Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 29
Le 14 décembre, on eut connaissance de l’île d’Oyolava, qui fait partie du même groupe, et que Bougainville avait aperçue de très loin. Taïti peut à peine lui être comparée pour la beauté, l’étendue, la fertilité et la densité de la population. De tout point semblables à ceux de Maouna, les habitants d’Oyolava entourèrent bientôt les deux frégates, et offrirent aux navigateurs les productions multiples de leur île. Suivant toute apparence, les Français étaient les premiers à commercer avec ces peuples, qui n’avaient aucune connaissance du fer, car ils préféraient de beaucoup un seul grain de rassade à une hache ou à un clou de six pouces. Parmi les femmes, certaines avaient une physionomie agréable; leur taille était élégante; leurs yeux, leurs gestes annonçaient de la douceur, tandis que la physionomie des hommes indiquait la fourberie et la férocité.
L’île de Pola, devant laquelle l’expédition passa le 17 décembre, appartenait encore à l’archipel des Navigateurs. Il faut croire que la nouvelle du massacre des Français y était parvenue, car aucune pirogue ne se détacha du rivage pour accoster les vaisseaux.
Le 20 décembre, furent reconnues l’île des Cocos et l’île des Traîtres de Schouten. Cette dernière est divisée en deux par un canal dont l’existence aurait échappé aux navigateurs, s’ils n’eussent prolongé l’île de très près. Une vingtaine de pirogues vinrent apporter aux navires les plus beaux cocos que La Pérouse eût jamais vus, quelques bananes, des ignames et un seul petit cochon.
Les îles des Cocos et des Traîtres, que Wallis place d’un degré treize minutes trop à l’ouest, et qu’il désigne sous les noms de Boscawen et Keppel, peuvent être également rattachées à l’archipel des Navigateurs. La Pérouse considère les habitants de cet archipel comme appartenant à la plus belle race de la Polynésie. Grands, vigoureux, bien faits, ils l’emportaient par la beauté du type sur ceux des îles de la Société, dont la langue ressemblait beaucoup à la leur. En toute autre circonstance, le commandant serait descendu dans les belles îles d’Oyolava et de Pola; mais la fermentation était encore trop grande, le souvenir des événements de Maouna trop récent, pour qu’il n’eût pas à craindre de voir s’élever, sous le prétexte le plus futile, une rixe sanglante, qui aurait aussitôt dégénéré en massacre.
«Chaque île que nous apercevions, dit-il, nous rappelait un trait de perfidie de la part des insulaires; les équipages de Roggewein avaient été attaqués et lapidés aux îles de la Récréation, dans l’est de celles des Navigateurs; ceux de Schouten, à l’île des Traîtres, qui était à notre vue, et au sud de l’île de Maouna, où nous avions été, nous-mêmes, assassinés d’une manière si atroce.
«Ces réflexions avaient changé nos manières d’agir à l’égard des Indiens. Nous réprimions par la force les plus petits vols et les plus petites injustices; nous leur montrions, par l’effet de nos armes, que la fuite ne les sauverait pas de notre ressentiment; nous leur refusions la permission de monter à bord, et nous menacions de punir de mort ceux qui oseraient y venir malgré nous.»
On voit, d’après l’amertume de ces réflexions, combien La Pérouse eut raison d’empêcher toute communication ultérieure de ses équipages avec les indigènes. Cette irritation est trop naturelle pour surprendre; mais on ne saurait assez louer la prudence et l’humanité du commandant, qui sut résister à l’entraînement de la vengeance.
Des îles des Navigateurs, la route fut dirigée sur l’archipel des Amis, que Cook n’avait pu explorer en entier. Le 27 décembre, fut découverte l’île de Vavao, une des plus grandes du groupe que le navigateur anglais n’avait pas eu occasion de visiter. Égale à Tonga-Tabou, elle est plus élevée et ne manque point d’eau douce. La Pérouse reconnut plusieurs îles de cet archipel, et il eut quelques relations avec ses habitants, qui ne lui procurèrent pas des vivres en assez grande quantité pour compenser sa consommation. Aussi résolut-il, le 1er janvier 1788, de gagner Botany-Bay, en prenant une route qui n’eût encore été suivie par aucun navigateur.
