Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 3
Après une vaine croisière, Anson dut se déterminer à brûler trois vaisseaux espagnols qu’il avait pris et armés. Leur équipage et leur chargement une fois répartis sur le _Centurion_ et le _Glocester_, les deux seuls bâtiments qui lui restassent, Anson, le 6 mai 1742, résolut de gagner la Chine, où il espérait trouver des renforts et des rafraîchissements. Mais cette traversée, qu’il comptait faire en soixante jours, il lui fallut quatre mois pour l’accomplir. A la suite d’une violente tempête, le _Glocester_, coulant bas et ne pouvant plus être manœuvré par un équipage réduit, dut être brûlé. Seuls l’argent et les vivres furent transbordés sur le _Centurion_, dernier débris de cette flotte magnifique partie depuis deux ans à peine des côtes d’Angleterre.
Jeté hors de sa route, très loin dans le nord, Anson découvrit, le 26 août, les îles d’Atanacan et de Serigan; le lendemain, celles de Saypan, Tinian et Agnigan, qui font partie de l’archipel des Mariannes. Un sergent espagnol, qu’il captura dans ces parages sur une petite embarcation, lui apprit que l’île de Tinian était inhabitée et qu’on y trouvait en abondance des bœufs, des volailles et des fruits excellents, tels qu’oranges, limons, citrons, cocos, arbres à pain, etc. Nulle relâche ne pouvait mieux convenir au _Centurion_, dont l’équipage ne comptait plus que 71 hommes épuisés par les privations et les maladies, seuls survivants des 2,000 matelots qui montaient la flotte à son départ.
«Le terrain y est sec et un peu sablonneux, dit la relation, ce qui rend le gazon des prés et des bois plus fin et plus uni qu’il n’est ordinairement dans les climats chauds; le pays s’élève insensiblement depuis l’aiguade des Anglais jusqu’au milieu de l’île; mais, avant que d’arriver à sa plus grande hauteur, on trouve plusieurs clairières en pente, couvertes d’un trèfle fin, qui est entremêlé de différentes sortes de fleurs, et bordées de beaux bois, dont les arbres portent d’excellents fruits... Les animaux, qui pendant la plus grande partie de l’année sont les seuls maîtres de ce beau séjour, font partie de ses charmes romanesques et ne contribuent pas peu à lui donner un air de merveilleux. On y voit quelquefois des milliers de bœufs paître ensemble dans une grande prairie, spectacle d’autant plus singulier que tous ces animaux sont d’un véritable blanc de lait, à l’exception des oreilles, qu’ils ont ordinairement noires. Quoique l’île soit déserte, les cris continuels et la vue d’un grand nombre d’animaux domestiques, qui courent en foule dans les bois, excitent des idées de fermes et de villages.»
Tableau vraiment trop enchanteur! L’auteur ne lui aurait-il pas prêté bien des charmes qui n’existaient que dans son imagination? Après une si longue croisière, après tant de tempêtes, il n’est pas étonnant que les grands bois verdoyants, l’exubérance de la végétation, l’abondance de la vie animale, aient fait une profonde impression sur l’esprit des compagnons de lord Anson. Au reste, nous saurons bientôt si ses successeurs à Tinian ont été aussi émerveillés que lui.
Cependant, Anson n’était pas sans inquiétude. Il avait fait réparer son bâtiment, il est vrai, mais beaucoup de malades demeuraient à terre pour s’y rétablir définitivement, et il ne restait plus à bord qu’un petit nombre de matelots. Le fond étant de corail, on dut prendre des précautions pour que les câbles ne fussent pas coupés. Malgré cela, au moment de la nouvelle lune, un vent impétueux s’éleva et fit chasser le navire. Les ancres tinrent bon, mais il n’en fut pas de même des aussières, et le _Centurion_ fut emporté en pleine mer. Le tonnerre ne cessait de gronder, la pluie tombait avec une telle violence, que, de terre, on n’entendait même pas les signaux de détresse qui partaient du bâtiment. Anson, la plupart des officiers, une grande partie de l’équipage, au nombre de cent treize individus, étaient demeurés à terre, et ils se trouvaient privés de l’unique moyen qu’ils possédassent de quitter Tinian.
