Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 35

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Mais, au milieu de toutes ces observations, si intéressantes qu’elles soient, le géographe a bien peu de choses à glaner: quelques renseignements nouveaux ou plus complets sur les Yolofs, sur les Mandingues, et c’est tout. Si, avec Adanson, nous faisons plus intime connaissance avec des pays déjà visités, nous n’apprenons rien de nouveau.

Il n’en est pas de même de l’expédition dont nous allons raconter les péripéties.

Le major Houghton, capitaine au 69e régiment et major du fort de Gorée, pour le gouvernement anglais, avait eu, depuis son extrême jeunesse, pendant laquelle il fit partie de la légation anglaise au Maroc, l’occasion de se mettre au courant des usages et des mœurs des Maures et des nègres de la Sénégambie. Il s’offrit, en 1790, à la Société Africaine, pour gagner le Niger, en explorer le cours, visiter les villes de Tombouctou et de Haoussa, et revenir par le Sahara. Ce plan merveilleux ne devait subir qu’une atteinte, mais elle allait suffire pour le faire échouer complètement.

Houghton quitta l’Angleterre le 16 octobre 1790, et mouilla le 10 novembre à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie. Bien reçu par le roi de Barra, il remonta la Gambie l’espace de trois cents lieues, traversa par terre le reste de la Sénégambie, et parvint jusqu’à Gonka-Konda, dans le Yani.

«Là, il acheta d’un nègre, dit Walckenaer, dans son _Histoire des voyages_, un cheval et cinq ânes, et il se préparait à passer, avec les marchandises qui devaient servir à le défrayer dans son voyage, à Medina, capitale du petit royaume de Woolli. Heureusement pour lui, quelques mots échappés de la bouche d’une négresse, en mandingue, langue dont il avait une légère connaissance, lui apprirent qu’on avait formé une conspiration pour le faire périr. Les marchands, qui trafiquaient sur le fleuve, croyant que le commerce était l’unique but du major, et craignant qu’il ne leur enlevât leur bénéfice par sa concurrence, avaient résolu sa mort.

«Pour se soustraire au danger qui le menaçait, il jugea à propos de quitter la route ordinaire. Il traversa, avec ses ânes, le fleuve à la nage, et se trouva sur la rive méridionale, dans le royaume de Cantor.»

Houghton passa ensuite une seconde fois le fleuve, et pénétra dans le royaume de Woolli.

Là, il s’empressa d’envoyer au roi un messager, pour lui porter des présents et lui demander sa protection. Celui-ci reçut le voyageur avec bienveillance et hospitalité dans sa capitale. Medina, d’après le voyageur, est une ville importante, entourée d’une campagne fertile où paissent de nombreux troupeaux.

Le major Houghton pouvait attendre une bonne issue de son voyage; du moins tout le faisait présager, lorsqu’un accident vint porter un premier coup à ses espérances. Le feu prit à l’une des cases voisines de celle où il logeait, et bientôt la ville tout entière fut en flammes. Son interprète, qui avait déjà fait plusieurs tentatives pour le voler, saisit cette occasion et s’enfuit avec un cheval et trois ânes.

Mais le roi de Woolli continuait à protéger le voyageur et le comblait de cadeaux, précieux non par leur valeur, mais par l’affection dont ils étaient le gage. Ce roi protecteur des Européens avait nom Djata; bon, humain, intelligent, il aurait voulu que les Anglais construisissent une factorerie dans ses États.

«Le capitaine Littleton, écrivait Houghton à sa femme, a fait, en séjournant ici quatre ans, une fortune considérable; il possède actuellement plusieurs vaisseaux qui font le commerce sur le fleuve. On se procure ici, en tout temps, et pour des babioles de peu de valeur, de l’or, de l’ivoire, de la cire, des esclaves, et il est facile de gagner huit capitaux pour un. La volaille, les brebis, les œufs, le beurre, le lait, le miel, le poisson s’y trouvent en une abondance extrême, et, avec dix livres sterling, on y entretiendrait, dans l’aisance, une famille nombreuse. Le sol est sec, l’air très sain, et le roi de Woolli m’a dit qu’il n’était jamais mort un seul blanc à Fatatenda.»