L’île Pilstaart, qu’avait découverte Tasman ou plutôt ce rocher, car sa plus grande largeur n’est que d’un quart de lieue, n’offre qu’une côte escarpée et ne peut servir de retraite qu’aux oiseaux de mer. C’est pourquoi La Pérouse, qui n’avait aucune raison de s’y arrêter, voulait-il hâter sa route vers la Nouvelle-Hollande; mais il est un facteur avec lequel il faut compter, même encore aujourd’hui, c’est le vent, et La Pérouse fut retenu trois jours devant Pilstaart.
Le 13 janvier, fut aperçue l’île Norfolk et ses deux îlots. Le commandant, en laissant tomber l’ancre à un mille de terre, ne voulait que faire reconnaître par les naturalistes le sol et les productions de l’île. Mais les lames qui déferlaient sur la plage semblaient défendre le littoral contre tout débarquement, et cependant Cook y avait atterri avec la plus grande facilité.
Une journée se passa tout entière en vaines tentatives et fut sans résultats scientifiques pour l’expédition. Le lendemain, La Pérouse mettait à la voile. Au moment où ses frégates entraient dans la passe de Botany-Bay, on aperçut une flotte anglaise. C’était celle du commodore Phillip, qui allait jeter les fondements de Port-Jackson, embryon de cette puissante colonie dont les immenses provinces sont arrivées aujourd’hui, après moins d’un siècle d’existence, au faîte de la civilisation et de la prospérité.
C’est ici que s’arrête le journal de La Pérouse. Nous savons, par une lettre qu’il écrivit de Botany-Bay, le 5 février, au ministre de la marine, qu’il devait y construire deux chaloupes pour remplacer celles qui avaient été détruites à Maouna. Tous les blessés, et notamment M. Lavaux, le chirurgien major de l’_Astrolabe_, qui avait été trépané, étaient alors en parfaite santé. M. de Clonard avait pris le commandement de l’_Astrolabe_, et M. de Monti l’avait remplacé sur la _Boussole_.
Une lettre postérieure de deux jours donnait des détails sur la route que le commandant se proposait de suivre. La Pérouse y disait:
«Je remonterai aux îles des Amis et je ferai absolument tout ce qui m’est enjoint par mes instructions relativement à la partie méridionale de la Nouvelle-Calédonie, à l’île Santa-Cruz de Mendana, à la côte du sud de la terre des Arsacides de Surville et à la terre de la Louisiade de Bougainville, en cherchant à connaître si cette dernière fait partie de la Nouvelle-Guinée ou si elle en est séparée. Je passerai à la fin de juillet 1788 entre la Nouvelle-Guinée et la Nouvelle-Hollande par un autre canal que celui de l’Endeavour, si toutefois il en existe un. Je visiterai, pendant le mois de septembre et une partie d’octobre, le golfe de Carpentarie et toute la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande jusqu’à la terre de Diemen, mais de manière, cependant, qu’il me soit possible de remonter au nord assez tôt pour arriver au commencement de décembre de 1788 à l’île de France.»
Non seulement La Pérouse ne fut pas exact au rendez-vous que lui-même avait fixé, mais deux années entières se passèrent sans qu’on eût de nouvelles de son expédition.
Bien que la France traversât, à cette époque, une crise d’une importance exceptionnelle, l’intérêt public, violemment surexcité, finit par se traduire à la barre de l’Assemblée nationale par l’organe des membres de la Société d’histoire naturelle de Paris. Un décret du 9 février 1791 invita le roi à faire armer un ou plusieurs bâtiments pour aller à la recherche de La Pérouse. En supposant qu’un naufrage vraisemblable fût venu arrêter le cours de l’expédition, il était possible que la plus grande partie des équipages eût survécu; il importait donc qu’on lui portât secours le plus rapidement possible.
