Les grands navigateurs du XVIIIe siècle
Part 26
«L’île Sainte-Catherine,--dont nous avons eu plusieurs fois l’occasion de parler au cours de cet ouvrage,--s’étend depuis le 27° 19′ 10″ de latitude sud, jusqu’au 27° 49′; sa largeur de l’est à l’ouest n’est que de deux lieues; elle n’est séparée du continent, dans l’endroit le plus resserré, que par un canal de deux cents toises. C’est sur la pointe de ce goulet qu’est bâtie la ville de Nostra-Señora-del-Destero, capitale de cette capitainerie, où le gouverneur fait sa résidence; elle contient au plus trois mille âmes, et environ quatre cents maisons; l’aspect en est fort agréable. Suivant la relation de Frézier, cette île servait, en 1712, de retraite à des vagabonds qui s’y sauvaient des différentes parties du Brésil; ils n’étaient sujets du Portugal que de nom et ne reconnaissaient aucune autre autorité. Le pays est si fertile, qu’ils pouvaient subsister sans aucun secours des colonies voisines. Les vaisseaux qui relâchaient chez eux ne leur donnaient, en échange de leurs provisions, que des habits et des chemises, dont ils manquaient absolument.»
Cette île, en effet, est extrêmement fertile, et le sol se serait facilement prêté à la culture de la canne à sucre; mais l’extrême pauvreté des habitants les empêchait d’acheter les esclaves nécessaires.
Les bâtiments français trouvèrent en cet endroit tout ce dont ils avaient besoin, et leurs officiers reçurent un accueil empressé des autorités portugaises.
«Le fait suivant donnera une idée de l’hospitalité de ce bon peuple. Mon canot, dit La Pérouse, ayant été renversé par la lame dans une anse où je faisais couper du bois, les habitants, qui aidèrent à le sauver, forcèrent nos matelots naufragés à se mettre dans leurs lits, et couchèrent à terre sur des nattes au milieu de la chambre où ils exerçaient cette touchante hospitalité. Peu de jours après, ils rapportèrent à mon bord, les voiles, les mâts, le grappin et le pavillon de ce canot, objets très précieux pour eux et qui leur auraient été de la plus grande utilité dans leurs pirogues.»
La _Boussole_ et l’_Astrolabe_ levèrent l’ancre le 19 novembre, dirigeant leur course vers le cap Horn. A la suite d’un violent orage, pendant lequel les frégates se comportèrent fort bien, et après quarante jours de recherches infructueuses de l’île Grande découverte par le Français Antoine de La Roche et nommée Georgie par le capitaine Cook, La Pérouse traversa le détroit de Lemaire. Trouvant les vents favorables dans cette saison avancée, il se détermina à éviter une relâche dans la baie de Bon-Succès et à doubler immédiatement le cap Horn, afin d’épargner un retard possible, qui aurait exposé ses vaisseaux à des avaries et ses équipages à des fatigues inutiles.
Les démonstrations amicales des Fuégiens, l’abondance des baleines, qui n’avaient pas encore été inquiétées, les vols immenses d’albatros et de pétrels ne purent changer la détermination du commandant. Le cap Horn fut doublé avec beaucoup plus de facilité qu’on n’aurait osé l’espérer. Le 9 février, l’expédition se trouvait par le travers du détroit de Magellan, et, le 24, elle jetait l’ancre dans le port de la Concepcion,--relâche que La Pérouse avait dû préférer à celle de Juan Fernandez, à cause de l’épuisement de ses vivres. La santé florissante des équipages surprit le commandant espagnol. Jamais peut-être aucun vaisseau n’avait doublé le cap Horn et n’était arrivé au Chili sans avoir de malades, et il n’y en avait pas un seul sur les deux bâtiments.
La ville, renversée par un tremblement de terre en 1751, avait été rebâtie à trois lieues de la mer, sur les bords de la rivière Biobio. Les maisons n’avaient qu’un seul étage, ce qui donnait à La Concepcion une étendue considérable, car elle ne renfermait pas moins de dix mille habitants. La baie est une des plus commodes qui soient au monde; la mer y est tranquille, et presque sans courants.
