Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 30

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«Étant sur le rivage, dit-il, j’entendis des instruments à vent, dont les accords, quelquefois très justes, étaient entremêlés de dissonances qui ne déplaisaient point. Ces sons, bien filés et très harmonieux, semblaient venir de si loin, que je crus, pendant quelque temps, que les naturels faisaient de la musique au delà de la rade, à près d’un myriamètre de distance du lieu où j’étais. Mon oreille était bien trompée par la distance, car je n’étais pas à cent mètres de l’instrument. C’était un bambou de vingt mètres au moins de hauteur, qui avait été fixé dans une situation verticale sur les bords de la mer. On remarquait entre chaque nœud une fente d’environ trois centimètres de long sur un centimètre et demi de large; ces fentes formaient autant d’embouchures, qui, lorsque le vent s’y introduisait, rendaient des sons agréables et variés. Comme les nœuds de ce long bambou étaient fort nombreux, on avait eu soin de faire les entailles en différents sens, afin que de quelque côté que le vent soufflât il pût toujours en rencontrer quelques-unes. Je ne puis mieux comparer les sons de cet instrument qu’à ceux de l’harmonica.»

Pendant cette longue relâche d’un mois, les vaisseaux furent calfatés, les gréements visités avec attention, et l’on prit toutes les mesures de précaution usitées pour les voyages dans ces climats humides et brûlants.

Quelques détails sur la rade d’Amboine, les mœurs et les usages de la population indigène, ne sont pas dépourvus d’intérêt.

«La rade d’Amboine, dit La Billardière, forme un canal d’environ deux myriamètres de long sur une largeur moyenne de deux tiers de myriamètre. Ses bords offrent souvent un bon ancrage, et quelquefois, cependant, un fond de corail.

«Le fort, nommé le fort de la Victoire, est construit en briques; le gouverneur et quelques membres du conseil y ont établi leur résidence. Il tombait alors en ruines, et, lorsqu’on y tirait le canon, il éprouvait toujours quelque dommage très apparent.

«La garnison était composée d’environ deux cents hommes, dont les naturels de l’île formaient le plus grand nombre; les autres étaient quelques soldats de la compagnie venus d’Europe et un faible détachement du régiment de Wurtemberg.....

«Le petit nombre des soldats qui survivent au séjour de l’Inde rend encore plus précieux ceux qui y ont passé quelques années; aussi la compagnie hollandaise est rarement fidèle aux promesses qu’elle leur fait de les laisser repasser en Europe lorsque leur temps est expiré.... J’ai rencontré quelques-uns de ces malheureux qu’on retenait depuis plus de vingt ans, quoique, aux termes des conventions, ils eussent dû être libres depuis longtemps....

«Les habitants d’Amboine parlent le malais, langue fort douce et musicale. Quant aux productions, ce sont les épices, le café, qui est inférieur à celui de la Réunion, et surtout le sagou, qui est cultivé dans tous les endroits marécageux.

«Le riz, qui se consomme à Amboine, n’est pas un produit de l’île; il réussirait cependant très bien dans la plupart des terrains bas. Mais la Compagnie Hollandaise a défendu de cultiver cette denrée, parce que sa vente est un moyen de retirer des mains des naturels le numéraire qu’elle est obligée de leur donner pour le girofle qu’ils lui fournissent. Ils empêchent par là l’augmentation du numéraire et tiennent toujours à un prix très modique le produit du travail des habitants.

«C’est ainsi que le gouvernement, ne consultant que ses propres intérêts, étouffe parmi ces peuples toute industrie, en les forçant d’abandonner, pour ainsi dire, toute autre espèce de culture pour celle des girofliers et des muscadiers.

«Les Hollandais ont soin de limiter la culture des épiceries, afin qu’elle ne dépasse pas de beaucoup la consommation ordinaire. Ces moyens, destructeurs de toute activité, s’accommodent d’ailleurs assez avec la nonchalance de ces peuples.»

