Les grands navigateurs du XVIIIe siècle

Part 27

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Cette ligne de côtes, au sentiment de La Pérouse, devait être formée par un vaste archipel, et il avait raison, car c’étaient les archipels de Georges III, du Prince-de-Galles et l’île de la Reine-Charlotte, dont le cap Hector formait l’extrémité méridionale.

La saison déjà fort avancée et le peu de temps dont il disposait ne permirent pas à La Pérouse d’observer en détail cette suite de terres, mais son instinct ne l’avait pas trompé en lui faisant reconnaître une série d’îles et non pas un continent dans la succession des points qu’il avait relevés.

Après le cap Fleurieu, qui formait la pointe d’une île fort élevée, La Pérouse rencontra plusieurs groupes d’îles, auxquels il donna le nom de Sartines, et il fit route en redescendant la côte jusqu’à l’entrée de Nootka, qu’il reconnut le 25 août. Il visita ensuite diverses parties du continent dont Cook avait été obligé de se tenir éloigné, et qui forment une lacune sur sa carte. Cette navigation ne fut pas sans danger, à cause des courants, qui sont sur cette côte d’une violence extrême et «qui ne permettaient pas de gouverner avec un vent à filer trois nœuds à une distance de cinq lieues de terre.»

Le 5 septembre, l’expédition découvrit neuf petites îles, éloignées d’environ une lieue du cap Blanc, et auxquelles le commandant donna le nom d’îles Necker. La brume était très épaisse, et plus d’une fois on fut forcé de s’écarter de terre pour ne pas rencontrer quelque îlot ou quelque écueil dont la présence ne pouvait être soupçonnée. Le temps continua d’être mauvais jusqu’à la baie de Monterey, où La Pérouse trouva deux bâtiments espagnols.

La baie de Monterey était, à cette époque, fréquentée par une multitude de baleines, et la mer était littéralement couverte de pélicans, qui étaient très communs sur toute la côte de Californie. Une garnison de deux cent quatre-vingts cavaliers suffisait à contenir une population de cinquante mille Indiens errant dans cette partie de l’Amérique. Il faut dire que ces Indiens, généralement petits et faibles, n’étaient pas doués de cet amour de l’indépendance qui caractérise leurs congénères du nord, et n’avaient pas, comme ceux-ci, le sentiment des arts ni le goût de l’industrie.

«Ces Indiens, dit la relation, sont très adroits à tirer de l’arc; ils tuèrent devant nous les oiseaux les plus petits. Il est vrai que leur patience pour les approcher est inexprimable; ils se cachent et se glissent en quelque sorte auprès du gibier et ne le tirent qu’à quinze pas.

«Leur industrie contre la grosse bête est encore plus admirable. Nous vîmes un Indien ayant une tête de cerf attachée sur la sienne marcher à quatre pattes, avoir l’air de brouter l’herbe et jouer cette pantomime avec une telle vérité, que tous nos chasseurs l’auraient tiré à trente pas s’ils n’eussent été prévenus. Ils approchent ainsi le troupeau de cerfs à la plus petite portée et les tuent à coups de flèches.»

La Pérouse donne ensuite de très grands détails sur le présidio de Lorette et sur les missions de Californie; mais ces renseignements, qui ont leur valeur historique, ne peuvent ici trouver leur place. Ceux qu’il fournit sur la fécondité du pays rentrent mieux dans notre cadre.

«Les récoltes de maïs, d’orge, de blé et de pois, dit-il, ne peuvent être comparées qu’à celles du Chili; nos cultivateurs d’Europe ne peuvent avoir aucune idée d’une pareille fertilité; le produit moyen du blé est de soixante-dix à quatre-vingts pour un; les extrêmes, soixante ou cent.»

Le 22 septembre, les deux frégates reprirent la mer après avoir reçu un accueil bienveillant du gouverneur espagnol et des missionnaires. Elles emportaient un plein chargement de provisions de toute espèce, qui devaient leur être de la plus grande utilité pendant la longue traversée qu’il leur restait à faire jusqu’à Macao.

