Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 28

Chapter 283,612 wordsPublic domain

«M. de Langle et moi crûmes qu’il était de la plus grande importance de reconnaître si l’île que nous prolongions était celle à laquelle les géographes ont donné le nom d’île Saghalien, sans en soupçonner l’étendue au sud. Je donnai ordre de tout disposer sur les deux frégates pour appareiller le lendemain. La baie où nous étions mouillés reçut le nom de baie de Langle, du nom de ce capitaine qui l’avait découverte et y avait mis pied à terre le premier.»

Dans une autre baie, sur la même côte, qui fut nommée baie d’Estaing, les canots abordèrent au pied de dix à douze cabanes. Elles étaient plus grandes que celles qu’on avait vues jusqu’alors et divisées en deux chambres. Celle du fond contenait le foyer, les ustensiles de cuisine et la banquette qui règne autour; celle du devant était absolument nue et vraisemblablement destinée à recevoir les étrangers. Les femmes s’étaient sauvées en voyant débarquer les Français. Deux d’entre elles furent cependant atteintes, et, tandis qu’on les rassurait, on eut le temps de les dessiner. Leur physionomie était un peu extraordinaire, mais agréable; leurs yeux étaient petits, leurs lèvres grosses, et la lèvre supérieure était peinte ou tatouée.

M. de Langle trouva les insulaires rassemblés autour de quatre barques chargées de poisson fumé, qu’ils aidaient à mettre à l’eau. C’étaient des Mandchoux venus des bords du fleuve Saghalien. Dans un coin de l’île fut trouvé une espèce de cirque planté de quinze ou vingt piquets, surmontés chacun d’une tête d’ours. On supposa, non sans vraisemblance, que ces trophées étaient destinés à perpétuer le souvenir d’une victoire contre ces animaux.

Sur cette côte furent pêchées quantité de morues, et, à l’embouchure d’une rivière, une masse prodigieuse de saumons.

Après avoir reconnu la baie de La Jonquière, La Pérouse jeta l’ancre dans la baie de Castries. Sa provision d’eau tirait à sa fin, et il n’avait plus de bois. Plus il s’enfonçait dans le canal qui sépare Saghalien du continent, plus le fond diminuait. La Pérouse, se rendant compte qu’il ne pourrait doubler, par le nord, l’île de Saghalien, et craignant de ne plus pouvoir sortir du défilé dans lequel il s’était engagé que par le détroit de Sanghar, qui était bien plus au sud, résolut de ne s’arrêter que cinq jours dans la baie de Castries, temps strictement nécessaire pour faire ses provisions.

L’observatoire fut établi sur une petite île, tandis que les charpentiers abattaient le bois et que les matelots remplissaient les pièces à eau.

«Chaque cabane des insulaires, qui se donnaient le nom d’Orotchys, dit la relation, était entourée d’une sècherie de saumons, qui restaient exposés sur des perches aux ardeurs du soleil, après avoir été boucanés pendant trois ou quatre jours autour du foyer qui est au milieu de leur case; les femmes chargées de cette opération ont le soin, lorsque la fumée les a pénétrés, de les porter en plein air, où ils acquièrent la dureté du bois.

«Ils faisaient leur pêche dans la même rivière que nous avec des filets ou des dards, et nous les voyions manger crus, avec une avidité dégoûtante, le museau, les ouïes, les osselets et quelquefois la peau entière du saumon, qu’ils dépouillaient avec beaucoup d’adresse; ils suçaient le mucilage de ces parties comme nous avalons une huître. Le plus grand nombre de leurs poissons n’arrivaient à l’habitation que dépouillés, excepté lorsque la pêche avait été très abondante; alors les femmes cherchaient avec la même avidité les poissons entiers, et en dévoraient, d’une manière aussi dégoûtante, les parties mucilagineuses, qui leur paraissaient le mets le plus exquis.