Ce fut le 23 vendémiaire de l’an I, pour nous conformer au nouveau style employé par La Billardière, que les deux frégates quittèrent Amboine, amplement pourvues de provisions, poules, canards et oies de Guinée, cochons, chèvres, patates, ignames, bananes et courges. Les viandes, toutefois, étaient en très petite quantité; la farine était de mauvaise qualité; quant au sagou qu’on embarqua pour la remplacer, l’équipage ne put jamais s’y habituer. Il ne nous reste plus à citer de la longue liste des provisions dont les navires furent chargés que les bambous, les clous de girofle confits et l’arack.

«De jeunes pousses de bambou coupées par tranches et confites au vinaigre, dit La Billardière, forment une excellente provision pour un voyage au long cours; nous en emportâmes beaucoup. Ces jeunes pousses sont généralement fort tendres. On prend soin de les recueillir à temps; elles se vendent au marché comme des légumes et peuvent en tenir lieu. Leur longueur est souvent d’un mètre, et leur épaisseur d’un tiers de centimètre.

«Ces jeunes pousses de bambou sont un légume très apprécié des Chinois, qui lui trouvent un goût rappelant singulièrement celui de l’asperge.

«Nous nous étions approvisionnés de clous de girofle et de muscades confites au sucre. Le brou de la muscade est, dans ce cas, la seule partie mangeable; malheureusement, des confiseurs ignorants avaient choisi des muscades trop avancées. Les clous de girofle, déjà aussi gros que des olives moyennes, conservaient encore un goût trop aromatique pour former une confiture agréable; il faut avoir un palais indien pour se délecter de ces friandises; j’en dirai autant du gingembre, dont nous avions aussi des confitures.

«La seule liqueur spiritueuse qu’on put se procurer fut de l’arack, dont on acheta plusieurs barriques. Quelques voyageurs vantent beaucoup trop cette liqueur, qui ne vaut pas même de médiocre eau-de-vie de vin.»

En sortant d’Amboine, l’expédition fit route pour la côte sud-ouest de l’Australie. Successivement furent reconnues, sans qu’on s’y arrêtât, l’île Kisser, la côte septentrionale de Timor, l’île Batou, Savu au coup d’œil enchanteur, et enfin, le 16 frimaire, l’extrémité occidentale de la côte sud-ouest de la Nouvelle-Hollande, qui avait été découverte, en 1622, par Leuwin.

Le rivage ne présentait qu’une suite de dunes aréneuses, au milieu desquelles s’élevaient des roches à pic, qui offraient le spectacle de la plus complète aridité.

La navigation, sur cette côte sans abri, fut fort dangereuse. La mer était forte, le vent violent, et il fallait naviguer au milieu des brisants. La frégate l’_Espérance_, pendant une forte bourrasque, allait être jetée à la côte, lorsqu’un officier nommé Legrand reconnut, du haut du grand mât, un mouillage où il affirmait que les bâtiments seraient en sûreté.

«Le salut des deux vaisseaux, dit la relation, tenait à cette découverte, car la _Recherche_, obligée de louvoyer pendant la nuit au milieu de ces écueils périlleux, après avoir lutté aussi longtemps qu’elle eût pu contre la force de la tempête, dans l’espoir qu’un changement de vent lui permît de gagner la pleine mer, se serait infailliblement perdue. Cette baie, qui porte le nom du citoyen Legrand, rappellera le service signalé que cet habile marin a rendu à notre expédition.»

Les îlots qui bordaient cette côte furent reconnus par les navigateurs. L’un d’eux, l’ingénieur-géographe de la _Recherche_, nommé Riche, qui était descendu sur la grande terre pour y faire quelques observations, s’égara et ne put regagner le bord que deux jours plus tard, exténué de fatigue et mourant de faim.

C’est au petit archipel dont nous venons de parler que se termine la découverte de Nuyts.

«Nous fûmes étonnés, dit La Billardière, de la précision avec laquelle la latitude en avait été déterminée par ce navigateur, à une époque où les instruments d’observation étaient encore très imparfaits. Je dois faire la même remarque à l’égard de presque tout ce que Leuwin avait reconnu de cette terre.»