La désolation fut extrême, la consternation inexprimable. Mais Anson, homme énergique et fécond en ressources, eut bientôt arraché ses compagnons au désespoir. Une barque, celle qu’ils avaient prise aux Espagnols, leur restait, et ils eurent la pensée de l’allonger, afin qu’elle pût contenir tout le monde, avec les provisions nécessaires pour gagner la Chine. Mais dix-neuf jours plus tard, le _Centurion_ était de retour, et les Anglais, s’y embarquant le 21 octobre, ne tardèrent pas à atteindre Macao. Depuis deux ans, depuis leur départ d’Angleterre, c’était la première fois qu’ils relâchaient dans un port ami et civilisé.
«Macao, dit Anson, autrefois très riche, très peuplée et capable de se défendre contre les gouverneurs chinois du voisinage, est extrêmement déchue de son ancienne splendeur. Quoiqu’elle continuât d’être habitée par des Portugais et commandée par un gouverneur que nomme le roi de Portugal, elle est à la discrétion des Chinois, qui peuvent l’affamer et s’en rendre maîtres; aussi le gouverneur portugais se garde-t-il soigneusement de les choquer.»
Il fallut qu’Anson écrivît une lettre hautaine au gouverneur chinois pour obtenir la permission d’acheter, même à très haut prix, les vivres et les rechanges dont il avait besoin. Puis il annonça publiquement qu’il partait pour Batavia et mit à la voile le 19 avril 1743. Mais, au lieu de gagner les possessions hollandaises, il fit voile pour les Philippines, où il attendit, pendant plusieurs jours, le galion qui revenait d’Acapulco, après y avoir richement vendu sa cargaison. D’habitude ces bâtiments portaient quarante-quatre canons et comptaient plus de cinq cents hommes d’équipage. Anson ne comptait que deux cents matelots, dont une trentaine n’étaient que des mousses; mais la disproportion des forces ne pouvait l’arrêter, car il avait pour lui l’appât d’un riche butin, et l’avidité de ses hommes lui répondait de leur courage.
«Pourquoi, dit un jour Anson à son maître d’hôtel, pourquoi ne me servez-vous plus de ces moutons que nous avons achetés en Chine? Sont-ils donc tous mangés?--Que monsieur le chef d’escadre m’excuse, répondit celui-ci, il en reste deux à bord, mais j’avais le dessein de les garder pour en traiter le capitaine du galion.»
Personne, pas même le maître d’hôtel, ne doutait donc du succès! D’ailleurs, Anson prit habilement ses dispositions et sut compenser le petit nombre de ses hommes par leur mobilité. Le combat fut vif; les nattes dont les bastingages du galion étaient remplies, prirent feu, et les flammes s’élevèrent jusqu’à la hauteur du mât de misaine. C’était trop, pour les Espagnols, de deux ennemis à combattre. Ils se rendirent après une lutte de deux heures qui leur coûta soixante-sept tués et quatre-vingt-quatre blessés.
La prise était riche: «1,313,843 pièces de huit[1] et 35,682 onces d’argent en lingots, outre une partie de cochenille et quelques autres marchandises d’assez peu de valeur en comparaison de l’argent. Cette proie, jointe aux autres, faisait à peu près la somme de 400,000 livres sterling, sans y comprendre les vaisseaux, les marchandises, etc., que l’escadre anglaise avait brûlés ou détruits aux Espagnols et qui ne pouvaient aller à moins de 600,000 livres sterling.»
[1] Monnaie d’or espagnole, ainsi nommée parce qu’elle est le huitième du doublon; elle vaut 10 fr. 75 de notre monnaie.
Anson regagna la rivière de Canton avec sa prise, qu’il y vendit, bien au-dessous de sa valeur, pour la somme de 6,000 piastres, partit le 10 décembre, et rentra à Spithead, le 15 juin 1744, après une absence de trois ans et neuf mois. Son entrée à Londres fut triomphale. Trente-deux chariots y transportèrent, au son des tambours et des trompettes, aux acclamations de la multitude, les dix millions montant de ses nombreuses prises, que lui-même, ses officiers et ses matelots se partagèrent, sans que le roi lui-même eût le droit de figurer au partage.