«Ce peuple est d’une malpropreté et d’une puanteur révoltantes; il n’en existe peut-être pas de plus faiblement constitué, ni d’une physionomie plus éloignée des formes auxquelles nous attachons l’idée de beauté. Leur taille moyenne est au-dessous de quatre pieds dix pouces; leur corps est grêle, leur voix faible et aiguë, comme celle des enfants. Ils ont les os des joues saillants, les yeux petits, chassieux et fendus diagonalement; la bouche large, le nez écrasé, le menton court, presque imberbe, et une peau olivâtre vernissée d’huile et de fumée. Ils laissent croître leurs cheveux et ils les tressent à peu près comme nous. Ceux des femmes leur tombent épars sur les épaules, et le portrait que je viens de tracer convient autant à leur physionomie qu’à celle des hommes, dont il serait assez difficile de les distinguer, si une légère différence dans l’habillement n’annonçait leur sexe. Elles ne sont cependant assujetties à aucun travail forcé qui ait pu, comme chez les Indiens d’Amérique, altérer l’élégance de leurs traits, si la nature les eût pourvues de cet avantage.

«Tous leurs soins se bornent à tailler et à coudre leurs habits, à disposer le poisson pour être séché et à soigner leurs enfants, à qui elles donnent à téter jusqu’à l’âge de trois ou quatre ans. Ma surprise fut extrême d’en voir un de cet âge qui, après avoir bandé un petit arc, tiré assez juste une flèche, donné des coups de bâton à un chien, se jeta sur le sein de sa mère et y prit la place d’un enfant de cinq à six mois, qui s’était endormi sur ses genoux.»

La Pérouse obtint des Bitchys et des Orotchys des informations analogues à celles qui lui avaient été déjà données. Il en résultait que la pointe septentrionale de Saghalien n’était réunie au continent que par un banc de sable, sur lequel poussaient des herbes marines et où il y avait très peu d’eau. Cette concordance de renseignements ne pouvait lui laisser aucun doute, alors surtout qu’il était arrivé à ne plus trouver que six brasses dans le canal. Il ne lui restait plus qu’un point intéressant à éclaircir: relever l’extrémité méridionale de Saghalien, qu’il ne connaissait que jusqu’à la baie de Langle, par 47° 49′.

Le 2 août, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ quittèrent la baie Castries, redescendirent au sud, découvrirent et reconnurent successivement l’île Monneron et le pic de Langle, doublèrent la pointe méridionale de Saghalien, appelée cap Crillon, et donnèrent dans un détroit entre Oku-Jesso et Jesso, qui a reçu le nom de La Pérouse. C’était là un des points de géographie les plus importants que les navigateurs modernes eussent laissés à leurs successeurs. Jusqu’alors la géographie de ces contrées était absolument fantastique: pour Sanson, la Corée est une île, Jesso et Oku-Jesso et le Kamtschatka n’existent point, pour G. Delisle, Jesso et Oku-Jesso ne sont qu’une île terminée au détroit de Sangaar; enfin, Buache, dans ses _Considérations géographiques_, page 105, dit: «Le Jesso, après avoir été transporté à l’orient, attaché au midi, ensuite à l’occident, le fut enfin au nord.....»

C’était, on le voit, un véritable chaos, auquel mettaient fin les travaux de l’expédition française.

La Pérouse eut quelques relations avec les habitants du cap Crillon, qu’il déclare bien plus beaux hommes, bien plus industrieux, mais aussi bien moins généreux que les Orotchys de la baie Castries.

«Ils ont, dit-il, un objet de commerce très important, inconnu dans la manche de Tartarie et dont l’échange leur procure toutes leurs richesses, c’est l’huile de baleine. Ils en récoltent des quantités considérables. Leur manière de l’extraire n’est cependant pas la plus économique; elle consiste à couper par morceaux la chair des baleines et à la laisser pourrir en plein air sur un talus exposé au soleil. L’huile qui en découle est reçue dans des vases d’écorce ou dans des outres de loup marin.»

