Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 31
«De retour vers le lieu de notre débarquement, dit la relation, nous trouvâmes plus de sept cents naturels qui étaient accourus de toutes parts. Ils nous demandèrent des étoffes et du fer en échange de leurs effets, et, bientôt, quelques-uns d’entre eux nous prouvèrent qu’ils étaient des voleurs très effrontés.
«Parmi leurs différents tours, j’en citerai un que me jouèrent deux de ces fripons. L’un d’eux m’offrit de me vendre un petit sac qui renfermait des pierres taillées en ovale et qu’il portait à la ceinture. Aussitôt il le dénoua et feignit de vouloir me le donner d’une main, tandis que de l’autre il recevait le prix dont nous étions convenus. Mais, au même instant, un autre sauvage, qui s’était placé derrière moi, jeta un grand cri pour me faire tourner la tête de son côté, et aussitôt le fripon s’enfuit avec son sac et mes effets en cherchant à se cacher dans la foule. Nous ne voulûmes pas le punir, quoique nous fussions pour la plupart armés de fusils. Cependant, il était à craindre que cet acte de douceur ne fût regardé par ces peuples comme un acte de faiblesse et ne les rendit encore plus insolents. Ce qui arriva peu de temps après semble le confirmer.
«Plusieurs d’entre eux furent assez hardis pour jeter des pierres à un officier qui n’était éloigné de nous que de deux cents pas. Nous ne voulûmes pas encore sévir contre eux, car le récit de Forster nous avait prévenus si avantageusement à leur égard, qu’il nous fallait encore d’autres faits pour détruire la bonne opinion que nous avions de la douceur de leur caractère; mais bientôt nous eûmes des preuves incontestables de leur férocité.
«L’un d’eux, ayant un os fraîchement grillé et dévorant un reste de chair qui y était encore attaché, s’avança vers le citoyen Piron et l’engagea à partager son repas; celui-ci, croyant que le sauvage lui offrait un morceau de quelque quadrupède, accepta l’os, qui n’était plus recouvert que de parties tendineuses, et, me l’ayant montré, je reconnus qu’il appartenait au bassin d’un enfant de quatorze à quinze ans. Les naturels qui nous entouraient nous indiquèrent, sur un enfant, la position de cet os; ils convinrent sans difficulté que la chair dont il avait été couvert avait servi aux repas de quelque insulaire, et ils nous firent même connaître que c’était pour eux un mets très friand...
«La plupart de ceux de notre expédition qui étaient restés à bord ne voulurent point ajouter foi au récit que nous leur fîmes du goût barbare de ces insulaires, ne pouvant se persuader que ces peuples, dont le capitaine Cook et Forster avaient fait une peinture si avantageuse, fussent dégradés par un aussi horrible vice; mais il ne fut pas difficile de convaincre les plus incrédules. J’avais apporté l’os déjà rongé, que notre chirurgien major reconnut pour celui d’un enfant; je le présentai aux deux habitants que nous avions à bord; sur-le-champ l’un de ces anthropophages le saisit avec avidité et arracha avec ses dents les ligaments et les cartilages qui y tenaient encore; je le passai ensuite à son camarade, qui y trouva aussi quelque chose à ronger.»
Les naturels qui étaient venus à bord avaient volé tant d’objets et avec une telle impudence, qu’on avait été obligé de les chasser. Le lendemain, à peine les Français étaient-ils descendus à terre, qu’ils trouvèrent les sauvages prenant leur repas.
Ceux-ci leur offrirent aussitôt à manger de la chair grillée tout récemment, qu’on reconnut être de la chair humaine.
Quelques-uns s’approchèrent même des Français et «leur tâtèrent à plusieurs reprises les parties les plus musculeuses des bras et des jambes en prononçant le mot _karapek_ d’un air d’admiration et même de désir, ce qui n’était pas trop rassurant pour nous.»
Plusieurs officiers furent assaillis et volés avec la plus grande effronterie. Les intentions des naturels n’étaient pas douteuses; bientôt, même, ils cherchèrent à s’emparer des haches de plusieurs matelots descendus à terre pour faire du bois, et il fallut tirer sur eux pour s’en débarrasser.