Cette partie du Chili est d’une fécondité incomparable. Le blé y rapporte soixante pour un, la vigne produit avec la même abondance, et les campagnes sont couvertes de troupeaux innombrables, qui y multiplient au delà de toute croyance.
Malgré ces conditions de prospérité, le pays n’avait fait aucun progrès, à cause du régime prohibitif qui florissait à cette époque. Le Chili, avec ses productions qui auraient sans peine alimenté la moitié de l’Europe, ses laines qui auraient suffi aux manufactures de France et d’Angleterre, ses viandes dont on aurait pu faire des salaisons, ne faisait aucun commerce. En même temps, les droits à l’importation étaient excessifs. Aussi la vie était-elle excessivement coûteuse. La classe moyenne, ce qu’on nomme aujourd’hui la bourgeoisie, n’existait pas. La population se divisait en deux catégories, les riches et les pauvres, comme le prouve le passage suivant:
«La parure des femmes consiste en une jupe plissée, de ces anciennes étoffes d’or ou d’argent qu’on fabriquait autrefois à Lyon. Ces jupes, qui sont réservées pour les grandes occasions, peuvent, comme les diamants, être substituées dans les familles et passer des grand’mères aux petites-filles. D’ailleurs, ces parures sont à la portée d’un petit nombre de citoyennes; les autres ont à peine de quoi se vêtir.»
Nous ne suivrons pas La Pérouse dans les détails de la réception enthousiaste qui lui fut faite, et nous passerons sous silence les descriptions de bals et de toilettes, qui, d’ailleurs, ne lui faisaient pas perdre de vue l’objet de son voyage. L’expédition n’avait encore parcouru que des régions mainte fois sillonnées par les navires européens. Il était temps qu’elle se lançât dans un champ moins exploré. L’ancre fut levée le 15 mars, et, après une navigation sans incident, les deux frégates mouillèrent, le 9 avril, dans la baie de Cook, à l’île de Pâques.
La Pérouse affirme que M. Hodges, le peintre qui accompagnait le célèbre navigateur anglais, a très mal rendu la physionomie des insulaires. Elle est généralement agréable, mais on ne peut pas dire qu’elle ait un caractère distinctif.
Ce n’est pas, d’ailleurs, sur ce seul point que le voyageur français n’est pas d’accord avec le capitaine Cook. Il croit que ces fameuses statues, dont un de ses dessinateurs prit une vue très intéressante, pourraient être l’œuvre de la génération alors vivante, dont il estimait le nombre à deux mille personnes. Il lui parut aussi que le défaut absolu d’arbres et, par cela même, de lacs et de ruisseaux, provenait de l’exploitation exagérée des forêts par les anciens habitants. Au reste, nul incident désagréable ne vint marquer cette relâche. Les vols, il est vrai, furent fréquents; mais les Français, ne devant rester qu’une journée dans cette île, jugèrent superflu de donner à la population des idées plus précises sur la propriété.
En quittant l’île de Pâques, le 10 avril, La Pérouse suivit à peu près la même route que Cook en 1777, lorsqu’il fit voile de Taïti pour la côte d’Amérique; mais il était à cent lieues plus dans l’ouest. La Pérouse se flattait de faire quelque découverte dans cette partie peu connue de l’océan Pacifique, et il avait promis une récompense au matelot qui le premier apercevrait la terre.
Le 29 mai, l’archipel Hawaï fut atteint.
Les montres marines furent d’un très grand secours en cette circonstance et rectifièrent l’estime. La Pérouse, en arrivant aux îles Sandwich, trouva cinq degrés de différence entre la longitude estimée et la longitude observée. Sans les montres, il aurait placé ce groupe cinq degrés trop à l’est. Cela explique que toutes les îles découvertes par les Espagnols, Mendana, Quiros, etc., sont beaucoup trop rapprochées des côtes d’Amérique. Il en conclut aussi à la non-existence du groupe appelé par les espagnols _la Mesa_, _los Majos_, _la Disgraciada_. Il y a d’autant plus de raisons de considérer ce groupe comme n’étant autre que les Sandwich, que _Mesa_ veut dire table en espagnol et que le capitaine King compare la montagne appelée Mauna-Loa à un plateau, _table-land_. D’ailleurs, il ne s’en était pas tenu à ces raisons spéculatives, il avait croisé sur l’emplacement attribué à los Majos et n’avait pas trouvé la moindre apparence d’une terre.