Après avoir reconnu le cap d’Aniva des Hollandais, les frégates longèrent la terre de la Compagnie, pays aride, sans arbres et sans habitants, et ne tardèrent pas à apercevoir les Kuriles; puis ils passèrent entre l’île Marikan et celle des Quatre-Frères, donnant à ce détroit, le plus beau que l’on puisse rencontrer entre les Kuriles, le nom de canal de la Boudeuse.

Le 3 septembre, fut aperçue la côte du Kamtschatka, contrée hideuse, «où l’œil se repose avec peine, et presque avec effroi, sur des masses énormes de rochers que la neige couvrait encore au commencement de septembre et qui semblaient n’avoir jamais eu de végétation.»

Trois jours plus tard, on eut connaissance de la baie d’Avatscha, ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Les astronomes procédèrent aussitôt à leurs observations, et les naturalistes firent l’ascension très pénible et dangereuse d’un volcan situé à huit lieues dans l’intérieur, tandis que le reste de l’équipage, qui n’était pas occupé aux travaux du bord, se livrait au plaisir de la chasse ou de la pêche. Grâce au bon accueil du gouverneur, les plaisirs furent variés.

«Il nous invita, dit La Pérouse, à un bal qu’il voulut donner à notre occasion à toutes les femmes, tant kamtschadales que russes, de Saint-Pierre et Saint-Paul. Si l’assemblée ne fut pas nombreuse, elle était au moins extraordinaire. Treize femmes vêtues d’étoffes de soie, dont dix kamtschadales avec de gros visages, de petits yeux et des nez plats, étaient assises sur des bancs, autour de l’appartement. Les Kamtschadales avaient, ainsi que les Russes, des mouchoirs de soie qui leur enveloppaient la tête, à peu près comme les femmes mulâtres de nos colonies... On commença par des danses russes, dont les airs sont très agréables et qui ressemblaient beaucoup à la cosaque qu’on a donnée à Paris, il y a quelques années. Les danses kamtschadales leur succédèrent; elle ne peuvent être comparées qu’à celles des convulsionnaires du fameux tombeau de Saint-Médard. Il ne faut que des bras, des épaules et presque point de jambes aux danseurs de cette partie de l’Asie. Les danseuses kamtschadales, par leurs convulsions et leurs mouvements de contraction, inspirent un sentiment pénible à tous les spectateurs; il est encore plus vivement excité par le cri de douleur qui sort du creux de la poitrine de ces danseuses, qui n’ont que cette musique pour mesure de leurs mouvements. Leur fatigue est telle, pendant cet exercice, qu’elles sont toutes dégouttantes de sueur et restent étendues par terre sans avoir la force de se relever. Les abondantes exhalaisons qui émanent de leur corps parfument l’appartement d’une odeur d’huile de poisson, à laquelle des nez européens sont trop peu accoutumés pour en sentir les délices.»

Le bal fut interrompu par l’arrivée d’un courrier d’Okotsch. Les nouvelles qu’il apportait furent heureuses pour tous, mais plus particulièrement pour La Pérouse, qui venait d’être promu au grade de chef d’escadre.

Pendant cette relâche, les navigateurs retrouvèrent la tombe de Louis Delisle de la Croyère, membre de l’Académie des Sciences, qui était mort au Kamtschatka en 1741, au retour d’une expédition faite par ordre du tsar, dans le but de relever les côtes d’Amérique. Ses compatriotes firent placer sur son tombeau une plaque de cuivre gravée, et rendirent le même hommage au capitaine Clerke, le second et le successeur du capitaine Cook.

«La baie d’Avatscha, dit La Pérouse, est certainement la plus belle, la plus commode, la plus sûre qu’il soit possible de rencontrer dans aucune partie du monde. L’entrée en est étroite, et les bâtiments seraient forcés de passer sous le canon des forts qu’on y pourrait établir; la tenue y est excellente; le fond est de vase; deux ports vastes, l’un sur la côte de l’est, l’autre sur celle de l’ouest, pourraient recevoir tous les vaisseaux de la marine de France et d’Angleterre.»