Ces hostilités se renouvelèrent à plusieurs reprises et se terminèrent toujours par la fuite des naturels, qui eurent plusieurs hommes tués ou blessés. Le peu de succès de ces tentatives ne les empêcha pas de les recommencer toutes les fois qu’ils crurent trouver l’occasion favorable.
La Billardière fut témoin d’un fait, plusieurs fois observé depuis, mais qui avait longtemps paru invraisemblable. Il vit ces indigènes manger de la stéatite. Cette terre «sert à amortir le sentiment de la faim en remplissant leur estomac et en soutenant ainsi les viscères attachés au diaphragme, et, quoique cette substance ne fournisse aucun aliment nourricier, elle est cependant très utile à ces peuples, qui doivent être fort souvent exposés à de longues privations d’aliments, parce qu’ils s’adonnent très peu à la culture de leurs terres, d’ailleurs très stériles... On ne se serait jamais imaginé que des anthropophages eussent recours à un pareil expédient, lorsqu’ils sont pressés par la faim.»
Les navigateurs n’avaient pu recueillir pendant leur séjour à la Nouvelle-Calédonie aucun renseignement sur La Pérouse. Cependant, une tradition, que M. Jules Garnier a recueillie, veut que, quelque temps après le passage de Cook, deux grands navires se soient approchés de l’extrémité septentrionale de l’île des Pins, et y aient envoyé des embarcations.
«Le premier moment d’effroi passé, dit M. Jules Garnier, dans une communication insérée au _Bulletin de la Société de géographie_ de novembre 1869, les indigènes s’approchèrent de ces étrangers et fraternisèrent avec eux; ils furent d’abord émerveillés de toutes leurs richesses; la cupidité les poussa ensuite à s’opposer par la force au départ de nos marins; mais ceux-ci, par une fusillade, qui jeta plusieurs indigènes à terre, calmèrent leur ardeur. Peu satisfaits de cette sauvage réception, les deux vaisseaux s’éloignèrent dans la direction de la grande terre, après avoir tiré un coup de canon, que les habitants crurent être un coup de tonnerre.»
Il est fort étonnant que d’Entrecasteaux, qui fut en rapport avec les indigènes de l’île des Pins, n’ait pas entendu parler de ces événements. Cette île n’est pas très étendue, sa population n’a jamais été nombreuse. Il faut donc que les indigènes aient tenu à garder secrets leurs rapports avec La Pérouse.
Si, dans sa navigation au long du récif madréporique qui défend des assauts de l’Océan la côte occidentale de la Nouvelle-Calédonie, d’Entrecasteaux avait su découvrir une des nombreuses coupures qui s’y rencontrent, il aurait pu, là encore, trouver quelque trace du passage de La Pérouse, navigateur soigneux et hardi, émule de Cook, qui dut débarquer sur plusieurs points de ce littoral. Un baleinier, dont le rapport est cité par Rienzi, affirmait avoir vu entre les mains des Néo-Calédoniens des médailles et une croix de Saint-Louis provenant de l’expédition française.
M. Jules Garnier, pendant un voyage de Nouméa à Canala, a vu, au mois de mars 1865, entre les mains d’un des indigènes de son escorte, «une vieille épée rouillée, effilée comme l’étaient celles du siècle dernier, et portant sur la garde des fleurs de lis.» Tout ce qu’on put tirer de son propriétaire, c’est qu’il la possédait depuis très longtemps.
Il n’y a pas apparence qu’un membre quelconque de l’expédition ait fait cadeau d’une épée à ces sauvages, encore moins d’une croix de Saint-Louis. Quelque officier aura sans doute été tué dans une rixe, et c’est ainsi que ces objets seront parvenus entre les mains des naturels.
Cette hypothèse a l’avantage d’être d’accord avec l’explication, donnée par M. Garnier, des contradictions flagrantes qu’on rencontre dans la peinture du caractère du peuple de Balade par Cook et d’Entrecasteaux. Pour le premier, ces indigènes ont toutes les qualités: bons, francs, paisibles; pour le second, tous les défauts: voleurs, traîtres, anthropophages.