Le 15 nivôse, on était par 31° 52′ de latitude et 129° 10′ de longitude orientale, lorsque le capitaine Huon de Kermadec fit savoir à d’Entrecasteaux que son gouvernail avait subi des avaries, qu’on était réduit, à son bord, à trois quarts de bouteille d’eau par jour, qu’il avait été obligé de supprimer la distribution des boissons anti-scorbutiques et qu’il n’avait plus que trente barriques d’eau. La situation n’était pas meilleure sur la _Recherche_. D’Entrecasteaux fit donc route vers le cap Diemen, après avoir longé cent soixante myriamètres d’une côte excessivement aride et qui ne lui avait pas offert d’observations intéressantes.

Le 3 pluviôse, les navires mouillaient dans la baie des Roches, enfoncement de la baie des Tempêtes, qu’ils avaient reconnu l’année précédente.

Cette station fut extrêmement productive en renseignements de tout genre. La Billardière, émerveillé de la variété de productions de ce coin de la terre de Diemen, ne pouvait se lasser d’admirer les immenses forêts d’arbres véritablement gigantesques et le fouillis d’arbustes et de plantes inconnus, au milieu desquels il était obligé de se frayer un chemin. Pendant une des nombreuses excursions qu’il fit aux environs de la baie, il ramassa de beaux morceaux d’hématite rouge bronzé, et, plus loin, une terre ocreuse d’un rouge assez vif qui décelait la présence du fer. Il ne tarda pas à se trouver en présence de quelques naturels, et les renseignements qu’il donne sur cette race aujourd’hui complètement éteinte sont assez intéressants pour que nous les reproduisions. Ils compléteront d’ailleurs ceux que nous devons au capitaine Cook.

«Ces sauvages étaient au nombre de quarante-deux, dont sept hommes faits et huit femmes; les autres paraissaient être leurs enfants, parmi lesquels nous remarquâmes plusieurs filles déjà nubiles et encore moins vêtues que leurs mères.... Ces naturels ont les cheveux laineux et se laissent croître la barbe. La mâchoire supérieure s’avance, dans les enfants, beaucoup au delà de l’inférieure; mais, s’affaissant avec l’âge, elle se trouve dans l’adulte à peu près sur la même ligne. Leur peau n’est pas d’un noir très foncé; mais c’est sans doute une beauté chez ces peuples d’être très noirs, et, pour le paraître encore beaucoup plus qu’ils ne le sont en effet, ils se couvrent de poussière de charbon, principalement les parties supérieures du corps.

«On voit sur leur peau, particulièrement à la poitrine et aux épaules, des tubercules disposés symétriquement, offrant tantôt des lignes d’un décimètre de long, tantôt des points placés à différentes distances les uns des autres.... L’usage de s’arracher deux des dents incisives supérieures que, d’après le rapport de quelques voyageurs, on avait cru général parmi ces habitants, n’est certainement pas introduit chez cette peuplade, car nous n’en vîmes aucun à qui il en manquât à la mâchoire supérieure, et ils avaient tous de fort belles dents. Ces peuples sont couverts de vermine. Nous admirâmes la patience d’une femme qui fut longtemps occupée à en délivrer un de ses enfants; mais nous vîmes avec beaucoup de répugnance que, comme la plupart des noirs, elle écrasait avec ses dents ces dégoûtants insectes et les avalait sur-le-champ.» Il est à remarquer que les singes ont les mêmes habitudes.

«Les petits enfants étaient fort curieux de tout ce qui avait un peu d’éclat; ils ne se cachaient pas pour détacher les boutons de métal de nos habits. Je ne dois pas oublier de citer l’espièglerie d’un jeune sauvage à l’égard d’un de nos matelots. Celui-ci avait déposé au pied d’un rocher un sac rempli de coquillages. Aussitôt, le naturel le transporta furtivement ailleurs et le lui laissa chercher pendant quelque temps; puis, il le rapporta à la même place, et il s’amusa beaucoup du tour qu’il venait de jouer.»