«L’aspect de Mowée, dit La Pérouse, était ravissant... Nous voyions l’eau se précipiter en cascades de la cime des montagnes et descendre à la mer, après avoir arrosé les habitations des Indiens; elles sont si multipliées qu’on pourrait prendre un espace de trois à quatre lieues pour un seul village. Mais toutes les cases sont sur le bord de la mer, et les montagnes en sont si rapprochées, que le terrain habitable m’a paru avoir moins d’une demi-lieue de profondeur. Il faut être marin, et être réduit comme nous, dans ces climats brûlants, à une bouteille d’eau par jour, pour se faire une idée des sensations que nous éprouvions. Les arbres qui couronnaient les montagnes, la verdure, les bananiers qu’on apercevait autour des habitations, tout produisait sur nos sens un charme inexprimable; mais la mer brisait sur la côte avec la plus grande force, et, nouveaux Tantales, nous étions réduits à désirer et à dévorer des yeux ce qu’il nous était impossible d’atteindre.»
A peine les deux frégates avaient-elles mouillé qu’elles furent entourées de pirogues et de naturels, qui apportaient des cochons, des patates, des bananes, du taro, etc. Très adroits à conclure leurs marchés, ils attachaient le plus grand prix aux morceaux de cercles de vieux fer. Seule, cette connaissance du fer et de son emploi, qu’ils ne devaient pas à Cook, est une nouvelle preuve des relations que ces peuples avaient eues autrefois avec les Espagnols, auxquels il faut vraisemblablement attribuer la découverte de cet archipel.
La réception faite à La Pérouse fut des plus cordiales, malgré l’appareil militaire dont il avait cru devoir s’entourer. Quoique les Français fussent les premiers qui eussent abordé à l’île Mowée, La Pérouse ne crut pas devoir en prendre possession.
«Les usages des Européens, dit-il, sont, à cet égard, trop complètement ridicules. Les philosophes doivent gémir, sans doute, de voir que des hommes, par cela seul qu’ils ont des canons et des bayonnettes, comptent pour rien soixante mille de leurs semblables; que, sans respect pour les droits les plus sacrés, ils regardent comme un objet de conquête une terre que ses habitants ont arrosée de leurs sueurs, et qui, depuis tant de siècles, sert de tombeau à leurs ancêtres.»
La Pérouse ne s’arrête pas à donner des détails sur les habitants des Sandwich. Il n’y passa que quelques heures, tandis que les Anglais y séjournèrent quatre mois. Il renvoie donc fort justement à la relation du capitaine Cook.
Plus de cent cochons, des nattes, des fruits, une pirogue à balancier, de petits meubles en plumes et en coquillages, de beaux casques recouverts de plumes rouges, tels furent les objets achetés pendant cette courte relâche.
Les instructions que La Pérouse avait reçues à son départ lui prescrivaient de reconnaître la côte d’Amérique, dont une partie, jusqu’au mont Saint-Élie, à l’exception toutefois du port de Nootka, n’avait été qu’aperçue par le capitaine Cook.
Il l’atteignit le 23 juin par 60° de latitude, et reconnut, au milieu d’une longue chaîne de montagnes couvertes de neige, le mont Saint-Élie de Behring. Après avoir prolongé la côte quelque temps, La Pérouse expédia trois embarcations sous le commandement d’un de ses officiers, M. de Monti, qui découvrit une grande baie, à laquelle il donna son nom. La côte fut suivie à peu de distance, et des relèvements furent faits, qui forment une suite non interrompue jusqu’à une rivière importante, laquelle reçut le nom de Behring. C’était, suivant toute vraisemblance, celle que Cook avait appelée de ce nom.