Quelques faits extraordinaires, suivant M. Garnier, n’auraient-ils pas modifié, entre ces deux visites, la manière d’agir de ces naturels? Une rixe n’aurait-elle pas eu lieu? Les Européens n’auraient-ils pas été forcés de faire usage de leurs armes? N’auraient-ils pas détruit des plantations, brûlé des cases? Ne faudrait-il pas attribuer à quelque événement de ce genre l’accueil hostile qui fut fait à d’Entrecasteaux?
La Billardière, racontant une excursion qu’il fit aux montagnes dont est formée la chaîne de partage des eaux à l’extrémité septentrionale de la Nouvelle-Calédonie, et d’où l’on aperçoit la mer des deux côtés, dit:
«Nous n’étions plus suivis que par trois naturels, _qui sans doute nous avaient vus un an auparavant_ longer la côte occidentale de leur île, car, avant de nous quitter, ils nous parlèrent de deux vaisseaux qu’ils avaient aperçus de ce côté.»
La Billardière eut le tort de ne pas les presser de questions à ce sujet. Étaient-ce les navires de La Pérouse ou ceux de d’Entrecasteaux qu’avaient aperçus ces sauvages? Était-ce bien «un an auparavant?»
On voit, d’après les détails que nous donnons ici, combien il est regrettable que d’Entrecasteaux n’ait pas poussé ses recherches avec plus de zèle. Il eût sans doute retrouvé les traces de ses compatriotes. Nous allons voir, tout à l’heure, qu’avec un peu plus de chance, il les aurait retrouvés, sinon tous, du moins en partie, vivants.
Pendant cette relâche, le capitaine Huon de Kermadec avait succombé aux atteintes d’une fièvre étique qui le dévorait depuis plusieurs mois. Il fut remplacé dans le commandement de l’_Espérance_ par M. d’Hesmivy d’Auribeau.
Parti de la Nouvelle-Calédonie le 21 floréal, d’Entrecasteaux reconnut successivement les îles de Moulin, Huon, et l’île Santa-Cruz de Mendana, séparée de l’île de la Nouvelle-Jersey par un canal où furent attaqués les bâtiments français.
Dans le sud-est paraissait une île que d’Entrecasteaux nomma île de la Recherche, et qu’il aurait pu appeler de la Découverte, s’il avait songé à s’en approcher. C’était Vanikoro, îlot entouré de récifs madréporiques sur lesquels les bâtiments de La Pérouse avaient fait naufrage, et que, suivant toute vraisemblance, habitaient encore à cette époque une partie des malheureux navigateurs. Fatalité inconcevable! arriver aussi près du but et passer à côté! Mais le voile qui cachait le sort des compagnons de La Pérouse ne devait être déchiré que bien longtemps après.
Après avoir reconnu en détail l’extrémité méridionale de Santa-Cruz, sans pouvoir recueillir le moindre renseignement sur l’objet de ses recherches, d’Entrecasteaux se dirigea vers la terre des Arsacides de Surville, dont il reconnut l’extrémité méridionale; puis, il gagna les côtes de la Louisiade, que La Pérouse avait annoncé vouloir visiter en quittant les Salomon, et releva, le 7 prairial, le cap de la Délivrance. Ce cap n’appartient pas à la Nouvelle-Guinée, comme se l’était figuré Bougainville; il forme l’extrémité d’une île, qui fut appelée Rossel, du nom d’un des officiers qui devait être le principal historien de l’expédition.
Après avoir navigué le long d’une suite d’îles basses et rocheuses, de bas-fonds, qui reçurent les noms des principaux officiers, les deux frégates atteignirent les côtes de la Nouvelle-Guinée, à la hauteur du cap du Roi-Guillaume; puis, elles gouvernèrent, afin de donner dans le détroit de Dampier. On longea ensuite la côte septentrionale de la Nouvelle-Bretagne, au nord de laquelle on découvrit plusieurs petites îles très montueuses, inconnues jusqu’alors. Le 17 juillet, on était en vue d’une petite île, voisine de celle des Anachorètes.
