Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 34
Au fond d’une des indentations de cette baie, qu’on appelle le havre aux Huîtres, un naturaliste, M. Faure, découvrit un cours d’eau, la rivière des Français, dont l’embouchure était large comme la Seine à Paris. Il entreprit de la remonter et de s’enfoncer ainsi, le plus loin possible, dans l’intérieur du pays. A deux lieues à peu près de l’embouchure, l’embarcation se trouva arrêtée par deux digues solidement construites en pierres sèches qui se rattachaient à une petite île et interceptaient tout passage.
«Cette muraille était percée par des embrasures placées, pour la plupart, au-dessus de la ligne de marée basse et dont la partie tournée vers la mer était très large, tandis que l’autre était, vers l’intérieur du pays, beaucoup plus étroite. Par ce moyen, le poisson qui, à mer haute, remontait la rivière, pouvait aisément traverser la chaussée; mais, toute retraite lui étant à peu près interdite, ce poisson se trouvait dans une espèce de réservoir, où il était facile aux pêcheurs de le prendre ensuite à leur gré.»
M. Faure devait trouver cinq autres de ces murailles dans l’espace de moins d’un tiers de mille. Singulier exemple de l’ingéniosité de ces peuples barbares, pourtant si voisins de la brute!
Ce fut dans ce même port du Roi-Georges qu’un des officiers du _Géographe_, M. Ransonnet, plus heureux que Vancouver et d’Entrecasteaux, put avoir une entrevue avec les habitants de cette contrée. C’était la première fois qu’il était donné à un Européen de les aborder.
«A peine nous parûmes, dit M. Ransonnet, que huit naturels, qui nous avaient en vain appelés par leurs gestes et par leurs cris le premier jour de notre apparition sur cette côte, se présentèrent d’abord tous réunis; ensuite trois d’entre eux, qui sans doute étaient des femmes, s’éloignèrent. Les cinq autres, après avoir jeté leurs sagaies au loin, probablement pour nous convaincre de leurs intentions pacifiques, vinrent nous aider à débarquer. Les matelots, à mon exemple, leur offrirent divers présents, qu’ils reçurent avec un air de satisfaction, mais sans empressement. Soit apathie, soit confiance, après avoir reçu ces objets, ils nous les rendaient avec une sorte de plaisir, et lorsque nous leur remettions de nouveau ces mêmes objets, ils les abandonnaient sur la terre ou sur les roches voisines.
«Plusieurs chiens très beaux et très grands se trouvaient avec eux; je fis mon possible pour les engager à m’en céder un; je leur offris, à cet effet, tout ce qui était en mon pouvoir, mais leur volonté fut inébranlable. Il paraît qu’ils s’en servent surtout pour la chasse des kanguros, dont ils font leur nourriture, ainsi que du poisson, que je leur ai vu, moi-même, darder avec leurs sagaies. Ils burent du café, mangèrent du biscuit et du bœuf salé; mais ils refusèrent de manger du lard que nous leur offrîmes et le laissèrent sur des pierres sans y toucher.
«Ces hommes sont grands, maigres et très agiles; ils ont les cheveux longs, les sourcils noirs, le nez court, épaté et renfoncé à sa naissance, les yeux caves, la bouche grande, les lèvres saillantes, les dents très belles et très blanches. L’intérieur de leur bouche paraissait noir comme l’extérieur de leur corps.
«Les trois plus âgés d’entre eux, qui pouvaient avoir de quarante à cinquante ans, portaient une grande barbe noire; ils avaient les dents comme limées et la cloison des narines percée; leurs cheveux étaient taillés en rond et naturellement bouclés. Les deux autres, que nous jugeâmes être âgés de seize à dix-huit ans, n’offraient aucune espèce de tatouage; leur longue chevelure était réunie en un chignon poudré d’une terre rouge dont les vieux avaient le corps frotté.
«Du reste, tous étaient nus et ne portaient d’autre ornement qu’une espèce de large ceinture composée d’une multitude de petits cordons tissus de poil de kanguro. Ils parlent avec volubilité et chantent par intervalles, toujours sur le même ton, et en s’accompagnant des mêmes gestes. Malgré la bonne intelligence qui ne cessa de régner entre nous, ils ne voulurent jamais nous permettre d’aller vers l’endroit où les autres naturels, probablement leurs femmes, s’étaient allés cacher.»