Anson fut nommé contre-amiral, peu de temps après son retour en Angleterre, et reçut plusieurs commandements importants. En 1747, il s’empara, après une lutte héroïque, du marquis de La Jonquière-Taffanel. Nommé, à la suite de cet exploit, premier lord de l’Amirauté et amiral, il protégea, en 1758, la tentative de descente faite par les Anglais auprès de Saint-Malo, et mourut à Londres quelque temps après son retour.
CHAPITRE II
LES PRÉCURSEURS DU CAPITAINE COOK
I
Roggewein.--Le peu qu’on sait de lui.--Incertitude de ses découvertes.--L’île de Pâques.--Les îles Pernicieuses.--Les Bauman.--Nouvelle-Bretagne.--Arrivée à Batavia.--Byron.--Relâches à Rio-de-Janeiro et au Port-Désiré.--Entrée dans le détroit de Magellan.--Les îles Falkland et le port Egmont.--Les Fuégiens.--Mas-a-fuero.--Les îles du Désappointement.--Les îles du Danger.--Tinian.--Retour en Europe.
Dès l’année 1669, le père de Roggewein avait présenté à la Compagnie des Indes Occidentales de Hollande un mémoire dans lequel il demandait l’armement de trois vaisseaux pour faire des découvertes dans l’océan Pacifique. Son projet avait été favorablement accueilli, mais un refroidissement, survenu dans les relations entre l’Espagne et la Hollande, força le gouvernement batave à renoncer provisoirement à cette expédition. En mourant, Roggewein fit promettre à son fils Jacob de poursuivre l’exécution du plan qu’il avait conçu.
Des circonstances indépendantes de sa volonté empêchèrent longtemps celui-ci de tenir sa promesse. Ce n’est qu’après avoir navigué dans les mers de l’Inde, après avoir même été conseiller à la cour de justice de Batavia, que nous voyons Jacob Roggewein faire des démarches auprès de la Compagnie des Indes Occidentales. Quel âge pouvait avoir Roggewein en 1721? Quels étaient ses titres au commandement d’une expédition de découvertes? on ne sait. La plupart des dictionnaires biographiques ne lui consacrent pas même deux lignes, et Fleurieu, qui, dans une belle et savante étude, a cherché à fixer les découvertes du navigateur hollandais, n’a rien pu découvrir à cet égard.
Bien plus: ce n’est pas lui, mais un Allemand appelé Behrens, qui a écrit la relation de son voyage. Aussi doit-on attribuer plutôt au narrateur qu’au navigateur les obscurités, les contradictions, le manque de précision qu’on y remarque. Il semble même souvent, ce qui paraît pourtant bien invraisemblable, que Roggewein ne soit pas au courant des voyages et des découvertes de ses prédécesseurs et de ses contemporains.
Le 21 août 1721, trois navires partirent du Texel, sous son commandement: l’_Aigle_, de 36 canons et 111 hommes d’équipage, le _Tienhoven_, de 28 canons et 100 hommes, capitaine Jacques Bauman, la galère l’_Africaine_, de 14 canons et 60 hommes d’équipage, capitaine Henri Rosenthall. Cette navigation dans l’Atlantique n’offre aucune particularité intéressante. Après avoir touché à Rio, Roggewein se mit à la recherche d’une île qu’il appelle Auke’s Magdeland, et qui doit être la terre de la Vierge, la Virginie de Hawkins, l’archipel des Falkland ou des Malouines, à moins que ce soit la Georgie Australe. Bien que ces îles fussent alors très connues, il faut croire que les Hollandais n’avaient sur leur position que des notions bien incertaines, puisque, après avoir abandonné la recherche des Falkland, ils se mirent à celle des îles Saint-Louis des Français, sans penser que ce fût le même archipel.
Au reste, il est peu de terres qui aient porté plus de noms, îles de Pepys, îles Conti, sans compter ceux que nous négligeons. On voit qu’il ne serait pas difficile d’arriver à la douzaine.