D’Entrecasteaux, attaqué depuis longtemps de la dysenterie et du scorbut, était alors à toute extrémité. Cédant aux instances de ses officiers, il se détermina à se séparer de l’_Espérance_ pour gagner plus rapidement Waigiou. Le lendemain, 20 juillet, il s’éteignait à la suite de longues et douloureuses souffrances.
Après une relâche à Waigiou et à Bourou, dont le résident combla les Français de bons procédés, et où quelques habitants avaient conservé le souvenir de Bougainville, l’expédition, d’abord sous le commandement de d’Auribeau, qui tomba bientôt malade, puis sous celui de Rossel, franchit le détroit de Bouton, celui de Saleyer, et arriva le 19 octobre devant Sourabaya.
De graves nouvelles y surprirent les membres de l’expédition. Louis XVI avait été décapité, la France était en guerre avec la Hollande et toutes les puissances de l’Europe. Bien que la _Recherche_ et l’_Espérance_ eussent besoin de nombreuses réparations et que la santé de leurs équipages exigeât un long repos, d’Auribeau se préparait à gagner l’île de France, lorsqu’il fut retenu par le gouverneur hollandais. La mésintelligence qui éclata bientôt entre les membres de l’expédition, dont les opinions politiques étaient très différentes, fit craindre au gouverneur que des troubles ne vinssent à éclater dans sa colonie, et il voulut soumettre ses «prisonniers» à des conditions très humiliantes, par lesquelles il fallut cependant passer. L’irritation et la haine éclatèrent, lorsque d’Auribeau crut à propos d’arborer le pavillon blanc. Mais la plupart des officiers et des savants, parmi lesquels La Billardière, s’y refusèrent obstinément, et, arrêtés par les autorités hollandaises, ils furent répartis dans les différents ports de la colonie.
A la mort de d’Auribeau, arrivée le 21 août 1794, Rossel devint le chef de l’expédition. Il se chargea de faire parvenir, en France, les documents de tout genre qui avaient été recueillis pendant la campagne; mais, fait prisonnier par une frégate anglaise, il fut dépouillé au mépris du droit des gens, et, lorsque la France rentra en possession des objets d’histoire naturelle qui lui avaient été volés (l’expression n’est pas trop forte quand on se rappelle les instructions données par le gouvernement français au sujet de l’expédition du capitaine Cook), ils étaient en si mauvais état, qu’on ne put en tirer tout le fruit qu’on en attendait.
Ainsi finit cette campagne malheureuse. Si son but principal avait été complètement manqué, elle avait du moins opéré quelques découvertes géographiques, complété ou rectifié celles qui étaient dues à d’autres navigateurs, et elle rapportait une ample moisson de faits, d’observations, de découvertes dans les sciences naturelles, dues en grande partie au dévouement du naturaliste La Billardière.
III
Voyage du capitaine Marchand.--Les Marquises.--Découverte de Nouka-Hiva.--Mœurs et coutumes des habitants.--Les îles de la Révolution.--La côte d’Amérique et le port de Tchikitané.--Le canal de Cox.--Relâche aux îles Sandwich. --Macao.--Déception.--Retour en France.--Découvertes de Bass et de Flinders sur les côtes de l’Australie.--Expédition du capitaine Baudin.--La terre de d’Endracht et la terre de Witt.--Relâche à Timor.--Reconnaissance de la terre de Van-Diemen.--Séparation du _Géographe_ et du _Naturaliste_. --Séjour à Port Jackson.--Les convicts.--Les richesses pastorales de la Nouvelle-Galles du Sud.--Rentrée en France du _Naturaliste_.--Croisières du _Géographe_ et du _Casuarina_ aux terres de Nuyts, d’Edels, d’Endracht, de Witt.--Second séjour à Timor.--Retour en France.