La partie de l’Océan que les Français allaient parcourir était presque inconnue. Seuls, les Espagnols la pratiquaient depuis longtemps; mais leur politique jalouse ne leur avait pas permis de publier les découvertes et les observations qu’ils y avaient faites. D’ailleurs, La Pérouse voulait faire route au sud-ouest jusque par 28° de latitude, où quelques géographes avaient placé l’île de Nuestra-Señora-de-la-Gorta.

Ce fut en vain qu’il la chercha pendant une longue et pénible croisière, durant laquelle les vents contraires mirent plus d’une fois à l’épreuve la patience des navigateurs.

«Nos voiles et nos agrès, dit-il, nous avertissaient, chaque jour, que nous tenions constamment la mer depuis seize mois; à chaque instant, nos manœuvres se rompaient et nos voiliers ne pouvaient suffire à réparer des toiles qui étaient presque entièrement usées.»

Le 5 novembre, fut découverte une petite île ou plutôt un rocher de cinq cents toises de longueur sur lequel ne poussait pas un arbre et qui était recouvert d’une épaisse couche de guano. Sa longitude et sa latitude sont 166° 52′ à l’ouest de Paris et 23° 34′ nord. Il fut nommé île Necker.

Jamais on n’avait eu plus belle mer ni une plus belle nuit. Tout à coup, vers une heure et demie du matin, on aperçut des brisants à deux encâblures de l’avant de la _Boussole_. La mer était si calme, qu’elle ne faisait presque pas de bruit et ne déferlait que de loin en loin et par place. Immédiatement, on revint sur bâbord, mais cette manœuvre avait pris du temps, et le navire n’était plus qu’à une encâblure des rochers lorsqu’il obéit à la manœuvre.

«Nous venions d’échapper au danger le plus imminent où des navigateurs aient pu se trouver, dit La Pérouse, et je dois à mon équipage la justice de dire qu’il n’y a jamais eu, en pareille circonstance, moins de désordre et de confusion; la moindre négligence dans l’exécution des manœuvres que nous avions à faire pour nous éloigner des brisants, eût nécessairement entraîné notre perte.»

Cette bassure n’était pas connue; il fallait donc la déterminer exactement pour que d’autres navigateurs ne courussent pas les mêmes périls. La Pérouse ne manqua pas à ce devoir et la nomma «Basse des frégates françaises».

Le 14 décembre, l’_Astrolabe_ et la _Boussole_ eurent connaissance des îles Mariannes. On ne débarqua que sur l’île volcanique de l’Assomption. La lave y a formé des ravins et des précipices bordés de quelques cocotiers rabougris, très clairsemés, entremêlés de lianes et d’un petit nombre de plantes. Il était presque impossible d’y faire cent toises en une heure. Le débarquement et le rembarquement furent difficiles, et les cent noix de coco, les coquilles, les bananiers inconnus, que les naturalistes rapportèrent, ne valurent pas les dangers qu’ils avaient courus.

Il était impossible de s’arrêter plus longtemps dans cet archipel si l’on voulait parvenir à la côte de Chine avant le départ pour l’Europe des navires, qui devaient emporter le récit des travaux de l’expédition sur la côte d’Amérique et la relation de la traversée jusqu’à Macao. Après avoir relevé, sans s’y arrêter, la position des Bashees, le 1er janvier 1787, La Pérouse eut connaissance de la côte de la Chine, et, le lendemain, l’ancre tombait dans la rade de Macao.

La Pérouse y rencontra une petite flûte française, commandée par M. de Richery, enseigne de vaisseau, dont la mission consistait à naviguer sur les côtes de l’est et à protéger notre commerce. La ville de Macao est trop connue pour que nous nous arrêtions avec La Pérouse à en faire la description. Les avanies de tout genre dont les Chinois abreuvaient chaque jour les Européens, leurs humiliations constantes, dues au gouvernement le plus tyrannique et le plus lâche qui soit, excitèrent l’indignation du commandant français, qui aurait vivement souhaité qu’une expédition internationale vînt mettre un terme à cette situation intolérable.