Le 29 septembre 1787, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ mirent à la voile. M. de Lesseps, vice-consul de Russie, qui avait jusqu’alors accompagné La Pérouse, était chargé de gagner la France par terre, voyage aussi long que pénible,--à cette époque surtout,--et de transporter à la cour les dépêches de l’expédition.

Il s’agissait maintenant de retrouver une terre découverte par les Espagnols en 1620. Les deux frégates croisèrent sous 37° 30′ l’espace de trois cents lieues, sans en découvrir aucune trace, coupèrent la ligne pour la troisième fois, passèrent sur la position donnée par Byron aux îles du Danger sans les apercevoir, et eurent connaissance, le 6 décembre, de l’archipel des Navigateurs, dont la découverte était due à Bougainville.

Plusieurs pirogues entourèrent aussitôt les deux bâtiments. Les naturels qui les montaient n’étaient pas pour donner à La Pérouse une bonne idée de la beauté des insulaires.

«Je ne vis que deux femmes, dit-il, et leurs traits n’avaient pas de délicatesse. La plus jeune, à laquelle on pouvait supposer dix-huit ans, avait, sur une jambe, un ulcère dégoûtant. Plusieurs de ces insulaires avaient des plaies considérables, et il serait possible que ce fût un commencement de lèpre, car je remarquai parmi eux deux hommes dont les jambes ulcérées et aussi grosses que le corps ne pouvaient laisser aucun doute sur le genre de leur maladie. Ils nous approchèrent avec crainte et sans armes, et tout annonce qu’ils sont aussi paisibles que les habitants des îles de la Société ou des Amis.»

Le 9 décembre, l’ancre tombait devant l’île de Maouna. Le lendemain, le lever du soleil annonçait une belle journée. La Pérouse résolut d’en profiter pour visiter le pays, faire de l’eau et appareiller ensuite, car le mouillage était trop mauvais pour qu’on y passât une seconde nuit. Toutes les précautions prises, La Pérouse descendit à terre dans l’endroit où ses matelots faisaient de l’eau. Quant au capitaine de Langle, il gagna une petite anse éloignée d’une lieue de l’aiguade, «et cette promenade, dont il revint enchanté, transporté par la beauté du village qu’il avait visité, fut, comme on le verra, la cause de nos malheurs.»

A terre, un marché très achalandé s’était établi. Les hommes et les femmes y vendaient toutes sortes de choses, poules, perruches, cochons et fruits. Pendant ce temps, un indigène, s’étant introduit dans une chaloupe, avait saisi un maillet et en frappait à coups redoublés sur le dos d’un matelot. Empoigné aussitôt par quatre forts gaillards, il avait été lancé à l’eau.

La Pérouse s’enfonça dans l’intérieur, accompagné de femmes, d’enfants et de vieillards, et fit une délicieuse promenade à travers un pays charmant, qui réunissait le double avantage d’une fertilité sans culture et d’un climat qui n’exigeait aucun vêtement.

«Des arbres à pain, des cocos, des bananes, des goyaves, des oranges, présentaient à ces peuples fortunés une nourriture saine et abondante; des poules, des cochons, des chiens, qui vivaient de l’excédant de ces fruits, leur offraient une agréable variété de mets.»

La première visite se passa sans rixe sérieuse. Il y eut cependant quelques querelles; mais, grâce à la prudence et à la réserve des Français, qui se tenaient sur leurs gardes, elles n’avaient pas pris un caractère de gravité. La Pérouse avait donné les ordres nécessaires pour l’appareillage; mais M. de Langle insista pour faire encore quelques chaloupées d’eau.

«Il avait adopté le système du capitaine Cook; il croyait que l’eau fraîche était cent fois préférable à celle que nous avions dans la cale, et comme quelques personnes de son équipage avaient de légers symptômes de scorbut, il pensait, avec raison, que nous leur devions tous les moyens de soulagement.»