Un capitaine de la marine marchande, nommé Étienne Marchand, revenait du Bengale en 1788, lorsqu’il rencontra, sur la rade de l’île Sainte-Hélène, le capitaine anglais Portlock. La conversation tomba naturellement sur le commerce, sur les objets d’échange, sur les articles dont la vente procurait les plus grands bénéfices. En homme avisé, Marchand laissa parler son interlocuteur et ne lui répondit que le peu de mots nécessaires pour alimenter la conversation. Il tira de Portlock cette information intéressante, que les fourrures, et particulièrement les peaux de loutre, étaient à vil prix sur la côte occidentale de l’Amérique du Nord et atteignaient en Chine des prix fabuleux; en même temps, on pouvait se procurer facilement dans le Céleste Empire une cargaison pour l’Europe.
De retour en France, Marchand fit part à ses armateurs, MM. Baux, de Marseille, du renseignement précieux qu’il avait recueilli, et ceux-ci résolurent d’en profiter aussitôt. La navigation dans les mers du Pacifique exigeait un bâtiment d’une force exceptionnelle, pourvu de qualités spéciales. MM. Baux firent donc construire un navire de trois cents tonneaux, chevillé et doublé en cuivre, et le pourvurent de tout ce qui était nécessaire pour le défendre en cas d’attaque, le réparer en cas d’accident, faciliter les opérations commerciales et entretenir la santé des équipages pendant cette campagne, qui devait durer trois ou quatre ans.
Au capitaine Marchand, commandant le _Solide_, furent adjoints deux capitaines, MM. Masse et Prosper Chanal, trois lieutenants, deux chirurgiens et trois volontaires. C’était, avec les trente-neuf matelots, un équipage de cinquante personnes.
Quatre canons, deux obusiers, quatre pierriers, avec les munitions et les armes nécessaires, complétaient l’armement.
Bien qu’on ne dût arriver dans les mers du cap Horn qu’au commencement de l’hiver, le _Solide_ partit de Marseille le 14 décembre 1790. Après une courte relâche à la Praya, aux îles du Cap-Vert, Marchand se dirigea vers la terre des États, qu’il reconnut le 1er avril 1791, doubla la terre de Feu et pénétra dans le grand Océan. L’intention du capitaine Marchand était de se rendre sans relâche à la côte nord-ouest d’Amérique; mais, à partir du commencement de mai, l’eau s’était tellement corrompue dans ses futailles, qu’il fallut songer à la renouveler.
Le capitaine Marchand «se décida pour las Marquesas de Mendoça, îles situées sur le parallèle de dix degrés sud et vers le 141e méridien à l’occident de Paris. «La situation de ces îles, dit Fleurieu, qui a publié la très intéressante relation de ce voyage, convenait d’autant mieux, que, dans la vue d’éviter les calmes dans lesquels on tombe souvent en dirigeant sa route trop à l’est, il s’était proposé de couper la ligne à 142 degrés de longitude occidentale.»
Découvert en 1595 par Mendoça, cet archipel avait été visité par Cook en 1774.
Le 12 juin, on releva l’île de la Magdalena, la plus méridionale du groupe. Les calculs de Marchand et du capitaine Chanal avaient été faits avec une telle précision, que le _Solide_ mouillait aux îles Mendoça «après une traversée de soixante-treize jours, depuis la vue du cap San-Juan de la terre des États, sans prendre connaissance d’aucune autre terre et seulement en tirant de l’emploi constant des observations astronomiques toute la sûreté de sa navigation, au milieu d’une mer où les courants agissent dans des directions et avec des effets qui déconcertent et rendent inutiles tous les moyens, tous les calculs, toutes les méthodes ordinaires du pilotage.»
Marchand se dirigea vers San-Pedro, qui lui restait à l’ouest. Bientôt il aperçut la Dominica, Santa-Cristina et l’île Hood, la plus septentrionale du groupe, et il mouilla à la baie de la Madre-de-Dios, où les naturels lui firent un accueil des plus enthousiastes aux cris mille fois répétés de «tayo! tayo!»
L’impossibilité de se procurer le nombre de cochons dont il avait besoin détermina le capitaine Marchand à visiter plusieurs autres baies de l’île Santa-Christina, qu’il trouva plus peuplées, plus fertiles et plus pittoresques que celle de la Madre-de-Dios.
Les Anglais étaient demeurés trop peu de temps aux Marquises pour avoir pu réunir des observations exactes et détaillées sur le pays et les hommes qui l’habitent. Nous emprunterons donc quelques traits à la description d’Étienne Marchand.