Les pelleteries que l’expédition avait récoltées à la côte d’Amérique furent vendues à Macao pour dix mille piastres. Le produit devait en être réparti entre les équipages, et le chef de la compagnie suédoise se chargea de le faire passer à l’île de France. Nos malheureux compatriotes ne devaient jamais en toucher le montant par eux-mêmes!

Partis de Macao le 5 février, les bâtiments se dirigèrent vers Manille, et, après avoir reconnu les bancs de Pratas, de Bulinao, de Mansiloq et de Marivelle, mal placés sur les cartes de d’Après, ils furent forcés de relâcher dans le port de Marivelle, pour attendre des vents meilleurs ou des courants plus favorables. Bien que Marivelle ne soit qu’à une lieue sous le vent de Cavite, il fallut trois jours pour atteindre ce dernier port.

«Nous trouvâmes, dit la relation, différentes maisons pour travailler à nos voiles, faire nos salaisons, construire deux canots, loger nos naturalistes, nos ingénieurs géographes, et le bon commandant nous prêta la sienne pour y dresser notre observatoire. Nous jouissions d’une aussi entière liberté que si nous avions été à la campagne, et nous trouvions, au marché et dans l’arsenal, les mêmes ressources que dans un des meilleurs ports de l’Europe.»

Cavite, la seconde ville des Philippines, la capitale de la province de ce nom, n’était alors qu’un méchant village, où il ne restait d’autres Espagnols que des officiers militaires ou d’administration; mais, si la ville n’offrait aux yeux qu’un monceau de ruines, il n’en était pas de même du port, où les frégates françaises trouvèrent toutes les ressources désirables. Dès le lendemain de son arrivée, La Pérouse, accompagné du commandant de Langle et de ses principaux officiers, alla faire visite au gouverneur et gagna Manille en canot.

«Les environs de Manille sont ravissants, dit-il; la plus belle rivière y serpente et se divise en différents canaux, dont les deux principaux conduisent à cette fameuse lagune ou lac de Bay, qui est à sept lieues dans l’intérieur, bordé de plus de cent villages indiens, situés au milieu du territoire le plus fertile.

«Manille, bâtie sur le bord de la baie de son nom, qui a plus de vingt-cinq lieues de tour, est à l’embouchure d’une rivière navigable jusqu’au lac d’où elle prend sa source. C’est peut-être la ville de l’univers la plus heureusement située. Tous les comestibles s’y trouvent dans la plus grande abondance et au meilleur marché; mais les habillements, les quincailleries d’Europe, les meubles s’y vendent à un prix excessif. Le défaut d’émulation, les prohibitions, les gênes de toute espèce mises sur le commerce, y rendent les productions et les marchandises de l’Inde et de la Chine au moins aussi chères qu’en Europe, et cette colonie, quoique différents impôts rapportent au fisc près de huit cent mille piastres, coûte encore, chaque année, à l’Espagne quinze cent mille livres, qui y sont envoyées du Mexique. Les immenses possessions des Espagnols en Amérique n’ont pas permis au gouvernement de s’occuper essentiellement des Philippines; elles sont encore comme ces terres de grands seigneurs, qui restent en friche, et feraient cependant la fortune de plusieurs familles.

«Je ne craindrai pas d’avancer qu’une très grande nation, qui n’aurait pour colonie que les îles Philippines et qui y établirait le meilleur gouvernement qu’elles puissent comporter, pourrait voir sans envie tous les établissements européens de l’Afrique et de l’Amérique.»

Le 9 avril, après avoir appris l’arrivée à Macao de M. d’Entrecasteaux, qui était venu de l’île de France à contre-mousson, et avoir reçu, par la frégate _la Subtile_, des dépêches d’Europe et un renfort de huit matelots avec deux officiers, MM. Guyet, enseigne, et Le Gobien, garde de marine, les deux équipages appareillèrent pour la côte de Chine.