Un secret pressentiment empêcha tout d’abord La Pérouse de consentir; il céda cependant aux instances de M. de Langle, qui lui fit comprendre que le commandant serait responsable des progrès de la maladie, que d’ailleurs le port où il comptait descendre était très commode, que lui-même prendrait le commandement de l’expédition et qu’en trois heures tout serait fini.

«M. de Langle, dit la relation, était un homme d’un jugement si solide et d’une telle capacité, que ces considérations, plus que tout autre motif, déterminèrent mon consentement ou plutôt firent céder ma volonté à la sienne...

«Le lendemain donc, deux embarcations, sous les ordres de MM. Boutin et Mouton, portant tous les scorbutiques avec six soldats armés et le capitaine d’armes, en tout vingt-huit hommes, quittèrent l’_Astrolabe_ pour se mettre sous les ordres de M. de Langle. MM. de Lamanon, Collinet, bien que malades, de Vaujuas, convalescent, accompagnèrent M. de Langle dans son grand canot. M. Le Gobien commandait la chaloupe. MM. de La Martinière, Lavaux et le père Receveur faisaient partie des trente-trois personnes envoyées par la _Boussole_. C’était un total de soixante et un individus, qui composaient l’élite de l’expédition.

«M. de Langle fit armer tout le monde de fusils et plaça six pierriers sur les chaloupes. La surprise de M. de Langle et de tous ses compagnons fut extrême de trouver, au lieu d’une baie vaste et commode, une anse remplie de corail, dans laquelle on ne pénétrait que par un chenal tortueux, étroit, où la houle déferlait avec violence. M. de Langle avait reconnu cette baie à marée haute; aussi, à cette vue, son premier mouvement fut-il de gagner la première aiguade.

«Mais la contenance des insulaires, le grand nombre de femmes et d’enfants qu’il aperçut au milieu d’eux, l’abondance des cochons et des fruits qu’ils allaient offrir en vente, firent évanouir ces velléités de prudence.

«Il mit à terre les pièces à eau des quatre embarcations avec la plus grande tranquillité; ses soldats établirent le meilleur ordre sur le rivage; ils formèrent une haie qui laissa un espace libre à nos travailleurs; mais ce calme ne fut pas de longue durée; plusieurs des pirogues, qui avaient vendu leurs provisions à nos vaisseaux, étaient retournées à terre, et toutes avaient abordé dans la baie de l’aiguade, en sorte que, peu à peu, elle s’était remplie; au lieu de deux cents habitants, y compris les femmes et les enfants, que M. de Langle y avait rencontrés en arrivant à une heure et demie, il s’en trouva mille à douze cents à trois heures.

«La situation de M. de Langle devenait plus embarrassante de moment en moment: il parvint néanmoins, secondé par MM. de Vaujuas, Boutin, Collinet et Gobien, à embarquer son eau. Mais la baie était presque à sec, et il ne pouvait pas espérer de déchouer ses chaloupes avant quatre heures du soir; il y entra cependant, ainsi que son détachement, et se posta en avant avec son fusil et ses fusiliers, défendant de tirer avant qu’il en eût donné l’ordre.

«Il commençait néanmoins à sentir qu’il y serait bientôt forcé: déjà les pierres volaient, et ces Indiens, qui n’avaient de l’eau que jusqu’aux genoux, entouraient les chaloupes à moins d’une toise de distance; les soldats, qui étaient embarqués, faisaient de vains efforts pour les écarter.

«Si la crainte de commencer les hostilités et d’être accusé de barbarie n’eût arrêté M. de Langle, il eût sans doute ordonné de faire sur les Indiens une décharge de mousqueterie et de pierriers, qui aurait certainement éloigné cette multitude; mais il se flattait de les contenir sans effusion de sang, et il fut victime de son humanité.