Les habitants sont grands, forts et extrêmement agiles; la couleur de leur peau est d’un brun clair, mais il en est beaucoup qui diffèrent à peine des Européens de la classe du peuple. Ils n’ont d’autre vêtement que le tatouage, le climat n’en exigeant aucun. Ces dessins sont distribués avec la plus grande régularité; ceux d’un bras ou d’une jambe correspondant exactement à ceux de l’autre, et cette bigarrure, en raison de sa symétrie, ne fait pas un mauvais effet. La coiffure varie avec les individus, et la mode règne aussi bien en souveraine aux Marquises que dans tout autre pays. Les uns portent des colliers de graines rouges, d’autres une sorte de hausse-col, composé de petits morceaux d’un bois léger. Bien que tous, hommes et femmes, aient les oreilles percées, on ne les voit pas d’habitude y suspendre des pendants. Cependant, «on a vu une jeune Mendoçaine se pavaner en portant, en manière de hausse-col, le plat à barbe de fer-blanc rouillé qu’elle avait dérobé au frater du _Solide_, et un homme porter effrontément la baguette du fusil du capitaine Marchand enfilée dans le trou de son oreille et pendant à son côté.»
Cook affirme qu’ils connaissent le «Kava» des Taïtiens. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’ils donnaient le nom de la plante de poivre à l’eau-de-vie qu’on leur fit boire à bord du _Solide_. Il faut croire qu’ils ne font pas abus de cette liqueur, car jamais on n’en vit un seul en état d’ivresse.
Les Anglais ne parlent point d’un acte de civilité pratiqué par les habitants de la Madre-de-Dios, dont le capitaine Chanal a cru devoir faire une mention particulière; il consiste à offrir à son ami le morceau qu’on a mâché afin qu’il n’ait plus que la peine de l’avaler. On juge bien que, si sensibles que fussent les Français à cette marque distinguée de bienveillance et d’amitié des naturels, ils étaient trop discrets pour abuser à ce point de leur complaisance.
Une autre observation très curieuse qu’on doit à Marchand, c’est que leurs cases, établies sur des plates-formes de pierre, et les échasses dont ils se servent, indiquent que Santa-Christina est exposée à des inondations. On a pu voir une de ces échasses, très bien travaillée et sculptée, à l’exposition du Trocadéro, et l’on doit à M. Hamy, dont la compétence pour tout ce qui touche aux choses de l’Océanie est bien connue, une très intéressante dissertation sur ce curieux objet.
«La principale occupation des naturels de Santa-Christina, après la pêche, la fabrication accidentelle de leurs armes, de leurs pirogues et des ustensiles à l’usage de l’habitation, est de chanter, de danser, de s’amuser. L’expression vulgaire de «tuer le temps» semble avoir été créée pour rendre sensible la nullité des actions qui partagent le cercle de leur vie.»
Pendant les premiers jours de sa relâche dans la baie de la Madre-de-Dios, Marchand avait fait une remarque qui le conduisit à la découverte d’un groupe d’îles, dont les anciens navigateurs et Cook lui-même n’avaient pas eu connaissance. Au coucher du soleil, par un temps des plus clairs, il avait observé à l’horizon une tache fixe qui présentait l’apparence d’un pic élevé, et, cette observation, il avait pu la renouveler plusieurs jours. On ne pouvait douter que ce ne fût une terre, et, comme les cartes n’en indiquaient aucune dans cette direction, ce ne pouvait être qu’une île inconnue.
En quittant Santa-Christina le 20 juin, Marchand résolut de s’en assurer. Il eut la satisfaction de découvrir dans le nord-ouest, par sept degrés de latitude sud, un groupe de petites îles dont la plus importante reçut son nom. Les habitants appartenaient évidemment à la race qui a peuplé les Marquises. Bientôt après on découvrait plusieurs autres îles, telles que l’île Baux, qui n’est autre que Nouka-Hiva, les Deux-Frères, les îles Masse et Chanal, et l’on désigna cet archipel, qui a été réuni par les géographes aux Marquises, sous le nom d’îles de la Révolution.