Le 21, La Pérouse eut connaissance de Formose et s’engagea aussitôt dans le canal qui sépare cette île de la Chine. Il y découvrit un banc fort dangereux, inconnu des navigateurs, et en releva soigneusement les sondages et les approches. Bientôt après, il passa devant la baie de l’ancien fort hollandais de Zélande, où est située la ville de Taywan, capitale de cette île.

La mousson n’étant pas favorable pour remonter le canal de Formose, La Pérouse se détermina à passer dans l’est de cette île. Il rectifia la position des îles Pescadores, amas de rochers qui affectent toute sorte de figures, reconnut la petite île de Botol-Tabaco-Xima, où jamais aucun voyageur n’avait abordé, prolongea l’île Kimu, qui fait partie du royaume de Likeu, dont les habitants ne sont ni Chinois ni Japonais, mais paraissent tenir des deux peuples, et vit les îles Hoa-pinsu et Tiaoyu-su, qui font partie de l’archipel de Likeu, connu seulement par les lettres d’un jésuite, le père Gaubil.

Les frégates entrèrent alors dans la mer Orientale et se dirigèrent vers l’entrée du canal qui sépare la Chine du Japon. La Pérouse y rencontra des brumes aussi épaisses que sur les côtes du Labrador et des courants variables et violents. Le premier point intéressant à fixer, avant d’entrer dans le golfe du Japon, était l’île Quelpaert, connue des Européens par le naufrage du Sparrow-Hawk, en 1635. La Pérouse en détermina la pointe sud et la releva avec le plus grand soin sur un prolongement de douze lieues.

«Il n’est guère possible, dit-il, de trouver une île qui offre un plus bel aspect: un pic d’environ mille toises, qu’on peut apercevoir de dix-huit à vingt lieues, s’élève au milieu de l’île, dont il est sans doute le réservoir; le terrain descend en pente très douce jusqu’à la mer, d’où les habitations paraissent en amphithéâtre. Le sol nous a semblé cultivé jusqu’à une très grande hauteur. Nous apercevions, à l’aide de nos lunettes, les divisions des champs; ils sont très morcelés, ce qui prouve une grande population. Les nuances très variées des différentes cultures rendaient la vue de cette île encore plus agréable.»

Les explorateurs purent heureusement faire les meilleures observations de longitude et de latitude,--ce qui était d’autant plus important que jamais vaisseau européen n’avait parcouru ces mers, qui n’étaient tracées sur nos mappemondes que d’après les cartes chinoises et japonaises publiées par les jésuites.

Le 25 mai, les frégates embouquèrent le détroit de Corée, qui fut minutieusement relevé et dans lequel des sondages furent pratiqués toutes les demi-heures.

Comme elles pouvaient suivre la côte de très près, il fut facile d’y observer quelques fortifications à l’européenne et d’en observer tous les détails.

Le 27, on aperçut une île qui n’était portée sur aucune carte et qui paraissait éloignée d’une vingtaine de lieues de la côte de Corée. Elle reçut le nom d’île Dagelet.

La route fut ensuite dirigée vers le Japon. Les vents contraires ne permirent d’en approcher qu’avec une extrême lenteur. Le 6 juin furent reconnus le cap Noto et l’île Iootsi-Sima.

«Le cap Noto, sur la côte du Japon, dit La Pérouse, est un point sur lequel les géographes peuvent compter; il donnera, avec le cap Nabo sur la côte orientale, déterminé par le capitaine King, la largeur de cet empire dans sa partie septentrionale. Nos déterminations rendront encore un service plus essentiel à la géographie, car elles feront connaître la largeur de la mer de Tartarie, vers laquelle je pris le parti de diriger ma route.»

