Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 33
Sur l’île Dirck-Hatichs, le capitaine Hamelin avait découvert deux inscriptions hollandaises gravées sur des assiettes d’étain. L’une constatait le passage, le 25 octobre 1616, du navire _Eendraght_, d’Amsterdam; l’autre, le séjour en ce lieu du _Geelwinck_, sous le commandement du capitaine Vlaming, en 1697.
Il résulte des travaux du _Naturaliste_ «que la prétendue baie des Chiens-Marins forme un grand enfoncement de cinquante lieues environ de profondeur, à le prendre du cap Cuvier vers le nord jusqu’à l’extrémité du golfe Henri-Freycinet; que toute la côte orientale est exclusivement formée par le continent; que celle de l’ouest se compose de l’îlot de Koks, de l’île Bernier, de l’île de Doore, de l’île Dirck-Hatichs et d’une partie des terres continentales. Le milieu de ce vaste enfoncement est occupé par la presqu’île Péron, à l’est et à l’ouest de laquelle se trouvent les havres Hamelin et Henri-Freycinet.»
Les maladies, auxquelles étaient en proie les malheureux navigateurs, n’avaient eu pour résultat que d’amener un apaisement momentané entre le commandant Baudin et son état-major. Lui-même avait été atteint d’une fièvre pernicieuse ataxique d’une telle violence, que, pendant plusieurs heures, on le crut mort. Cela ne l’empêcha pas, huit jours après son rétablissement, de faire arrêter un de ses officiers, M. Picquet, enseigne de vaisseau, à qui les états-majors des deux vaisseaux ne cessèrent de donner les témoignages d’estime et d’amitié les plus flatteurs. A sa rentrée en France, M. Picquet fut promu lieutenant de vaisseau. C’est assez dire qu’il n’était pas coupable!
Le capitaine Baudin avait interverti le plan d’opérations que l’Institut lui avait remis. Il devait maintenant faire voile pour la terre de Diemen. Partis de Timor le 13 novembre 1801, les Français aperçurent, deux mois après, jour pour jour, les côtes australes de cette île. La maladie continuait de sévir avec la même violence, et le nombre de ses victimes était relativement considérable.
Les deux navires donnèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, détroit qui avait échappé à Tasman, à Furneaux, à Cook, à Marion, à Hunter et à Bligh, et dont la découverte était le fruit d’une erreur qui aurait pu devenir dangereuse.
Cette relâche avait pour but de renouveler la provision d’eau. Aussi plusieurs embarcations furent-elles aussitôt envoyées à la découverte.
«A neuf heures et demie, dit Péron, nous étions à l’entrée du port des Cygnes. De tous les lieux que j’ai pu voir pendant le cours de notre long voyage, celui-ci m’a paru le plus pittoresque et le plus agréable. Sept plans de montagnes qui s’élèvent comme par degrés vers l’intérieur des terres forment la perspective du fond du port. A droite et à gauche, des collines élevées l’enceignent de toutes parts, et présentent dans leur développement un grand nombre de petits caps arrondis et de petites anses romantiques. Sur tous les points, la végétation la plus active multiplie ses productions; les rivages sont bordés d’arbres puissants, tellement rapprochés entre eux qu’il est presque impossible de pénétrer dans les forêts qu’ils composent. D’innombrables essaims de perroquets, de cacatoès, revêtus des plus riches couleurs, voltigeaient sur leur sommet, et de charmantes mésanges à collier bleu d’outre-mer folâtraient sous leur ombrage. Les flots, dans ce port, étaient extrêmement calmes, et leur surface était à peine agitée par la marche de nombreuses légions de cygnes noirs.»
Tous les détachements envoyés à la recherche d’une aiguade ne furent pas aussi contents de leur entrevue avec les habitants que celui de Péron. Le capitaine Hamelin, accompagné de MM. Leschenaut et Petit, de plusieurs officiers et matelots, avait rencontré quelques naturels, auxquels il avait fait de nombreux présents. Au moment où ils se rembarquaient, les Français furent assaillis d’une grêle de pierres, dont l’une contusionna assez gravement le capitaine Hamelin. Vainement les sauvages brandissaient leurs zagaies et multipliaient les gestes menaçants, pas un seul coup de fusil ne fut tiré contre eux. Rare exemple de modération et d’humanité!