A la suite d’une relâche de douze jours dans le port du Roi-Georges, les navigateurs reprirent la mer. Ils rectifièrent et complétèrent les cartes de d’Entrecasteaux et de Vancouver, relatives aux terres de Leuwin, d’Edels et d’Endracht, qui furent successivement prolongées et relevées du 7 au 26 mars. De là, Baudin passa à la terre de Witt, dont les détails étaient presque entièrement inconnus, lorsqu’il l’avait abordée pour la première fois. Il espérait être plus heureux que de Witt, Vianen, Dampier et Saint-Allouarn, qui avaient été constamment repoussés de cette terre; mais les hauts-fonds, les récifs, les bancs de sable rendaient cette navigation extrêmement dangereuse.
A ces périls vint bientôt se joindre une illusion singulière, le mirage. L’effet en était tel, que «le _Géographe_, qui naviguait à plus d’une lieue des brisants, paraissait en être environné de toutes parts, et qu’il n’était personne, à bord du _Casuarina_, qui ne le crût dans un péril imminent. La magie de l’illusion ne fut détruite que par son excès même.»
Le 3 mai, le _Géographe_, accompagné du _Casuarina_, jetait pour la seconde fois l’ancre dans le port de Coupang, à Timor. Juste un mois plus tard, après s’être ravitaillé complètement, le capitaine Baudin quittait Timor et faisait voile d’abord pour la Terre de Witt, où il espérait trouver des brises de terre et de mer propres à le faire avancer dans l’est, puis ensuite pour l’île de France, où il mourut, le 16 septembre 1803. L’état de plus en plus précaire de sa santé n’influa-t-il pas singulièrement sur le caractère de ce chef d’expédition, et l’état-major aurait-il eu autant à se plaindre d’un homme dont toutes les facultés eussent été en équilibre? C’est aux physiologistes qu’il appartient de répondre.
Le 23 mars, le _Géographe_ entrait dans la rade de Lorient, et, trois jours après, on commençait à débarquer les diverses collections d’histoire naturelle qu’il rapportait.
«Indépendamment d’une foule de caisses de minéraux, de plantes desséchées, de poissons, de reptiles et de zoophytes conservés dans l’alcool, de quadrupèdes et d’oiseaux empaillés ou disséqués, nous avions encore soixante-dix grandes caisses remplies de végétaux en nature, comprenant près de deux cents espèces de plantes utiles, environ six cents espèces de graines, enfin une centaine d’animaux vivants.»
Nous compléterons ces renseignements par quelques détails extraits du rapport fait au gouvernement par l’Institut. Ils ont particulièrement trait à la collection zoologique réunie par MM. Péron et Lesueur.
«Plus de cent mille échantillons d’animaux d’espèces grandes et petites la composent; elle a déjà fourni plusieurs genres importants; il en reste bien davantage encore à faire connaître, et le nombre des espèces nouvelles, d’après le rapport du professeur du Muséum, s’élève à plus de deux mille cinq cents.»
Si l’on rappelle maintenant que le deuxième voyage de Cook,--le plus brillant qui eût été fait jusqu’à ce jour,--n’en a cependant fourni que deux cent cinquante, et que tous les voyages réunis de Carteret, de Wallis, de Furneaux, de Meares, de Vancouver lui-même, n’en ont pas tous ensemble produit un nombre aussi considérable; si l’on observe qu’il en est de même de toutes les expéditions françaises, il en résulte que MM. Péron et Lesueur auront eux seuls plus fait connaître d’animaux nouveaux que tous les naturalistes voyageurs de ces derniers temps.
