais sans armes à feu, vinrent après nous. On passa successivement devant Racbara et Tombouctou, où l’on fut de nouveau poursuivi par trois canots, qu’il fallut repousser par la force et en tuant toujours plusieurs naturels. A Gouroumo, sept canots voulurent encore nous attaquer et furent battus. On livra encore ensuite plusieurs combats, à la grande perte des nègres, jusqu’à Kaffo, où l’on s’arrêta pendant un jour. On descendit ensuite le fleuve jusqu’à Carmusse, et l’on jeta l’ancre à Gourmon. Le lendemain, on aperçut une armée de Maures, qui laissèrent tranquillement passer le canot.

«On entra alors dans le pays des Haoussa. Le jour suivant, on arriva à Yaour. Amadi Fatouma fut envoyé dans cette ville pour porter des présents au chef et acheter des provisions. Ce nègre demanda, avant d’accepter les présents, si le voyageur blanc reviendrait visiter son pays. Mungo-Park, à qui cette question fut rapportée, crut devoir répondre qu’il n’y reviendrait jamais. On a pensé que ces paroles causèrent sa mort. Le chef nègre, certain de ne revoir jamais Mungo-Park, prit, dès lors, la résolution de s’emparer des présents destinés au roi.

«Cependant Amadi Fatouma se rendit à la résidence du roi, située à quelques centaines de pas de la rivière. Ce prince, averti du passage des voyageurs blancs, envoya le lendemain une armée dans le petit village de Boussa, sur le bord du fleuve. Lorsque l’embarcation parut, elle fut assaillie par une pluie de pierres et de flèches. Park fit jeter les bagages dans le fleuve et s’y précipita avec ses compagnons; tous y périrent.»

Ainsi finit misérablement le premier Européen qui ait navigué sur le cours du Djoliba et visité Tombouctou. Bien des efforts devaient être faits dans la même direction. Presque tous devaient échouer.

A la fin du XVIIIe siècle, deux des meilleurs élèves de Linné parcouraient en naturalistes le sud de l’Afrique. C’étaient Sparrman pour les quadrupèdes et Thunberg pour les plantes. Le récit de l’exploration de Sparrman, interrompue, comme nous l’avons dit, par son voyage en Océanie, à la suite de Cook, parut le premier et fut traduit en français par Le Tourneur. Dans sa préface,--les traducteurs n’en font jamais d’autre,--Le Tourneur déplorait la perte de ce savant voyageur, mort pendant un voyage à la Côte-d’Or. Au moment même où l’ouvrage paraissait, Sparrman vint rassurer sur son sort le bon Le Tourneur, légèrement ahuri de sa bévue.

Le 30 avril 1772, Sparrman mit le pied sur la terre d’Afrique et débarqua au cap de Bonne-Espérance. A cette époque, la ville était petite et ne comptait pas plus de deux mille pas de long sur autant de large, en y comprenant même les jardins et les vergers qui la terminent d’un côté. Les rues étaient larges, plantées de chênes, bordées de maisons blanchies à l’extérieur ou peintes en vert, ce qui ne laissa pas d’étonner Sparrman. Venu au Cap pour servir de précepteur aux enfants de M. Kerste, il ne trouva celui-ci qu’à False-Bay, sa résidence d’hiver. Dès que revint le printemps, Sparrman accompagna M. Kerste à Alphen, propriété que celui-ci possédait près de Constance. Le naturaliste en profita pour faire quelques excursions dans les environs et escalader la montagne de la Table, ce qui ne fut pas sans danger. Ces promenades lui permirent en même temps de connaître la manière de vivre des boers et leurs relations avec leurs esclaves. Les dispositions de ces derniers étaient telles, que chaque habitant était obligé de fermer, durant la nuit, la porte de sa chambre et de tenir près de lui ses armes chargées. Quant aux colons, ils étaient, pour la plupart, d’une bonhomie rude, d’une hospitalité brutale, dont Sparrman donne plusieurs preuves singulières.

«J’arrivai, dit-il, à la demeure d’un fermier nommé Van der Spoei, qui était veuf, né Africain et père de celui que vous connaissez pour le propriétaire du Constance rouge ou vieux Constance.

«Sans faire semblant de m’apercevoir, il demeura immobile dans le passage qui conduisait à sa maison. Lorsque je fus près de lui, il ne fit pas un seul pas pour venir à ma rencontre, mais, me prenant par la main, il me salua de ces mots: «Bonjour, soyez le bienvenu!--Comment vous portez-vous?--Qui êtes-vous?--Un verre de vin?--Une pipe de tabac?--Voulez-vous manger quelque chose?» Je répondis à ses questions avec le même laconisme et j’acceptai ses offres à mesure qu’il les faisait. Sa fille, jeune, bien faite et d’une humeur agréable, âgée de douze à quatorze ans, mit sur la table une magnifique poitrine d’agneau à l’étuvée et garnie de carottes; après le dîner, elle m’offrit le thé de si bonne grâce que je savais à peine que préférer ou du dîner ou de ma jeune hôtesse. La discrétion et la bonté du cœur étaient lisiblement peintes dans les traits et dans le maintien du père et de la fille. J’adressai plusieurs fois la parole à mon hôte pour l’engager à rompre le silence; ses réponses furent courtes et discrètes; mais je remarquai surtout qu’il ne commença jamais, de lui-même, la conversation, excepté pour m’engager à rester avec eux jusqu’au lendemain. Cependant, je pris congé de lui, non sans être vivement touché d’une bienveillance aussi rare...»