«Les travaux géographiques de l’amiral d’Entrecasteaux, à la terre de Diemen, sont d’une perfection si grande, dit la relation, qu’il serait peut-être impossible de trouver ailleurs rien de supérieur en ce genre, et M. Beautemps-Beaupré, leur auteur principal, s’est acquis par là des droits incontestables à l’estime de ses compatriotes, à la reconnaissance des navigateurs de tous les pays. Partout où les circonstances permirent à cet habile ingénieur de faire des recherches suffisantes, il ne laissa à ses successeurs aucune lacune à remplir. Le canal d’Entrecasteaux, les baies et les ports nombreux qui s’y rattachent, sont surtout dans ce cas. Malheureusement, il n’en est pas ainsi de la portion de la terre de Diemen qui se trouve dans le nord-est du canal et qui ne fut que très superficiellement visitée par les canots de l’amiral français.»
C’est cette partie de la côte que s’attachèrent surtout à relever les hydrographes, de manière à relier leurs observations à celles de leurs compatriotes et à former un ensemble qui ne laissât rien à désirer. Ces travaux, qui rectifièrent et complétèrent ceux de d’Entrecasteaux, retinrent les navires jusqu’au 5 février. Ils procédèrent alors à la reconnaissance de la côte sud-est de la terre de Diemen. Les détails de cette navigation sont toujours les mêmes. Les incidents ne varient guère et n’offrent d’intérêt qu’au géographe. Aussi, malgré l’importance et le soin de ces relèvements, ne nous y attarderons-nous que lorsque nous pourrons glaner quelque anecdote.
Ce furent ensuite la côte orientale de la Tasmanie, les détroits de Banks et de Bass qu’explorèrent le _Naturaliste_ et le _Géographe_.
«Le 6 mars, dans la matinée, nous prolongeâmes à grande distance les îlots Taillefer et l’île Schouten. A midi environ, nous nous trouvions par le travers du cap Forestier, lorsque notre ingénieur géographe, M. Boullanger, partit dans le grand canot commandé par M. Maurouard pour aller relever de plus près tous les détails de la côte. Le bâtiment devait suivre une route parallèle à celle du canot et ne le jamais perdre de vue; mais, à peine M. Boullanger était-il parti depuis un quart d’heure, que notre commandant, prenant tout à coup et sans aucune espèce de raison apparente, la bordée du large, s’éloigna; bientôt l’embarcation disparut à nos yeux. Ce ne fut qu’à la nuit qu’on revira de bord sur la terre. Une brise violente s’était élevée; à chaque instant elle fraîchissait davantage; nos manœuvres furent indécises, la nuit survint et nous déroba la vue des côtes, le long desquelles nous venions d’abandonner nos malheureux compagnons.»
Les trois jours suivants furent employés, mais vainement, à leur recherche.
Dans les termes si mesurés de la relation, ne semble-t-il pas percer une indignation véritable contre la manière d’agir du commandant Baudin? Quel pouvait être son dessein? En quoi pouvait lui servir l’abandon de ses matelots et de deux de ses officiers? Mystère que n’a pu éclaircir pour nous la lecture assidue de la relation de Péron.
Pénétrer dans les détroits de Banks et de Bass, c’était marcher sur les brisées de ce dernier et de Flinders, qui avaient fait de ces parages leur domaine privilégié et le théâtre de leurs découvertes. Mais, lorsque, le 29 mars 1802, le _Géographe_ commença de suivre la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, seule la portion qui va du cap Leuwin aux îles Saint-Pierre et Saint-François était connue; c’est-à-dire que l’espace qui s’étend depuis la limite orientale de la terre de Nuyts jusqu’au port Western n’avait pas encore été foulé par un pied européen. On comprendra toute l’importance de cette navigation, lorsqu’on saura qu’il s’agissait de déterminer si la Nouvelle-Hollande ne formait qu’une seule île, et si de grandes rivières ne venaient pas de ce côté déboucher dans la mer.