Des savants, des naturalistes et des dessinateurs devaient faire partie de cette expédition, afin de la rendre utile et avantageuse à la navigation, à la géographie, au commerce, aux arts et aux sciences. Tels sont les termes du décret que nous avons cité plus haut.
Le commandement de l’escadre fut donné au contre-amiral Bruny d’Entrecasteaux. L’attention du ministre avait été appelée sur cet officier par sa campagne dans l’Inde à contre-mousson. On lui donnait les deux flûtes _la Recherche_ et _l’Espérance_, cette dernière sous le commandement de M. Huon de Kermadec, capitaine de vaisseau. L’état major des deux bâtiments comprenait beaucoup d’officiers qui devaient arriver plus tard à de hautes positions militaires. C’étaient Rossel, Willaumez, Trobriand, La Grandière, Laignel et Jurien. Au nombre des savants embarqués, on comptait le naturaliste La Billardière, les astronomes Bertrand et Pierson, les naturalistes Ventenat et Riche, l’hydrographe Beautemps-Beaupré, l’ingénieur Jouvency.
Les deux vaisseaux emportaient un riche assortiment d’objets d’échange et dix-huit mois de vivres. Le 28 septembre, ils quittèrent Brest, et arrivèrent à Ténériffe le 13 octobre. A cette époque, une ascension au fameux pic était obligatoire.
La Billardière y fut témoin d’un phénomène qu’il avait déjà observé en Asie Mineure: son corps se dessinait avec les belles couleurs de l’arc-en-ciel sur des nuages placés au-dessous de lui du côté opposé au soleil.
Les 23 octobre, c’est-à-dire dès que les provisions consommées eurent été refaites, l’ancre fut levée et la route fut donnée pour le Cap. Pendant cette traversée, La Billardière fit une expérience intéressante et découvrit que la phosphorescence de la mer est due à de petits animalcules de forme globuleuse que les eaux tiennent en suspension. La traversée jusqu’au Cap, où les bâtiments jetèrent l’ancre le 18 janvier 1792, n’avait présenté d’autres incidents que la rencontre d’une quantité inusitée de bonites et d’autres poissons, sans parler d’une légère voie d’eau qui fut facilement aveuglée.
D’Entrecasteaux trouva au Cap une lettre de M. de Saint-Félix, commandant des forces françaises dans l’Inde, qui allait déranger toute l’économie de son voyage et avoir sur son objet une influence défavorable. D’après cette communication, deux capitaines de bâtiments français, venant de Batavia, auraient rapporté que le commodore Hunter, commandant de la frégate anglaise _Syrius_, aurait vu, «près des îles de l’Amirauté, dans la mer du Sud, des hommes couverts d’étoffes européennes et particulièrement d’habits qu’il a jugés être des uniformes français. Vous y verrez, disait M. de Saint-Félix, que le commodore n’a pas douté que ce ne fussent les débris du naufrage de M. de La Pérouse...»
Hunter se trouvait dans la rade du Cap lors de l’arrivée de d’Entrecasteaux; mais, deux heures après l’arrivée des bâtiments français, il levait l’ancre. Cette conduite parut, tout au moins, bizarre. Le commodore avait eu le temps d’apprendre que c’était l’expédition envoyée à la recherche de La Pérouse, et pourtant, il ne faisait à son commandant aucune communication sur un fait aussi grave! Mais on apprit bientôt que Hunter avait affirmé n’avoir aucune connaissance des faits exposés par M. de Saint-Félix. Fallait-il donc considérer comme nulle et non avenue la communication du commandant français? D’Entrecasteaux ne le pensa pas, malgré tout ce qu’elle avait d’invraisemblable.
La station au Cap avait été mise à profit par les savants, qui avaient fait de nombreuses courses aux environs de la ville, et notamment par La Billardière, qui s’était enfoncé aussi loin dans l’intérieur que le permettait le peu de temps que devait durer le séjour des frégates sur la rade.