Le 2 juillet, par 58° 36′ de latitude et 140° 31′ de longitude, fut découvert un enfoncement qui parut être une très belle baie. Des canots, sous les ordres de MM. de Pierrevert, de Flassan et Boutervilliers, furent aussitôt expédiés pour en faire la reconnaissance. Le rapport de ces officiers étant favorable, les deux frégates arrivèrent à l’entrée de cette baie; mais l’_Astrolabe_ fut rejetée en pleine mer par un courant violent, et la _Boussole_ dut la rejoindre. A six heures du matin, après une nuit passée sous voiles, les bâtiments se présentèrent de nouveau.
«Mais, à sept heures du matin, dit la relation, lorsque nous fûmes sur la passe, les vents sautèrent à l’ouest-nord-ouest et au nord-ouest quart d’ouest, en sorte qu’il fallut ralinguer et même mettre le vent sur les voiles. Heureusement, le flot porta nos frégates dans la baie, nous faisant ranger les roches de la pointe de l’est à demi-portée de pistolet. Je mouillai en dedans par trois brasses et demie, fond de roche, à une demi-encâblure du rivage. L’_Astrolabe_ avait mouillé sur le même fond et par le même brassiage. Depuis trente ans que je navigue, il ne m’est pas arrivé de voir deux vaisseaux aussi près de se perdre.... Notre situation n’eût rien eu d’embarrassant si nous n’eussions pas été mouillés sur un fond de roche qui s’étendait à plusieurs encâblures autour de nous; ce qui était bien contraire au rapport de MM. de Flassan et Boutervilliers. Ce n’était pas le moment de faire des réflexions; il fallait se tirer de ce mauvais mouillage, et la rapidité du courant était un grand obstacle....»
La Pérouse y parvint cependant, grâce à une série de manœuvres habiles.
Depuis qu’ils étaient entrés dans la baie, les vaisseaux avaient été entourés de pirogues chargées de sauvages. De tous les objets d’échange qu’on leur offrait contre du poisson, des peaux de loutre et d’autres animaux, c’était le fer que préféraient ces indigènes. Leur nombre augmenta rapidement au bout de quelques jours de relâche, et ils ne tardèrent pas à devenir, sinon dangereux, du moins incommodes.
La Pérouse avait installé un observatoire sur une île de la baie, et dressé des tentes pour les voiliers et les forgerons. Bien que cet établissement fût gardé avec vigilance, les naturels, «se glissant sur le ventre comme des couleuvres, sans remuer presque une feuille, parvenaient, malgré nos sentinelles, à dérober quelques-uns de nos effets. Enfin, ils eurent l’adresse d’entrer, de nuit, dans la tente où couchaient MM. de Lauriston et Darbaud, qui étaient de garde à l’observatoire; ils enlevèrent un fusil garni d’argent, ainsi que les habits de ces deux officiers, qui les avaient placés par précaution sous leur chevet. Une garde de douze hommes ne les aperçut pas, et les deux officiers ne furent point éveillés.»
Cependant, le temps que La Pérouse entendait consacrer à cette relâche dans le port des Français tirait à sa fin. Les travaux de sondage, de relèvement, les plans, les observations astronomiques s’achevaient; mais, avant de la quitter définitivement, La Pérouse voulait explorer dans tous ses détails le fond de la baie. Il supposait que quelque grande rivière devait s’y jeter, qui lui permettrait de pénétrer dans l’intérieur. Mais, au fond des culs-de-sac dans lesquels il s’enfonça, La Pérouse ne rencontra que d’immenses glaciers, qui ne se terminaient qu’au sommet du mont Beau-Temps.
Aucun accident, aucune maladie n’étaient venus porter la moindre atteinte à l’heureuse chance qui avait, jusqu’alors, accompagné l’expédition.
«Nous nous regardions, dit La Pérouse, comme les plus heureux des navigateurs, d’être arrivés à une si grande distance de l’Europe, sans avoir eu un seul malade ni un seul homme atteint du scorbut. Mais le plus grand des malheurs, celui qu’il était le plus impossible de prévoir, nous attendait à ce terme.»