Dès la pointe du jour, le 26 pluviôse, les deux navires levèrent l’ancre, s’engagèrent dans le détroit d’Entrecasteaux, et mouillèrent, le 5 ventôse, dans la baie de l’Aventure. Après cinq jours de relâche et d’observations dans cette baie, d’Entrecasteaux fit voile vers la Nouvelle-Zélande, dont il rallia l’extrémité septentrionale.

Après une entrevue avec les naturels, trop courte pour ajouter aux renseignements, si nombreux et si précis, que nous devons au capitaine Cook, d’Entrecasteaux fit route pour l’archipel des Amis, que La Pérouse avait dû visiter. Il mouilla dans la rade de Tonga-Tabou. Les navires furent aussitôt entourés d’une foule de pirogues et littéralement pris à l’abordage par une masse d’insulaires, qui venaient vendre des cochons et des fruits de toute espèce.

Un des fils de Poulao, le roi que Cook avait connu, accueillit les navigateurs bienveillamment et surveilla même scrupuleusement les échanges que l’on fit avec les indigènes. Ce n’était pas une tâche facile, car ceux-ci déployaient une adresse merveilleuse pour voler tout ce qui se trouvait à leur portée.

La Billardière raconte un assez bon tour dont il fut victime. Il avait été suivi, sous la tente où étaient déposés les approvisionnements, par deux indigènes qu’il avait pris pour des chefs.

«L’un d’eux, dit-il, montra le plus grand empressement à me choisir les meilleurs fruits. J’avais mis mon chapeau par terre, le croyant dans un lieu sûr; mais ces deux filous faisaient leur métier. Celui qui était derrière moi fut assez adroit pour cacher mon chapeau sous ses vêtements, et il s’en alla avant que je m’en fusse aperçu; l’autre ne tarda pas à le suivre. Je me méfiais d’autant moins de ce tour, que je n’eusse pas cru qu’ils osassent s’emparer d’un objet aussi volumineux, au risque d’être surpris dans l’enceinte où nous les avions laissés entrer; d’ailleurs, un chapeau ne pouvait être que d’une bien faible utilité pour ces peuples, qui ont ordinairement la tête nue. L’adresse qu’ils avaient mise à me voler me prouva que ce n’était pas leur coup d’essai.»

Les Français furent en relations avec un chef qu’ils nomment Finau. C’est sans doute celui dont il est question, sous le nom de Finaou, dans le voyage du capitaine Cook, qu’il appelait Touté. Mais celui-ci n’était qu’un chef secondaire. Le roi, le chef suprême de Tonga-Tabou, de Vavao, d’Annamooka, avait nom Toubau. Il vint visiter les vaisseaux, et rapporta un fusil qui avait été enlevé, quelques jours avant, à une sentinelle. Il fit présent à d’Entrecasteaux de deux pièces d’étoffe d’écorce de mûrier à papier, si grandes, que chacune d’elles, étant déployée, eût facilement couvert le vaisseau; puis, ce furent des nattes et des cochons, en échange desquels on lui fit cadeau d’une belle hache et d’un habit rouge de général, dont il se revêtit sur-le-champ.

Deux jours après, une femme, d’un embonpoint extraordinaire, âgée d’au moins cinquante ans, et à laquelle les naturels donnaient des marques de respect extraordinaire, se fit conduire à bord. C’était la reine Tiné. Elle goûta à tous les mets qu’on lui offrit, mais donna la préférence aux bananes confites. Le maître d’hôtel se tenait derrière elle et attendait le moment de desservir; mais elle lui en évita la peine en s’appropriant l’assiette et la serviette.

Le roi Toubau voulut donner une fête à d’Entrecasteaux. L’amiral fut reçu à terre par les deux chefs, Finau et Omalaï, qui le conduisirent à une esplanade très étendue. Toubau arriva avec ses deux filles; elles avaient répandu sur leurs cheveux une grande quantité d’huile de coco, et elles portaient chacune un collier fait avec les jolies graines de l’_abrus precatorius_.

«Les insulaires formaient, dit la relation, de toutes parts un grand concours; nous estimâmes qu’ils étaient pour le moins au nombre de quatre mille.