L’ancre fut levée le 16 février, et d’Entrecasteaux, résolu à doubler le cap de Diemen pour entrer dans les mers du Sud, fit faire route pour passer entre les îles Saint-Paul et Amsterdam. Découvertes en 1696, par le capitaine Valming, elles avaient été reconnues par Cook à son dernier voyage. L’île Saint-Paul, auprès de laquelle passèrent la _Recherche_ et l’_Espérance_, était enveloppée de nuages d’épaisse fumée, au-dessus desquels s’élevaient des montagnes. C’étaient ses forêts qui brûlaient.
Le 21 avril, les deux flûtes pénétraient dans une baie de la côte de Van-Diemen qu’on croyait être celle de l’Aventure, mais qui porte en réalité le nom de baie des Tempêtes. Le fond de cette baie reçut le nom de port d’Entrecasteaux. Il fut facile de s’y procurer du bois, et l’on y pêcha en abondance toute sorte de poissons. Parmi les arbres fort beaux qu’on trouva en cet endroit, La Billardière cite plusieurs sortes d’eucalyptus, dont on ignorait encore les qualités multiples. Les chasses nombreuses auxquelles il prit part lui procurèrent des spécimens de cygnes noirs et de kanguros, alors fort peu connus.
Ce fut le 16 mai que les frégates sortirent du port et se dirigèrent vers un détroit, où d’Entrecasteaux avait l’intention de pénétrer, et qui depuis a reçu le nom de cet amiral.
«Plusieurs feux aperçus à peu de distance du rivage, dit la relation, déterminèrent MM. Crétin et d’Auribeau à aborder; et, à peine entrés dans les bois, ils rencontrèrent quatre naturels occupés à entretenir trois petits feux auprès desquels ils étaient assis. Ces sauvages s’enfuirent sur-le-champ, malgré tous les signes d’amitié qu’on leur fit, en abandonnant les homards et les coquillages qu’ils faisaient griller sur les charbons. On voyait tout près autant de cases que de feux....
«Un des sauvages, d’une très grande taille et fortement musclé, avait oublié un petit panier rempli de morceaux de silex; il ne craignit pas de venir le chercher et s’avança tout près de Crétin avec l’air d’assurance que sa force semblait lui donner. Les uns étaient tout nus et les autres avaient une peau de kanguro sur les épaules. Ces sauvages sont d’une couleur noire peu foncée; ils laissent croître leur barbe et ont les cheveux laineux.»
Lorsqu’elles débouquèrent du détroit de d’Entrecasteaux, les deux frégates firent route pour aller relever la côte sud-ouest de la Nouvelle-Calédonie, que La Pérouse avait dû visiter. Le premier point reconnu fut une partie de l’île des Pins, qui gît au sud de cette grande île. La _Recherche_ faillit périr sur la barrière de récifs madréporiques qui bordent le rivage en laissant entre eux et la terre un canal de cinq à six kilomètres. A l’extrémité septentrionale, furent observés plusieurs îles montagneuses et des rochers détachés qui rendent ces parages excessivement dangereux. Ils ont reçu, des navigateurs reconnaissants, les noms de récifs d’Entrecasteaux et d’îles Huon.
La reconnaissance périlleuse, qui venait d’être faite en vue d’une côte si bien défendue, dura depuis le 16 juin jusqu’au 3 juillet. C’était un service véritable rendu aux géographes et aux marins, et ce fut l’une des parties les plus ingrates de cette campagne de recherches.
Comme la saison favorable approchait, d’Entrecasteaux résolut d’en profiter pour gagner la terre des Arsacides, reconnue précédemment par Surville et visitée quelques années après par Shortland, qui, ayant cru faire une nouvelle découverte, lui donna le nom de Nouvelle-Géorgie.
Le 9 juillet, «nous aperçûmes vers quatre heures et demie, à un myriamètre et demi au nord-ouest, le rocher nommé Eddy-Stone, dit La Billardière; de loin nous le primes, comme Shortland, pour un vaisseau à la voile. L’illusion était d’autant plus grande, qu’il a à peu près la couleur des voiles d’un vaisseau; quelques arbustes en couronnaient la sommité. Les terres des Arsacides, vis-à-vis de ce rocher, sont escarpées et couvertes de grands arbres jusque sur leurs sommets.»