Houghton parvint ensuite sur la Falémé, jusqu’à Cacullo, le Cacoulou de la carte de d’Anville, et se procura, dans le Bambouk, quelques renseignements sur le Djoliba, fleuve qui coule dans l’intérieur du Soudan. Sa direction est d’abord du sud au nord jusqu’à Djenné, puis de l’ouest à l’est jusqu’à Tombouctou, informations qui devaient être bientôt confirmées par Mungo-Park. Le roi de Bambouk reçut le voyageur avec cordialité, lui donna un guide pour le conduire à Tombouctou, et des cauris pour le défrayer de ses dépenses pendant le voyage.

On avait lieu d’espérer que le major parviendrait heureusement jusqu’au Niger, lorsqu’une note au crayon, à demi effacée, parvint au docteur Laidley. Datée de Simbing, elle faisait connaître que le voyageur avait été dépouillé de ses bagages, mais qu’il continuait sa route pour Tombouctou. Bientôt après, certains autres renseignements venus de divers côtés donnèrent à penser que Houghton avait été assassiné dans le Bambarra. On ne fut définitivement fixé sur le sort du major que par Mungo-Park.

«Simbing, dit Walckenaer, où le major Houghton traça les derniers mots qu’on ait reçus de lui, est une petite ville frontière du royaume de Ludamar, entourée de murailles. Dans ce lieu, le major Houghton se vit abandonné par ses domestiques nègres, qui ne voulurent pas le suivre dans le pays des Maures. Il n’en continua pas moins sa route, et, après avoir surmonté un très grand nombre d’obstacles, il s’avança vers le nord et tenta de traverser le royaume de Ludamar. Il arriva enfin à Jarra, et fit connaissance avec quelques marchands maures qui allaient acheter du sel à Tischet, ville située près des marais salants du grand désert, et à dix journées de marche au nord de Jarra. Là, au moyen d’un fusil et d’un peu de tabac, que le major donna à ces marchands, il les engagea à le mener à Tischet. Quand on songe qu’il prit un tel parti, on ne peut s’empêcher de croire que les Maures avaient cherché à le tromper, soit à l’égard de la route qu’il devait suivre, soit sur l’état du pays situé entre Jarra et Tombouctou.»

Au bout de deux jours de marche, Houghton, s’apercevant qu’on le trompait, voulut regagner Jarra; les Maures le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait et s’enfuirent. Il fut obligé de retourner à pied à Jarra. Y mourut-il de faim? y fut-il assassiné par les Maures? On ne sait au juste; mais on montra à Mungo-Park l’endroit où il avait péri.

La perte des journaux et des observations de Houghton ont rendu presque nuls pour l’avancement de la science ses fatigues et son dévouement. On en est réduit, pour trouver des détails sur son exploration, à les chercher dans les _Proceedings_ de la Société Africaine. A ce moment, Mungo-Park, jeune chirurgien écossais, qui venait de faire campagne dans les Indes orientales sur le _Worcester_, apprit que la Société Africaine cherchait un voyageur qui voulût pénétrer dans l’intérieur du continent par la Gambie. Mungo-Park, depuis longtemps désireux d’observer les productions du pays, les mœurs et le caractère de ces peuples, s’offrit pour cette tâche, bien qu’il eût tout lieu d’appréhender que son prédécesseur, le major Houghton, n’eût péri dans sa tentative.

Aussitôt accepté par la société, Mungo-Park procéda aux préparatifs du voyage et partit de Portsmouth, le 22 mai 1795, avec de puissantes recommandations pour le docteur Laidley et un crédit de deux cents livres sterling.

Débarqué à Gillifrie, à l’embouchure de la Gambie, dans le royaume de Barra, le voyageur remonta la rivière et gagna Pisania, factorerie anglaise du docteur Laidley. Son premier soin fut d’apprendre la langue la plus répandue, le mandingue; puis il rassembla les renseignements nécessaires à l’exécution de ses projets.