Après avoir découvert ou plutôt aperçu, sous le parallèle du détroit de Magellan et à quatre-vingts lieues de la terre d’Amérique, une île de «deux cents lieues» de circuit qu’il appela Belgique Australe, Roggewein embouqua le détroit de Lemaire, où les courants l’entraînèrent dans le sud jusque par le 62e degré 1/2 de latitude; puis, il regagna la côte du Chili, jeta l’ancre devant l’île de la Mocha, qu’il trouva abandonnée, gagna ensuite l’île de Juan-Fernandez, où il rallia le _Tienhoven_, dont il était séparé depuis le 21 décembre.
Les trois vaisseaux quittèrent cette relâche avant la fin de mars et firent route à l’ouest-nord-ouest dans la direction où devait se trouver la terre découverte par Davis, entre 27 et 28° sud. Après une recherche de plusieurs jours, Roggewein arriva, le 6 avril 1722, en vue d’une île qu’il nomma île de Pâques.
Nous ne nous arrêterons pas sur les dimensions exagérées que le navigateur hollandais donne à cette terre, non plus que sur ses observations des mœurs et des usages des naturels. Nous aurons l’occasion d’y revenir avec les relations plus exactes et plus détaillées de Cook et de La Pérouse.
«Mais, ce qu’on ne trouvera pas dans ces relations, dit Fleurieu, c’est le trait d’érudition du sergent-major de Roggewein, qui, après avoir décrit la feuille du bananier, dont la longueur est de six ou huit pieds et la largeur de deux ou trois, nous apprend que c’est avec cette feuille que nos premiers parents, après leur chute, couvrirent leur nudité;» et il ajoute, pour plus grand éclaircissement, que «ceux qui le prétendent, se fondent sur ce que cette feuille est la plus grande de toutes les plantes qui croissent dans les pays de l’Orient et de l’Occident.»
Cette remarque prouve la haute idée que Behrens se faisait des proportions de nos premiers parents.
Un indigène monta sans crainte à bord de l’_Aigle_. Il y réjouit tout le monde par sa bonne humeur, sa gaieté et ses démonstrations amicales. Le lendemain, Roggewein aperçut sur la plage, plantée de hautes statues, une foule nombreuse, qui paraissait attendre, avec impatience et curiosité, l’arrivée des étrangers. Sans que l’on sache pour quel motif, un coup de fusil fut tiré, un insulaire tomba mort, et la foule épouvantée se dispersa dans toutes les directions. Bientôt, cependant, elle revint plus pressée. Roggewein, à la tête de cent cinquante hommes, fit faire alors une décharge générale, qui coucha à terre un grand nombre de victimes. Épouvantés, les naturels s’empressèrent, pour apaiser ces terribles visiteurs, de déposer à leurs pieds tout ce qu’ils possédaient.
Fleurieu ne pense pas que l’île de Pâques soit la terre de Davis; mais, malgré les raisons dont il étaie son opinion, en dépit des différences qu’il relève dans la description et la situation de ces deux îles, on ne peut faire autrement que d’identifier la découverte de Davis avec celle de Roggewein, aucune autre île n’existant dans ces parages aujourd’hui bien connus.
Chassé de son mouillage sur la côte orientale de l’île de Pâques, par un violent coup de vent, Roggewein fit route à l’ouest-nord-ouest, traversa la mer Mauvaise de Schouten, et, après avoir fait huit cents lieues depuis l’île de Pâques, il aperçut une île qu’il crut être l’île des Chiens de Schouten, et à laquelle il donna le nom de Carlshoff, qu’elle a conservé.
L’escadre passa devant cette île sans la visiter, et fut poussée, la nuit suivante, par le vent et les courants, au milieu d’un groupe d’îles basses qu’on ne s’attendait pas à rencontrer. La galère _l’Africaine_ se brisa contre un écueil, et les deux conserves faillirent éprouver le même sort. Ce ne fut qu’après cinq jours d’efforts, d’inquiétudes et de dangers qu’elles parvinrent à se dégager et à regagner la haute mer.
Les habitants de cet archipel étaient grands, leurs cheveux lisses et longs, leur corps peint de différentes couleurs. On est absolument d’accord aujourd’hui pour reconnaître dans la description que Roggewein nous a laissée du groupe des îles Pernicieuses, l’archipel auquel Cook a donné le nom d’îles Palliser.