Quant aux résultats géographiques et hydrographiques, ils étaient considérables. Le gouvernement anglais s’est toujours refusé à les reconnaître, et Desborough Cooley, dans son _Histoire des Voyages_, subordonne complètement les découvertes de Baudin à celles de Flinders. Au reste, on alla jusqu’à supposer que Flinders n’avait été retenu prisonnier pendant six ans et demi à l’île de France que pour laisser aux rédacteurs français le loisir de consulter ses cartes et de combiner d’après elles la relation de leur voyage. Cette accusation est tellement absurde, qu’il suffit de l’avoir reproduite. Nous ne nous ferons pas l’injure de la combattre.
Les deux navigateurs anglais et français ont joué chacun un assez beau rôle dans l’histoire de la découverte des côtes de l’Australie pour qu’il soit nécessaire d’élever l’un aux dépens de l’autre. La part qui revient à chacun d’eux nous semble avoir été faite avec beaucoup de justice et de discernement dans la préface de la seconde édition du _Voyage de découvertes australes_ de Péron, revue et corrigée par Louis de Freycinet. Nous y renvoyons le lecteur que cette querelle d’antériorité de découvertes peut intéresser.
CHAPITRE II
LES EXPLORATEURS DE L’AFRIQUE
Shaw en Algérie et à Tunis.--Hornemann dans le Fezzan--Adanson au Sénégal.--Houghton en Sénégambie.--Mungo-Park et ses deux voyages au Djoliba ou Niger.--Sego.--Tombouctou.--Sparmann et Levaillant au Cap, à Natal et dans l’intérieur.--Lacerda en Mozambique et chez Cazembé.--Bruce en Abyssinie.--Les sources du Nil Bleu.--Le lac Tzana.--Voyage de Browne dans le Darfour.
Un Anglais, Thomas Shaw, attaché comme chapelain au comptoir d’Alger, avait mis à profit ses douze ans de séjour dans les États Barbaresques pour réunir une riche collection de curiosités naturelles, de médailles, d’inscriptions et d’objets d’art. S’il ne visita pas lui-même les parties méridionales de l’Algérie, il sut, du moins, s’entourer d’hommes sérieux, bien informés, qui lui donnèrent, sur beaucoup de localités peu connues, une masse de renseignements exacts et d’informations précieuses. Son travail, qu’il publia sous la forme de deux gros in-4o, avec de nombreuses figures dans le texte, porte sur toute l’ancienne Numidie.
C’est bien plutôt l’œuvre d’un érudit que d’un voyageur, et cette érudition, il faut l’avouer, est souvent fort mal digérée. Mais, quel que soit ce travail de géographie historique, il ne manquait pas de prix pour l’époque, et personne n’aurait été, plus et mieux que Shaw, en état de réunir la quantité prodigieuse de matériaux qui y sont mis en œuvre.
L’extrait suivant pourra donner une idée de la manière dont cet ouvrage est conçu:
«La principale manufacture des Kabyles et des Arabes est de faire des _hykes_ (c’est ainsi qu’ils appellent leurs couvertures de laine) et des tissus de poil de chèvre, dont ils couvrent leurs tentes. Il n’y a que les femmes qui s’occupent de cet ouvrage, comme faisaient autrefois Andromaque et Pénélope; elles ne se servent point de navette, mais conduisent chaque fil de la trame avec les doigts. Une de ces hykes a communément six aunes d’Angleterre de long et cinq ou six pieds de large, et sert aux Kabyles et aux Arabes d’habillement complet pendant le jour et de lit et de couverture pendant la nuit. C’est un vêtement léger, mais fort incommode, parce qu’il se dérange et tombe souvent; de sorte que ceux qui le portent sont obligés de le relever et de le rajuster à tout moment. Cela fait aisément comprendre de quelle utilité est une ceinture lorsqu’il faut agir, et, par conséquent, toute l’énergie de l’expression allégorique qui revient si souvent dans l’Écriture: _avoir les reins ceints_.
«La manière de porter ce vêtement et l’usage qu’on en a toujours fait pour s’en couvrir, lorsqu’on était couché, pourraient nous faire croire que, du moins, l’espèce la plus fine des hykes, telles que les portent les femmes et les gens d’un certain rang chez les Kabyles, est la même que les anciens appelaient _peplus_. Il est aussi fort probable que l’habillement appelé _toga_ chez les Romains, qu’ils jetaient seulement sur les épaules et dont ils s’enveloppaient, était de cette espèce, car, à en juger par la draperie de leurs statues, la _toga_ ou le manteau y est arrangée à peu près de la même façon que la hyke des Arabes.»