Sparrman fit ensuite plusieurs excursions, notamment à Hout-Bay et à Paarl, pendant lesquelles il eut l’occasion de constater l’exagération qui règne le plus souvent dans les récits de Kolbe, son prédécesseur en ce pays.

Il se proposait de multiplier le nombre de ses courses pendant l’hiver, et avait projeté un voyage dans l’intérieur pendant la belle saison, lorsque les frégates _la Résolution_ et _l’Aventure_, commandées par le capitaine Cook, arrivèrent au Cap. Forster engagea le jeune naturaliste suédois à le suivre, ce qui permit à Sparrman de visiter successivement la Nouvelle-Zélande, la terre de Van-Diemen, la Nouvelle-Hollande, Taïti, la terre de Feu, les glaces du pôle antarctique et la Nouvelle-Géorgie, avant de revenir au Cap, où il débarqua le 22 mars 1775.

Le premier soin de Sparrman fut de préparer son voyage pour l’intérieur, et, afin d’augmenter ses ressources pécuniaires, il exerça la médecine et la chirurgie pendant l’hiver. Un chargement de graines, de médicaments, de couteaux, de briquets, de boîtes à amadou, d’alcool pour conserver les spécimens, fut réuni et chargé sur un immense chariot traîné par cinq paires de bœufs.

«Il faut, dit-il, que le conducteur ait non seulement beaucoup de dextérité et la connaissance pratique de ces animaux, mais encore qu’il sache user habilement du fouet des charretiers africains. Ces fouets sont longs de quinze pieds avec une courroie un peu plus longue et une mèche de cuir blanc longue de trois pieds. Le conducteur tient ce redoutable instrument des deux mains et, assis sur le siège du chariot, il peut en atteindre la cinquième paire de bœufs. Il doit distribuer ses coups sans relâche, savoir les appliquer où il veut et de manière «que les poils de l’animal suivent la mèche».

Sparrman devait accompagner à cheval son chariot et s’était adjoint un jeune colon du nom d’Immelman, qui, pour son plaisir, avait déjà fait un voyage dans l’intérieur. Ce fut le 25 juillet 1775 qu’il partit. Il traversa d’abord la Rente-River, escalada la Hottentot-Holland-Kloof, traversa la Palmit et pénétra dans un pays inculte, coupé de plaines, de montagnes et de vallées, sans eau, mais fréquenté par des troupeaux d’antilopes de diverses espèces, des zèbres et des autruches.

Il atteignit bientôt les bains chauds ferrugineux situés au pied du Zwarteberg, alors très fréquentés, où la Compagnie avait fait bâtir une maison adossée à la montagne.

C’est là que vint le rejoindre le jeune Immelman, et tous deux partirent alors pour Zwellendam, où ils arrivèrent le 2 septembre. Ils y recueillirent des détails précieux sur les habitants. Nous les résumons avec plaisir.

Les Hottentots sont aussi grands que les Européens. Leurs extrémités sont petites et leur peau d’un jaune brunâtre. Ils n’ont pas les lèvres épaisses des Cafres et des Mozambiques. Leur chevelure est une laine noire, frisée sans être très épaisse. En général, ils sont barbouillés, de la tête aux pieds, de graisse et de suie. Un Hottentot, qui est dans l’usage de se peindre, a l’air moins nu, et est plus complet, pour ainsi dire, que celui qui se décrasse. Aussi dit-on communément que «la peau d’un Hottentot sans graisse est comme un soulier sans cirage.»

Ces indigènes portent ordinairement un manteau appelé «kross», fait d’une peau de mouton dont la laine est tournée en dedans. Les femmes y adaptent une longue pointe, qui forme une sorte de capuchon, et y mettent leurs enfants, auxquels elles donnent le sein par-dessus l’épaule. Hommes et femmes portent habituellement aux bras et aux jambes des anneaux de cuir; ce qui avait donné lieu à cette fable, que les Hottentots s’enroulent, autour des jambes, des boudins pour les manger à l’occasion. Ils ont également des anneaux de fer ou de cuivre, mais ceux-ci sont d’un prix élevé.

Le «kraal», ou village hottentot, est la réunion en cercle des cases, qui, toutes pareilles, affectent la forme de ruches d’abeilles. Les portes, qui s’ouvrent vers le centre, sont si basses, qu’il faut se mettre à genoux pour pénétrer dans les cabanes. L’âtre est au milieu, et le toit n’a pas de trou qui permette à la fumée de sortir.

Il ne faut pas confondre les Hottentots avec les Boschimans. Ceux-ci ne vivent que de chasse et de pillage. Leur adresse à lancer des flèches empoisonnées, leur bravoure, leur habitude de la vie sauvage, les rendent redoutables.

A Zwellendam, Sparrman vit le «couagga», espèce de cheval qui ressemble beaucoup au zèbre par la taille, mais dont les oreilles sont plus courtes.