Ce séjour d’initiation lui avait permis de récolter des informations plus exactes et plus précises que celles de ses prédécesseurs sur les Feloups, les Yolofs, les Foulahs et les Mandingues. Les premiers sont tristes, querelleurs et vindicatifs, mais courageux et fidèles; les seconds forment une nation puissante et belliqueuse, à la peau extrêmement noire. Ils offrent, sauf par la couleur de leur peau et le langage, une très grande ressemblance avec les Mandingues. Ceux-ci sont doux et sociables. Grands et bien faits, ils possèdent des femmes relativement jolies. Enfin, les Foulahs, qui sont les moins foncés, semblent très attachés à la vie pastorale et agricole. La plupart de ces populations sont mahométanes et pratiquent la polygamie.

Le 2 décembre, accompagné de deux nègres interprètes et d’un petit bagage, Mungo-Park s’avança dans l’intérieur. Il pénétra d’abord dans le petit royaume de Woolli, dont la capitale, Medina, renferme un millier de maisons. Il visita ensuite Kolor, ville considérable, et arriva, après avoir franchi un désert de deux jours de marche, dans le royaume de Bondou. Les habitants sont Foulahs, professent la religion mahométane et s’enrichissent par le commerce de l’ivoire, quand ils ne sont pas agriculteurs et pasteurs.

Le voyageur ne tarda pas à atteindre la Falémé, rivière sortie des montagnes de Dalaba, qui, près de sa source, baigne d’importants gîtes aurifères. A Fatteconda, capitale du Bondou, il fut reçu par le roi, qui se refusait à comprendre qu’on voyageât par curiosité. L’entrevue du voyageur avec les femmes du monarque est assez piquante:

«A peine fus-je entré dans leur cour, dit Mungo-Park, que je me vis environné de tout le sérail. Les unes me demandaient des médecines, les autres de l’ambre, et toutes voulaient éprouver ce grand spécifique des Africains, la saignée. Ces femmes étaient au nombre de dix à douze, la plupart jeunes et jolies et portant sur la tête des ornements d’or et des grains d’ambre.

«Elles me plaisantèrent avec beaucoup de gaieté sur différents sujets. Elles riaient surtout de la blancheur de ma peau et de la longueur de mon nez, soutenant que l’une et l’autre étaient artificielles. Elles disaient qu’on avait blanchi ma peau en me plongeant dans du lait, lorsque j’étais encore enfant, et qu’on avait allongé mon nez en le pinçant tous les jours jusqu’à ce qu’il eût acquis cette conformation désagréable et contre nature.»

En sortant du Bondou par le nord, Mungo-Park entra dans le Kajaaga, auquel les Français donnent le nom de Galam. Le climat de ce pays pittoresque, arrosé par les eaux du Sénégal, est beaucoup plus sain que celui des contrées qui se rapprochent de la côte. Les habitants s’appellent Serawoullis et sont nommés Seracolets par les Français. La couleur de leur peau est d’un noir de jais, et l’on ne peut, à cet égard, les distinguer des Yolofs.

«Les Serawoullis, dit Mungo-Park, s’adonnent ordinairement au commerce. Ils en faisaient autrefois un très grand avec les Français, à qui ils vendaient de la poudre d’or et des esclaves. Aujourd’hui, ils fournissent quelques esclaves aux factoreries anglaises établies sur les bords de la Gambie. Ils sont renommés pour la facilité et la loyauté avec lesquelles ils traitent les affaires.»

A Joag, Mungo-Park fut dévalisé de la moitié de ses effets par les envoyés du roi, sous prétexte de lui faire payer un droit de passage. Heureusement pour lui, le neveu de Demba-Jego-Jalla, roi de Kasson, qui s’apprêtait à rentrer dans son pays, le prit sous sa protection. Ils gagnèrent ensemble Gongadi, où se trouvent de belles plantations de dattiers, et Samie, sur les bords du Sénégal, à la frontière du Kasson.

La première ville qu’on rencontre sur ce territoire est celle de Tiesie, que Mungo-Park atteignit le 31 décembre. Bien accueilli par la population, qui lui vendit très bon marché les provisions dont il avait besoin, le voyageur y subit de la part du frère et du neveu du roi toutes sortes de vexations.