Ce fut le 11 juin que La Pérouse eut connaissance de la côte de Tartarie. Le point sur lequel il atterrit était précisément à la limite de la Corée et de la Mandchourie. Les montagnes paraissaient avoir de six à sept cents toises de hauteur. Sur leurs cimes, on apercevait de la neige, mais en petite quantité. On ne découvrit aucune trace de culture ou d’habitation. Sur une longueur de côtes de quarante lieues, l’expédition ne rencontra l’embouchure d’aucune rivière. Il eût cependant été désirable qu’on pût relâcher, afin que les naturalistes et les lithologues pussent faire quelques observations.

«Jusqu’au 14 juin, la côte avait couru au nord-est un quart nord; nous étions déjà par 44° de latitude et nous avions atteint celle que les géographes donnent au prétendu détroit de Tessoy; mais nous nous trouvions cinq degrés plus ouest que la longitude donnée à ce détroit; ces cinq degrés doivent être retranchés de la Tartarie et ajoutés au canal qui la sépare des îles situées au nord du Japon.»

Depuis que les frégates prolongeaient cette côte, on n’avait vu aucune trace d’habitation; pas une pirogue ne s’était détachée du rivage; ce pays, quoique couvert d’arbres magnifiques et d’une végétation luxuriante, semblait ne pas avoir un seul habitant.

La 23 juin, la _Boussole_ et l’_Astrolabe_ laissèrent tomber l’ancre dans une baie sise par 45° 13′ de latitude nord et 135° 9′ de longitude orientale. Elle reçut le nom de baie de Ternay.

«Nous brûlions d’impatience, dit La Pérouse, d’aller reconnaître cette terre dont notre imagination était occupée depuis notre départ de France; c’était la seule partie du globe qui eût échappé à l’activité infatigable du capitaine Cook, et nous devons peut-être au funeste événement qui a terminé ses jours le petit avantage d’y avoir abordé les premiers.

«Cinq petites anses forment le contour de cette rade (la baie Ternay); elles sont séparées entre elles par des coteaux couverts d’arbres jusqu’à la cime. Le printemps le plus frais n’a jamais offert en France des nuances d’un vert si vigoureux et si varié.... Avant que nos canots eussent débarqué, nos lunettes étaient tournées vers le rivage, mais nous n’apercevions que des cerfs et des ours qui paissaient tranquillement sur le bord de la mer. Cette vue augmenta l’impatience que chacun avait de descendre.... Le sol était tapissé des mêmes plantes qui croissent dans nos climats, mais plus vertes et plus vigoureuses; la plupart étaient en fleur.

«On rencontrait à chaque pas des roses, des lis jaunes, des lis rouges, des muguets et généralement toutes les fleurs de nos prés. Les pins couronnaient le sommet des montagnes; les chênes ne commençaient qu’à mi-côte et ils diminuaient de grosseur et de vigueur à mesure qu’ils approchaient de la mer. Les bords des rivières et des ruisseaux étaient plantés de saules, de bouleaux, d’érables, et, sur la lisière des grands bois, on voyait des pommiers et des azeroliers en fleurs, avec des massifs de noisetiers dont les fruits commençaient à nouer.»

Ce fut à la suite d’une partie de pêche que les Français découvrirent un tombeau tartare. La curiosité les porta à l’ouvrir, et ils y trouvèrent deux squelettes couchés côte à côte. La tête était couverte d’une calotte de taffetas; le corps était enveloppé d’une peau d’ours; de la ceinture pendaient de petites monnaies chinoises et des bijoux de cuivre. On y trouva également une dizaine de bracelets d’argent, une hache en fer, un couteau et d’autres menus objets, parmi lesquels était un petit sac de nankin bleu rempli de riz.

Le 27 au matin, La Pérouse quitta cette baie solitaire, après y avoir déposé plusieurs médailles et une inscription qui donnait la date de son arrivée.

Un peu plus loin, les embarcations pêchèrent plus de huit cents morues, qui furent aussitôt salées, et elles ramenèrent du fond de la mer une grande quantité d’huîtres à nacre superbes.