Le lendemain matin du jour où il avait échappé aux dangers des îles Pernicieuses, Roggewein découvrit une île à laquelle il imposa le nom d’Aurore. Très-basse, elle s’élevait à peine au-dessus de l’eau, et si le soleil avait tardé de paraître, le _Tienhoven_ s’y serait perdu.
La nuit allait venir, lorsqu’on aperçut une nouvelle terre, qui reçut le nom de Vesper, et qu’il est assez difficile de reconnaître, si elle n’appartient pas aux Palliser.
Roggewein continua de cingler à l’ouest entre le quinzième et le seizième parallèle, et ne tarda pas à se trouver «tout à coup» au milieu d’îles à demi noyées.
«A mesure que nous en approchâmes, dit Behrens, nous vîmes un grand nombre de canots naviguant le long des côtes, et nous ne doutâmes pas que le pays fût bien peuplé. En approchant de plus près encore, nous reconnûmes que c’est un amas de plusieurs îles situées tout près les unes des autres; enfin, nous y entrâmes insensiblement si avant que nous commençâmes à craindre de ne pouvoir nous en dégager, et l’amiral fit monter en haut du mât un des pilotes pour découvrir par où l’on en pouvait sortir. Nous dûmes notre salut au calme qui régnait alors; la moindre agitation eût fait échouer nos vaisseaux contre les rochers sans qu’il eût été possible d’y apporter le moindre secours. Nous sortîmes donc sans fâcheux accident. Ces îles sont au nombre de six, toutes fort riantes, et, prises ensemble, elles peuvent avoir une étendue de trente lieues. Elles sont situées à vingt-cinq lieues à l’ouest des îles Pernicieuses. Nous leur donnâmes le nom de _Labyrinthe_, parce que, pour en sortir, nous fûmes obligés de faire plusieurs détours.»
Certains auteurs ont identifié ce groupe avec les îles du Prince-de-Galles, de Byron. Telle n’est pas l’opinion de Fleurieu. Dumont d’Urville croit qu’il s’agit ici du groupe de Vliegen, déjà vu par Schouten et Lemaire.
Après trois jours de navigation toujours vers l’ouest, les Hollandais aperçurent une île de belle apparence. Des cocotiers, des palmiers, et une luxuriante verdure annonçaient sa fertilité. Comme on ne trouva pas de fond près du rivage, il fallut se contenter de la faire visiter par des détachements bien armés.
Les Hollandais versèrent, encore une fois bien inutilement, le sang d’une population inoffensive qui les attendait sur le rivage et n’avait d’autre tort que d’être trop nombreuse. A la suite de cette exécution, plus digne de barbares que d’hommes civilisés, on essaya de faire revenir les naturels par des présents aux chefs et des démonstrations d’amitié bien trompeuses. Ceux-ci ne s’y laissèrent pas prendre. Mais, ayant attiré les matelots dans l’intérieur, ils se ruèrent sur eux et les attaquèrent à coups de pierres. Bien qu’une décharge en eût jeté bon nombre par terre, ils continuèrent cependant, avec une grande bravoure, à assaillir les étrangers, et ils les forcèrent à se rembarquer en emportant leurs blessés et leurs morts.
Nécessairement, les Hollandais crièrent à la trahison, ne sachant de quelle épithète flétrir la félonie et la déloyauté de leurs adversaires! Mais, qui donc eut les premiers torts? Qui donc fut l’agresseur? Et, en admettant que quelques vols eussent été commis, ce qui est possible, fallait-il punir si sévèrement, et sur toute une population, le tort de quelques individus qui ne pouvaient pas avoir des idées bien nettes touchant la propriété?
Malgré les pertes qu’ils venaient d’éprouver, les Hollandais donnèrent à cette terre, en souvenir des rafraîchissements qu’ils y avaient rencontrés, le nom d’île de la Récréation. Roggewein la place sous le seizième parallèle; mais sa longitude est si mal indiquée, qu’il a été impossible de la reconnaître.
Roggewein devait-il poursuivre dans l’ouest la recherche de l’île Espiritu-Santo de Quiros? Devait-il, au contraire, remonter au nord pour gagner les Indes Orientales avec la mousson favorable? Le conseil de guerre, auquel il soumit cette alternative, adopta ce dernier parti.