L’île Latreille, le cap du Mont-Thabor, le cap Folard, la baie Descartes, le cap Boufflers, la baie d’Estaing, la baie de Rivoli, le cap Monge, furent successivement reconnus et nommés. On venait de faire une pêche miraculeuse de dauphins, lorsqu’une voile fut signalée à l’horizon. Tout d’abord, on crut que c’était le _Naturaliste_, dont on avait été séparé par de violentes rafales dans la nuit du 7 au 8 mars. Comme ce bâtiment courait à contre-bord, il fut bientôt par le travers du _Géographe_. Il arbora les couleurs anglaises. C’était l’_Investigator_, parti d’Europe, depuis huit mois, sous les ordres de Flinders, dans le but de compléter la reconnaissance de la Nouvelle-Hollande. Depuis trois mois, Flinders explorait la côte; il avait eu autant à souffrir que les Français des ouragans et des tempêtes; l’une des dernières lui avait fait perdre, dans le détroit de Bass, son canot avec huit hommes et son premier officier.
Le cap Crétet, la presqu’île Fleurieu, longue de vingt milles environ, le golfe Saint-Vincent, ainsi nommé par Flinders, l’île des Kanguros, les îles Altorpe, le golfe Spencer, sur la côte occidentale duquel se trouve le port Lincoln, un des plus beaux et des plus sûrs que possède la Nouvelle-Hollande, les îles Saint-François et Saint-Pierre, furent tour à tour visités par le _Géographe_. Certes, pour compléter cette campagne hydrographique, il eût été nécessaire de pénétrer, comme le réclamaient les instructions nautiques données au capitaine Baudin, derrière les îles Saint-Pierre et Saint-François; mais les tempêtes s’y opposèrent, et ce devait être la tâche d’une nouvelle campagne.
Le scorbut, d’ailleurs, continuait à faire d’effrayants ravages dans les rangs des explorateurs. Plus de la moitié des matelots étaient incapables de service. Deux des timoniers étaient seuls debout. Comment en aurait-il été autrement, sans vin, sans eau-de-vie, alors qu’on n’avait pour se désaltérer qu’une eau putride et insuffisante, que du biscuit criblé de larves d’insectes, que des salaisons pourries, dont le goût et l’odeur suffisaient à lever le cœur?
D’ailleurs l’hiver commençait pour les régions australes. L’équipage avait le besoin le plus pressant du repos. Le point de relâche le plus voisin était Port-Jackson, la route la plus courte pour y parvenir, le détroit de Bass. Baudin, qui semble n’avoir jamais voulu suivre les sentiers frayés, en jugea autrement et donna l’ordre de doubler l’extrémité méridionale de la terre de Diemen.
Le 20 mai, l’ancre fut jetée dans la baie de l’Aventure. Les malades en état de marcher furent portés à terre, et l’on y fit aisément l’eau nécessaire. Mais déjà ces mers orageuses n’étaient plus tenables; une brume épaisse les enveloppait, et l’on n’était averti du voisinage de la côte que par le bruit effrayant des lames énormes qui déferlaient sur les rochers. Le nombre des malades augmentait. Chaque jour, l’Océan engloutissait quelque nouvelle victime. Le 4 juin, il ne restait plus que six hommes en état de se tenir sur le pont, et jamais la tempête n’avait été plus terrible. Et cependant le _Géographe_ parvint encore une fois à échapper au péril!
Le 17 juin, fut signalé un navire qui apprit aux navigateurs que le _Naturaliste_, après avoir attendu sa conserve à Port-Jackson, était parti à sa recherche, que le canot abandonné avait été recueilli par un navire anglais et que son équipage était alors embarqué sur le _Naturaliste_. Le _Géographe_ était attendu avec la plus vive impatience à Port-Jackson, où des secours de toute sorte lui avaient été préparés.
Depuis trois jours le _Géographe_ était devant Port-Jackson, sans que la faiblesse de ses matelots lui permît d’y entrer, lorsqu’une chaloupe anglaise se détacha du rivage, lui amenant un pilote et les hommes nécessaires aux manœuvres.