«La place d’honneur était, sans doute, à la gauche du roi, car il invita le général à s’y asseoir. Celui-ci fit apporter aussitôt les présents destinés pour Toubau, qui lui en témoigna beaucoup de reconnaissance. Mais rien de tout ce qui lui fut offert n’excita autant l’admiration de cette nombreuse assemblée qu’une pièce de damas cramoisi, dont la couleur vive leur fit crier de toutes parts: _Eho! eho!_ qu’ils répétèrent longtemps en marquant la plus grande surprise. Ils firent entendre le même cri lorsque nous déroulâmes quelques pièces de ruban, où dominait la couleur rouge. Le général donna ensuite une chèvre pleine, un bouc et deux lapins (un mâle et une femelle). Le roi promit d’en avoir le plus grand soin et de les laisser multiplier dans son île.

«Omalaï, que Toubau nous dit être son fils, reçut aussi du général quelques présents, de même que plusieurs autres chefs.

«Nous avions à notre droite, vers le nord-est, treize musiciens, qui, assis à l’ombre d’un arbre à pain chargé d’un nombre prodigieux de fruits, chantaient ensemble en faisant différentes parties. Quatre d’entre eux tenaient à la main un bambou d’un mètre à un mètre et demi de longueur, dont ils frappaient la terre pour marquer la mesure; le plus long de ces bambous servait quelquefois à en marquer tous les temps. Ces instruments rendaient des sons approchant assez de ceux d’un tambourin, et ils étaient entre eux dans la proportion suivante: les deux bambous de grandeur moyenne formaient l’unisson; le plus long était à un ton et demi au-dessous, et le plus court à deux tons et demi plus haut. Le musicien qui chantait la haute-contre se faisait entendre beaucoup au-dessus de tous les autres, quoique sa voix fût un peu rauque; il s’accompagnait en même temps en frappant avec deux petits bâtons de casuarina sur un bambou long de six mètres et fendu dans toute sa longueur.

«Trois musiciens, placés devant les autres, s’attachaient encore à exprimer le sujet de leur chant par des gestes qu’ils avaient sans doute bien étudiés, car ils les répétaient ensemble de la même manière. De temps en temps, ils tournaient la tête du côté du roi, en faisant avec leurs bras des mouvements qui ne manquaient pas de grâce; d’autres fois, ils inclinaient la tête avec vitesse jusque sur la poitrine et la secouaient à différentes reprises.

«Sur ces entrefaites, Toubau offrit au général des pièces d’étoffe fabriquées avec l’écorce du mûrier à papier, et il les fit déployer avec beaucoup d’ostentation pour nous faire connaître tout le prix de son présent.

«Celui de ses ministres qui était assis à sa droite ordonna qu’on préparât le kava, et bientôt on en apporta plein un vase de bois taillé en ovale, dont la longueur était d’un mètre.

«Les musiciens avaient sans doute réservé pour cet instant leurs plus beaux morceaux, car, à chaque pose qu’ils faisaient, nous entendions crier de toutes parts: _Mâli! mâli!_ et les applaudissements réitérés des habitants nous firent connaître que cette musique faisait sur eux une impression très vive et très agréable.

«Le _kava_ fut ensuite distribué aux différents chefs par celui qui avait ordre de le préparer.....»

Ce concert était bien loin de valoir, on le voit, les fêtes splendides qui avaient eu lieu pour la réception de Cook.

La reine Tiné donna ensuite un grand bal, précédé d’un concert qui avait attiré un grand concours de naturels, parmi lesquels, il est bon de le remarquer, s’étaient glissés un grand nombre de voleurs, dont l’impudence finit par être telle, qu’ils se saisirent par force d’un couteau. Vivement poursuivis par le forgeron de la _Recherche_, ils se retournèrent, lorsqu’ils le virent seul, le chargèrent et lui fendirent la tête d’un coup de massue. Par bonheur, cette rixe fut aperçue de l’_Espérance_, d’où l’on tira un coup de canon qui dispersa les assassins. Plusieurs insulaires, à cette occasion, furent tués par des officiers ou des matelots, qui ne savaient pas exactement ce qui s’était passé et croyaient voir des ennemis dans tous les insulaires qu’ils rencontraient.