Mungo-Park quitta cette ville le 10 janvier 1796, pour se rendre à Kouniakari, capitale du Kasson, pays fertile, riche et bien peuplé, qui peut mettre quarante mille hommes sous les armes. Le roi, plein de bienveillance pour le voyageur, voulait que celui-ci restât dans ses États tant que durerait la guerre entre les royaumes de Kasson et de Kajaaga. A cette guerre ne pouvaient manquer d’être mêlés le Kaarta et le Bambara, que Mungo-Park voulait visiter. Cet avis était prudent, et celui-ci se repentit plus d’une fois de ne l’avoir pas suivi.

Mais, impatient de s’avancer dans l’intérieur, le voyageur ne voulut rien écouter et gagna le Kaarta, aux plaines unies et sablonneuses. Sur sa route, il rencontrait une foule d’habitants qui s’enfuyaient dans le Kasson pour éviter les horreurs de la guerre. Ce spectacle ne l’arrêta pas, et il continua son chemin jusqu’à la capitale du Kaarta, située dans une plaine fertile et découverte.

Le roi Daisy-Kourabari reçut avec affabilité le voyageur, voulut le détourner d’entrer dans le Bambara, et, voyant ses efforts inutiles, il lui conseilla, pour éviter de passer au milieu des combattants, d’entrer dans le royaume de Ludamar, habité par des Maures. De là il pourrait pénétrer dans le Bambara.

Pendant le cours de ce voyage, Mungo-Park vit les nègres se nourrir d’une sorte de pain, au goût de pain d’épices, fait avec les baies du lotus. Cette plante, le _rhamnus lotus_, croît spontanément dans la Sénégambie, la Nigritie et le pays de Tunis.

«Ainsi, dit Mungo-Park, on ne peut guère douter que ce ne soit le fruit de ce même lotus dont Pline dit que se nourrissaient les Lotophages de la Lybie. J’ai mangé du pain de lotus, et je crois qu’une armée peut fort bien avoir vécu d’un pareil pain, comme Pline rapporte qu’ont vécu les Lybiens. Le goût de ce pain est même si doux et si agréable, qu’il y a apparence que les soldats ne s’en plaignaient pas.»

Mungo-Park arriva le 22 février à Jarra, ville considérable, aux maisons de pierre, habitée par des nègres venus du midi pour se mettre sous la protection des Maures, auxquels ils payent un tribut considérable. Le voyageur obtint d’Ali, roi de Ludamar, la permission de traverser ses États sans recevoir d’injures. Malgré cette assurance, Mungo-Park fut presque entièrement dépouillé par les Maures fanatiques de Deena. A Sampaka, à Dalli, villes considérables, à Samée, petit village heureusement situé, le voyageur reçut si bon accueil, qu’il se voyait déjà parvenu dans l’intérieur de l’Afrique, lorsque parut une troupe des soldats d’Ali qui l’emmenèrent à Benowm, camp de ce souverain.

«Ali, dit Mungo-Park, assis sur un coussin de maroquin noir, était occupé à rogner quelques poils de sa moustache, tandis qu’une femme esclave tenait un miroir devant lui. C’était un vieillard de la race des Arabes. Il portait une longue barbe blanche et il avait l’air sombre et de mauvaise humeur. Il me considéra très attentivement. Ensuite, il demanda à mes conducteurs si je parlais la langue arabe. Ils lui répondirent que non. Il en parut très étonné, et il garda le silence. Les personnes qui étaient auprès de lui, et surtout les femmes, ne faisaient pas de même. Elles m’accablaient de questions, regardaient toutes les parties de mes vêtements, fouillaient dans mes poches et m’obligeaient à déboutonner mon gilet pour examiner la blancheur de ma peau. Elles allèrent même jusqu’à compter les doigts de mes pieds et de mes mains, comme si elles avaient douté que j’appartinsse véritablement à l’espèce humaine.»

Étranger, sans protection, chrétien, passant pour espion, Mungo-Park fournit aux Maures l’occasion d’exercer à leur gré l’insolence, la férocité et le fanatisme qui les distinguent. Insultes, outrages, coups, rien ne lui fut épargné. C’est ainsi qu’on voulut le transformer en barbier; mais sa maladresse, qui lui fit entamer le cuir chevelu du fils d’Ali, le dispensa de ce métier peu honorifique. Pendant cette captivité, Mungo-Park recueillit quelques renseignements sur Tombouctou, cette ville dont l’accès est si difficile pour les Européens, ce _desideratum_ de tous les voyageurs africains.