«D’une entrée qui n’a pas plus de deux milles en travers, dit la relation, le Port-Jackson s’étend jusqu’à former un bassin spacieux ayant assez d’eau pour les plus grands navires, offrant assez d’espace pour contenir en pleine sûreté tous ceux qu’on voudrait y rassembler: mille vaisseaux de ligne pourraient y manœuvrer aisément, avait dit le commodore Phillip.
«Vers le milieu de ce port magnifique et sur son bord méridional, dans une des anses principales, s’élève la ville de Sydney. Assise sur le revers de deux coteaux voisins l’un de l’autre, traversée dans sa longueur par un petit ruisseau, cette ville naissante offre un coup d’œil agréable et pittoresque.
«Ce qui frappe tout d’abord les yeux, ce sont les batteries, puis l’hôpital, qui peut contenir deux ou trois cents malades et dont toutes les pièces ont été apportées d’Angleterre par le commodore Phillip. Puis, ce sont de grands magasins au pied desquels les plus gros navires peuvent venir décharger leurs cargaisons. Sur les chantiers étaient en construction des goëlettes et des bricks entièrement construits des bois du pays.
«Consacrée pour ainsi dire par la découverte du détroit qui sépare la Tasmanie de la Nouvelle-Hollande, la chaloupe de M. Bass est conservée dans le port avec une sorte de respect religieux; quelques tabatières faites avec le bois de sa quille sont des reliques dont les possesseurs se montrent aussi fiers que jaloux, et M. le gouverneur ne crut pas pouvoir faire un présent plus honorable à notre commandant, que celui d’un morceau du bois de cette chaloupe enchâssé dans une large bande d’argent, autour de laquelle étaient gravés les principaux détails de la découverte du détroit de Bass.»
Il faut admirer ensuite la prison, pouvant contenir cent cinquante à deux cents prisonniers, les magasins au vin et autres approvisionnements, la place d’armes, sur laquelle donne la maison du gouverneur, les casernes, l’observatoire et l’église, dont les fondements étaient à cette époque à peine sortis de terre.
La métamorphose qui s’était opérée chez les convicts n’était pas moins intéressante à observer.
«La population de la colonie était pour nous un nouveau sujet d’étonnement et de méditation. Jamais peut-être un plus digne objet d’étude ne fut offert à l’homme d’État et au philosophe; jamais peut-être l’heureuse influence des institutions sociales ne fut prouvée d’une manière plus évidente et plus honorable qu’aux rives lointaines dont nous parlons. Là, se trouvent réunis ces brigands redoutables qui furent si longtemps la terreur du gouvernement de leur patrie; repoussés du sein de la société européenne, relégués aux extrémités du globe, placés dès le premier instant de leur exil entre la certitude du châtiment et l’espoir d’un sort plus heureux, environnés sans cesse par une surveillance inflexible autant qu’active, ils ont été contraints à déposer leurs mœurs antisociales.
«La plupart d’entre eux, après avoir expié leurs crimes par un dur esclavage, sont rentrés dans les rangs des citoyens. Obligés de s’intéresser eux-mêmes au maintien de l’ordre et de la justice, pour la conservation des propriétés qu’ils ont acquises, devenus presque en même temps époux et pères, ils tiennent à leur état présent par les liens les plus puissants et les plus chers.
«La même révolution, déterminée par les mêmes moyens, s’est opérée chez les femmes, et de misérables filles, insensiblement rendues à des principes de conduite plus réguliers, forment aujourd’hui des mères de famille intelligentes et laborieuses...»
L’accueil qui fut fait à Port-Jackson à l’expédition française fut on ne peut plus cordial. Toutes les facilités possibles furent accordées aux savants pour continuer leurs observations. En même temps, les vivres, les rafraîchissements, les secours de tout genre leur étaient prodigués par l’autorité militaire et par les simples particuliers.
Les courses aux environs furent des plus fructueuses. Les naturalistes eurent l’occasion d’examiner les fameuses plantations de vigne de Rose-Hill. Les meilleurs plants du Cap, des Canaries, de Madère, de Xérès et de Bordeaux, avaient été transportés en cet endroit.