Après avoir rectifié la position des roches d’Eddy-Stone et celle des îles de la Trésorie, au nombre de cinq, mais si rapprochées que Bougainville les avait prises pour une seule et même terre, d’Entrecasteaux longea l’île de Bougainville. Séparée par un canal très étroit de l’île Bouka, cette dernière était couverte de plantations et paraissait très peuplée. Quelques échanges furent faits avec les naturels de cette île, mais il fut impossible de les déterminer à monter à bord.
«La couleur de leur peau, dit La Billardière, est d’un noir peu foncé. Ces sauvages sont d’une taille moyenne; ils étaient sans vêtements, et leurs muscles très prononcés annonçaient la plus grande force. Leur figure n’est rien moins qu’agréable, mais elle est remplie d’expression. Ils ont la tête fort grosse, le front large, de même que toute la face, qui est très aplatie, particulièrement au-dessous du nez, le menton épais, les joues un peu saillantes, le nez épaté, la bouche fort large et les lèvres assez minces.
«Le bétel, qui teint d’une couleur sanguinolente leur grande bouche, ajoute encore à la laideur de leur figure. Il paraît que ces sauvages savent tirer de l’arc avec beaucoup d’adresse. Un d’eux avait apporté, à bord de l’_Espérance_, un fou qu’il venait de tuer; on remarqua au ventre de cet oiseau le trou de la flèche qui l’avait percé.
«Ces insulaires ont particulièrement tourné leur industrie du côté de la fabrication de leurs armes; elles sont travaillées avec beaucoup de soin. Nous admirâmes l’adresse avec laquelle ils avaient enduit d’une résine la corde de leurs arcs, de sorte qu’on l’eût prise au premier coup d’œil pour une corde de boyau; elle était garnie vers le milieu d’écorce de rotin, pour qu’elle s’usât moins en décochant les flèches.»
Le 15 juillet fut terminée la reconnaissance de la côte occidentale de ces deux îles, dont Bougainville avait relevé la partie orientale.
Le lendemain, l’île à laquelle Carteret a donné le nom de sir Charles Hardy et, bientôt après, l’extrémité sud-est de la Nouvelle-Irlande, parurent aux yeux des navigateurs français.
Les deux frégates mouillèrent dans le havre Carteret, et les équipages s’établirent sur l’île des Cocos, couverte de grands arbres toujours verts, qui croissaient avec vigueur, malgré le peu de terre végétale amassée entre les pierres calcaires. Il fut assez difficile de s’y procurer les cocos, qui avaient cependant, par leur abondance, mérité à cette terre le nom qu’elle portait. En revanche, elle offrit aux naturalistes une abondance considérable de végétaux et d’insectes, dont la variété fit la joie de La Billardière.
Pendant toute la relâche, les pluies tombèrent abondamment. C’était un torrent d’eau tiède qui coulait sans cesse.
Après avoir fait l’eau et le bois nécessaires, la _Recherche_ et l’_Espérance_ appareillèrent, le 24 juillet 1792, du port Carteret. Dans cette manœuvre, l’_Espérance_ perdit une ancre dont le câble avait été coupé par les brisants de corail. Les deux frégates embouquèrent alors le canal Saint-Georges, large à son extrémité méridionale de six à sept myriamètres, c’est-à-dire ayant à peu près la moitié de ce que Carteret lui donne. Emportées par des courants rapides, elles passèrent devant les îles de Man et de Sandwich, sans pouvoir s’y arrêter.
Dès qu’il eut pris connaissance des îles Portland, îlots aplatis, au nombre de sept, qui gisent par 2° 39′ 44″ de latitude sud et 147° 15′ de longitude est, d’Entrecasteaux continua sa route vers les îles de l’Amirauté, qu’il se proposait de visiter. D’après les rapports qui auraient été faits au commodore Hunter, c’était sur la plus orientale de ces îles qu’avaient été aperçus des naturels vêtus d’uniformes de la marine française.