«Bientôt, une grêle de pierres, lancées à une très petite distance avec la vigueur d’une fronde, atteignit presque tous ceux qui étaient dans la chaloupe. M. de Langle n’eut que le temps de tirer ses deux coups de fusil; il fut renversé, et tomba malheureusement du côté de bâbord de la chaloupe, où plus de deux cents Indiens le massacrèrent sur-le-champ, à coups de massue et de pierres. Lorsqu’il fut mort, ils l’attachèrent par un de ses bras à un tollet de la chaloupe, afin, sans doute, de profiter plus sûrement de ses dépouilles.

«La chaloupe de la _Boussole_, commandée par M. Boutin, était échouée à deux toises de celle de l’_Astrolabe_, et elles laissaient parallèlement entre elles un petit canal qui n’était pas occupé par les Indiens. C’est par là que se sauvèrent à la nage tous les blessés qui eurent le bonheur de ne pas tomber du côté du large; ils gagnèrent nos canots qui, étant très heureusement restés à flot, se trouvèrent à portée de sauver quarante-neuf hommes sur les soixante et un qui composaient l’expédition.

«M. Boutin avait imité tous les mouvements et suivi toutes les démarches de M. de Langle; il ne se permit de tirer et n’ordonna la décharge de son détachement qu’après le feu de son commandant. On sent qu’à la distance de quatre ou cinq pas, chaque coup de fusil dut tuer un Indien, mais on n’eut pas le temps de recharger. M. Boutin fut également renversé par une pierre; il tomba heureusement entre les deux embarcations échouées; ceux qui s’étaient sauvés à la nage vers les deux canots avaient chacun plusieurs blessures, presque toutes à la tête. Ceux, au contraire, qui eurent le malheur d’être renversés du côté des Indiens, furent achevés dans l’instant, à coups de massue.

«On doit à la sagesse de M. de Vaujuas, au bon ordre qu’il établit, à la ponctualité avec laquelle M. Mouton, qui commandait le canot de la _Boussole_, sut le maintenir, le salut des quarante-neuf personnes des deux équipages.

«Le canot de l’_Astrolabe_ était si chargé, qu’il échoua. Cet événement fit naître aux insulaires l’idée de troubler les blessés dans leur retraite; ils se portèrent en grand nombre vers les récifs de l’entrée, dont les canots devaient nécessairement passer à dix pieds de distance: on épuisa, sur ces forcenés, le peu de munitions qui restaient, et les canots sortirent enfin de cet antre.»

La Pérouse eut tout d’abord l’idée assez naturelle de venger la mort de ses malheureux compagnons. M. Boutin, que ses blessures retenaient au lit, mais qui avait conservé toute sa tête, l’en détourna très vivement, en lui représentant que si, par malheur, quelque chaloupe venait à s’échouer, la disposition de la baie était telle, les arbres qui descendaient presque dans la mer offraient aux indigènes des abris si sûrs, que pas un Français n’en sortirait. La Pérouse dut louvoyer pendant deux jours devant le théâtre de ce sanglant événement, sans pouvoir donner satisfaction à ses équipages altérés de vengeance.

«Ce qui paraîtra sans doute incroyable, dit La Pérouse, c’est que, pendant ce temps, cinq ou six pirogues partirent de la côte et vinrent, avec des cochons, des pigeons et des cocos, nous proposer des échanges; j’étais à chaque instant obligé de retenir ma colère pour ne pas ordonner de les couler bas.»

On comprend sans peine qu’un événement qui privait les deux bâtiments d’une partie de leurs officiers, de trente-deux de leurs meilleurs matelots et de deux chaloupes, devait modifier les projets de La Pérouse, car le plus petit échec l’aurait forcé de brûler une des frégates pour armer l’autre. Il n’avait d’autre parti à prendre que de faire voile pour Botany-Bay, tout en reconnaissant les différentes îles qu’il rencontrerait, et en déterminant leur position astronomiquement.