«Dans aucune partie du monde, répondaient les vignerons interrogés, la vigne ne pousse avec plus de force et de vigueur que dans celui-ci. Toutes les apparences, pendant deux ou trois mois, se réunissent pour promettre à nos soins des récoltes abondantes; mais à peine le plus léger souffle vient-il à partir du nord-ouest que tout est perdu sans ressource; bourgeons, fleurs et feuilles, rien ne résiste à son ardeur dévorante; tout se flétrit, tout meurt.»
Bientôt après, la culture des vignes, transplantées dans un milieu plus favorable, allait prendre une extension considérable, et les vignobles australiens, sans être aujourd’hui devenus des crus renommés, fournissent un vin agréable à boire et très chargé d’alcool.
A trente milles de Sydney se déroule la chaîne des Montagnes-Bleues, qui fut longtemps la limite des connaissances des Européens. Le lieutenant Dawes, le capitaine Teuch Paterson, qui remonta la rivière Hawkesburg, ce Nil de la Nouvelle-Hollande, Hacking, Bass et Barraillier, avaient jusqu’alors tenté sans succès de franchir ces montagnes escarpées.
Déjà, à cette époque, l’écartement des arbres dans les forêts voisines de la ville, l’abondance et l’excellente qualité des herbages avaient fait considérer la Nouvelle-Galles du Sud comme un excellent pâturage. Des bêtes à cornes et des moutons avaient été importés en quantité.
«Ils s’y sont tellement multipliés, que, dans les seules bergeries de l’État, on comptait, à une époque peu éloignée de celle de notre séjour à Port-Jackson, 1800 bêtes à cornes, dont 514 taureaux, 121 bœufs et 1165 vaches. La progression de l’accroissement de ces animaux est si rapide, que, dans l’espace de onze mois seulement, le nombre des bœufs et des vaches a été porté de 1856 à 2450; ce qui suppose pour l’année entière une augmentation de 650 individus ou du tiers de la totalité.
«Qu’on calcule maintenant la marche d’un tel accroissement d’animaux pour une période de trente ans, et l’on restera persuadé qu’en le réduisant même à moitié, la Nouvelle-Hollande se trouverait alors couverte sur ce point d’innombrables troupeaux de bétail.
«Les moutons ont fourni des résultats encore plus avantageux; et telle est la rapidité de leur multiplication sur ces rivages lointains, que le capitaine Mac-Arthur, un des plus riches propriétaires de la Nouvelle-Galles du Sud, ne craint pas d’assurer, dans un mémoire publié à cet effet, qu’avant vingt ans, la Nouvelle-Hollande pourra fournir seule à l’Angleterre toute la laine qu’on y importe aujourd’hui des pays voisins, et dont le prix d’achat s’élève chaque année, dit-il, à 1,800,000 livres sterling (environ 43 millions de francs).»
On sait aujourd’hui combien ces estimations, toutes merveilleuses qu’elles paraissaient alors, étaient peu exagérées. Mais, certes, il était intéressant de prendre cette industrie pastorale, aujourd’hui si florissante, à ses premiers débuts et de recueillir l’impression d’étonnement que les résultats déjà acquis avaient produite sur les navigateurs français.
Les équipages avaient en partie recouvré la santé; mais le nombre des matelots capables de continuer la campagne était tellement restreint, qu’il fallut se résigner à renvoyer en France le _Naturaliste_, après en avoir tiré les hommes les plus valides. Il fut remplacé par une goëlette de trente tonneaux nommée _le Casuarina_, dont le commandement fut confié à Louis de Freycinet. Le faible échantillon de ce bâtiment et son peu de tirant d’eau devaient le rendre précieux pour le service du littoral.