Sur la carte du port des Français dressée par MM. Monneron et Bernizet, il ne restait plus qu’à indiquer les sondages. C’est aux officiers de marine qu’incombait cette tâche. Trois embarcations, sous les ordres de MM. d’Escures, de Marchainville et Boutin, furent chargées de cette opération. La Pérouse, qui connaissait le zèle parfois un peu trop ardent de M. d’Escures, lui recommanda, au moment du départ, d’agir avec la prudence la plus minutieuse et de n’opérer le sondage de la passe que si la mer n’y brisait pas.
Les canots partirent à six heures du matin. C’était autant une partie de plaisir qu’une expédition de service. On devait chasser et déjeuner sous les arbres.
«A dix heures du matin, dit La Pérouse, je vis revenir notre petit canot. Un peu surpris, parce que je ne l’attendais pas si tôt, je demandai à M. Boutin, avant qu’il fût monté à bord, s’il y avait quelque chose de nouveau. Je craignis, dans ce premier instant, quelque attaque des sauvages. L’air de M. Boutin n’était pas propre à me rassurer; la plus vive douleur était peinte sur son visage.
«Il m’apprit bientôt le naufrage affreux dont il venait d’être témoin et auquel il n’avait échappé que parce que la fermeté de son caractère lui avait permis de voir toutes les ressources qui restaient dans un si extrême péril. Entraîné, en suivant son commandant, au milieu des brisants qui portaient dans la passe, pendant que la marée sortait avec une vitesse de trois ou quatre lieues par heure, il imagina de présenter à la lame l’arrière de son canot, qui, de cette manière, poussé par cette lame et lui cédant, pouvait ne pas se remplir, mais devait cependant être entraîné au dehors, à reculons, par la marée.
«Bientôt, il vit les brisants de l’avant de son canot et il se trouva dans la grande mer. Plus occupé du salut de ses camarades que du sien propre, il parcourut le bord des brisants, dans l’espoir de sauver quelqu’un; il s’y rengagea même, mais il fut repoussé par la marée; enfin, il monta sur les épaules de M. Mouton afin de découvrir un plus grand espace: vain espoir, tout avait été englouti... et M. Boutin rentra à la marée étale.
«La mer étant devenue belle, cet officier avait conservé quelque espérance pour la biscayenne de l’_Astrolabe_; il n’avait vu périr que la nôtre. M. de Marchainville était dans ce moment à un quart de lieue du danger, c’est-à-dire dans une mer aussi parfaitement tranquille que celle du port le mieux fermé; mais ce jeune officier, poussé par une générosité sans doute imprudente, puisque tout secours était impossible dans ces circonstances, ayant l’âme trop élevée, le courage trop grand pour faire cette réflexion lorsque ses amis étaient dans un si extrême danger, vola à leur secours, se jeta dans les mêmes brisants, et, victime de sa générosité et de la désobéissance formelle de son chef, périt comme lui.
«Bientôt, M. de Langle arriva à mon bord aussi accablé de douleur que moi-même, et m’apprit, en versant des larmes, que le malheur était encore infiniment plus grand que je ne croyais. Depuis notre départ, il s’était fait une loi inviolable de ne jamais détacher les deux frères, MM. La Borde-Marchainville et La Borde-Boutervilliers, pour une même corvée, et il avait cédé, dans cette seule occasion, au désir qu’ils avaient témoigné d’aller se promener et chasser ensemble, car c’était presque sous ce point de vue que nous avions envisagé, l’un et l’autre, la course de nos canots, que nous croyions aussi peu exposés que dans la rade de Brest, lorsque le temps est très beau.»
Plusieurs embarcations furent aussitôt dépêchées à la recherche des naufragés. Des récompenses avaient été promises aux indigènes, s’ils parvenaient à sauver quelqu’un; mais le retour des chaloupes détruisit jusqu’à la dernière illusion. Tous avaient péri.