Après avoir relâché dans la baie Suffren, située par 47° 51′ de latitude nord et 137° 25′ de longitude orientale, La Pérouse découvrit, le 6 juillet, une île qui n’était autre que Saghalien. La côte en était aussi boisée que celle de Tartarie. A l’intérieur s’élevaient de hautes montagnes, dont la plus élevée reçut le nom de pic Lamanon. Comme on apercevait des fumées et des cabanes, M. de Langle et plusieurs officiers descendirent à terre. Les habitants s’étaient enfuis tout récemment, car les cendres de leurs feux n’étaient pas encore refroidies.

Au moment où les navigateurs allaient se rembarquer, après avoir laissé quelques présents pour les habitants, une pirogue débarquait sept naturels, qui ne parurent nullement effrayés.

«Dans ce nombre, dit la relation, étaient deux vieillards ayant une longue barbe blanche, vêtus d’une étoffe d’écorce d’arbres assez semblable aux pagnes de Madagascar. Deux des sept insulaires avaient des habits de nankin bleu ouatés, et la forme de leur habillement différait peu de celle des Chinois. D’autres n’avaient qu’une longue robe qui fermait entièrement au moyen d’une ceinture et de quelques petits boutons, ce qui les dispensait de porter des caleçons. Leur tête était nue, et, chez deux ou trois, entourée seulement d’un bandeau de peau d’ours; ils avaient le toupet et les faces rasées, tous les cheveux de derrière conservés dans la longueur de huit ou dix pouces, mais d’une manière différente des Chinois, qui ne laissent qu’une touffe de cheveux en rond qu’ils appellent _pentsec_. Tous avaient des bottes de loup marin avec un pied à la chinoise très artistement travaillé.

«Leurs armes étaient des arcs, des piques et des flèches garnies de fer. Le plus vieux de ces insulaires, celui auquel les autres témoignaient le plus d’égards, avait les yeux dans un très mauvais état. Il portait autour de la tête un garde-vue pour se garantir de la trop grande clarté du soleil. Les manières de ces habitants étaient graves, nobles et très affectueuses.»

M. de Langle leur donna rendez-vous pour le lendemain. La Pérouse et la plupart de ses officiers s’y rendirent. Les renseignements qu’ils obtinrent de ces Tartares étaient importants, et ils devaient déterminer La Pérouse à pousser sa reconnaissance plus au nord.

«Nous parvînmes à leur faire comprendre, dit-il, que nous désirions qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchoux. Alors un des vieillards se leva et, avec le bout de sa pique, il traça la côte de Tartarie, à l’ouest, courant à peu près nord et sud. A l’est, vis-à-vis, et dans la même direction, il figura son île, et, en portant la main sur la poitrine, il nous fit entendre qu’il venait de tracer son propre pays. Il avait laissé entre la Tartarie et son île un détroit, et, se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait du rivage, il marqua par un trait qu’on pouvait y passer. Au sud de cette île, il en avait figuré une autre et avait laissé un détroit, en indiquant que c’était encore une route pour nos vaisseaux.

«Sa sagacité pour nous comprendre était très grande, mais moindre que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il traça son île, qu’il nomma Tchoka, et indiqua par un trait la petite rivière sur le bord de laquelle nous étions, qu’il plaça aux deux tiers de la longueur de l’île, depuis le nord vers le sud. Il dessina ensuite la terre des Mandchoux, laissant, comme le vieillard, un détroit au fond de l’entonnoir, et, à notre grande surprise, il y ajouta le fleuve Saghalien, dont ces insulaires prononçaient le nom comme nous; il plaça l’embouchure de ce fleuve un peu au sud de la pointe du nord de son île....

«Nous voulûmes ensuite savoir si ce détroit était fort large; nous cherchâmes à lui faire comprendre notre idée; il la saisit et, plaçant ses deux mains perpendiculairement et parallèlement à deux ou trois pouces l’une de l’autre, il nous fit entendre qu’il figurait ainsi la largeur de la petite rivière de notre aiguade; et, les écartant davantage, que cette seconde largeur était celle du fleuve Saghalien; et, en les éloignant enfin beaucoup plus, que c’était la largeur du détroit qui sépare son pays de la Tartarie....