Il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur cet ouvrage, dont l’intérêt, au point de vue qui nous occupe, est presque nul. Il vaut mieux nous étendre un peu sur le voyage de Frédéric-Conrad Hornemann au Fezzan.
C’est sous les auspices de la Société fondée à Londres pour l’exploration de l’Afrique que ce jeune Allemand devait faire cette expédition. Ayant appris la langue arabe et acquis quelques connaissances en médecine, il fut définitivement agréé par la Société Africaine, qui, après lui avoir remis des lettres de recommandation et des saufs-conduits, lui ouvrit un crédit illimité.
Il quitta Londres au mois de juillet 1797 et vint à Paris. Lalande le présenta à l’Institut, lui remit son _Mémoire sur l’Afrique_, et Broussonnet lui fit faire la connaissance d’un Turc, qui lui donna les lettres de recommandation les plus pressantes pour certains marchands du Caire en relations d’affaires avec l’intérieur de l’Afrique.
Hornemann mit à profit son séjour au Caire pour se perfectionner dans la langue arabe et étudier les mœurs et les coutumes des indigènes. Hâtons-nous d’ajouter que le voyageur avait été présenté au commandant en chef de l’armée d’Égypte par Monge et Berthollet. Bonaparte lui fit excellent accueil et mit à sa disposition toutes les ressources du pays.
Pour Hornemann, la plus sûre manière de voyager était de se déguiser en marchand mahométan. Il se hâta donc d’apprendre certaines prières, d’adopter certaines habitudes suffisantes à ses yeux pour tromper des gens non prévenus. D’ailleurs, il partait avec un de ses compatriotes, Joseph Frendenburgh, qui, depuis douze ans, avait embrassé la religion musulmane, avait fait trois voyages à la Mecque et parlait avec facilité les divers dialectes turcs et arabes les plus usités. Il devait servir d’interprète à Hornemann.
Le 5 septembre 1798, le voyageur quitta le Caire avec une caravane de marchands et commença par visiter la fameuse oasis de Jupiter Ammon ou de Siouah, située dans le désert, à l’est de l’Égypte. C’est un petit État indépendant, qui reconnaît le sultan, mais sans lui payer tribut. Autour de la ville de Siouah, se trouvent plusieurs villages à un ou deux milles de distance. La ville est bâtie sur un rocher dans lequel les habitants se sont creusé leurs demeures. Les rues sont si étroites, si embrouillées, qu’un étranger ne peut s’y reconnaître.
L’étendue de cette oasis est considérable. Son district le plus fertile est une vallée bien arrosée, d’environ cinquante milles de circuit, qui produit du blé et des végétaux comestibles. Son produit le plus rémunérateur consiste en dattes d’un excellent goût, dont la renommée est proverbiale chez les Arabes du Sahara.
Tout d’abord, Hornemann avait aperçu des ruines qu’il se promettait de visiter, car les renseignements qu’il avait recueillis des habitants ne lui avaient pas appris grand’chose. Mais, lorsqu’il pénétra dans l’enceinte de ces monuments, il y fut suivi, chaque fois, par un certain nombre d’habitants, qui l’empêchèrent d’examiner en détail. Un des Arabes lui dit même: «Il faut que vous soyez encore chrétien dans le cœur, pour que vous veniez si souvent visiter les ouvrages des infidèles.»
On comprendra, d’après cela, qu’Hornemann dut renoncer à toute recherche ultérieure. Autant qu’il put en juger d’après cet examen superficiel, c’est bien l’oasis d’Ammon, et les ruines paraissent être d’origine égyptienne.
Une preuve de la densité de l’ancienne population de cette oasis, est le nombre prodigieux des catacombes qu’on rencontre à chaque pas et surtout sous la colline qui porte la ville. Ce fut en vain que, dans ces nécropoles, le voyageur chercha à se procurer une tête entière; parmi les occiputs qu’il recueillit, il ne put trouver la preuve qu’ils eussent été remplis de résine. Quant aux vêtements, il en trouva de nombreux fragments, mais dans un tel état de décomposition, qu’il lui fut absolument impossible de leur assigner une origine ou une provenance.