Dix-huit jours après cette catastrophe, les deux frégates quittaient le port des Français. Au milieu de la baie, sur l’île qui fut appelée île du Cénotaphe, La Pérouse avait élevé un monument à la mémoire de nos infortunés compatriotes. On y lisait l’inscription suivante:
A L’ENTRÉE DU PORT, ONT PÉRI VINGT ET UN BRAVES MARINS; QUI QUE VOUS SOYEZ, MÊLEZ VOS LARMES AUX NÔTRES.
Au pied du monument avait été enterrée une bouteille, qui renfermait le récit de ce déplorable événement.
Situé par 58° 37′ de latitude nord et 139° 50′ de longitude ouest, le port des Français présente de grands avantages, mais aussi quelques inconvénients au premier rang desquels il convient de placer les courants de la passe. Le climat y est infiniment plus doux qu’à la baie d’Hudson, sous la même latitude; aussi la végétation est-elle extrêmement vigoureuse. Les pins de six pieds de diamètre sur cent quarante de hauteur n’étaient pas rares; le céleri, l’oseille, le lupin, le pois sauvage, la chicorée, le mimulus se rencontraient à chaque pas; ainsi qu’un grand nombre de plantes potagères, dont l’usage contribua à tenir les équipages en bonne santé.
La mer y fournit en abondance des saumons, des truites, des vieilles, des capelans et des plies.
Dans les bois vivent des ours noirs et bruns, des lynx, des hermines, des martres, des petit-gris, des écureuils, des castors, des marmottes, des renards, des élans, des bouquetins; la fourrure la plus précieuse est celle de la loutre de mer, du loup et de l’ours marin.
«Mais, si les productions végétales et animales de cette contrée, dit la Pérouse, la rapprochent de beaucoup d’autres, son aspect ne peut être comparé, et je doute que les profondes vallées des Alpes et des Pyrénées offrent un tableau si effrayant, mais en même temps si pittoresque, qu’il mériterait d’être visité par les curieux, s’il n’était pas à une des extrémités de la terre.»
Quant aux habitants, le portrait que La Pérouse en a tracé mérite d’être conservé:
«Des Indiens, dans leurs pirogues, étaient sans cesse autour de nos frégates; ils y passaient trois ou quatre heures avant de commencer l’échange de quelques poissons ou de deux ou trois peaux de loutre; ils saisissaient toutes les occasions de nous voler; ils arrachaient le fer qui était facile à enlever, et ils examinaient, surtout, par quels moyens ils pourraient, pendant la nuit, tromper notre vigilance. Je faisais monter à bord de ma frégate les principaux personnages; je les comblais de présents; et ces mêmes hommes que je distinguais si particulièrement ne dédaignaient jamais le vol d’un clou ou d’une vieille culotte. Lorsqu’ils prenaient un air riant et doux, j’étais assuré qu’ils avaient volé quelque chose et, très souvent, je faisais semblant de ne pas m’en apercevoir.»
Les femmes se font une ouverture dans la partie épaisse de la lèvre inférieure dans toute la largeur de la mâchoire; elles portent une espèce d’écuelle de bois sans anses qui appuie contre les gencives, «à laquelle cette lèvre fendue sert de bourrelet en dehors, de manière que la partie inférieure de la bouche est saillante de deux ou trois pouces.»
La relâche forcée que La Pérouse venait de faire au port des Français allait l’empêcher de s’arrêter ailleurs et de procéder à la reconnaissance de toutes les indentations de la côte, comme il en avait l’intention, car il devait à tout prix arriver en Chine pendant le mois de février, afin d’employer l’été suivant au relèvement de la côte de Tartarie.
Il reconnut successivement, sur cette côte, l’entrée de Cross-Sound, où se terminent les hautes montagnes couvertes de neige, la baie des îles de Cook, le cap Enganno, terre basse qui s’avance beaucoup dans la mer et qui porte le mont Saint-Hyacinthe,--le mont et le cap Edgecumbe de Cook,--l’entrée de Norfolk où devait mouiller l’année suivante l’anglais Dixon, les ports Necker et Guibert, le cap Tschirikow, les îles de la Croyère, ainsi nommées du frère du fameux géographe Delisle, compagnon de Tschirikow, les îles San-Carlos, la baie de La Touche et le cap Hector.