«Houssa, lui dit un schérif, est la plus grande ville que j’aie jamais vue. Walet est plus grand que Tombouctou; mais, comme elle est éloignée du Niger, et que son principal commerce est en sel, on y voit beaucoup moins d’étrangers. De Benowm à Walet il y a dix journées de marche. En se rendant d’un de ces lieux à l’autre, on ne voit aucune ville remarquable, et l’on est obligé de se nourrir du lait qu’on achète des Arabes, dont les troupeaux paissent autour des puits ou des mares. On traverse pendant deux jours un pays sablonneux dans lequel on ne trouve point d’eau.

«Il faut ensuite onze jours pour se rendre de Walet à Tombouctou. Mais l’eau est beaucoup moins rare sur cette route, et l’on y voyage ordinairement sur des bœufs. On voit à Tombouctou un grand nombre de juifs, qui tous parlent arabe et se servent des mêmes prières que les Maures.»

Cependant, les événements de la guerre déterminèrent Ali à se rendre à Jarra. Mungo-Park, qui avait su se faire une alliée de la sultane favorite Fatima, obtint d’accompagner le roi. En se rapprochant ainsi du théâtre des événements, le voyageur espérait trouver une occasion favorable pour s’échapper. En effet, le roi du Kaarta, Daisy Kourabari, ne tarda pas à s’avancer victorieusement contre la ville de Jarra. La plupart des habitants prirent la fuite, et Mungo-Park fit comme eux.

Il trouva bientôt le moyen de s’enfuir; mais son interprète refusa de l’accompagner. Il dut donc partir, pour le Bambara, seul et sans aucune ressource.

La première ville qu’il rencontra fut Wawra; elle appartient proprement au Kaarta, qui, en ce moment, était tributaire de Mansong, roi de Bambara.

«Le 7 juillet au matin, lorsque j’étais prêt à partir, dit Mungo-Park, mon hôte, avec beaucoup d’embarras, me pria de lui donner un peu de mes cheveux. On lui avait dit, ajouta-t-il, que des cheveux d’un blanc étaient un _saphis_ (talisman) qui donnait à celui qui le portait toute l’instruction des blancs. Je n’avais jamais entendu parler d’un mode si simple d’éducation; mais je me prêtai sur-le-champ à ses désirs. Le pauvre homme avait une si grande envie d’apprendre, que, moitié coupant, moitié arrachant, il me tondit d’assez près tout un côté de la tête; il en aurait fait tout autant de l’autre, si je n’eusse témoigné quelque mécontentement et si je ne lui avais pas dit que je voulais réserver pour quelque autre occasion une partie de cette précieuse matière.»

Gallou, puis Mourja, grande ville fameuse par son commerce de sel, furent traversées au milieu de péripéties, de fatigues et de privations sans nombre. En approchant de Sego, Mungo-Park put enfin apercevoir le Djoliba.

«Regardant devant moi, dit-il, je vis avec un extrême plaisir le grand objet de ma mission, le majestueux Niger que je cherchais depuis longtemps. Large comme la Tamise l’est à Westminster, il étincelait des feux du soleil et coulait lentement _vers l’orient_. Je courus au rivage, et, après avoir bu de ses eaux, j’élevai mes mains au ciel, en remerciant avec ferveur l’Ordonnateur de toutes choses de ce qu’il avait couronné mes efforts d’un succès si complet.

«Cependant, la pente du Niger vers l’est et les points collatéraux de cette direction ne me causèrent aucune surprise; car, quoique à mon départ d’Europe j’eusse de grands doutes à ce sujet, j’avais fait, dans le cours de mon voyage, tant de questions sur ce fleuve, et des nègres de diverses nations m’avaient assuré si souvent et si positivement que son cours allait vers le _soleil levant_, qu’il ne me restait sur ce point presque plus d’incertitude, d’autant que je savais que le major Houghton avait recueilli, de la même manière, des informations pareilles.