Après avoir passé huit jours en cet endroit, Hornemann se dirigea, le 29 septembre, sur Schiacha, et traversa la chaîne de montagnes qui enferme l’oasis de Siouah. Jusqu’alors, aucun événement n’était venu troubler le passage du voyageur. Mais à Schiacha, il fut accusé d’être chrétien et de parcourir le pays en espion. Il fallut payer d’audace. Hornemann n’y manqua pas. Il fut sauvé par un Coran qu’il apporta dans la pièce où il était interrogé et qu’il lut à livre ouvert. Mais, pendant ce temps, son interprète, craignant qu’on ne fouillât ses effets, avait jeté au feu les fragments de momies, les spécimens de botanique, le journal détaillé du voyage et tous les livres. Ce fut une perte irréparable.
Un peu plus loin, la caravane atteignit Augila, ville bien connue d’Hérodote, qui la place à dix jours de l’oasis d’Ammon. Cela concorde avec le témoignage de Hornemann, qui mit neuf jours, à marche forcée, pour faire le trajet entre ces deux localités. La caravane s’était augmentée, à Augila, d’un certain nombre de marchands de Bengasi, Merote et Mojabra, et ne comptait pas moins de cent vingt individus. Après une longue marche à travers un désert de sable, elle pénétra dans une contrée bossuée de collines et coupée de ravins, où l’on rencontrait, par places, de l’herbe et des arbres. C’est le désert de Harutsch. Il fallut le traverser pour gagner Temissa, ville peu importante, bâtie sur une colline et ceinte d’une haute muraille. A Zuila, on entra sur le territoire du Fezzan. Les fantasias accoutumées se reproduisaient à chaque entrée de ville, ainsi que les compliments interminables et les souhaits de bonne santé. Ces salutations, souvent si trompeuses, semblent tenir une grande place dans la vie des Arabes; leur fréquence eut plus d’une fois le don d’étonner le voyageur.
Le 17 novembre, la caravane découvrit Mourzouk, la capitale du Fezzan. C’était le but du voyage. La plus grande longueur de la partie cultivée du royaume de Fezzan, d’après Hornemann, est d’environ trois cents milles du nord au sud, sa plus grande largeur de deux cents milles de l’ouest à l’est; mais il faut y ajouter la région montagneuse d’Harutsch à l’est, et les autres déserts au sud et à l’ouest. Le climat n’y est jamais agréable: en été, la chaleur s’y concentre avec une intensité prodigieuse, et, quand le vent souffle du sud, elle est à peine supportable, même pour les natifs; en hiver, le vent du nord est si pénétrant et si froid, qu’il force les habitants à faire du feu.
Les dattes, d’abord, puis les végétaux comestibles constituent à peu près les seules richesses de la contrée. Mourzouk est le principal marché du pays. On y voit réunis les produits du Caire, de Bengasi, de Tripoli, de Rhadamès, du Toat et du Soudan. Les articles de ce commerce sont les esclaves des deux sexes, les plumes d’autruche, les peaux d’animaux féroces, l’or, soit en poudre, soit en pépites. Le Bornou envoie du cuivre, le Caire des soies, des calicots, des vêtements de laine, des imitations de corail, des bracelets, des marchandises des Indes. Les marchands de Tripoli et de Rhadamès importent des armes à feu, des sabres, des couteaux, etc.
Le Fezzan est gouverné par un sultan qui descend de la famille des shérifs. Son pouvoir est illimité, mais il paye cependant au bey de Tripoli un tribut de quatre mille dollars. La population du pays peut être évaluée (Hornemann ne nous dit pas sur quelles bases il s’appuie) à soixante-quinze mille habitants, qui, tous, professent le mahométisme.
On trouve encore, dans le récit d’Hornemann, quelques autres détails sur les mœurs et les habitudes de ce peuple. Le voyageur termine son rapport à la Société africaine en disant qu’il se propose de revenir dans le Fezzan, et qu’il compte envoyer de nouveaux détails.