Le _Naturaliste_, avec le compte rendu de l’expédition, les résultats des observations de tout genre faites pendant les deux campagnes, emportait encore, dit Péron, «plus de 40,000 animaux de toutes les classes, recueillis sur tant de plages pendant les deux années qui venaient de s’écouler. Trente-trois grosses caisses étaient remplies de ces collections, les plus nombreuses et les plus riches qu’aucun voyageur eût jamais fait parvenir en Europe, et qui, étalées en partie dans la maison que j’occupais avec M. Bellefin, firent l’admiration de tous les Anglais instruits et particulièrement du célèbre naturaliste M. Paterson.»
Le _Géographe_ et le _Casuarina_ quittèrent Port-Jackson le 18 novembre 1802. Pendant cette nouvelle campagne, les navigateurs découvrirent et explorèrent successivement l’île King, les îles Hunter, la partie nord-ouest de la terre de Diemen, ce qui complétait la géographie du littoral de cette grande île; puis, à partir du 27 décembre jusqu’au 15 février 1803, le capitaine Baudin reconnut, sur la côte sud-ouest de l’Australie, l’île des Kanguros et les deux golfes qui s’ouvrent en face.
«C’est un phénomène bien étrange, dit Péron, que ce caractère de monotonie, de stérilité, si généralement empreint sur les diverses parties de la Nouvelle-Hollande et sur les îles nombreuses qui s’y rattachent; un tel phénomène devient encore plus inconcevable par le contraste qui existe entre ce continent et les terres voisines. Ainsi, vers le nord-ouest, nous avions vu les îles fertiles de l’archipel de Timor offrir à nos regards leurs hautes montagnes, leurs rivières, leurs ruisseaux nombreux et leurs forêts profondes, lorsqu’à peine quarante-huit heures s’étaient écoulées depuis notre départ des côtes noyées, arides et nues de la terre de Witt; ainsi, vers le sud, nous avions admiré les puissants végétaux de la terre de Diemen et les monts sourcilleux qui s’élèvent sur toute la surface de cette terre; plus récemment encore, nous avions célébré la fraîcheur de l’île King et sa fécondité.
«La scène change; nous touchons aux rivages de la Nouvelle-Hollande, et, pour chaque point de nos observations, il faudra désormais reproduire ces sombres tableaux, qui, tant de fois déjà, ont fatigué l’esprit du lecteur, comme ils étonnent le philosophe, comme ils affligent le navigateur.»
Les ingénieurs, détachés avec le _Casuarina_ pour reconnaître le golfe Spencer et la presqu’île d’York qui le sépare du golfe Saint-Vincent, après avoir opéré leurs relèvements dans le plus grand détail et avoir constaté qu’aucun grand fleuve ne se jette en cet endroit dans la mer, furent contraints d’abréger leur reconnaissance du port Lincoln, car le terme prescrit pour le retour à l’île des Kanguros allait expirer. Certains d’être abandonnés s’ils étaient en retard, ils ne se hâtèrent pas assez, cependant, car, lorsqu’ils atteignirent cette île, le 1er février, le _Géographe_ avait mis à la voile, sans s’inquiéter du _Casuarina_, qui n’avait pourtant que fort peu de vivres.
Baudin continua seul l’exploration de la côte et le relèvement de l’archipel Saint-François, travail très important, puisque, depuis la découverte de ces îles par Peter Nuyts, en 1627, aucun navigateur ne les avait visitées en détail. Flinders venait bien d’opérer cette reconnaissance, mais Baudin l’ignorait, et ce navigateur se croyait le premier Européen venu dans ces parages depuis leur découverte.
Lorsque le _Géographe_ arriva, le 6 février, dans le port du Roi-Georges, il y trouva le _Casuarina_ tellement avarié, qu’il avait fallu l’échouer sur la plage.
Découvert en 1791 par Vancouver, le port du Roi-Georges est d’une importance d’autant plus grande, que, sur une étendue de côtes au moins égale à la distance de Paris à Pétersbourg, c’est le seul point bien connu de la Nouvelle-Hollande où il soit possible de se procurer de l’eau douce en tout temps.
Malgré cela, tout le pourtour de la rade est stérile. «L’aspect de l’intérieur du pays sur ce point, dit M. Boullanger dans son journal, est véritablement horrible, les oiseaux même y sont rares; c’est un désert silencieux.»