«Les sauvages parurent en foule, dit la relation. Les uns couraient le long du rivage; d’autres, les yeux fixés sur nos vaisseaux, nous invitaient par signes à descendre à terre; leurs cris étaient l’expression de la joie... A une heure et demie, on mit en panne, et l’on expédia, de chaque vaisseau, un canot avec différents objets, qui devaient être distribués aux habitants de cette petite île. Tandis que ces canots s’en approchaient le plus possible, les frégates se tenaient à portée de les protéger en cas d’attaque de la part des sauvages, car la perfidie des habitants du sud des îles de l’Amirauté à l’égard de Carteret nous laissait des inquiétudes sur le sort de ceux-ci.»
La côte était ceinte de récifs. Les embarcations ne purent s’en approcher qu’à cent mètres de distance. Un grand nombre de naturels bordaient le rivage et, par leurs signes, engageaient les Français à débarquer.
«Un sauvage, distingué des autres par un double rang de petits coquillages dont il avait le front orné, paraissait jouir de beaucoup d’autorité. Il ordonna à l’un des naturels de se jeter à l’eau pour nous apporter quelques noix de coco. La crainte de s’approcher, à la nage et sans défense, de personnes dont il ne connaissait point les intentions, fit hésiter un moment cet insulaire. Mais le chef, peu accoutumé sans doute à trouver de la résistance à ses volontés, ne lui permit pas de réfléchir; des coups de bâton, qu’il lui donna lui-même sur le ventre, suivirent de près ses ordres, et il fallut obéir sur le champ... Dès qu’il fut rendu sur l’île, la curiosité rassembla tous les autres autour de lui; chacun voulut avoir part à nos présents. Des pirogues furent aussitôt lancées à la mer. Beaucoup d’autres naturels s’avancèrent à la nage, et, dans peu, il y avait un grand concours autour de nos canots. Nous étions étonnés que la force du ressac et celle de la vague sur les brisants ne les eussent pas retenus sur l’île.»
Peut-être ce que ces Indiens avaient fait, les Français auraient-ils pu l’exécuter. Toutefois, il ne paraît pas qu’ils se soient enquis auprès des sauvages si des navires, ou au moins un petit bâtiment, n’avaient pas fait naufrage dans leur archipel.
La seule remarque faite, c’est que ces indigènes connaissaient l’usage du fer et appréciaient ce métal par-dessus toute chose.
D’Entrecasteaux reconnut ensuite la partie septentrionale de cet archipel, fit des échanges avec les naturels, mais ne débarqua nulle part et ne semble pas avoir rempli, avec le soin minutieux et le dévouement qu’on était en droit d’attendre de lui, cette partie de sa mission.
La _Recherche_ et l’_Espérance_ visitèrent ensuite les îles Hermites, découvertes en 1781 par la frégate espagnole _la Princesa_. Comme tous ceux qu’avait rencontrés jusqu’alors l’expédition, les naturels témoignèrent un vif désir de voir les étrangers débarquer sur leur île, sans pouvoir les y déterminer.
Puis furent vues successivement les îles de l’Échiquier de Bougainville, plusieurs îlots sans nom, bas et couverts d’une végétation luxuriante, les îles Schouten et la côte de la Nouvelle-Guinée, à l’intérieur de laquelle se déroulait une chaîne de montagnes dont les plus élevées paraissaient avoir au moins quinze cents mètres.
Après avoir longé de très près le rivage de cette grande île, la _Recherche_ et l’_Espérance_ donnèrent dans le détroit de Pitt pour gagner les Moluques.
Ce fut avec joie que, le 5 septembre 1792, les Français mouillèrent dans la rade d’Amboine. Il y avait un grand nombre de scorbutiques à bord, et tout le monde, officiers et matelots, avait besoin d’une relâche de quelque durée pour réparer ses forces. Les naturalistes, les astronomes et les divers savants de l’expédition descendirent aussitôt à terre et s’installèrent commodément pour procéder à leurs recherches et à leurs observations ordinaires. L’exploration des naturalistes fut particulièrement fructueuse. La Billardière s’étend avec complaisance sur la multiplicité des plantes et des animaux qu’il put récolter.