Le troisième jour de cette navigation, furent découvertes, à la fois, trois îles, qui reçurent le nom de Bauman, du capitaine du _Tienhoven_, qui les avait aperçues le premier. Les insulaires vinrent trafiquer autour des navires, pendant que le rivage était couvert d’une foule nombreuse de naturels armés d’arcs et de lances. Ils étaient blancs et ne différaient des Européens qu’en ce que quelques-uns avaient la peau brûlée par les ardeurs du soleil. Leur corps n’était pas orné de peintures. Une bande d’étoffe, artistement tissée et garnie de franges, les enveloppait de la ceinture aux talons. Un chapeau de même étoffe les abritait, et des colliers de fleurs odorantes entouraient leur cou.
«Il faut avouer, dit Behrens, que c’est la nation la plus humanisée et la plus honnête que nous ayons vue dans les îles de la mer du Sud; charmés de notre arrivée, ils nous reçurent comme des dieux, et, lorsque nous nous disposâmes à partir, ils témoignèrent les regrets les plus vifs.»
Selon toute vraisemblance, ce sont les habitants des îles des Navigateurs.
Après avoir reconnu des îles que Roggewein crut être celles des Cocos et des Traîtres, visitées déjà par Schouten et Lemaire, et que Fleurieu, les considérant comme une découverte hollandaise, appelle îles Roggewein; après avoir aperçu les îles Tienhoven et Groningue, que Pingré croit être la Santa-Cruz de Mendana, l’expédition atteignit enfin les côtes de la Nouvelle-Irlande, où elle se signala par de nouveaux massacres. De là, elle gagna les rivages de la Nouvelle-Guinée, et, après avoir traversé les Moluques, jeta l’ancre à Batavia.
Là, ses compatriotes, moins humains que quelques-unes des peuplades que Roggewein avait visitées, confisquèrent les deux bâtiments, emprisonnèrent matelots et officiers, sans distinction de grade, et les envoyèrent en Europe pour qu’on leur fît leur procès. Crime impardonnable, ils avaient mis le pied sur des terres appartenant à la Compagnie des Indes Orientales, alors qu’eux-mêmes étaient sous les ordres de la Compagnie des Indes Occidentales! Il s’ensuivit un procès, et la Compagnie d’Orient fut condamnée à restituer tout ce qu’elle avait saisi et à payer des dommages considérables.
Depuis son retour au Texel, le 11 juillet 1723, nous perdons complètement de vue Roggewein, et nous n’avons aucun détail sur les dernières années de son existence. Il faut savoir le plus grand gré à Fleurieu d’avoir débrouillé le chaos de cette longue navigation, et d’avoir jeté un peu de lumière sur une expédition qui mériterait d’être mieux connue.
Le 17 juin 1764, des instructions signées du lord de l’Amirauté étaient remises au commodore Byron. Elles commençaient ainsi:
«Comme rien n’est plus propre à contribuer à la gloire de cette nation en qualité de puissance maritime, à la dignité de la couronne de la Grande-Bretagne et aux progrès de son commerce et de sa navigation, que de faire des découvertes de régions nouvelles; et comme il y a lieu de croire qu’on peut trouver dans la mer Atlantique, entre le cap de Bonne-Espérance et le détroit de Magellan, des terres et des îles fort considérables, inconnues jusqu’ici aux puissances de l’Europe, situées dans des latitudes commodes pour la navigation et dans des climats propres à la production de différentes denrées utiles au commerce; enfin, comme les îles de Sa Majesté, appelées îles de Pepys ou îles de Falkland, situées dans l’espace qu’on vient de désigner, n’ont pas été examinées avec assez de soin pour qu’on puisse avoir une idée exacte de leurs côtes et de leurs productions, quoi qu’elles aient été découvertes et visitées par des navigateurs anglais; Sa Majesté, ayant égard à ces considérations et n’imaginant aucune conjoncture aussi favorable à une entreprise de ce genre que l’état de paix profonde dont jouissent heureusement ses royaumes, a jugé à propos de la mettre à exécution....»