«La capitale du Bambara, Sego, où j’arrivais alors, consiste proprement en quatre villes distinctes, deux desquelles sont situées sur la rive septentrionale du fleuve et s’appellent Sego-Korro et Sego-Bou. Les deux autres sont sur la rive méridionale et portent les noms de Sego-Sou-Korro et Sego-See-Korro. Toutes sont entourées de grands murs de terre. Les maisons sont construites en argile; elles sont carrées et leurs toits sont plats; quelques-unes ont deux étages; plusieurs sont blanchies.

«Outre ces bâtiments, on voit, dans tous les quartiers, des mosquées bâties par les Maures. Les rues, quoique étroites, sont assez larges pour tous les usages nécessaires dans un pays où les voitures à roues sont absolument inconnues. D’après toutes les notions que j’ai pu recueillir, j’ai lieu de croire que Sego contient dans sa totalité environ trente mille habitants.

«Le roi de Bambara réside constamment à Sego-See-Korro; il emploie un grand nombre d’esclaves à transporter les habitants d’un côté à l’autre de la rivière. Le salaire qu’ils reçoivent de ce travail, quoiqu’il ne soit que de dix cauris par personne, fournit au roi, dans le cours d’une année, un revenu considérable.»

Influencé par les Maures, le roi ne voulut pas recevoir le voyageur et lui interdit le séjour de sa capitale, où, d’ailleurs, il n’aurait pu le soustraire aux mauvais traitements. Mais, pour ôter à son refus tout caractère de mauvais vouloir, il envoya à Mungo-Park un sac de cinq mille cauris, à peu près vingt-cinq francs de notre monnaie, pour acheter des vivres. Le messager du roi devait, en outre, servir de guide au voyageur jusqu’à Sansanding. Toute protestation, toute récrimination était impossible; il n’y avait qu’à s’exécuter; c’est ce que fit Mungo-Park.

Avant d’arriver à Sansanding, il assista à la récolte du beurre végétal que produit un arbre appelé _Shea_.

«Cet arbre, dit la relation, croît abondamment dans toute cette partie du Bambara. Il n’est pas planté par les habitants, mais on le trouve croissant naturellement dans les bois. Il ressemble beaucoup à un chêne américain, et le fruit, avec le noyau duquel, séché au soleil et bouilli dans l’eau, on prépare le beurre végétal, ressemble un peu à l’olive d’Espagne. Le noyau est enveloppé d’une pulpe douce que recouvre une mince écorce verte. Le beurre qui en provient, outre l’avantage qu’il a de se conserver toute l’année sans sel, est plus blanc, plus ferme, et, à mon goût, plus agréable qu’aucun beurre de lait de vache que j’aie jamais mangé. C’est un des principaux articles du commerce intérieur de ces contrées.»

Sansanding, ville de huit à dix mille habitants, est un marché fréquenté par les Maures, qui y apportent, de la Méditerranée, des verroteries qu’ils échangent contre de la poudre d’or et de la toile de coton. Mungo-Park n’eut pas la liberté de s’arrêter en ce lieu, et dut, à cause des importunités des habitants et des perfides insinuations des Maures fanatiques, continuer son voyage. Son cheval étant épuisé par les fatigues et les privations, il dut s’embarquer sur le Niger ou Djoliba, comme disent les habitants.

A Mourzan, village de pêcheurs situé sur la rive septentrionale du fleuve, force fut à Mungo-Park de renoncer à pousser plus loin ses découvertes. Plus il s’enfonçait dans l’est en descendant le fleuve, plus il se mettait entre les mains des Maures. La saison des pluies était commencée, et il ne serait bientôt plus possible de voyager qu’en canot. Or, son extrême dénûment empêchait Mungo-Park de louer une embarcation, et il était réduit à vivre de la charité publique. S’enfoncer plus avant dans cette direction, c’était non seulement courir au devant de la mort, mais encore vouloir ensevelir avec soi le fruit de ses travaux et de ses fatigues. Certes, le retour à Gambie n’était pas facile; il y avait plusieurs centaines de milles à faire, à pied, à travers des contrées difficiles, mais l’espoir du retour le soutiendrait sans doute!