Ce que nous savons de plus, c’est qu’à Mourzouk mourut le fidèle compagnon d’Hornemann, le renégat Freudenburg. Atteint lui-même d’une fièvre violente, Hornemann fut obligé de faire, en cet endroit, un séjour beaucoup plus long qu’il n’y comptait. A peine rétabli, Hornemann gagna Tripoli afin de s’y reposer et de s’y retremper dans la compagnie de quelques Européens. Le 1er décembre 1799, il reprenait le chemin de Mourzouk, d’où il partait définitivement, le 7 avril 1800, avec une caravane. Le Bournou l’attirait, et ce gouffre, qui devait faire tant de victimes, ne nous le rendit pas.
Pendant tout le cours du XVIIIe siècle, l’Afrique est assiégée comme une place forte. De tous côtés, les explorateurs tâtent la place, essayent de s’y introduire. Quelques-uns parviennent à pénétrer dans l’intérieur, mais ils sont repoussés, ou ils y trouvent la mort. C’est seulement de nos jours que ce mystérieux continent devait livrer ses secrets, et découvrir, à la surprise générale, les trésors de fécondité qu’on était bien loin d’y soupçonner.
Du côté du Sénégal, les informations recueillies par Brue, avaient besoin d’être complétées. Mais notre prépondérance n’était plus indiscutée comme autrefois. Nous avions des rivaux très sérieux, très entreprenants, les Anglais. Ils étaient persuadés de l’importance qu’auraient, pour le développement de leur commerce, les renseignements qu’ils pourraient se procurer. Cependant, avant d’entreprendre le récit des explorations du major Houghton et de Mungo-Park, il nous faut dire quelques mots de la mission que s’était donnée le naturaliste français Michel Adanson.
Adonné dès l’enfance à l’étude de l’histoire naturelle, Adanson voulut illustrer son nom par la découverte d’espèces nouvelles. Il ne fallait pas compter en trouver en Europe. Contre toute attente, Adanson choisit le Sénégal pour champ de recherches.
«C’est que c’était, dit-il dans une note manuscrite, de tous les établissements européens, le plus difficile à pénétrer, le plus chaud, le plus malsain, le plus dangereux à tous égards, et par conséquent le moins connu des naturalistes.»
Ne faut-il pas une rare dose de courage et d’ambition pour se déterminer d’après des motifs semblables?
Adanson n’était certes pas le premier naturaliste qui affrontât pareils dangers; mais on n’en avait pas vu, jusqu’alors, le faire avec autant d’entrain, à leurs frais, sans aucune espérance de récompense, car il ne lui restait pas même assez d’argent pour entreprendre, à son retour, la publication des découvertes qu’il allait faire.
Le 3 mars 1749, Adanson s’embarqua sur le _Chevalier Marin_, commandé par d’Après de Mannevillette, fit relâche à Sainte-Croix de Ténériffe, et débarqua à l’embouchure du Sénégal, qui est, pour lui, le Niger des anciens géographes. Pendant près de cinq ans, il parcourut notre colonie dans tous les sens, portant tour à tour ses pas à Podor, à Portudal, à Albreda, à l’embouchure de la Gambie, et il recueillit, avec une ardeur et une persévérance inouïes, des richesses immenses dans les trois règnes de la nature.
C’est à lui qu’on doit les premiers renseignements exacts sur un arbre géant, le baobab, qui est souvent désigné sous le nom d’Adansonia; sur les mœurs des sauterelles qui forment la base de la nourriture de certaines peuplades sauvages; sur les fourmis blanches, qui se bâtissent de véritables maisons; sur certaines huîtres, à l’embouchure de la Gambie, qui «perchent» sur des arbres.
«Les nègres, dit-il, n’ont pas tant de peine qu’on penserait à les cueillir, ils ne font que couper la branche où elles sont attachées. Une seule en porte quelquefois plus de deux cents, et, si elle a plusieurs rameaux, elle fait un bouquet d’huîtres qu’un homme aurait bien de la peine à porter.»