Les bonnes relations ne tardèrent pas cependant à se rétablir, et elles étaient si cordiales au moment du départ, que plusieurs indigènes demandèrent à s’embarquer pour venir en France.

«Les notions que des insulaires très intelligents nous donnèrent sur les vaisseaux qui avaient mouillé dans cet archipel, dit la relation, nous firent connaître que La Pérouse n’avait relâché dans aucune de ces îles... Ils se souvenaient très bien des différentes époques auxquelles ils avaient vu le capitaine Cook, et, pour nous en faire connaître les intervalles, ils comptaient par récoltes d’ignames et nous en indiquaient deux pour chaque année.»

Cette information relative à La Pérouse est en contradiction absolue avec les renseignements que Dumont-Durville recueillit, trente-cinq ans plus tard, il est vrai, de la Tamaha alors régnante.

«Je voulus savoir, dit-il, si, entre Cook et d’Entrecasteaux, il n’était pas venu d’autres Européens à Tonga. Après avoir réfléchi quelques moments, elle m’expliqua très clairement que, peu d’années avant le passage de d’Entrecasteaux, deux grands navires, semblables aux siens, avec des canons et beaucoup d’Européens, avaient mouillé à Annamooka, où ils étaient restés dix jours. Leur pavillon était tout blanc et non pas semblable à celui des Anglais. Les étrangers étaient fort bien avec les naturels; on leur donna une maison à terre où se faisaient des échanges. Un naturel, qui avait vendu, moyennant un couteau, un coussinet en bois à un officier, fut tué par celui-ci d’un coup de fusil, pour avoir voulu remporter sa marchandise, après en avoir reçu le prix. Du reste, cela ne troubla pas la paix, parce que le naturel avait tort en cette circonstance.»

L’honorabilité de Dumont-Durville le mettant à l’abri de tout soupçon de supercherie, on ne peut s’empêcher de reconnaître que plusieurs parties de cette déposition circonstanciée présentent un grand caractère de vérité. Ce qui a trait à la couleur du pavillon, différent de celui des Anglais, est particulièrement probant. Devons-nous en conclure à la légèreté des recherches faites par d’Entrecasteaux? Cela serait bien grave. Nous allons cependant rapporter tout à l’heure deux circonstances qui sembleraient de nature à lui faire encourir ce reproche.

Ce fut avec les témoignages d’un vif regret que les naturels virent partir les frégates françaises, le 21 germinal. Six jours plus tard, l’_Espérance_ signalait Erronan, la plus orientale des îles du Saint-Esprit, découverte par Quiros, en 1606; puis, ce furent successivement Annatom, Tanna, dont le volcan est toujours en éruption, etc., et les îles Beautemps-Beaupré. Portées bientôt par les courants, les frégates furent en vue des montagnes de la Nouvelle-Calédonie et mouillèrent dans le port de Balade, où le capitaine Cook avait jeté l’ancre en 1774.

Les sauvages connaissaient le fer, mais ils ne l’appréciaient pas autant que d’autres peuples, sans doute parce que les pierres dont ils se servaient étaient extrêmement dures et leur en rendaient la privation moins sensible. Leurs premiers mots, en montant à bord, furent pour demander à manger, et il n’y avait pas à s’y méprendre, car ils montraient leur ventre qui était extrêmement aplati. Leurs pirogues n’étaient pas si artistement construites que celles des îles des Amis, et ils les manœuvraient assez mal,--remarques déjà faites par le capitaine Cook. La plupart de ces insulaires, aux cheveux laineux, à la peau presque aussi noire que les naturels de Van-Diemen, étaient armés de zagaies et de massues; ils portaient en outre, à la ceinture, un petit sac de pierres ovoïdales, qu’ils lancent avec leurs frondes.

Après une promenade à terre, pendant laquelle ils visitèrent les huttes en forme de ruches des naturels, les officiers et les naturalistes songèrent à regagner les navires.